L'Aurore et la glace

Hélène P. Mérelle · Chapitre 16 sur 22

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L'Aurore et la glace

16. Dans la nuit blanche

16

 

 

DANS LA NUIT BLANCHE

Sur l’inlandsis, au pied du mont Maliq

Je suis allongée contre Éreq, mon seul point de repère. Je dérive dans une sorte de demi-conscience. Sa respiration un peu essoufflée caresse ma joue. Nos corps vibrent encore des dernières secousses du plaisir partagé.

Je ne suis plus entièrement dans l’Autre Monde, cependant. Je me sens revenir peu à peu dans ce corps transi, sous la tente secouée par la tempête. Impossible de bouger. Je suis allongée sur le côté droit. Quelque chose de lourd pèse sur ma hanche et me maintient dans cette position. Mon visage est enfoui dans une matière chaude et soyeuse.

Tu as rêvé ? Le froid t’a fait délirer, ou bien…

En même temps que le doute s’insinue, je me rends compte que je respire un air moins glacial. J’ouvre avec précaution une paupière et…

Je ne vois rien. La neige a dû s’accumuler sur la tente, bloquant la faible luminosité. Dans la pénombre, je devine à peine une fourrure claire, qui semble enroulée autour de moi. Cette énorme masse irradie la chaleur comme un fourneau.

Je tends l’oreille. Les rafales de vent ont faibli, ou bien l’épaisseur de la neige nous isole des bruits. Dans mon cocon tiède, j’entends surtout le battement lent et régulier d’un cœur tout près de mon oreille, à travers l’épaisse fourrure.

Ce n’était donc pas un rêve. Alors, Dess, tu es prête ?

Je préférerais retourner faire l’amour avec Éreq dans la source chaude, mais je dois savoir ce qui se passe dans ce monde, sur l’inlandsis. Alors je rassemble mes forces et je relève la tête.

La pression se relâche un peu dans mon dos, juste assez pour me permettre de me redresser sur un coude. À mesure que mes yeux s’habituent à la pénombre, la forme qui me surplombe devient plus nette, et mon pouls s’accélère.

L’ours polaire est énorme. Je ne crois pas avoir jamais vu une créature aussi gigantesque. Sa fourrure crème semble presque lumineuse dans la semi-obscurité. La patte nonchalamment posée sur ma hanche est aussi grosse que ma tête.

Mais ses griffes sont rentrées. Je ne vois pas ses crocs non plus, seulement deux yeux noirs et ronds, rivés aux miens. Son regard m’épie. Je déglutis nerveusement, figée par une peur instinctive.

C’est Éreq, bien sûr, mais…

Une fois assuré que je ne vais pas m’enfuir en hurlant de terreur, l’ours replace sa patte dans mon dos pour m’inciter à me serrer contre lui, bien au chaud. Puis il tourne la tête et se met à humer l’air autour de nous.

Mon parfum ? J’espère que je ne sens pas le gibier…

Je suis en train de me demander si mes kamik ont encore l’odeur du phoque quand le reniflement de l’ours se change en grondement sourd. Le son caverneux fait vibrer son énorme thorax et me plonge dans la panique.

Si son instinct de prédateur s’éveille, Éreq est-il capable de le maîtriser ?

Je me roule en boule, terrifiée. L’animal se redresse brutalement, arrachant la tente. Des paquets de neige et de glace s’écroulent. Quelque chose me heurte à l’estomac. J’essaie de ramper pour me mettre à l’abri, mais où ? Sacs, piquets, toile éventrée, blocs de neige m’encerclent.

Un brusque craquement retentit. L’ours répond par un rugissement plus assourdissant que la tempête. Il bondit en avant. La force de sa charge fait trembler le sol.

Il faut une deuxième détonation pour que je comprenne : des coups de fusil. Au même moment, un brusque surgissement de magie agresse tous mes sens de chamane. Le vent se jette sur moi avec la malignité furieuse d’un Esprit en colère. La rafale est si violente qu’elle m’éjecte hors de la tente. Je m’écrase contre le talus de glace.

La secousse se répercute dans tous mes os. Étourdie, je tente de repousser la douleur et l’affolement.

Que se passe-t-il ?

À travers les bourrasques de neige, j’entrevois des silhouettes humaines, des éclats de lumière. Un autre coup de feu déchire la tempête. Puis un horrible cri, rage et douleur mêlées.

