L'Aurore et la glace

Hélène P. Mérelle · Chapitre 18 sur 22

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L'Aurore et la glace

18. Le sang partagé

18

 

LE SANG PARTAGÉ

Grotte des Kunitoornaaq, dans le mont Maliq

Kilaun n’a pas bougé depuis des heures. Le temps est difficile à estimer sans montre ni téléphone. Un jour gris pénètre par les fissures, en haut de la grotte, mais il dure vingt heures à cette période de l’année. Il pourrait aussi bien être le matin que le soir.

Je ne peux pas abandonner mon frère dans cet état. Je n’ose pas me lancer dans le labyrinthe des grottes et des tunnels. D’ailleurs, même si je parvenais à en sortir, je me retrouverais sur l’inlandsis, sans aucun moyen d’appeler les secours… Ce serait du suicide. La glace et la montagne me retiennent captive mieux que n’importe quel geôlier.

Norsaq n’est toujours pas revenu. Une part de moi espère qu’il est parti chercher des secours pour Kilaun. Dans un autre recoin de mon cerveau, je souhaite qu’il disparaisse au fond d’une crevasse, et que je n’aie plus jamais à affronter ses yeux déments, son pouvoir corrompu.

Je trouve une dernière barre protéinée un peu écrasée dans une poche intérieure de ma veste. La chaleur de mon corps l’a empêchée de geler. Je me force à la mâcher sans appétit. C’est toujours mieux que les lamelles séchées de viande ou de poisson entreposées dans cette grotte, qui dégagent toutes un vague relent de pourriture… L’eau qui ruisselle sur les parois, en revanche, semble propre. J’en avale plusieurs gorgées. Elle est si froide qu’elle me fait mal aux dents. Mon haleine forme une petite vapeur blanche devant ma bouche, sans aucun souffle de vent pour la dissiper.

Il n’y a rien d’autre que je puisse faire pour reprendre des forces. Kilaun est toujours inerte. Je me serre contre lui et me laisse dériver à mon tour dans un demi-sommeil.

Me voici sur l’inlandsis. Les arêtes nues déchiquetées du mont Maliq se détachent sur le ciel plombé. Un grondement résonne dans mon dos, si pénétrant que je sens la calotte de glace vibrer sous mes pieds. Je n’ose pas me retourner. Ce qui se trouve derrière moi m’effraie bien davantage que la silhouette noire de la montagne et la tempête qui s’y prépare.

Si on tourne le dos aux cauchemars, finissent-ils par disparaître ?

Non. Le son se creuse et s’aggrave dans mon dos. La menace m’enveloppe, de la glace qui craquelle au vent qui me gifle le visage. Mes larmes débordent, que le froid transforme aussitôt en traînées de givre sur mes joues. Malgré eux, mes pieds se déplacent en trébuchant sur le sol crevassé. Je me retourne.

L’ours polaire me fait face. Dressé sur ses pattes arrière, il doit mesurer deux fois ma taille. Ses griffes jaillissent. Ses yeux noirs brillent de rage. Le sang dégouline sur la fourrure crème de son énorme poitrail. Il ouvre la gueule et grogne. Derrière ses crocs, un abîme sombre…

Un seul regard à cette obscurité terrifiante, et je me réveille en suffoquant. Mon cœur bat la chamade. Je me force à desserrer la prise de mes mains moites sur la couverture. Ce n’était qu’un cauchemar. Un moyen pour mon subconscient de me rappeler qu’Éreq est dangereux.

Je me refuse à dire « était », même en pensée. Je veux croire qu’il est toujours là, quelque part derrière le voile de l’aurore. Les Esprits sont immortels tant que les humains croient en eux, tant que les chamans leur rendent visite. Je n’abandonnerai pas Éreq et je le retrouverai.

Cette conviction me pousse à replonger délibérément dans le sommeil. Je ralentis ma respiration et je m’apprête à détacher ma forme astrale de mon corps, comme je l’ai mille fois pratiqué pour les songes chamaniques.

Rien ne se passe. Mon esprit reste enfermé dans mon corps grelottant, au côté de mon frère inconscient, dans la caverne glaciale.

Rien d’étonnant… tu ne peux pas te concentrer dans un tel environnement !

Je fais une autre tentative. Toujours en vain. Cette fois, un soupçon monte en moi, mêlé d’affolement… Mon père possède d’immenses pouvoirs, il l’a démontré avec cette tempête. Pourrait-il m’empêcher d’utiliser les miens ?

