L'Aurore et la glace
17. La montagne des ancêtres
17
LA MONTAGNE DES ANCÊTRES
Je suis arrivée au bout du passage taillé sous la montagne : une autre grotte.
Encore… Quand vais-je enfin retrouver le ciel au-dessus de ma tête ?
Celle-ci est plus sombre et plus spacieuse que les précédentes. J’arrive à peine à discerner des formes confuses dans l’obscurité, une voûte irrégulière et basse. L’odeur me parvient ensuite : fumée de tourbe, sang, urine… Des relents de pourriture déclenchent des haut-le-cœur, ainsi qu’un subit accès d’anxiété.
Où suis-je ?
Je suis épuisée, mais je refuse de me reposer dans cette atmosphère lourde de puanteurs. Cet endroit me donne la chair de poule. Je me force à observer, à écouter.
Ni aboiement, ni voix humaine, ni même le bruit du vent.
Je suis au plus profond de la montagne.
Une sorte de « plic-ploc » régulier, comme une goutte d’eau tombant d’un robinet qui fuit. Un autre bruit plus lointain, un chuintement que j’ai déjà entendu, mais sur lequel je suis incapable de mettre un nom pour l’instant. Je suis si fatiguée que j’ai du mal à réfléchir.
Je tâtonne de la main droite le long des parois. Très vite, je découvre un rebord à la hauteur de mes genoux. Plus loin, une couverture de fourrure à l’odeur aigre. Puis une sorte de matelas, qui sent la laine moisie.
Quelqu’un vit ici. Qui ?
Cette fois, la peur me saisit. En cherchant la sortie de la crevasse, serais-je tombée sur le repaire de l’homme qui nous a attaqués ? J’essaie de reconstituer les événements. Tout est confus, un mélange d’images et de blanc opaque.
Que s’est-il passé pendant la tempête ? La source chaude, était-ce un rêve ? Les yeux noirs d’Éreq sur la fourrure de l’ours polaire, un autre rêve ? Et les coups de feu, le labyrinthe sous la glace ?
Je m’efforce de ralentir le battement affolé de mon cœur. Quelque chose de terrible est arrivé, quelque chose que mon esprit refuse d’envisager. Les larmes me montent aux yeux, et je lutte pour les ravaler, frustrée. D’où vient toute cette eau ?
Une voix lointaine marmonne un juron. Le chuintement se renforce. Cette fois, je le reconnais. C’est le bruit que produit un ulu, le couteau rond qu’on utilise pour retirer la peau d’un animal. Il faut l’aiguiser continuellement pour détacher proprement la chair. Ma mère et ma grand-mère ont fait ce geste devant moi, pendant des dizaines de soirées, après les parties de chasse.
Un abri de chasseur sous la montagne, donc. Yanuk devait le connaître et se diriger dans cette direction quand il est mort. C’est pour cela qu’il m’a guidée ici.
Je tourne la tête dans la direction d’où provient le bruit. La grotte est moins obscure par-là, et mes yeux se sont habitués. Je distingue pour la première fois ses contours.
Elle est allongée, comme un ovale étiré. Le sol est couvert de sable, de graviers, de rocs laminés par le passage du glacier. Quelques trous dans la voûte laissent filtrer des rais de lumière. L’un d’eux souligne la forme d’un crâne blanchâtre pourvu de longues cornes, calé dans une anfractuosité. Un bœuf musqué.
D’autres dépouilles d’animaux sont accrochées à des saillies de la roche, garnies de plumes colorées. Toute une collection de dents de narval, à l’ivoire sculpté.
Ce n’est pas simplement un repaire de chasseurs.
Aataq m’a parlé de ce genre d’endroits… Autrefois, certains chamans pratiquaient des retraites spirituelles dans des cavernes pour mieux communier avec leur Esprit tutélaire. La pratique a disparu avec la vie moderne, mais quelqu’un a dû retrouver l’accès d’un ancien site. Plusieurs se situaient sous le mont Maliq, d’après mon grand-père.
L’homme qui vit ici n’est donc pas un simple chasseur, mais un chaman. Ma frayeur augmente quand je me souviens de la tempête qu’il a réussi à conjurer. Quelle puissance ! Je ne suis pas de taille à lui résister.