Où est Éreq ?

Je veux hurler, mais ma gorge est paralysée. C’est le chaos autour de moi. Je rampe le long du talus, pliée en deux pour résister aux rafales. Une couche de neige fraîche recouvre la glace et masque tous les repères. Soudain, le sol se dérobe sous mes pas. Je n’ai même pas le temps de crier avant que hiku ne m’engloutisse.

 

— Ne reste pas là ! me chuchote une voix pleine d’angoisse. Le froid va te prendre ! Tu dois te réveiller avant que ton cœur soit gelé !

Cette voix éveille un écho confus dans ma conscience. Je l’ai déjà entendue, il n’y a pas très longtemps, mais je suis incapable de lui associer un nom. Un visage me revient, un tout jeune homme, avec de longs cheveux dégoulinants de glace et des cils noirs soudés par le givre. Sa peau est livide, son visage déformé par la crainte…

Kamgii.

Je me souviens de son nom, et en même temps du serment que je n’ai pas accompli : je ne connais toujours pas la vérité au sujet de sa mort.

Si l’Esprit de Kamgii me parle… est-ce que j’ai traversé le voile ?

Je rassemble ma détermination et toutes les forces qui me restent pour ouvrir les yeux. Je suis allongée à plat ventre. Le froid me mord la joue. La chaleur de mon corps a fait fondre la glace et une petite flaque d’eau s’est formée sous mon visage. Je reprends lentement mes esprits et m’assieds pour regarder autour de moi : des murs gris-bleu, qui s’éclaircissent vers le haut, jusqu’à une ouverture circulaire qui laisse apparaître un ciel entièrement blanc…

— Une crevasse !

Je suis vivante. Tombée dans une crevasse comme un amateur. Tout simplement.

Sous moi, un bouchon de neige fraîche accumulée par la tempête a dû amortir ma chute. Mais je me suis sans doute assommée en heurtant un obstacle si j’en juge par la bosse qui se forme déjà à l’arrière de mon crâne. J’ai mal à la nuque, mes mains sont engourdies de froid, mais j’ai eu de la chance.

Vraiment ?

Après cette pensée presque rassurante, le reste de la situation me revient en mémoire. Le déchaînement des éléments contre la tente, la fureur de l’ours polaire, et ces coups de feu… Un chasseur armé d’un fusil se trouve tout près, à la surface de l’inlandsis. Un chasseur, ainsi qu’un chaman dont la puissance me dépasse, capable de conjurer une tempête mortelle.

Je recule d’instinct dans la zone la plus obscure de la crevasse, guettant des yeux son ouverture. Personne.

Que se passe-t-il là-haut ? Où est Éreq ? A-t-il réussi à faire fuir l’ennemi ? Combien de temps s’est écoulé depuis ma chute ? Des heures, des minutes ?

La peur me noue le ventre. Je pourrais crier, appeler Éreq à l’aide, mais je risque aussi bien d’attirer l’attention de ceux qui nous ont attaqués. En fouillant mes poches, je ne trouve rien de très utile : un téléphone toujours obstinément hors service, quelques barres protéinées, un gobelet de chocolat autochauffant et des cartes qui n’indiquent pas la crevasse où je me trouve.

Soudain, un craquement résonne dans le surplomb de glace au-dessus de ma tête. Je bondis sur mes pieds. Ma décision est prise : je ne peux pas rester là. La neige s’est accumulée, poussée par le vent, et risque d’éventrer la voûte. Je dois trouver une issue et regagner la surface.

Facile à dire… Tu comptes grimper, sans piolet ni crampons ?

Je visite ma prison de glace : une large fente oblongue, qui mesure peut-être une vingtaine de pas. L’endroit où je me trouve est garni par un épais tas de neige fraîche qui m’a servi de matelas. D’un côté, une sorte de puits dont je ne peux pas discerner le fond. J’y lance un glaçon qui fait un « plouf » lointain. J’entends le gargouillis d’un torrent souterrain, là où le glacier se change en eau et se déverse dans la vallée. Je m’éloigne avec précaution de cette zone instable et je vais explorer l’autre bout de la crevasse.

Elle est plus longue que je le pensais.

