L'Aurore et la glace

Hélène P. Mérelle · Chapitre 11 sur 22

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L'Aurore et la glace

11. Une fête de mort

11

 

UNE FÊTE DE MORT

Ce matin, quand je me lève, Aataq m’attend à la cuisine, tapotant avec impatience des doigts le bord de la table. Il vient de parler à Miki. Apparemment, mon jeune cousin a pris très au sérieux notre mission dans la vallée d’Anori, le mois précédent.

— Un torrent à traverser, c’est un défi pour un jeune comme lui, déclare Aataq d’un ton narquois.

Je m’assieds et jette un regard à son bol : du chocolat, bien sûr. Il en savoure une gorgée avec gourmandise.

— Laisse-moi deviner : Miki est retourné là-bas tout seul, sans le dire à personne. Et maintenant, soit le gué est devenu praticable, soit il a trouvé une brillante idée pour traverser, et il est venu te l’annoncer.

Aataq glousse, puis repose son bol et reprend son sérieux.

— Pas tout à fait. D’après lui, il y a encore trop d’eau pour un quad, ce qui était son idée. Mais, pendant qu’il était là-bas, il en a profité pour consolider le cairn qui marque l’emplacement du gué, et il a trouvé ceci dans les pierres.

Il me tend un morceau de tissu effiloché que je reconnais aussitôt, avec un serrement à l’estomac.

— Je l’ai toujours vue avec ce châle…

Je m’éclaircis la gorge tandis que les souvenirs me reviennent. Une petite femme brune enveloppée dans son grand châle coloré : Sunilik, choisissant avec soin la nuance de bleu pour réparer un accroc avec du fil emprunté à ma mère. Quand on mène une vie nomade et que toutes les possessions doivent tenir sur un traîneau, on accorde une grande valeur à chacune d’elles.

J’examine le lambeau de tissu. Il n’a pas été déchiré, mais découpé soigneusement en carré et plié avant d’être inséré entre les pierres. Les marques de décoloration le suggèrent, en tout cas.

— Ils ont dû placer une offrande à l’intérieur, suggère mon grand-père. Peut-être des fleurs d’épilobe séchées pour apaiser les Esprits.

— Ce devait être important pour qu’elle sacrifie un morceau de son châle.

Aataq acquiesce. Il palpe le tissu entre ses doigts noueux, et je remarque qu’il a délaissé son bol de chocolat.

— Au moins nous avons la preuve qu’ils sont bien passés par là…, soupire-t-il. Soit pour chasser, soit pour étudier des Esprits agités.

Je grimace, mal à l’aise.

— J’aurais peut-être dû tenter de traverser le torrent, comme le suggérait Miki. Il a dit que ce n’était toujours pas possible ?

Aataq repose le morceau de châle et m’agrippe le poignet. Sa main maigre possède encore une force étonnante.

— Ne prends pas de risque ! m’ordonne-t-il. Quelques jours ou quelques semaines de plus n’y changeront rien. Est-ce que je ne t’ai pas appris cette leçon autrefois ? Un chaman est-il assez fou pour lutter contre la nature ?

J’approuve à contrecœur, mais je ne peux me défaire d’un mauvais pressentiment. Je n’ai aucune envie de retourner dans la vallée d’Anori, où rôdaient ces présences hostiles et glaciales, mais je dois admettre qu’une partie de la solution se trouve sans doute là-bas.

Peut-être que l’inaction me pèse, tout simplement. Je me sens coupable de ne pas en faire plus pour aider Yanuk et Sunilik. Mes recherches pour l’université me paraissent fades, inutiles. Je suis frustrée de ne plus participer à l’enquête du Polaris. Et ce matin-là, quand Sven appelle Aataq comme il le fait régulièrement, il n’a que des mauvaises nouvelles à nous apprendre.

Aucune cause n’a encore été formellement identifiée pour le naufrage du Polaris. Une telle enquête peut prendre des mois. Mais ils trouvent suspect de ne pas réussir à joindre Yanuk, d’autant plus qu’il y a un problème avec la feuille de route prévisionnelle, le document qu’il a rempli.

— Je ne sais pas trop comment Marks s’en est aperçu, dit Sven, mais Yanuk aurait emporté son exemplaire avec lui alors qu’il était censé le laisser au bureau du port.

