L'Aurore et la glace
12. Une fête de vie
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UNE FÊTE DE VIE
L’anniversaire d’Aataq est arrivé, quel que soit son âge. J’ai mis mes maigres talents culinaires au service de Naasia, de ma mère, et des autres voisines qui se chargent de la préparation d’un véritable festin pour tout le village.
Le temps est chaud et ensoleillé, ainsi qu’il l’est de plus en plus souvent dès le début de mai, comme si l’été prenait un mois d’avance. La lande autour d’Ungataa est couverte de fleurs. Les enfants ont sorti les kayaks et se battent à coups de pagaies pour se renverser. Le ciel est strié par le passage des sternes, des mouettes, des cormorans.
Lénora est arrivée ce matin. Elle s’émerveille devant ce pépiement continuel d’oiseaux et d’enfants décidés à profiter de chaque heure du jour tiède. Nous nous promenons le long du fjord pour observer les phoques annelés qui se prélassent au soleil sur les rochers de l’autre rive. J’hésite à l’interroger sur l’enquête du Polaris, mais ma curiosité est bientôt satisfaite car elle aborde d’elle-même le sujet :
— Marks veut déjà mes conclusions, alors que je n’ai pas encore fini d’exploiter les relevés de la nuit du naufrage. Les instruments du Polaris ont fonctionné correctement jusqu’au bout, mais ce qu’ils ont enregistré n’a pas beaucoup de sens.
— Comment ça ?
— La dérive transpolaire aurait dû les pousser vers le sud. À la rigueur, je comprendrais qu’ils aient dérivé vers l’est parce qu’on a enregistré de violentes rafales cette nuit-là, mais ils ont obliqué vers le sud-ouest, complètement à contrevent…
Lénora est une spécialiste des courants, mais pas moi. Je risque une hypothèse :
— Le dégel du printemps était en avance, et cela donne une eau plus turbulente, c’est toujours ce que j’ai entendu dire, non ?
Elle acquiesce et me montre la surface du fjord, ridée par les plongeons des martins-pêcheurs.
— La fonte de la banquise produit de l’eau douce, qui rencontre l’eau salée de l’océan. Ce mélange… Disons que c’est compliqué. Ces eaux n’ont pas la même température ni la même densité. Tu peux ajouter à cela que, sur la côte orientale du Groenland, les vents sont de plus en plus violents, les courants marins de plus en plus rapides. Personne ne peut vraiment avancer une cause certaine, mais…
Je la sens prête à se lancer dans de longues et complexes explications sur son sujet favori, alors je la coupe :
— Pourquoi la tempête du Polaris te semble-t-elle si bizarre ?
Elle marque un temps d’arrêt, puis me demande :
— Tu as déjà entendu parler de vagues scélérates ?
Je m’assieds sur un vieux ponton de bois et je réponds en hésitant :
— Une vague unique, gigantesque, sortie de nulle part ? Je croyais que c’était une légende de marins.
— Elles sont bien réelles, et on en a la certitude maintenant que les gros navires sont équipés d’instruments qui calculent la hauteur des vagues. L’année dernière, une plate-forme pétrolière en a pris une de plein fouet, qui mesurait presque vingt-cinq mètres de haut, alors que la moyenne des autres était autour de dix mètres. Elles sont aussi bien plus abruptes, avec une pression beaucoup plus forte. Un témoin m’a décrit un mur d’eau, comme une falaise.
Je contemple les vaguelettes qui clapotent contre la grève en essayant de m’imaginer une vague aussi haute que la colline sur l’autre rive.
— Tu crois que c’est ce qui est arrivé au Polaris ?
— En tout cas, je ne vois pas d’autre explication pour sa trajectoire. On dirait que quelque chose l’a heurté, l’éjectant hors de sa route normale. La barre a tenté de corriger, mais ils étaient trop près de la côte, avec les glaces dérivantes.