Tu dramatises, Dess. Essaie plutôt de retrouver ton calme et concentre-toi !

Je garde les yeux fermés jusqu’à ce que des lambeaux chatoyants apparaissent sur l’écran de mes paupières. Alors j’appelle tout bas Viniq à mon aide. Quand je sens sa caresse dans mes cheveux, je manque d’éclater en sanglots de soulagement.

L’Autre Monde est presque aussi sombre que la caverne, et tout aussi silencieux. Il doit s’accorder avec mon angoisse. Même l’aurore est plus terne que d’habitude, et les étoiles sont rares. La présence de Viniq est à peine tangible. Je lui chuchote :

— Tu peux m’aider ? Peux-tu au moins me dire si je reverrai Éreq ?

Aucun Esprit ne connaît l’avenir, je devrais le savoir, même Viniq, qui est très ancienne et très puissante. Elle caresse ma joue pour adoucir son refus. D’un murmure aussi doux que celui d’un ruisseau, elle répond à mon oreille :

— Il y a trop de chemins, et tu te trouves au milieu de tous ces possibles.

— Moi ? Que pourrais-je faire ? Je ne sais même pas sortir d’ici !

Le découragement me submerge. Je ne me suis jamais sentie si ignorante, si impuissante…

— Tu n’es pas faible, proteste Viniq. Tu peux compter sur mon aide.

Je ne vais pas contredire un Esprit, d’autant plus qu’Elle ne cherche qu’à me réconforter, mais je ne vois pas comment son aide, concrètement, pourrait me sauver la vie. Les pouvoirs de Viniq s’exercent sur l’eau, et je suis au fond d’une montagne !

— L’eau peut prendre bien des formes, insiste-t-Elle.

— C’est vrai. La neige, la glace, la brume…

Viniq joue dans mes cheveux et produit des sons étranges à mon oreille : je reconnais le gargouillis des torrents, la houle marine, le tambourinement de la pluie…

— L’eau s’infiltre par la plus minuscule des fissures, au cœur du plus solide des rochers ; quand elle se transforme en glace, elle le tranche en morceaux mieux qu’une hache.

Son ton vindicatif me surprend. Elle poursuit plus doucement :

— Quand l’eau devient de la vapeur au-dessus de ta tasse, elle ne meurt pas pour autant… Elle change, c’est tout.

Elle n’est pas si énigmatique, d’habitude… À force de voir Viniq comme une sorte de complice, joueuse et affectueuse, j’ai tendance à oublier qu’Elle est aussi un très ancien Esprit. La vie, la mort, le passage de l’une à l’autre n’ont sans doute pas le même sens pour Elle que pour moi.

Je la remercie en pressant ma main contre la sienne, fraîche et fuyante comme l’eau du fjord. Elle attire mon attention vers une mince silhouette qui se tient immobile, à quelques pas, dans l’ombre.

Mon cœur se serre quand je reconnais Kamgii, le jeune marin qui s’est noyé lors du naufrage du Polaris. Il me regarde approcher, ses cils toujours soudés par le givre, ses yeux rougis par le sel.

— Je ne connais toujours pas la paix, dit-il d’une voix blanche.

Je frissonne. Pour apaiser le chagrin de Suorun, son oncle, j’ai prétendu que la mort de Kamgii avait été rapide et indolore ; c’est faux. La noyade dans l’eau glaciale est une torture.

— Je ne comprends encore pas tout ce qui s’est passé, reconnais-je, mais je cherche toujours la vérité.

Il secoue la tête. Les glaçons pris dans ses cheveux produisent un cliquètement lugubre. Son regard plein de détresse me souffle qu’il n’attend pas seulement des réponses, mais que puis-je lui promettre d’autre ?

Épuisée par les efforts et les émotions des dernières heures, j’ai dû m’endormir près de Kilaun. Une plainte indistincte me réveille. On dirait le gémissement d’un chien. Je suis instantanément en alerte : s’il se met à aboyer, je pourrai peut-être me guider à ce son pour sortir d’ici…

Mais le silence retombe. Plus aucun bruit, à part le râle à peine audible de Kilaun. Grelottante, je me serre contre mon frère pour partager nos chaleurs corporelles. Ma gorge se contracte, l’air passe difficilement jusqu’à mes poumons douloureux.