— Et alors ? rétorque Aataq. Quel est le problème ? Il voulait peut-être seulement montrer le document à Sunilik. Il lui demande toujours son avis.

— Je sais. Mais l’armateur du Polaris ne voit pas les choses ainsi. Le problème, vois-tu, c’est que la destination du Polaris était confidentielle. Si Yanuk a montré cette feuille de route à quelqu’un, il a commis un abus de confiance en révélant que le navire allait dans la baie d’Aunay.

Et Marks est ravi de trouver une erreur humaine quelque part…

Aataq écarte l’argument d’un reniflement méprisant.

— « Confidentielle » ! Voilà des mois que les géologues prospectent dans la vallée entre le mont Malik et le mont Forel ! Ils embauchent de la main-d’œuvre, ils commandent des fournitures. Tout le monde dans les villages aux alentours a deviné qu’ils ont trouvé du minerai là-bas !

— La compagnie minière doit trembler dans ses bottes, ricane Sven. Ils se sont donné tant de mal pour prospecter sans éveiller la curiosité des concurrents, et voilà que leur navire fait naufrage ! Toutes les chaînes de télé ont montré les images, tous les journalistes se sont demandé ce que le Polaris pouvait bien aller faire dans la baie d’Aunay. Le secret est à l’eau !

Après avoir raccroché, Aataq réfléchit en silence un long moment. Son pouce frotte machinalement le rebord ébréché de son bol. Il finit par dire, lentement, en choisissant ses mots :

— Yanuk est un homme intègre. Il n’aurait pas délibérément enfreint une règle.

Puis, avec une grimace, parce qu’il n’aime pas dire du mal des absents, il ajoute à mi-voix :

— C’est possible, en revanche, qu’il se soit fait embarquer dans quelque chose de louche par quelqu’un de plus malin que lui. Surtout s’il avait un peu bu. Mais normalement Sunilik est là pour lui faire entendre raison. Elle possède plus de bon sens que lui.

C’est nouveau pour moi. Je connais si mal mon cousin que je n’avais jamais remarqué qu’il avait un problème d’alcool. J’essaie de relier ces nouvelles informations comme des points, mais le dessin qu’elles forment n’a pas beaucoup de sens. J’imagine mal Yanuk discuter du trajet du Polaris dans un bar du port de Tasiilaq. Qui cela pourrait-il intéresser là-bas ? Comme le souligne mon grand-père, tout le monde se doute déjà qu’une mine va s’installer dans la baie d’Aunay.

Et si ce n’était pas la destination, le problème, mais plutôt le trajet ? La route prévisionnelle du Polaris passe peut-être près d’un site sacré dont je n’ai jamais entendu parler. Après tout, le long des huit cents kilomètres de côte entre Tasiilaq et Ittoqqortoormiit, il doit y en avoir des dizaines !

Je réfléchis tout haut à mon tour.

— Mettons que Yanuk avait des doutes sur le trajet du Polaris. Il ne devait pas souvent être consulté sur cette portion de la côte. Il aurait emporté le document pour demander un autre avis, pour être sûr de ne pas faire d’erreur. Ça lui ressemblerait, tu crois ? Il l’aurait montré à un autre chaman ?

Techniquement, cela enfreindrait la clause de confidentialité, mais Yanuk ne l’aurait peut-être pas considéré ainsi, car tout ce qui se dit entre chamans relève d’une sorte de secret professionnel. Mon grand-père envisage mon hypothèse un moment, avant de secouer la tête.

— Yanuk sait quand un problème le dépasse. Il en aurait parlé à Sunilik, bien sûr, mais elle ne connaît pas leur secteur mieux que lui. S’il avait voulu demander conseil à un autre chaman, je pense qu’il se serait tourné vers moi, et il ne l’a pas fait.

— Peut-être quelqu’un à Tasiilaq, pendant qu’il était à la capitainerie du port. Il a de la famille par là-bas ?

Aataq me jette un coup d’œil perçant qui me fait me trémousser sur ma chaise, comme une gamine rappelée à l’ordre.

— C’est une question idiote, reconnais-je. Sa famille la plus proche, c’est moi.

Mon grand-père se frotte le menton d’un air pensif, semblant parcourir mentalement les arbres généalogiques de tous les chamans du Groenland, puis il rectifie :

— Une branche éloignée de la famille s’est installée sur la côte ouest, vers Sisimiut. Je crois qu’il a rencontré Sunilik à un mariage par là-bas.