Je laisse Lénora poursuivre ses explications et envisager d’autres hypothèses, aucune ne la satisfaisant plus que la précédente. J’essaie de me mettre à la place de Kamgii, se faufilant sur le pont du Polaris alors que des disputes incompréhensibles éclatent entre les autres marins. Il fait nuit. La mer est houleuse. A-t-il vu une vague haute comme une montagne se ruer sur le navire ? Même s’il a eu conscience du danger, il n’a sans doute pas eu le temps de crier pour avertir les autres, ni de se mettre à l’abri avant que la masse d’eau déferle et le projette par-dessus bord…
Je contemple la surface paisible du fjord, sans pouvoir oublier la détresse de Kamgii. Si le naufrage s’est déroulé comme Lénora le pense, j’espère de tout mon cœur qu’il n’a pas vu la mort approcher, sous la forme de cette énorme vague noire, et que ses derniers instants n’ont pas été emplis de terreur.
— Ce sera ta conclusion, tu penses ? Une vague scélérate ?
— Dans ce secteur, ce serait une première, répond Lénora avec réticence, mais cela me paraît plus crédible qu’un iceberg assez gros pour déchirer une double coque qui n’aurait été détecté par aucun système embarqué. À moins que Sven finisse par trouver une défaillance technique quelque part !
Nous revenons vers le centre du village, d’où s’élève la musique. Lénora fredonne déjà, tandis que je reste pensive. Les vagues qu’elle a décrites sont rares ; est-ce une coïncidence que l’une d’elles se produise en même temps que cet accès d’hostilité noté par les marins ?
Qui pourrait créer une vague haute comme une montagne et l’envoyer engloutir un navire ?
Des tables de fortune et des chaises pour au moins trente personnes ont été installées devant la maison d’Aataq. La mère de Miki surveille un énorme ragoût de bœuf musqué, un gibier que son mari a rapporté de la chasse. Comme souvent, la conversation générale tourne autour de la pêche, la principale ressource du village depuis toujours.
— Il n’y a plus de flétans, se désole Apulu. C’était la meilleure prise, tu pouvais gagner ta journée avec une seule caisse.
Son ami Timuta est plus pragmatique ; il est convaincu que les pêcheurs trouveront toujours le moyen de s’adapter. Il raconte combien de kilos de morue il a pris dans ses filets la veille, pour aller les vendre à l’usine de Tasiilaq où les poissons seront nettoyés, vidés, emballés, congelés puis expédiés un peu partout dans le monde. Apulu proteste :
— Pour ça, tu dois aller pêcher plus loin, donc t’acheter ce nouveau bateau, avec le moteur de deux cents chevaux ! Ce que tu gagnes, ça te sert à le rembourser !
Ce débat entre eux n’est pas neuf, mais Lénora écoute avec passion : eau douce, eau salée, vagues et courants, elle est dans son élément. Mon grand-père, ravi, trône au milieu de toute cette agitation. Il s’est définitivement débarrassé de son corset et affirme à qui veut l’entendre que son dos est parfaitement guéri.
Éreq est l’autre héros de la fête. Tout le monde vient lui faire goûter les plats traditionnels d’Ungataa et lui réclamer des récits de voyages en échange. Les plus jeunes gamins semblent fascinés par sa taille, les filles plus âgées par son sourire. Lénora et les pêcheurs écoutent d’un air grave le récit de son hiver à bord du Borée, prisonnier de la banquise.
Je me demande s’il est conscient que je l’observe de loin. Il ne fait pas mine de le remarquer, en tout cas. J’ai réussi à l’éviter depuis ce rêve érotique si intense, l’autre matin. Je suis même allée plus loin encore : j’ai déplacé mon lit autant que je le pouvais dans ma chambre, de manière à l’éloigner de la cloison mitoyenne. Naasia, qui m’a aidée à bouger les meubles, doit me prendre pour une folle, car je me retrouve maintenant coincée sous le côté le plus bas du toit mansardé. J’ai prétexté une raison en rapport avec les points cardinaux, les éléments, et elle a secoué la tête d’un air sceptique.
Comme la soirée se prolonge, la lumière du crépuscule souligne la peau cuivrée d’Éreq et l’ombre noire de ses cils sur ses joues. Le mélange confus de désir, de méfiance et de crainte qu’il m’inspire me met les nerfs à fleur de peau. Je refuse de me laisser prendre à son charme. Si je l’observe sans relâche, c’est pour deviner son don et ses origines.