Comme chaque fois que je me sens dépassée par les événements, je fais machinalement appel à Viniq. Mais sa présence est à peine perceptible.
Que se passe-t-il ? On dirait que quelque chose bloque mon appel…
Étrange… Du bout de mes doigts infirmes, je trace le rectangle de la porte imaginaire, je visualise le voile de l’aurore, j’y pousse mon pouvoir…
— Ah ! fait une voix rugueuse au fond de la caverne. Tu es là.
Un bruit de pas annonce son arrivée, mais autre chose aussi, infiniment plus troublant : une onde de pouvoir aux arêtes coupantes vient heurter ma conscience. La porte de l’Autre Monde, que je viens juste d’esquisser, se referme en claquant brutalement.
Je suis renvoyée dans le monde humain, dans cette caverne. Une panique, surgie du plus profond de moi, me submerge. Pendant un interminable moment, je ne peux plus respirer, je suis aveugle et sourde.
Puis, lentement, une étreinte fraîche m’enveloppe, une magie limpide et froide comme l’eau du fjord. Viniq a réussi à m’atteindre pour venir à mon secours. Je lui suis si reconnaissante que des larmes me montent aux yeux. Elle s’enroule autour de moi comme un cocon.
Je sens sa volonté de me protéger, mais aussi sa colère. Je suis encore trop engourdie pour me l’expliquer. Reculant jusqu’à la paroi, je m’y adosse, en espérant avoir l’air solide.
Les rais de lumière qui tombent des ouvertures de la grotte révèlent en contre-jour la présence d’un homme, grand mais voûté, vêtu d’un manteau de fourrure pelée qui tombe jusqu’à ses pieds. Son visage est barbu, ses cheveux longs et grisonnants.
Des yeux étirés, couleur d’ambre, rencontrent les miens.
Je pourrais dire que je m’y attendais, que je m’y préparais. La vérité est que j’ai toujours redouté ce moment. Maintenant qu’il est arrivé, que je suis face à mon père, tous les mots se figent dans ma gorge. Mon esprit est en panne. Mes yeux ne peuvent se détacher des siens, à la couleur si semblable.
L’étreinte surnaturelle de Viniq se resserre autour de moi. On dirait qu’Elle se souvient, elle aussi.
Je suis de nouveau une fillette terrifiée, dans une cabane de rondins au milieu de l’hiver. Ma mère est alitée depuis des semaines, mon frère nouveau-né couché sur son sein. Mon père jure et tempête. Il dit que l’enfant ne vivra pas, qu’il est trop faible, qu’il va devoir se débrouiller avec la fille. Je ne comprends pas ce qu’il entend par là. Tout ce que je sais, c’est que j’ai peur, et que personne n’est là pour me protéger.
— J’ai senti ta présence depuis des heures.
Je cligne des paupières pour revenir au présent. Mon père me regarde toujours, imperturbable. Cette fois, je me rends compte que ses yeux ne sont pas exactement semblables aux miens. Leur couleur de miel est la même, mais les siens sont profondément enfoncés dans leurs orbites. Des plis de méfiance sillonnent ses tempes. Un regard rusé de bête aux abois.
— Ma fille, Desna Kunitoornaaq, la grande chamane.
Il prononce mon nom en détachant chaque syllabe, comme s’il les testait dans sa bouche. Le son rauque fait courir des frissons glacés le long de mon échine. Je soutiens son regard.
— Qivitoq.
Ma voix n’a pas tremblé. Le terme méprisant ne semble pas le blesser. Un coin de sa bouche se relève dans une sorte de rictus, qui découvre une dent jaune au coin cassé. La vie de banni doit être rude. Son visage est aussi marqué de rides que celui de mon grand-père, sa barbe et ses cheveux sont d’une saleté repoussante. De petits objets gris-brun, accrochés à ses tresses, cliquettent quand il remue.
— Le vieux rat m’a banni, confirme Norsaq, mais ma famille a fini par revenir vers moi.
Il est fou ? Je ne suis certainement pas venue le trouver de mon plein gré !