La perspective de ma propre mort ne me paraît plus si éloignée.

 

Un petit tremblement de terre me tire du sommeil. Sa vibration parcourt la roche autour de moi. Un grondement assourdi me parvient. Rien d’étonnant à cette saison. L’inlandsis se fend sous l’effet de la fonte des neiges. Chaque cassure de la calotte glaciaire produit ce genre de séisme tous les deux ou trois jours. Celui-ci risque d’avoir englouti ma tente et toute trace de mon passage…

On les retrouvera peut-être dans une cinquantaine d’années, quand tout l’inlandsis aura fondu…

La glace est notre histoire. Les scientifiques y lisent les variations du climat, les archéologues y trouvent des pointes de flèches. Parfois, je me demande si Kilaun a raison, si nous allons perdre tout ce qui fait notre identité quand les derniers glaciers auront fondu… Que restera-t-il de nos croyances, de nos Esprits ?

— Tu n’es pas si défaitiste d’habitude, Dess…

J’ai parlé à voix haute, mais Kilaun ne me répond pas pour autant. Il ne se réveille pas davantage quand je le secoue. Son corps est inerte, son visage blême, mais il n’est plus brûlant de fièvre. J’essaie d’y voir un bon signe.

La lumière passe de nouveau par les fissures au sommet de la grotte, mais elle éclaire la paroi opposée.

Un autre moment du jour ?

Gardant ma couverture de phoque serrée autour de mes épaules, je fouille de nouveau chaque recoin, dans l’espoir de trouver un moyen d’allumer un feu. Rien. J’avais d’autres boissons à capsules chauffantes dans mon sac à dos, mais il doit être au fond d’une crevasse à présent…

Je sais que je dois me méfier de la déshydratation, alors je me force à avaler une gorgée d’eau glaciale. À ce moment, derrière moi, je sens une présence aux aguets. Mes cheveux se hérissent sur ma nuque. Dans l’ombre crépite un pouvoir plein de malveillance.

Notre père.

Je n’ai entendu aucun bruit, mais je devine sans peine qu’il se cache derrière la couverture de l’alcôve. Je lui lance de la voix la plus assurée que je peux :

— Sors. Je sais que tu es là.

Norsaq écarte le rideau et s’avance dans la grotte. Il se redresse avec une grimace, comme un vieillard. Quel âge a-t-il ? J’ai remarqué sur des papiers, autrefois, qu’il était plus âgé que ma mère, mais je suis incapable de me rappeler sa date de naissance précise. Une cinquantaine d’années. Il en paraît dix de plus.

— Desna, articule-t-il lentement, détachant avec soin ses syllabes. Tu es restée, ma fille.

Il n’y a aucune tendresse dans sa voix, juste une satisfaction orgueilleuse qui me remplit de répugnance. Je ne veux rien avoir en commun avec lui.

— Ne m’appelle pas comme ça, qivitoq.

— Je t’appellerai comme je veux. C’est moi qui ai choisi le nom que tu portes, tu le savais ?

— Je le sais, mais personne ne l’utilise. Il ne me sert à rien.

Les sourcils de Norsaq se froncent. Il va fourrager dans les sacs de nourriture. Il en sort une lamelle de poisson séché qu’il se met à mastiquer.

— Les noms ont du pouvoir. Seule une idiote ignorerait cela, et tu n’es pas idiote, n’est-ce pas ?

— Le pouvoir ne m’intéresse pas. J’en ai bien assez. Mais je ne suis pas une idiote, sinon je ne t’aurais jamais retrouvé !

Norsaq hausse les épaules.

— Depuis combien de temps te caches-tu ici ?

— Je ne me cache pas, grommelle-t-il tout en mâchonnant. Cette grotte a toujours servi de sanctuaire à notre famille. Kilarneq le borgne lui-même a vécu ici autrefois. Si les autres chamans n’étaient pas si ignorants, si absorbés par leurs petites chicanes, ils le sauraient.

Le ton méprisant mis à part, il n’a pas tort. Chaque lignée de chamans préserve si soigneusement ses secrets que les recherches débouchent souvent sur des impasses. Je l’ai constaté mille fois avec frustration en rassemblant de la documentation pour mes études.

— Tu vis là depuis presque vingt ans, et personne n’a repéré ta présence ?

— Les faibles ont peur d’hiku.