Ses murs glauques sont juste assez écartés pour me permettre de passer. Je dois me tourner et progresser de profil. La faille se poursuit, de plus en plus étroite. C’est la seule issue. La masse énorme du glacier pèse sur moi de partout, prête à m’écraser comme un moustique. Je progresse avec lenteur, tâtant le sol de mon pied avant d’y poser mon poids. Une faible luminosité tombe de la surface et du ciel blanc.

Je suis incapable de mesurer le temps ou la distance parcourue. Le passage se replie sur lui-même et forme des embranchements en tous sens. Je choisis les plus praticables. Une sorte de torpeur s’empare de moi à mesure que le glacier m’avale. Au bout d’un moment, je me rends compte que le vent ne hurle plus. Le silence me remplit les oreilles, pesant, plus pénible à supporter que le fracas de la tempête. Plus aucune trace de l’Esprit de Kamgii, rien qui me permette de savoir s’il s’est vraiment manifesté à moi ou bien si j’ai rêvé. Aucun être vivant non plus, pas même Éreq.

Est-ce qu’il m’a abandonnée ?

Pendant un instant, j’essaie d’imaginer ce qui a pu se passer au cœur de la tempête, quand l’ours s’est mis à charger… Éreq est la seule personne à savoir où je me trouve. Si son instinct animal a pris le dessus et qu’il s’est enfui sur l’inlandsis, personne ne viendra à ma recherche. Les secours seront incapables de repérer les débris de la tente, encore moins l’ouverture de la crevasse…

Mieux vaut ne pas y penser, Dess. Avance !

Je titube dans la pénombre de la crevasse. La voûte s’abaisse. Je dois me baisser et progresser à quatre pattes, parfois ramper. Mes joues saignent, écorchées aux arêtes tranchantes de la glace.

Il ne fait pas aussi froid que sur la surface de l’inlandsis balayée par les vents, pourtant je claque des dents. L’épuisement me rattrape. Chaque minute d’effort m’épuise autant qu’une heure. J’ai la tête lourde et des courbatures sur tout le corps comme si on m’avait rouée de coups.

Pas bon signe.

Quelle est cette tour qui se dresse devant moi dans la brume ? Je la touche. Elle se réduit aux dimensions d’un bloc de granit. Où vont ces sentiers, ces escaliers, ces couloirs qui se perdent dans l’ombre bleue ? Un labyrinthe de failles dans la langue du glacier. Je m’attends à voir surgir à chaque instant un monstre prisonnier de ce dédale, dévoreur de chair humaine, poussant des mugissements minéraux…

Ce n’est que le glacier qui racle la roche, Dess !

Quelque chose affleure à la surface de ma conscience, un signal qui cherche à percer ma confusion. Un automatisme né de mon expérience de chamane me fait ouvrir mes sens pour l’interpréter. Viniq surgit aussitôt à mon côté, pleine de sollicitude. Plus loin, là-bas, un Esprit semble m’indiquer le chemin à suivre.

Viniq me chuchote des encouragements. Je me guide sur le faible écho de l’Esprit, comme un fanal marquant l’entrée d’un port. À chaque bifurcation, je cherche sa présence. Je perçois maintenant le gargouillis d’un torrent et le chant du vent dans les couloirs de la montagne. La surface n’est pas loin.

À mesure que j’approche, mes idées s’éclaircissent enfin. Je me sens stupide de ne pas avoir fait appel à mes capacités de chamane plus tôt. Elles me permettent d’identifier, aussi distinctement qu’une voix, l’aura de l’Esprit qui est venu à mon secours. Un Esprit du même sang que le mien, de la même lignée, que je cherche depuis des semaines, et qui se tient là, recroquevillé dans son deuil : Yanuk.

 

J’ai salué l’Esprit avec tout le respect dû à un aîné. Une manière de reconnaître ce qu’est Yanuk pour moi : un chaman plus âgé et un membre de ma famille.

Dommage que tu ne lui aies pas montré cela de son vivant.

— Je tiendrai une cérémonie pour Sunilik et toi. Je chanterai les histoires qu’elle m’a apprises.

Jusqu’à présent, aucune de mes promesses n’a suscité la moindre réaction. L’Esprit de Yanuk possède à peine une silhouette humaine au contour effiloché. Les derniers liens qui le rattachaient au monde des vivants sont en train de se dissoudre.

— Ne veux-tu pas que ton corps repose auprès de celui de Sunilik ?