— Je dois dire que j’étais surpris de sentir ta présence sur hiku, ce matin. Je t’ai cherchée, mais tu n’étais pas sous la tente. Tu as réussi à échapper à ma tempête, et je te croyais perdue dans la nuit blanche.
Sa mimique est presque une approbation. Je me garde bien de lui dire que c’est ma chute dans la crevasse qui m’a sauvée.
— Comment as-tu trouvé le passage ? Ton grand-père t’avait indiqué le chemin ? Ce vieux fouineur connaît des secrets qui ne le regardent pas, qui ne lui ont jamais appartenu !
Aataq savait bel et bien que des grottes se trouvaient sous le mont Maliq, mais c’est l’Esprit de Yanuk qui m’a guidée jusqu’à l’entrée du tunnel. Je pourrais le révéler à Norsaq et en profiter pour l’interroger à son sujet. Je suis sûre qu’il est responsable de sa mort, d’une manière ou d’une autre.
Mais un mouvement distrait mon attention. Une autre forme bouge dans le fond de la grotte. Une silhouette, plus petite et plus trapue, que je reconnaîtrais n’importe où : mon frère, Kilaun.
Il titube en approchant et doit s’appuyer contre la paroi pour se stabiliser. L’inquiétude et la colère s’emparent de moi, chassant ma terreur de fillette devant mon père.
— Kilaun ? Tu vas bien ? Que s’est-il passé ?
Norsaq se détourne sans répondre et lui fait signe. Kilaun se laisse tomber sur une saillie rocheuse, qui forme une sorte de banc taillé le long de la paroi, en face de moi. Sa cuisse droite est enveloppée dans un bandage taché de sang. Je me précipite vers lui.
— Tu es blessé ? Kilaun ?
Ignorant mes questions, il se laisse aller en arrière, les traits tirés, le visage luisant de sueur. Je me tourne vers Norsaq.
— Que lui as-tu fait ?
Mon père s’est enfoncé dans la partie la plus obscure de la caverne. Il revient vers moi, traînant derrière lui quelque chose qui frotte sur le sol. Une couverture, peut-être. Sa voix résonne sous la voûte rocheuse.
— Vraiment, Desna, qu’espérais-tu quand tu as obligé cet ours à te protéger ? Un acte magique impressionnant, je le reconnais. Prendre le contrôle d’un Esprit animal vivant, en abolissant ses instincts, il faut être un grand chaman pour y parvenir… Le sang parle en toi !
Mon cerveau s’affole. Les souvenirs reviennent en masse confuse. L’ours blanc avec les yeux noirs d’Éreq. Son avertissement. Le fracas des coups de feu et celui de la tempête.
— L’ours… il a attaqué Kilaun ?
— Une fameuse bête ! Imagine notre surprise ! Je ne m’attendais pas à une telle magie de ta part ! Les Esprits animaux sont difficiles à maîtriser, ils ont tendance à fuir au premier signe de surnaturel, mais celui-ci est resté sur place, devant ta ridicule petite tente.
Je refuse de l’entendre. Cette brute, ce traître, ce menteur… La parole d’un qivitoq ne devrait jamais être écoutée. Ses mots parviennent cependant jusqu’à mon cœur, qui tambourine dans ma poitrine.
La voix de Norsaq devient plus assurée. Discourir devant un public lui fait plaisir. Je garde mes yeux rivés aux siens, m’interdisant de descendre mon regard jusqu’à sa main, qui a repris l’ulu pour l’aiguiser.
— Tais-toi…
Je ne reconnais plus ma propre voix. Elle m’écorche la poitrine et me fait si mal… Norsaq examine le tranchant de l’ulu et remarque :
— Ton frère avait le fusil de Yanuk, mais, un bon fusil, ça ne fait pas un bon chasseur.
Je ne peux pas empêcher ma main de se crisper sur mon cœur. J’ai l’impression qu’un poing vient de l’écraser. Comment n’ai-je pas reconnu cette odeur plus tôt ? Le relent âcre de la fourrure qu’on écorche…
Mon regard tombe aux pieds de Norsaq, vers une tache claire, qui n’est pas une couverture. C’est la peau toute fraîche d’un ours blanc, avec des lambeaux de chair encore attachés par endroits.