Bien sûr. Tu peux toujours te dire ça…
Ma cousine Naasia se penche sur son épaule pour lui proposer du café. Je remarque pour la millième fois combien elle est belle, avec ce mélange spectaculaire d’Inuit au visage rond, de Danois aux yeux bleus, et sa silhouette tout en courbes voluptueuses.
Je ne lui envie pas son corps : je préfère le mien, mince et musclé, résistant à la fatigue et aux longues transes chamaniques. Tant pis pour ma poitrine presque aussi plate que celle d’un garçon, ou pour mes yeux noisette.
Je voudrais seulement avoir un peu de sa joie de vivre, de son rire clair et facile. Naasia s’enthousiasme pour un chiot mignon que Miki lui met dans les bras, se met à chantonner sur un air de musique à la radio. La voilà maintenant qui emmène Éreq vers le fjord pour regarder l’aurore aux longs filaments bleus, verts, roses, qui ondoie au-dessus du glacier en créant des reflets féeriques sur ses pointes acérées. Elle s’exclame comme si le spectacle était nouveau pour elle.
Vraiment, Naasia, tu n’as pas trouvé de meilleur prétexte ?
Je fais taire ma jalousie. Je connais bien ma cousine, et je sais qu’elle ne peut pas s’empêcher de battre des cils devant les nouveaux venus. Elle essaie son charme sur eux, avant de retourner vers Erling, son petit ami de toujours. Je me demande s’il a eu avec elle la conversation à cœur ouvert que je lui ai conseillée. Il est en train de fumer avec quelques pêcheurs, et je surprends un regard qu’il jette dans la direction de Naasia, plus résigné qu’anxieux.
Je devrais me montrer aussi fataliste que lui. Éreq a bien raison de préférer la compagnie de ma cousine à la mienne. Depuis quand ne me suis-je pas arrêtée pour caresser un chien ou admirer un paysage ? Si longtemps que je ne m’en souviens pas. Je n’ai que vingt ans et je me sens cynique comme un vieillard qui mépriserait des jeux d’enfants.
Je contemple à mon tour le spectacle. Éreq se tourne vers moi. L’écharpe de lumière verte lui donne un air surnaturel. J’entends encore sa voix à mon oreille, dans ce rêve si voluptueux…
Tu continues à croire que c’était seulement un rêve ?
Je ne connais toujours pas la nature de ses pouvoirs. Une énigme de plus que j’échoue à résoudre. Mais, ce soir, doutes, craintes et soupçons s’effacent sous la force d’un désir tiède qui m’envahit. Mes jambes font un pas vers lui, comme aimantées.
— Venez vite, appelle une voix. Aataq va raconter une histoire !
Les cris d’enfants me ramènent brutalement à la réalité. Éreq lève un sourcil amusé dans ma direction.
« Plus tard », semble-t-il suggérer.
Le fauteuil préféré de mon grand-père a été descendu jusque dans la rue. Il prétend qu’il a froid. Éreq rapproche le brasero de fortune, improvisé dans un vieux baril. Je savoure d’avance sa surprise : je suis sûre que mon grand-père va encourager l’Esprit du feu à se manifester aux moments clés de son histoire. C’est auprès d’Aataq que j’ai appris ce petit truc autrefois.
Il entame le conte de Qooqa contre les géants de brouillard, un récit de bataille et de stratagèmes que les enfants adorent. Je vais aider ma mère à débarrasser et à préparer des litres de café chaud. Quand je reviens, le public réclame une autre histoire. Mon grand-père secoue la tête.
— Je n’ai plus de voix. Demandez à Éreq.
Je me sens un peu vexée. D’habitude, c’est à moi qu’il fait appel pour prendre la suite. Mais je reconnais que je suis curieuse de découvrir les talents de conteur d’Éreq. Choisira-t-il une histoire que je ne connais pas, russe peut-être ? Utilisera-t-il son don, quel qu’il soit, pour pimenter son récit ?
Sans se faire prier, il interpelle les enfants :
— J’ai une bonne histoire pour vous si vous m’aidez à me souvenir. Que savez-vous de Nanuuq ?
Sept ou huit voix s’élèvent aussitôt. Tous les enfants du village connaissent Nanuuq, l’Esprit de l’ours polaire. Au lieu de raconter une histoire, Éreq fait semblant de découvrir les leurs et les aide à terminer quand il leur manque un détail important. Il semble beaucoup s’amuser.