Le même terme archaïque pour l’inlandsis que j’ai entendu dans la bouche d’Éreq… Le rappel me frappe si douloureusement à la poitrine que, pendant un instant, les mots de Norsaq se brouillent dans ma tête. Je l’entends à peine poursuivre sa diatribe. Il continue à mâcher son bout de poisson, tout en évoquant les terres infinies que les Esprits parcourent sur les ailes du vent boréal, et où, selon lui, ils n’acceptent que la compagnie des plus forts. Comme lui.

Même sans les Esprits, l’inlandsis est en effet un territoire dangereux. Le réchauffement y provoque des failles gigantesques, des séismes comme celui qui m’a réveillée, quelques instants plus tôt. Le mont Maliq est connu pour ses éboulis de roches et de glace mêlées. Explorateurs comme scientifiques s’en tiennent sans doute prudemment à l’écart.

Quant à Aataq et aux autres chamans, ils auraient volontairement détourné le regard d’un qivitoq. Une fois banni, Norsaq était mort à leurs yeux.

— Yanuk t’a trouvé. Tu lui avais montré cette grotte pendant son initiation ? Il est resté en contact avec toi pendant tout ce temps ?

Il crache par terre une arête, qu’il écrase du pied d’un air dégoûté.

— Non. Il se doutait bien de l’endroit où je me trouvais, mais il était assez prudent pour me laisser tranquille. Pas très malin, notre Yanuk, mais suffisamment pour craindre la colère des Esprits si jamais il révélait les secrets de nos ancêtres.

— Tu veux dire qu’il avait peur de toi ?

— Un chaman ne dévoile à personne les secrets de sa lignée, réplique Norsaq d’un ton sentencieux.

— Mais Kilaun est ton fils, un Kunitoornaaq. Alors Yanuk a estimé qu’il avait le droit de lui parler.

Loin de paraître fier de lui, Norsaq fait un geste du menton en direction du corps inerte de mon frère et grommelle :

— Yanuk s’est figuré que je serais si content de retrouver mon fils qu’il pourrait obtenir de moi un service en échange.

Cette fois, je ne comprends plus. Ma mine fait ricaner Norsaq, qui raconte d’un ton moqueur :

— Sa femme était malade. Quelque chose empoisonnait son sang. Les médecins ne pouvaient rien faire, et aucun autre chaman n’aurait eu assez de pouvoir pour la guérir. Alors il est venu me trouver, moi, celui qu’il avait déclaré qivitoq !

L’orgueil transpire de tous ses pores, mais aussi le ressentiment. J’éprouve une bouffée de compassion pour Yanuk et pour la pauvre Sunilik.

Un empoisonnement du sang ? Est-ce qu’il veut parler d’une leucémie ?

J’imagine sans mal le dilemme de Yanuk, qui devait désespérément chercher un moyen de sauver sa femme au point de se tourner vers un qivitoq qu’il avait contribué à bannir dix-huit ans plus tôt. Je n’arrive pas à lui en vouloir. Il a dû se débattre avec ses scrupules, puis faire cette tentative dans le plus grand secret, mais en vain…

— Tu n’as pas sauvé Sunilik.

— Je suis un chaman, pas un guérisseur.

— Pourquoi Yanuk pensait-il que tu pourrais la soigner ? Est-ce que cela fait partie de vos secrets ? Des capacités propres aux Kunitoornaaq ?

Son rictus méprisant me fait frémir.

— Il y a des hommes-médecine parmi nos ancêtres. Nos dons s’exercent sur la chair et le sang. Kilarneq a guéri sa blessure à l’œil autrefois, comme tu le saurais si tu avais été élevée dans nos traditions au lieu d’écouter les sottises de ton grand-père.

Je connaissais cette légende, en effet. Mais je suis sûre que Norsaq n’aurait pas levé le petit doigt pour sauver Sunilik, qu’il en soit capable ou non. Sa rancune envers Yanuk et tous ceux qui l’ont banni est bien trop forte. Son pouvoir est si épais qu’il sature tout l’air de la grotte, mais il ressemble à un monstre aux aguets, tout en dents, griffes, rage et violence. Cette sensation me met au bord de la nausée.

— Qu’est devenu Yanuk après que tu as refusé d’aider sa femme ?