Je suis assise, adossée contre la paroi, mes genoux repliés devant ma poitrine. L’eau suinte, glaciale, dans mon dos. J’aimerais que le froid revienne. J’aimerais qu’il me reprenne dans sa torpeur, dans sa nuit blanche, et qu’il efface la réalité qui m’entoure.
Viniq est là, silencieuse, autour de moi. Elle me serre si fort, dans ses bras surnaturels, que j’ai du mal à respirer.
Je suis de glace. Mes yeux ne voient pas la peau de l’ours blanc sur le sol gris de la grotte, avec sa gorge déchiquetée par les balles. À ma gauche, Kilaun s’est affaissé, inerte.
Je ne peux pas me soucier de lui. Pas maintenant. J’ai tout juste assez de force pour m’envelopper de couches de glace et ne pas me briser.
Norsaq marmonne en maniant l’ulu, pérorant sur la victoire des forts, comme un homme habitué à parler seul.
— L’homme… plus fort que le plus fort animal. Mais l’animal sent qui est le plus fort… Il élimine les faibles, ne touche pas au fort…
Je comprends ce qui s’est passé sur l’inlandsis. Norsaq, maître de la tempête, et Kilaun, armé du fusil de chasse de Yanuk. Les deux hommes sortent de la grotte et approchent de la tente, dissimulés par le bruit du vent, ou peut-être par la magie. Je vois les chasseurs, Éreq qui se dresse devant moi pour me protéger. J’entends le fracas des détonations au milieu de la tourmente.
Avec la neige, personne ne m’a vue tomber dans cette crevasse. Pendant que j’étais inconsciente, l’ours a blessé Kilaun à la jambe. Ils l’ont abattu et transporté ici, sans doute sur un traîneau. Je ne vois pas de chien, mais ils doivent être attachés ailleurs.
Norsaq et Kilaun n’ont pas trouvé mon corps. Ils ont supposé que je m’étais égarée sur l’inlandsis. Me laisser là, sans prévenir les secours, c’était me condamner à une mort certaine. Mais je n’en attends pas moins de Norsaq.
Je serre les dents, la colère glaciale dans mes veines.
Bien. La vengeance vaut mieux que le chagrin.
Mon corps se remet de l’épreuve de la tempête. Je suis jeune, et en meilleure condition physique que cet homme ridé, en train d’écorcher la peau de l’ours. Kilaun a l’air trop mal en point pour intervenir. Je ne vois le fusil nulle part, mais Norsaq a un ulu.
Mon cerveau note froidement tous ces détails, préparant la suite. Pour une raison qui m’échappe, Norsaq a l’air satisfait que je sois venue jusqu’à lui. Dans son esprit tordu, il a dû prévoir une utilité pour moi, comme pour Kilaun. Mes pouvoirs de chamane semblent le réjouir. S’il croit que je vais les mettre à son service, il se trompe lourdement…
Norsaq a allumé une lampe, suspendue à un crochet. Elle dégage surtout de la fumée et un relent d’huile de phoque, mais la lumière est suffisante pour que j’examine la grotte. Un endroit destiné aux rituels chamaniques, comme je le supposais.
À côté du crâne de bœuf musqué que j’ai repéré tout à l’heure, un masque de cérémonie est disposé sur la corniche. Des pots, des sacs, des réserves de nourriture et de couvertures. La roche a été grossièrement taillée pour former des bancs le long des parois et permettre à une dizaine de personnes d’assister au rituel.
La caverne des Kunitoornaaq ?
Yanuk est-il venu ici pour une de ces cérémonies ? Son Esprit a parlé d’erreurs qu’il avait commises et de ses tentatives pour les réparer. Son ton était lourd de remords. Était-il complice de Norsaq et Kilaun, ou bien leur victime ?
Plus inquiétant : s’il n’a pas réussi à les empêcher d’agir, comment le pourrais-je ?
Tu y penseras plus tard.
Kilaun est étendu sur le banc de pierre. J’ai l’impression que la tache sombre sur son bandage s’est agrandie. Il est vivant : sa main s’agite convulsivement par moments.