Même le nom de son épouse bien-aimée ne change rien. J’ai promis à Sunilik de réunir leurs tombes, mais je ne sais pas si je pourrai tenir ma parole. Il faudrait d’abord que je sorte de cette prison de glace, que j’appelle des secours et que je les mène jusqu’à l’endroit où gît le corps de Yanuk.

Pas loin, sans doute.

Maintenant que mes yeux se sont habitués à la pénombre glauque de la crevasse, je distingue des détails révélateurs : des rochers érodés par le frottement du glacier, une trouée de la voûte qui révèle le blanc laiteux du ciel. Le cri d’un oiseau de proie m’apprend que je suis tout près de la surface, là où l’inlandsis racle la base de la montagne en produisant ces grognements sonores.

D’ailleurs, le sol est en pente. J’ai dû m’élever sans m’en rendre compte. Je me trouve maintenant dans une sorte de grotte aux parois bleu-vert, accotée à une muraille de granit. L’eau ruisselle sur la roche lisse. La crevasse se termine ici. Des gouttes de brume pleuvent sur moi par l’ouverture au-dessus de ma tête.

Bien trop haut.

— Aide-moi, Yanuk. Tu es venu jusqu’ici. Tu as vu cette montagne, cette crevasse… Tu dois savoir comment je peux en sortir.

L’Esprit me fait face, aussi imperturbable que s’il était lui-même taillé dans la glace et le granit. J’insiste encore ; j’essaie de faire appel aux liens familiaux qui nous unissent, ceux-là mêmes que j’ai niés si longtemps ; je lui montre mon visage allongé, si semblable au sien, et les doigts coupés de ma main gauche.

— Je suis Dess, ta cousine, chamane de ta lignée. Nous sommes ilaqutaq. J’ai besoin de ton aide.

J’obtiens enfin une réponse, à peine plus distincte qu’un chuchotis dans le courant d’air froid :

— Mon aide… ? Chaque erreur que j’ai essayé de réparer s’est changée en faute plus lourde encore. Mes remords n’y ont rien changé, mes supplications non plus.

— Je ne sais pas à quoi tu fais allusion. Tu es juste et honorable, Aataq me l’a toujours dit. Si tu peux m’aider, montre-moi un chemin !

Il se décale. J’aperçois, derrière lui, une sorte d’ouverture carrée. La forme est rectiligne, les angles trop nets pour être naturels. Quelqu’un a dû tailler la roche au piolet pour créer ou agrandir ce passage. Une bouffée d’espoir m’envahit.

Puis j’examine la paroi et je déchante aussitôt. L’ouverture se situe sur un surplomb obscur, à cinq mètres au moins au-dessus de ma tête. La paroi, à cet endroit, est faite de glace lisse comme le verre, verticale comme une muraille.

Comment grimper jusque-là ?

Une longue plainte rauque résonne dans mon dos. Le sol tremble sous mes pieds. La voûte se fend avec un craquement sonore. Mes réflexes sont ralentis par le froid, et j’ai tout juste le temps de lever les bras pour protéger mon visage d’un déluge de cristaux tranchants. Le cœur affolé, je m’agrippe au rocher le plus proche.

Combien de tonnes pèse le glacier au-dessus de toi ? N’y pense pas !

Finalement, le grognement minéral se tait. L’ouverture s’est agrandie au sommet de la crevasse. J’aperçois les parois noires et les dents acérées de la montagne toute proche. La neige s’engouffre en poudre fine. Ce brusque sursaut de panique ne fait que renforcer ma détermination à sortir de ce fichu glacier. Et le filet d’eau qui ruisselle sur les arêtes me donne une idée :

— Viniq… la glace, ce n’est jamais que de l’eau, n’est-ce pas ?

Elle ne me répond pas, évidemment, mais je sens sa présence attentive par-dessus mon épaule alors que j’examine la paroi, sous le surplomb désigné par Yanuk. J’ôte ma moufle et je passe ma main gauche amputée, la plus sensible à la magie, contre la glace luisante. Une infime vibration m’indique la présence d’un Esprit aquatique. Il ne m’est pas aussi familier que celui du fjord d’Ungataa, mais toutes les rivières sont sœurs et se dévident vers le même océan.

Viniq vient à mon aide : elle étend sa puissance sur mon bras et encourage l’Esprit dissimulé à m’obéir. Lentement, à l’emplacement de ma main, la glace se change en eau qui dégouline le long de la paroi. Après quelques minutes, il reste un trou arrondi, tout juste assez profond pour que j’y glisse le bout de ma botte. Je déplace ma main d’une vingtaine de centimètres vers le haut, et je recommence.