— Alors, conclut-il, Nanuuq protège-t-il l’ours, ou bien le chasseur ?
Les enfants réfléchissent un moment, puis une des plus âgées explique :
— Les deux. Nanuuq veut bien que le chasseur tue l’ours, mais pas juste pour s’amuser. Il faut qu’il ait vraiment besoin de sa viande, et de sa peau.
— Ou bien qu’il soit en danger si l’ours vient rôder dans son camp, ajoute un garçon. Alors il peut se défendre.
— Il doit tuer un seul ours, précise un autre, et pas une maman qui s’occupe de ses petits. Sinon, Nanuuq se vengera en lui faisant rater toutes ses cibles.
— Vous avez raison. Mais comment Nanuuq peut-il surveiller tous les chasseurs ?
Les enfants échangent des regards dépités. Ils ne savent pas. Éreq se penche en avant et baisse le ton comme pour partager un secret. Les petites têtes se rapprochent aussitôt.
— Nanuuq a des Esprits qui travaillent pour lui. Des Esprits invisibles, qui observent les chasseurs et tous ceux qui viennent déranger les ours, les phoques et les baleines.
— Comme Amarok ? demande Naasia.
Éreq lui sourit avec indulgence, mais les enfants sont contrariés qu’une adulte vienne se mêler de leur histoire. L’un d’eux la corrige, les sourcils froncés :
— Amarok est un Esprit loup, pas un Esprit ours !
— Amarok s’assure que les chasseurs ne posent pas de pièges déloyaux pour les loups. C’est un peu ce que fait aussi Tornaarsuk, qui a des jambes d’homme et des bras d’ours.
Éreq se met à décrire le personnage. Les enfants l’écoutent, bouchée bée, les yeux brillants. Cette variante est inconnue dans la région, mais le nom de l’Esprit Tornaarsuk éveille un faible écho dans ma mémoire. J’en ai rencontré quelques mentions pendant mes cours de théologie à l’université. Au moment de la christianisation du Groenland, il faisait partie de ces créatures qui ont été assimilées à des démons, et associées à la violence et au cannibalisme. Contrairement à celle de Sedna ou de Nanuuq, son histoire s’est perdue au cours des siècles.
Mais pas partout, visiblement, puisque Éreq l’a entendue. Je prends note mentalement de lui demander d’enregistrer plus tard un récit complet, avec ses sources. Je pourrais même l’utiliser dans de futures recherches.
À supposer qu’il veuille bien partager un de ses secrets avec toi…
— Tornaarsuk et les autres Esprits de Nanuuq voyagent entre les mondes, comme les chamans. Ils peuvent prendre la forme des ours, ou même se rendre invisibles. Cela leur permet de suivre les traîneaux des chasseurs ou les bateaux des pêcheurs.
— Alors il pourrait être ici avec nous ? demande une petite voix au timbre peu rassuré.
— Il sait prendre l’apparence d’un homme pour se mêler aux chasseurs sans être repéré. Mais, le plus souvent, il se promène sur la banquise sous la forme d’un ours polaire, le plus gigantesque que vous ayez jamais vu…
Éreq écarte les bras pour donner l’impression d’un ours haut de deux mètres. Il imite même un grognement si convaincant que le chiot de Miki lance un aboiement suraigu. Les enfants éclatent de rire, et Aataq intervient pour les renvoyer à table.
J’en profite pour m’approcher d’Éreq. Je suis curieuse de savoir dans quelle tradition le personnage de Tornaarsuk a été conservé. Naasia, plus rapide que moi, est déjà près de lui, pour remplir sa tasse. Éreq la remercie, avant de se tourner vers moi :
— Tu as apprécié mon histoire, Dess ?
— Beaucoup. J’aimerais la noter un jour, si tu as le temps de me la redire. Nous essayons de garder des traces écrites des plus anciens récits, mais, malheureusement, beaucoup de ce qui se transmet par la tradition orale est déjà perdu.
Éreq m’adresse une grimace comique.
— Pauvre Tornaarsuk… Soit on l’a oublié, soit on parle de lui comme d’un géant cannibale, qui vient dévorer les enfants pas sages.