J’examine l’hypothèse, puis la rejette avec un soupir frustré.

— Cela n’a aucun sens. Ils seraient partis à l’autre bout du Groenland pour apporter une feuille de papier à un parent ou un ami inconnu… En plein hiver, dans la nuit blanche, avec des chiens ? Pourquoi ne pas emprunter le téléphone de quelqu’un ?

Yanuk et Sunilik ne sont pas ennemis du progrès au point de refuser de se servir d’un téléphone, comme le prouve leur petit bateau à moteur, ou encore le travail de Yanuk pour le port de Tasiilaq. Mais si leur ami l’était ? S’ils avaient été obligés de lui porter la feuille en personne ? En chemin, ils auraient eu un accident…

Aataq me tapote doucement la main.

— On ne trouve pas toujours de réponse à tout, Dess, me rappelle-t-il gentiment.

Je souris malgré moi. Combien de fois m’a-t-il répété cette phrase, quand j’étais une gamine avec un réservoir inépuisable de questions !

Aataq m’adresse une grimace moqueuse. Je remarque pour la première fois combien ses traits sont tirés. La disparition de Yanuk et Sunilik doit le tourmenter plus qu’il veut bien l’admettre, et il manque de sommeil. Inutile d’alimenter ses inquiétudes avec les miennes…

 

Le surlendemain, je me rends à Kuummiut pour la cérémonie funéraire de la vieille Sissi, la grand-mère d’Elli. J’ai longuement révisé toutes les formules que je devrai réciter et je me suis même entraînée à les prononcer devant un miroir en affectant l’expression la plus grave possible.

Elli vient me chercher lui-même, en bateau. Le trajet est plutôt agréable, par une belle journée tiède de mai. Rapide, aussi, car il n’y a plus aucune glace dérivante sur le fjord. Il y a dix ans seulement, je m’en souviens parfaitement, nous aurions dû serpenter au ralenti entre les blocs et les écarter avec une perche, même à cette époque de l’année.

Au cours de la conversation, pendant le trajet, je découvre qu’une sorte de compromis a été trouvé entre les membres de la famille, en fonction de leurs croyances. La vieille dame reposera au côté de son époux dans un cimetière chrétien, mais un adieu traditionnel sera prononcé par un chaman, comme elle l’avait réclamé à maintes reprises.

Elle pensait sans doute au vieux Jakunguaq avec ses tambours, pas à moi…

Je suis quand même soulagée de m’être montrée utile. D’après Elli, ma visite lui avait fait du bien. Elle ne se plaignait plus de cauchemars et appréciait de chanter le soir avec ses arrière-petites-filles.

— Nous – toute la famille – te sommes reconnaissants d’avoir permis à grand-mère Sissi de mourir en paix. Et aussi de venir l’accompagner… euh… de l’autre côté.

Elli, visiblement, n’est pas très au courant des croyances de sa grand-mère et il me tend d’un geste gauche un petit paquet. À ma grande surprise, c’est un smartphone dernière génération.

L’étonnement doit se lire sur mon visage, car il précise, hésitant :

— Je ne savais pas trop si… C’est du bon matériel, vraiment. La compagnie aérienne prend toujours ce fournisseur. Tu peux le revendre si tu n’en veux pas.

Je lui assure avec la plus grande sincérité que je suis ravie de son cadeau. Avec le froid et l’humidité, les téléphones ne durent pas longtemps par ici, sans compter que je suis maladroite quand je dois décrocher de la main gauche. L’écran du mien est fissuré depuis plusieurs semaines et commence à prendre l’eau…

Nous arrivons à Kuummiut peu avant midi. La cérémonie funéraire selon les rites inuits est plutôt sobre, mais, comme je le redoutais, plusieurs personnes âgées semblent juger avec méfiance ma manière de la conduire.