Norsaq hausse les épaules. Je ne peux qu’imaginer les événements : Yanuk conduit Kilaun à son ancien maître en espérant se le concilier. Puis il transporte Sunilik aussi près qu’il l’ose, offre de rendre n’importe quel service en échange de l’aide de Norsaq… mais celui-ci refuse, et Sunilik meurt dans la vallée d’Anori. Yanuk arrange sa sépulture, effondré. Que devient-il ensuite ? puisque son Esprit se trouve tout près d’ici…

— Il est revenu, n’est-ce pas ? Peut-être pour se venger, ou bien pour emmener Kilaun loin de toi. Il se rendait compte qu’il avait commis une erreur en te faisant confiance !

— Yanuk a toujours été faible. Manipulé par ton grand-père, puis par sa femme ! Incapable de prendre une décision et de s’y tenir. Il n’a eu que ce qu’il méritait.

Le cynisme de Norsaq me fait froid dans le dos. Il a laissé Yanuk se faire engloutir par la nuit blanche, sur l’inlandsis… S’il ne l’a pas tué lui-même en lui prenant son fusil. Je suppose que je n’aurai jamais de certitude, mais, pour l’instant, je m’inquiète surtout de mon propre sort, et de celui de mon frère.

— Kilaun est ton fils. Si tu as vraiment le pouvoir de le sauver, c’est le moment de le prouver !

Ma tentative de le défier ne me rapporte qu’un coup d’œil indifférent. J’insiste néanmoins :

— Je sais que tu es incapable d’affection paternelle, mais tu es fier de ta lignée, non ? Tu voudrais qu’elle se continue avec lui !

Norsaq repose son bout de poisson à demi mastiqué dans le sac et s’essuie la bouche du revers de la main. Il prend son temps, une lueur satisfaite dans les yeux.

— Je n’ai pas besoin de lui pour ça. La poursuite de ma lignée, c’est toi, Desna Kunitoornaaq.

Tout en lui me répugne. Son visage crasseux, son arrogance, sa magie visqueuse et le souvenir des monstruosités qu’il a commises autrefois. Je laisse mon dégoût transparaître dans ma voix.

— Je ne suis pas ta fille, qivitoq. Kilaun voulait te connaître, mais, en ce qui me concerne, tu pouvais aussi bien être mort. Je n’appartiens pas à ta lignée.

J’espérais le blesser, mais c’est raté. Mon rejet semble lui être indifférent.

— Ce n’est pas à toi d’en décider. Tu portes mon nom, mon sang. Tu es tout mon portrait !

Je déteste qu’il ait raison. Si je pouvais changer la couleur de mes yeux, je le ferais. Je sors ma main gauche des couvertures pour la lui montrer. Mes membres tremblent de rage.

— J’étais ta fille jusqu’à l’âge de deux ans. Pas davantage. Et tu as tranché toi-même tous tes liens avec moi !

Je brandis mon bras gauche. J’écarte mes moignons de doigts. Je lui montre les cicatrices et les bourrelets de chair difformes. Cette main gauche, affreuse et repoussante, que je cache toujours du mieux que je peux… je l’agite devant ses yeux. Tous mes muscles se contractent de fureur, jusqu’à ma voix qui vacille.

— Tu te souviens ? Quelles idées tordues te traversaient la tête pendant que tu maintenais la main de ta petite fille dans la glace ? Est-ce que tu éprouvais un pincement de douleur, ou même de remords, quand il a fallu amputer mes doigts gelés ?

Ses yeux sont vides. Un éclat doré, et rien derrière. Mais ma propre mémoire déborde, et ma main gauche tremble comme une feuille sous le déchaînement des émotions. Tout me revient en chaos. L’incompréhension, la terreur… la peau décolorée par les gelures, les cloques noirâtres infectées. Le délire de la fièvre. Je me rappelle avoir pleuré, crié, appelé ma mère à me déchirer la gorge, à ne plus avoir de voix pendant des jours et des semaines. Tout ce temps sous les yeux jaunes et atones de mon père, dénués de pitié. Le même regard calculateur qu’il m’adresse maintenant.

— Tu as eu le résultat que tu voulais ? reprends-je, le souffle court, en pointant vers lui ma main estropiée. Mutiler la petite Desna de la même manière que Sedna pour achever la ressemblance ! Ce n’était pas un accident, ni même une négligence. Tu espérais que son Esprit s’attache à moi !