La dernière petite fille qui a réussi à s’attarder près de lui se met à glousser, avant que sa mère lui prenne la main pour l’emmener se coucher. Éreq m’aide à empiler les assiettes vides tandis que je lui raconte :
— Sur la côte est, nous avons des récits à propos de créatures qui peuvent changer de forme. Les qivitoq, des Inuits qui ont été rejetés de la communauté après un crime. Ils vont vivre dans les montagnes, dans des grottes ou des huttes de pierre. À force de ne côtoyer que les animaux, ils finissent par perdre leur comportement humain. Ils grognent au lieu de parler, dévorent leur viande crue, et dans certaines légendes, en effet, rôdent autour du village dont ils ont été bannis, pour se venger. Ils enlèvent des enfants parfois. Je me demande si toutes ces histoires sont apparentées.
— Ton qivitoq m’a plutôt l’air d’un croque-mitaine inventé pour faire obéir les enfants…, se moque Éreq.
Nous sommes presque seuls à présent près du brasero, tandis que les villageois terminent de débarrasser. Sans réfléchir, je lui confie tout bas quelque chose dont je parle rarement, même en famille :
— Ce n’est pas qu’une légende. Mon père est qivitoq. Il a été banni d’Ungataa quand j’avais deux ans et condamné à vivre en ermite dans les montagnes, sans jamais revenir au village.
Éreq se fige, surpris. Puis ses sourcils se froncent. Je me force à terminer d’un ton plus léger :
— Bien sûr, rien ne dit qu’il y est toujours. Même si c’était le cas, je doute qu’il soit revenu à l’état animal. S’il est vivant, il a dû changer de nom et s’installer très loin du Groenland.
Le visage d’Éreq est impénétrable dans la lueur des braises mourantes, ses yeux deux vastes puits d’obscurité. Je m’attends à ce qu’il m’interroge sur le crime commis par mon père, si terrible que le bannissement à vie a semblé le seul châtiment adapté, mais il me surprend une fois de plus en s’enquérant à voix basse :
— Et ton frère ? Tu penses qu’il est parti vivre en ermite avec lui ?
Que sait-il ? Comment est-il au courant ?
Aataq ou Naasia, probablement. L’intuition d’Éreq me frappe : il a osé mettre des mots, à ma place, sur une crainte dont je n’arrive pas à me défaire. Kilaun a toujours nourri des sentiments ambigus pour notre père. D’un côté, il était fier d’appartenir à sa lignée de puissants chamans, de porter un des noms du légendaire Kilarneq. Mais il savait aussi à quelles extrémités la soif insensée de pouvoir l’avait conduit…
— J’ai pensé… Plusieurs fois, je me suis dit que Kilaun avait pu partir à sa recherche. Juste pour savoir s’il était vivant ou mort. Mais il n’a rien trouvé, sinon il me l’aurait dit.
— La dernière fois que tu l’as vu… c’était quand ?
— Il y a deux ans.
Je ne vois pas son regard apitoyé, mais j’entends son soupir dans l’ombre. La fatigue me rattrape, ou peut-être la lassitude de cette quête sans fin. Je n’ai pas envie de prolonger la discussion et je me contente de dire :
— Kilaun n’est pas mort. Je sentirais sa présence parmi les Esprits, de l’autre côté du voile.
— Tu crois que tu le reconnaîtrais ? demande Éreq d’un ton curieux. Combien d’Esprits peux-tu identifier ?
J’élude la dernière partie de la question : nous autres chamans, nous gardons nos secrets.
— Kilaun est mon petit frère. Son Esprit est très différent de celui du phoque, de l’iceberg ou de n’importe quel tarneq qui s’envole vers l’Autre Monde. Bien sûr que je le reconnaîtrais.
Les chamans sont des marcheurs de rêves, qui peuvent explorer les songes en dormant et rencontrer la vérité pendant leur voyage. Chaque fois que je surprends Aataq à faire la sieste dans son fauteuil, il prétend que j’ai interrompu un rêve lucide au cours duquel un Esprit ami lui révélait le secret de la jeunesse éternelle ou l’emplacement d’une mine d’or, qui nous rendrait tous riches…
J’ai appris cette pratique, moi aussi, mais je ne l’apprécie guère. Je n’aime pas perdre le contrôle, même si je sais que mon corps est sagement endormi dans mon lit. Le chaman qui commence à marcher dans son rêve, aux côtés des Esprits, ne sait jamais vraiment où ceux-ci vont le mener. Peut-être que je suis lâche et que j’ai tout simplement peur de ce qu’ils pourraient me montrer…
Mais, cette nuit-là, ils m’emmènent sans que je les appelle.