— Ton fils a besoin d’un médecin.
Ma voix est tranchante comme une arête de glace. Norsaq relève la tête, les sourcils froncés. Il semble désarçonné par ma froideur. Il examine Kilaun et finit par hausser les épaules.
— La plaie était profonde, mais je l’ai refermée. S’il est assez fort, il survivra.
Est-ce l’écho d’un souvenir qui résonne en moi à cet instant ? A-t-il vraiment prononcé la même phrase autrefois, quand mon frère était un nouveau-né trop faible pour pleurer ?
— Ses chances seraient meilleures si quelqu’un l’emmenait à la clinique de Tasiilaq. Il a un traîneau et un bon attelage, non ?
— Personne n’ira là-bas, grommelle Norsaq, sa main crispée sur l’ulu. La nature élimine les faibles, et les forts survivent. C’est ainsi que le monde va.
Il redresse le menton, me défiant de le contredire. Sa magie gronde autour de lui, comme un animal sauvage. Mais j’ai appris ce que je voulais savoir. Les chiens sont toujours là, ainsi que le traîneau. Tout ce qu’il me reste à faire, c’est les trouver, et je pourrai m’enfuir.
Je baisse les yeux la première, parce que c’est ce qu’il attend. Il a prouvé qu’il était plus fort qu’un qivitoq ordinaire en survivant dans cette grotte depuis dix-huit ans. Plus fort qu’Aataq, puisqu’il a réussi à lui faire croire à sa mort. Plus fort que Yanuk, dont l’Esprit hante ces lieux. Plus fort que Kilaun, qu’il a manipulé et envoyé affronter l’ours…
Mon regard caresse la fourrure à demi-écorchée, qui gît sur le sol noirâtre de la caverne comme une dépouille sans valeur. Norsaq tranche la peau à coups secs de son ulu tout autour d’une énorme patte. Je sens encore les bras puissants d’Éreq autour de moi, et ses mèches blanches soyeuses contre ma paume. La sensation est si vivace, la douleur si violente, que j’en oublie de respirer.
Cet homme… ce méprisable qivitoq a tué un Esprit ours, un héros de nos légendes…
Comment est-ce possible ?
Je tremble de rage et de chagrin. Chaque souffle me déchire les poumons. Puis je me raccroche à l’évidence.
Non, ce n’est pas possible.
Ils n’ont pas pu le tuer. L’ours est mort, mais l’Esprit est immortel. Celui que j’appelais Éreq a sacrifié sa vie terrestre pour moi, à cause de ma famille maudite, mais son Esprit parcourt toujours l’Autre Monde. Je me fais le serment de le chercher sans relâche.
Plus tard. Quand j’aurai réglé mes comptes. Ce qivitoq est mon père, ma responsabilité. C’est à moi de le mettre hors d’état de nuire.
— Inutile…, marmonne Kilaun. Il l’a dit…
Je soulève son bandage en rétorquant :
— Je me moque de ce qu’il dit.
Le linge malodorant est souillé de sang et d’autres liquides jaunâtres, que je suis incapable d’identifier. Peut-être des onguents que Norsaq a utilisés, ou bien du pus suintant de la plaie, ou encore tout simplement de la saleté. La caverne entière empeste la crasse, la graisse rance et la nourriture avariée.
— Tu crois vraiment ses délires ? que les plus forts survivront ? Laisse-moi te dire qu’une infection, même une banale dent cariée, peut tuer n’importe qui !
Kilaun secoue la tête. Ses mouvements sont lents, ses paupières plombées, mais il a toujours la même mine obstinée.
— S’il meurt, c’était un faible.
Il récite les paroles de Norsaq. Ma frustration est telle que je voudrais le secouer de toutes mes forces. Au lieu de cela, je retire le dernier pansement. Un liquide visqueux dégouline. Une déchirure, longue comme mon avant-bras, court en diagonale le long de la cuisse. Par endroits, les bords semblent refermés, mais, au milieu, la plaie reste béante. Un pus brunâtre s’écoule. Pas de sang.
Bon ou mauvais signe ?