C’est la première fois que je le dis à voix haute ; jusqu’alors je craignais de commettre une sorte de sacrilège, je crois. Mais, au fond de moi, je l’ai toujours su, je l’ai toujours reconnue. L’Esprit tutélaire qui s’est manifesté à moi dès mon enfance, féminine et protectrice, celle que j’ai toujours appelée Viniq, « l’ancienne », est en réalité Sedna, la maîtresse des créatures marines, l’héroïne de nos légendes.

Norsaq réagit enfin. Sa posture se redresse, et il me lance d’un ton plein de défi :

— J’ai réussi, non ? N’es-tu pas la chamane la plus puissante de ta génération ? Tout cela grâce au lien qui t’unit à elle. Par le nom que je t’ai donné, par la main que je t’ai coupée, comme le père de Sedna l’avait fait. Le même sacrifice.

— Un « sacrifice » ?

L’incrédulité et la révulsion me font hoqueter.

— Sacrifier la main de ta petite fille en échange du pouvoir marin de Sedna, tu ne vois pas combien c’est tordu ?

Sa lèvre supérieure se retrousse comme la babine d’un animal. Il gronde :

— Nous ne sommes pas des faibles, ni des lâches. Nous faisons ce qui est nécessaire pour maintenir notre pouvoir. Les chamans des autres lignées… ils ne sont plus que des pantins, que les touristes prennent en photo ! Mais nous commandons encore au vent, à la glace, et à l’océan tout entier !

Au milieu des émotions qui m’agitent, une certitude glaciale se glisse. Je me souviens de la tempête sur l’inlandsis, si soudaine et si brutale qu’Éreq lui-même s’est alarmé. Celle qui a dérouté le Polaris était tout aussi dévastatrice.

— Quels éléments ? Quels Esprits fais-tu agir ?

— Tous ceux que je veux, rétorque Norsaq.

Alors, je sais. La vérité s’impose à moi.

— Tu as causé le naufrage du Polaris… Pourquoi ? Sais-tu qu’un marin, pas plus âgé que Kilaun, s’est noyé là-bas à cause de toi ? Est-ce que tu t’en es soucié ?

Ses yeux jaunes s’enflamment. Ses traits se déforment. Sa magie se déploie autour de lui, huileuse et étouffante.

— Cette terre est sacrée. Elle appartient aux Kunitoornaaq ! Je n’y tolérerai aucun intrus. Tes marins, tes bateaux, qu’ils fassent demi-tour avant que la glace les prenne !

Je secoue la tête, abasourdie par son orgueil.

— Tu savais qu’ils venaient installer un port dans la baie d’Aunay… Kilaun, ou Yanuk, a entendu parler des filons que les géologues ont trouvés dans le massif par ici. Yanuk t’a fourni la route du Polaris en échange de ton aide pour soigner Sunilik.

— Je n’allais pas laisser ces étrangers creuser des trous dans le Maliq ! La montagne est l’asile de ma lignée depuis la nuit des temps ; Kilarneq lui-même dort dans une de ces grottes !

Je sens les ondes de sa magie se déployer dans tous les sens comme des tentacules furieux, et les parois rocheuses vibrent sous l’impact.

— Tu es cinglé… Aataq avait raison. Dix-huit ans de qivitoq ont achevé de te faire perdre la raison.

La colère scintille dans ses yeux.

— Ne me parle pas de ce rat, ce traître ! Sakarie était ma femme, Kilaun et toi étiez mes enfants ! J’avais le droit de faire ce que je jugeais bon pour m’assurer que ma lignée prospère. Il s’est interposé… au nom de quoi ?

— Tu avais coupé la main de ta fille ! Tu menaçais de laisser mourir ton fils parce que tu ne le trouvais pas assez fort !

— C’était mon droit ! La nature préserve les forts en éliminant les faibles !

J’ouvre la bouche pour protester, mais une explosion de pouvoir fait vaciller la réalité. Un cri m’échappe. Bribes de cauchemar, sang, mort, eau noirâtre, couteaux de glace, chair déchiquetée…

Que m’arrive-t-il ?

Les yeux de Norsaq sont des flammes jaunes. Le reste de la grotte a disparu. Une odeur de chair pourrie m’assaille. Des cris percent le fracas de l’avalanche. Je ne peux plus respirer. Mes jambes s’écroulent sous moi.

— Tu crois que tu peux me résister ?