Je m’endors en pensant à Éreq, ce qui m’arrive trop souvent, hélas.
Dans mon rêve, je suis audacieuse, séductrice. J’arrache son bonnet pour passer ma main dans ses cheveux couleur de neige. Au lieu d’une caresse tiède et sensuelle, cependant, je ne rencontre que des cristaux tranchants. Mes doigts saignent. La chair se déchire jusqu’à l’os.
Je veux crier et me débattre. Éreq me maintient sans difficulté. Quand je veux le supplier, je me trouve face à un inconnu étrangement familier. De longs cheveux noirs encadrent un visage étroit, des yeux noisette croisent les miens, les mêmes que je vois chaque matin dans le miroir…
Mon père. Jeune, comme je l’ai vu sur de vieilles photos, la mine sévère. Sa bouche remue sans que je puisse entendre ses paroles, noyées dans le battement lourd des tambours rituels. Il prend ma main ensanglantée et la porte à sa bouche. J’ai à peine le temps d’apercevoir l’éclat de longs crocs jaunes avant qu’elle se referme.
Je hurle, et le rêve change. Cette fois, je suis plongée jusqu’au cou dans une eau glaciale. Ma main est tranchée au ras des doigts. Les filets rouges de mon sang dessinent d’étranges arabesques dans les flots. Mes vêtements gorgés d’eau m’entraînent vers le fond. Le froid engourdit mes membres. Je ne peux plus lutter. J’ai si peur, mais je ne veux pas mourir…
Un kayak apparaît entre les vagues. J’ouvre la bouche pour appeler à l’aide. L’eau noirâtre et glaciale me submerge. Elle me brûle la gorge et les poumons, comme si elle charriait des milliers de griffes acérées. J’étouffe.
Je sors du rêve en sursaut, haletante, le cœur battant la chamade et le front trempé de sueur. Tout est calme dans ma chambre. Les lueurs de l’aube se glissent entre les rideaux. Comme je répugne à me recoucher sur les draps moites, je m’assieds au bord du lit.
Quel cauchemar terrible… Il n’est pas difficile de savoir ce qui l’a conjuré : j’ai parlé de mon père à Éreq, et ma mémoire a fait le reste. Mes souvenirs sont si flous qu’elle a dû les combiner à des images du conte de Tornaarsuk, de Sedna, ou peut-être des visions des Esprits.
Les terreurs qui envahissent les rêves sont les plus difficiles à interpréter. Où commence le cauchemar, où s’arrête la vision lucide ? Quel monstre avertit d’une menace dans l’avenir, quel autre n’est que le produit de l’imagination, des peurs inavouées ?
Je fais appel à tout mon entraînement de chamane pour capturer les dernières images du rêve. Je les examine avec soin, essayant de faire abstraction de la douleur dans ma main gauche. Je cherche des repères dans ce monde flou, mais je ne distingue que les contours d’une immense silhouette, qui se découpe sur le front noir du glacier. Quelqu’un était là, me regardant me noyer comme la pauvre Sedna ; ennemi, allié, simple témoin de ma mort ?
J’essaie de reculer dans le rêve, jusqu’au moment où mon père me dévore la main. Des frissons courent le long de mon dos moite. Ma main gauche me lance jusqu’à l’épaule. Je n’aperçois plus que des sillons sanglants comme des griffes sur la glace. La vision me met au bord de la nausée, et je la laisse s’effacer avec un soupir de soulagement.
La douleur ne se laisse pas renvoyer aussi vite, malheureusement. Tous mes nerfs sont à la torture, même ceux que j’ai perdus il y a dix-huit ans. « Des douleurs fantômes », disent les médecins.