L’odeur de putréfaction me saisit. Il faudrait désinfecter la blessure, mais je n’ai rien, pas même une lampe. Toutes mes affaires sont restées sous la tente.
— Tu as une trousse de secours dans ton traîneau quelque part ?
Kilaun tourne la tête vers la paroi, les lèvres serrées. Voilà qui lève certains de mes doutes. Les chiens se trouvent bien à proximité, probablement dans une autre grotte. Je me souviens d’Aataq parlant du mont Malik comme d’un bloc de basalte troué de failles et de cavités de toutes tailles. Les chamans des temps reculés devaient y suivre une sorte de parcours initiatique, mais certains se perdaient dans ce labyrinthe. Quand je lui ai demandé s’il connaissait la sortie, il m’a affirmé que personne n’y était allé depuis des générations…
On dirait qu’il se trompait.
Norsaq a disparu depuis un bon moment dans le fond de la grotte, emportant sa lampe. J’ai cru d’abord qu’il s’agissait d’une simple alcôve fermée par une couverture, mais, comme il ne réapparaissait pas, je suis allée voir de plus près : il y a un autre passage, bas et sombre comme un terrier. Où débouche-t-il ? Pas question de m’y aventurer sans lumière.
— Tu crois qu’il rapportera quelque chose pour te soigner ?
Kilaun secoue de nouveau la tête. Je décide de jouer l’ignorante pour en apprendre davantage.
— Vous avez le fusil de Yanuk. Il est là aussi ? Il pourrait te transporter jusqu’à l’hôpital dans son traîneau ?
— Yanuk est mort, marmonne Kilaun. Pas de taille à résister…
— Comment est-ce arrivé ? Après la mort de Sunilik ?
Mais j’ai beau insister, il refuse de m’en dire plus. Ses yeux sont brillants de fièvre. J’essuie la sueur qui coule sur sa peau cireuse, puis j’essaie de nettoyer sa plaie du mieux que je peux avec le chiffon le plus propre que j’aie trouvé, trempé dans un bol d’eau froide.
— C’est infecté. Tu as besoin d’un médecin.
Kilaun refuse obstinément. Quand il était adolescent, j’insistais, je rusais, je cherchais les arguments pour le persuader… Aujourd’hui, je me sens seulement très lasse. Ma frustration n’y changera rien. Une partie de mon cerveau analyse froidement son état et conclut qu’il n’est pas transportable.
Même si je savais où trouver son traîneau, comment atteler ses chiens, je ne pourrais pas l’emmener de cette manière jusqu’à l’hôpital le plus proche. Au-delà de l’inlandsis, il me faudrait un tout-terrain, un bateau, un hélicoptère…
Mieux encore : un téléphone.
Mais le mien est toujours en panne. Si Éreq en avait emporté un, il a dû rester avec nos autres affaires, sous la tente. À tout hasard, je demande à Kilaun :
— Est-ce que tu as un téléphone satellite quelque part ? En cas d’urgence ?
Il ne soulève même plus les paupières. Sa respiration est lourde, son corps agité de frissons fiévreux.
— Je sais pourquoi tu me soignes, finit-il par articuler. Tu te sens responsable. Tu veux toujours… arranger les choses, même quand il n’y a rien à faire.
— Je suppose que c’est vrai.
Les yeux clos, il pousse un petit rire plein de rancœur, comme je l’ai entendu si souvent.
— Desna la plus forte… Tu crois que tu peux tout gagner.
Je n’essaie pas de me justifier. La partie la plus glaciale de moi a déjà renoncé à le sauver. Pendant deux ans, j’ai espéré de toutes mes forces le retrouver ; maintenant qu’il est là, je me rends compte que je cherchais une illusion, un petit frère imaginaire, que j’aurais pu protéger. Mon cœur n’est plus que vide, vent, froid et cendres.
Kilaun a replongé dans une torpeur proche de l’inconscience. Je me lève pour explorer la grotte. Mes mouvements sont encore raides, mais la circulation se rétablit lentement dans mes membres. Les démangeaisons dans mes orteils me l’indiquent.