La voix de Norsaq fait trembler les parois et me perce les tympans. Je tombe à genoux sur le sol rocheux, les mains sur les oreilles, pour protéger mon esprit. Rien n’y fait. Je suis entourée de cadavres aux yeux vitreux, déchirés, sanguinolents. Des visages blêmes flottent, prisonniers, sous la banquise. Une eau putride me suffoque. L’air ne rentre plus dans mes poumons. Je me noie dans la glace, le sang et la terreur.

 

Quand je reprends connaissance, je suis roulée en boule sur le sol rocheux, seule. Il me faut un long moment pour convaincre mes membres engourdis de bouger.

Le sang revient avec des fourmillements insupportables jusqu’au bout de mes doigts et de mes orteils. Je serre les dents. Je titube jusqu’à la paroi, m’y adosse pour me maintenir debout. La tête me tourne.

Une fois que j’ai rincé la terreur âcre de ma bouche avec une gorgée d’eau glaciale, je me résigne à regarder Kilaun. Comme je le redoutais, son état ne s’est pas amélioré. Au contraire. Sa respiration est laborieuse, chaque souffle se termine par un faible râle. Il ne réagit pas quand je serre sa main dans la mienne.

— Je t’en prie, petit frère, ne me laisse pas seule avec lui…

Mon murmure sonne misérable et pathétique. La démonstration de pouvoir de Norsaq m’a laissée chancelante. J’ai encore la nausée, les mains qui tremblent, et des images atroces dans la tête. Une douleur lancinante irradie depuis les cicatrices de mes doigts amputés jusqu’en haut de mon épaule.

— Je me demande ce qu’il a exigé de toi en échange du pouvoir…

Je regarde ma main amputée, posée sur le torse de mon frère.

— Un sacrifice… Il prétend qu’il a fait ça pour mon bien, pour m’accorder du pouvoir… Est-ce qu’il voulait faire la même chose avec toi ? Te couper une main, un bras ? Te crever un œil pour que tu ressembles à Kilarneq le borgne, peut-être ?

C’est peut-être une illusion due à l’émotion, mais il me semble qu’un coin de la bouche de Kilaun tressaute. Un sourire, une grimace ? J’ai désespérément envie de croire qu’il m’entend, que nous survivrons tous deux aux projets délirants de Norsaq.

— Il voulait empêcher le Polaris d’approcher… Il considère que le secteur est sacré…

La poitrine de Kilaun se soulève à peine. Je continue à lui parler, pour le rassurer, ou plutôt pour me persuader que je ne suis pas seule, dans ces cavernes glaciales, avec Norsaq.

— Les tupilaks lui servent à lancer sa malédiction.

Je palpe, dans ma poche de poitrine, la statuette minutieusement sculptée par la vieille Sissi.

— Il t’a envoyé les voler à Kuummiut. Ensuite, il a lancé une malédiction, avec un rituel qui implique du sang, et cet autel répugnant…

Je réfléchis tout haut, mais le bras de Kilaun se raidit contre le mien, comme s’il cherchait à me répondre. Ses paupières papillonnent. Comme mes doigts se referment sur son poignet, je sens une sorte de boursouflure sous sa manche. Une autre blessure, que j’aurais laissée de côté ?

Je retrousse sa tunique de peau, œuvre de ma mère, avec ses motifs bleus et blancs décolorés. Des rangées de cicatrices à l’aspect malsain s’alignent sur toute la longueur de son avant-bras. Ce sont des scarifications parallèles, de plusieurs centimètres chaque fois. Les plus anciennes forment des boursouflures blanches sur sa peau mate, d’autres sont encore garnies d’une croûte rougeâtre. La bile me monte à la gorge.

— Ton sang… Il utilise ton sang pour nourrir son pouvoir…

Mon regard est attiré par la roche en forme d’autel, avec ses traces rouge-brun… C’est là que Norsaq doit tremper le tupilak dans le sang de son propre fils, avant de le charger de sa malédiction.

— Seul un Esprit haineux voudrait se nourrir de sang.

Rien, dans tout l’enseignement chamanique que j’ai reçu, n’évoque le paiement de sang à un Esprit en échange de son service. Non plus que le sacrifice d’une main, d’ailleurs…

— On dirait bien que notre famille paternelle a ses propres rites, et qu’ils les ont tenus secrets depuis des générations…

Le corps de Kilaun est redevenu inerte, comme si sa tentative de communiquer l’avait épuisé. Je repasse la carte dans ma tête. Sur la face est du mont Maliq, il n’y a rien d’autre que des falaises, des kilomètres de basalte noir battu par les vents. En remontant vers le nord, on trouve le cap du Morse et la crique où s’est échoué le Polaris.