Ce n’est pas la première fois que cela m’arrive, et j’ai fini par trouver le seul remède efficace : plonger ma main dans l’eau froide du fjord. Pour une mystérieuse raison, elle engourdit la douleur mieux que celle du robinet. Peut-être un service que me rend l’Esprit du fjord.
Il est 3 heures, mais il fait déjà jour à l’approche de l’été arctique. Habillée chaudement, je descends jusqu’au rivage et je m’assieds sur une pierre. Le pull replié jusqu’au coude, je laisse ma main gauche tremper dans l’eau. Elle est glaciale, mais pure, pas comme ce liquide noir et visqueux qui envahissait mes poumons dans mon rêve. J’en tremble encore.
Personne n’est réveillé, à part quelques sternes qui se disputent des lambeaux de poissons morts sur la grève. Sur le fjord flotte une brume épaisse que le soleil levant perce çà et là. Dans une trouée, une silhouette solitaire apparaît. Ses cheveux blancs brillent dans la lumière du petit matin. Éreq descend le sentier venant du glacier à longues enjambées tranquilles.
Il ne semble pas surpris de me trouver assise sur mon rocher, trempant ma main jusqu’au coude dans l’eau froide. Il s’accroupit sur ses talons pour se mettre à ma hauteur. De si près, je peux voir les minuscules gouttes de brume accrochées à ses épais cils noirs, aux boucles de ses cheveux blancs.
— Tu n’arrivais pas à dormir, toi non plus, remarque-t-il à voix basse, comme s’il craignait de réveiller le village enseveli dans la grisaille.
Je reste muette. Je me méfie des mots qui pourraient sortir de ma bouche. Je refuse de lui révéler ma peur, mon désir, mes doutes. Un souvenir du rêve me revient, ma main qui se déchire en caressant ses cheveux…
Que signifie cet avertissement, si c’en est un ?
Je réussis finalement à mettre en cage mes émotions et à lui demander d’une voix qui ne tremble pas trop :
— Pourquoi es-tu venu ?
Éreq se penche en avant, plus près encore. Retirant ma main gauche de l’eau glacée, il la serre entre les siennes pour la réchauffer. Il ne me dissimule plus son pouvoir à présent. Malgré l’engourdissement, je sens se déployer sous sa peau des profondeurs infinies. « Il est bien plus que ce qu’il paraît », m’a prévenue mon grand-père.
— Parce que je t’ai vue, répond Éreq.
Il porte ma main amputée à la hauteur de sa bouche et l’embrasse. Lentement, pour que je puisse me dégager si je le veux. Mais je suis incapable de bouger, figée sur place par ses yeux noirs. Mon sang coule au ralenti dans mes veines, comme du miel liquide et tiède. La chaleur de ses lèvres sur ma main s’infiltre dans tout mon corps.
— Tu es heureuse ici, Dess ?
J’ai du mal à m’arracher au brouillard du désir pour répondre à sa question. Bizarrement, je crois que je ne me l’étais jamais posée.
— Je ne sais pas. Mon grand-père, mes cousins, ma mère… je les aime tous, je suis contente de les voir, mais je ne me sens pas vraiment chez moi. Je ne pourrais pas vivre ici pour toujours.
Éreq hoche imperceptiblement la tête. Sa bouche parcourt lentement ma paume, la naissance de mon poignet.
— Tu es comme moi.
Que veut-il dire ?
Il plonge son regard dans le mien, sourit, comme s’il lisait mon trouble à l’intérieur de ma tête.
— J’aime tes yeux, murmure-t-il. Noisette, caramel, biscuit doré au four… Ils me font penser à toutes sortes de choses délicieuses.
Une flèche se plante dans mon cœur. Une douceur poignante, qui me donne envie de pleurer. Ma main tremble contre la bouche d’Éreq. Il l’écarte, se penche encore.
Il va m’embrasser.
Soudain, un cri déchire la brume :
— Laurie ! Laurie ! où es-tu ?
Je reconnais aussitôt la voix affolée de Martin. Je bondis sur mes pieds si brusquement que je manque de glisser de mon rocher. Éreq me retient contre lui.
Des portes et des volets claquent. Nous courons vers la maison bleue, voisine de celle de ma mère. Martin se tient en bas des marches, échevelé, en chaussettes.
— Que se passe-t-il ?
— Laurie a disparu !
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