Je fouille tous les sacs à la recherche d’une trousse de médicaments. En vain. L’aube doit se lever, car la lumière éclaire maintenant le fond de la caverne. Un bloc rocheux apparaît. Sa forme n’est pas naturelle : les arêtes du rectangle sont trop droites, la surface trop polie. Quelqu’un a taillé la pierre. On dirait un autel.
La répulsion grimpe le long de mon échine.
Il y a des églises au Groenland, évidemment. Elles ont été bâties par les Vikings et par les missionnaires chrétiens au cours du Moyen Âge. J’ai visité certaines d’entre elles, parmi des groupes de touristes, et j’ai ressenti une sorte de malaise devant l’autel et le crucifié.
Je ne comprends pas leur croyance.
Les Inuits fabriquent leurs propres idoles : statuettes de Sedna taillées dans de l’ivoire de morse, scènes tissées ou peintes représentant Nanuuq ou Amaroq parmi les chasseurs… mais nous ne leur rendons pas de culte et nous n’honorons aucun dieu.
Que fait donc cette pierre ici ?
Je combats mon dégoût pour examiner de plus près le bloc de basalte noir. Sur la surface polie, des lignes ont été creusées. Elles se rejoignent au centre en formant une sorte de coupelle, profonde d’un pouce. Soudain, je comprends que ce reflet rougeâtre n’est pas une veine de la roche, mais un résidu de liquide. Je le gratte de l’ongle. Aucun doute : du sang séché.
Je détourne la tête, écœurée. J’ai du mal à imaginer un chaman, même un qivitoq, découper un animal en appelant son Esprit. Verser le sang en sacrifice est complètement étranger à nos croyances.
Je me détourne de l’autel et j’examine les autres objets d’un regard critique. Plumes, crânes, ivoire sculpté, trophées de chasse… quelques tupilaks sont insérés dans une anfractuosité de la paroi. La plus grande statuette représente un ours dressé, avec des nageoires et une queue de loup. Quand je la porte à la hauteur de mes yeux pour mieux l’examiner, une faible odeur de cire me parvient aux narines. J’ai du mal à croire que Norsaq utilise de l’encaustique pour faire briller des tupilaks… mais je connais une vieille femme qui prenait grand soin de ses créations. Une vieille femme qui vivait tout près d’ici, à Kuummiut.
L’image trouble que Viniq m’a montrée dans l’eau du fjord prend soudain tout son sens : j’ai cru qu’il s’agissait de mon reflet déformé, mais c’était plutôt le visage de Kilaun. Nous avons le même teint cuivré, la même bouche boudeuse. Sissi avait raison finalement : un voleur a bien pénétré chez elle. Notre père a envoyé Kilaun lui dérober ses tupilaks.
Quel acte méprisable !
Non seulement ils ont volé à cette vieille femme les objets qu’elle avait mis tant de soin à fabriquer, mais ils ont utilisé leurs pouvoirs pour la tourmenter dans son sommeil. Ils espéraient sans doute la faire passer pour folle, afin de couvrir leur méfait.
Si je peux, j’irai à Kuummiut rendre ce tupilak à la famille de Sissi. En le rangeant dans ma poche, je m’aperçois qu’il est sale. Dans les creux et les rainures, il reste le même liquide séché rougeâtre que sur l’autel. Le tupilak a été trempé dans le sang, lui aussi.
Cette pratique fait-elle partie des secrets de la lignée Kunitoornaaq ? ou bien l’esprit tordu du qivitoq a-t-il inventé ce rituel personnel ?
Comme Kilaun a repris conscience, j’essaie de l’interroger à ce sujet, mais il ne marmonne que des mots à demi intelligibles.
— Il se sert des tupilaks… avec du sang. Pourquoi ? Cela lui permet d’accroître son pouvoir ?
— Son pouvoir… tellement bon que tu ferais n’importe quoi pour l’avoir. Pour le conserver.
— Voler, mentir, déclencher des catastrophes, tuer des innocents ?
— Tu ne peux pas comprendre… Tu l’as toujours eu… mais quand tu en es privé, quand tu le veux tellement… si tu as une chance… tu la saisis. Bonne ou mauvaise décision, tu t’en moques.
Il halète lourdement, puis achève :
— Après la première fois, tu cesses de te poser la question.
OceanofPDF.com