Un attelage robuste, conduit par un homme expérimenté, pourrait se frayer un chemin depuis la caverne de Norsaq et atteindre le cap du Morse en deux ou trois jours. Au début du mois de mars, Sunilik était déjà morte, et Yanuk n’avait donc plus de raison de se plier aux volontés de Norsaq. Reste Kilaun.

— Il t’a envoyé là-bas, conclus-je. Ces traces étaient les tiennes.

Kilaun a lancé le tupilak à la mer, déchaînant la colère d’un Esprit contre le Polaris. Je me demande s’il est resté là pour voir s’accomplir la malédiction. Je préfère considérer qu’il était prêt à appeler les secours, mais le navire s’est échoué sans se briser, et Kilaun est reparti, persuadé que tout l’équipage s’en était sorti sain et sauf.

Je récapitule mentalement les autres faits troublants qui se sont déroulés ce printemps : les terreurs de la vieille Sissi à Kuummiut, les Esprits troublés sentis par Yakone à Isortoq, les ouvriers inquiets d’Ikateq et le cauchemar de Laurie. Des coïncidences ? Non. Ils se situent tous dans la périphérie du mont Maliq.

— Norsaq se prend pour le maître de tout le secteur. Plus seulement la montagne de ses ancêtres, mais toute la baie d’Aunay. Et jusqu’à Ungataa.

Comment Laurie a-t-elle décrit l’homme aperçu dans son cauchemar ? Une voix rauque, agressive. Un visage rond sous la capuche d’une parka brodée, avec le motif bleu et blanc, en forme de vague, qui est la marque de fabrique de ma mère. Kilaun, sous les ordres de Norsaq, ou bien notre père lui-même, qui aurait emprunté son apparence ? Un chaman capable de manipuler les rêves à cette distance doit pouvoir projeter l’image de son choix.

Je frissonne en mesurant la puissance que cela représente. La malveillance, aussi : terroriser Laurie ne servait aucun but, sauf se venger d’Aataq en lui prouvant qu’il pouvait atteindre Ungataa. Les Esprits sont territoriaux, mais la plupart des chamans aussi. J’imagine la joie mauvaise de Norsaq quand il est venu narguer, dans son village, l’homme qui l’avait banni autrefois…

— Où s’arrêtera-t-il ? Il compte peut-être couler tous les bateaux qui entreront dans la baie d’Aunay, ou bien déclencher des éboulis pour tuer les mineurs qui voudraient approcher du mont Maliq…

Il aura besoin d’un complice pour lancer ces sortilèges, car il ne doit pas s’éloigner de sa caverne. Maintenant que Kilaun est blessé, il compte probablement sur moi pour remplir ce rôle…

Mon frère a replongé dans l’inconscience. Son cœur bat de plus en plus faiblement. Sa peau devient froide et blême. Je hais mon impuissance, et je hais encore plus férocement Norsaq, le responsable, lui qui refuse d’appeler les secours, alors qu’un coup de téléphone, un médecin, un hôpital pourraient sauver Kilaun.

Mais mon petit frère n’aura pas cette chance. Son souffle n’est plus qu’un filet d’air entre ses lèvres sèches et bleues. Je lui raconte ses contes préférés quand il était enfant : Kaassassuk l’orphelin qui devient un chasseur invincible et Kiviuq le rusé qui échappe à la géante cannibale… Toutes ces histoires finissent bien, contrairement à la nôtre.

Quand je suis à court de fins heureuses, je parle à mon frère de nos jeux au bord du fjord, du goût des tartes aux baies couvertes de crème fouettée que prépare notre mère, et même de l’Esprit ours qui s’est inexplicablement attaché à moi.

Viniq vient à son chevet. Elle nous enveloppe tous les deux dans ses bras immatériels. Son chagrin se mêle au mien. Grâce à elle, je perçois quelques fragments des émotions de mon frère. Il a peur, il fait la somme de ses erreurs, il pense à notre mère l’attendant en vain…

Puis il meurt.

Sans bruit, comme s’éteint la faible flamme d’une bougie. Viniq recueille son Esprit dans son étreinte et le berce avec tendresse.

Je ne pleure pas. Je n’ai plus de larmes.

 

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