Le processus est incroyablement lent. Ma paume et mes moignons de doigts sont rendus insensibles par le gel. Je ne perçois plus l’Esprit de la glace, mais Viniq est toujours là pour me prêter sa force. Plus rien d’autre ne compte que ce surplomb, cette ouverture, ce chemin indiqué par Yanuk.

L’une après l’autre, je taille ces marches vers la liberté avec ma magie.

 

À un moment indéterminé, j’ai dû quitter le glacier et pénétrer dans la montagne. Mes doigts s’écorchent maintenant aux arêtes du granit. L’Esprit aquatique a disparu, tout comme Viniq.

Il fait sombre autour de moi. Par endroits, j’ai l’impression que le passage a été aménagé à coups de piolet. Certaines arêtes ont été taillées, une sorte d’escalier grossier s’élève dans la pierre. Plus loin, ce n’est plus qu’une faille entre deux parois gris sombre : du granit couvert de gel, ou bien des blocs de glace ? Impossible de le dire. Le glacier charrie tant de roches et de graviers qui s’accumulent à la base des montagnes…

Il fait plus sombre cependant. De moins en moins d’ouvertures laissent entrevoir le ciel.

C’est peut-être tout simplement le soir… Quelle heure est-il ?

Aucune idée. Il était presque midi quand Éreq et moi nous sommes réfugiés sous la tente, mais j’ai l’impression d’avoir erré pendant des heures dans cette interminable crevasse. Le ciel gris et terne que j’ai aperçu dans une trouée était peut-être bien le crépuscule ; dans ce cas, il serait environ 23 heures.

Tu n’as rien mangé aujourd’hui !

Je suis trop fatiguée pour ressentir la faim, mais on m’a répété mille fois que le froid et l’effort consument beaucoup de calories. Alors j’entame mes maigres réserves. J’écrase la capsule chauffante de mon gobelet et je mâchonne une barre de céréales en attendant que la chimie fasse son œuvre.

Quelques minutes plus tard, je serre entre mes doigts gourds une tasse de chocolat tiède, et les larmes me viennent aux yeux. Aucun parfum ne m’a jamais paru aussi délicieux. J’aimerais le siroter, en prenant tout mon temps, mais la boisson se refroidit plus vite qu’elle chauffe. Je savoure chaque gorgée.

Comme la capsule thermique diffuse encore un peu de chaleur, je la serre dans ma main gauche. La douleur me fait serrer les dents quand des fourmillements intolérables parcourent chaque moignon. Je m’oblige à les considérer comme de bonnes nouvelles. Ils signifient que le sang afflue à mes extrémités gelées, que la circulation reprend normalement et qu’il ne sera pas nécessaire de m’amputer.

Pas cette fois.

Il me faut un long moment pour trouver le courage d’esquisser un dérisoire mouvement des doigts. Mes articulations répondent, quoique avec raideur. Je suis si fatiguée… Pourquoi ne pas me reposer une heure ou deux ?

Si tu t’arrêtes, tu n’arriveras plus à repartir…

Ce serait dommage de perdre l’énergie que ce maigre repas vient de m’apporter. Alors je me force à mettre un pied devant l’autre, et je reprends mon interminable progression dans le labyrinthe de rocs et de glace.

Chaque fois qu’une trouée permet de voir le ciel, j’essaie de m’orienter, mais je manque de points de repère. Un sommet dentelé me surplombe, sans doute celui du mont Maliq, mais je ne connais pas assez bien son aspect pour dire s’il s’agit de la face sud ou de la face ouest.

Un seul indice me guide : les traces humaines laissées sur la roche. De nouveau, le sol s’élève, par une succession de marches qu’un outil a taillées autrefois. Des lampes ont charbonné les parois dans les passages les plus étroits. Parfois, un courant d’air apporte des odeurs de pourriture et de fourrures mal tannées.

Un repaire pour des chasseurs, tout près de l’inlandsis ?

Peut-être. Cela expliquerait comment Yanuk le connaissait. Mais pourquoi ne pas se contenter d’aménager une caverne ou une hutte de pierres ? Je ne compte plus les marches que j’ai montées. Cela représente un énorme travail pour un simple abri occasionnel…

Il doit y avoir une autre explication.

 

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