Ou plutôt ma jeunesse…

Une chamane visiblement inexpérimentée comme moi doit leur poser un dilemme de politesse : ils sont censés me montrer du respect, mais de mon côté, en tant que jeune femme, je dois m’incliner devant mes aînés et accepter leurs conseils. Je me rends compte, avec une sorte de soulagement, qu’ils sont aussi mal à l’aise que moi…

Mon rôle est limité : je dois purifier les lieux pour ne pas garder l’Esprit de la défunte prisonnier dans la pièce où elle est morte. En l’occurrence, c’est une précaution inutile : je ne sens aucune présence. Sissi est déjà partie rejoindre ceux qui l’attendaient dans l’Autre Monde. Elle est en paix, et je ne crois pas qu’elle fera partie des Esprits dont on redoute la malédiction.

J’accepte néanmoins le bouquet d’épilobes que me tend une vieille femme, cousine de la défunte, et je le brûle sur le seuil. Puis je dépose une ligne de sel sous son regard critique.

Le reste de la famille me regarde faire en silence. La fille de Sissi a les yeux tristes et cernés, son gendre grimace d’un air sceptique. Elli, sa femme et les fillettes observent le rituel avec curiosité. Il y a une dizaine d’autres personnes, sans doute des voisins ou des kkuni – des membres éloignés de la famille. La plupart portent leurs plus belles tenues traditionnelles et forment un groupe gaiement coloré.

Lorsque j’ai fini de purifier la maison, je me joins à l’assistance et je répète à qui veut l’entendre que la défunte est passée paisiblement dans l’Autre Monde. J’ai l’impression de réciter des formules toutes faites, malgré toute la conviction que j’essaie d’y mettre. Je devine que les plus âgés sont frustrés par la brièveté de la cérémonie. Ils avaient peut-être espéré un chant traditionnel, un conte ou des mots plus personnalisés. Mais le reste de l’assemblée accepte ces paroles rassurantes sans broncher. Les gens ne veulent pas entendre d’explication compliquée, et certains ne sont pas prêts à croire que tarneq – « l’âme » – a quitté timeq – « le corps ».

La petite Maali, cependant, affiche un air déçu, comme si elle s’était attendue à me voir accomplir des gestes spectaculaires ou prononcer des formules magiques. Elle se presse contre la taille épaissie de sa mère, qui me semble enceinte d’au moins six ou sept mois.

Pour ce que tu y connais, elle pourrait bien être prête à accoucher…

— Elle n’est plus là, dis-je gentiment à la fillette.

Maali me lance un coup d’œil plein d’incompréhension.

— Cela signifie que son Esprit est passé dans l’Autre Monde. C’est une bonne chose. Ceux qui s’attardent ici ont souvent un compte à régler ou une tâche non terminée qui les préoccupe. Pas elle.

— Elle ne reviendra pas ? me demande Maali d’une toute petite voix, les yeux brillant de larmes.

Zut, je ne voulais pas la faire pleurer !

J’essaie de mieux choisir mes mots et de la distraire de son chagrin.

— Personne ne peut en être sûr. La frontière entre notre monde et celui des Esprits n’est pas étanche. Il y a beaucoup de fissures, d’endroits où ils peuvent traverser s’ils en ont envie.

— C’est par là aussi que tu passes ?

J’acquiesce. Maali ouvre déjà la bouche pour une nouvelle salve de questions, mais sa mère l’interrompt en m’adressant un sourire d’excuse et l’envoie chercher sa sœur. Je veux la rassurer.

— Cela ne me dérangeait pas de lui parler de mon métier. Il vaut mieux qu’elle soit curieuse plutôt que triste après la mort de sa nukum, non ?

La mère a l’air surprise et peut-être un peu choquée par ma remarque.

Ce n’était sans doute pas la chose à dire. J’aurais dû demander davantage de conseils à Aataq.

Elli m’invite pour le kaffeemik. Le beau temps aidant, le repas se déroule sur la rive du fjord plutôt que dans la petite maison. Des tables ont été dressées dehors, avec un assortiment de plats sucrés ou salés. La politesse m’oblige à goûter chacun d’eux et à me répandre en compliments.

La pensée de Yanuk et Sunilik est toujours présente à mon esprit, et je saisis cette occasion pour demander autour de moi si le couple de chamans a été vu par ici. On me confirme ce que je savais déjà, qu’ils ne sont pas venus à Kuummiut depuis presque un an.

Mais l’un des invités, un petit homme rondouillard, ajoute :

— J’ai vu Yanuk au début de l’année, mais de loin. Je ne lui ai pas parlé. Pas ici, plutôt près de Kitak.

— Cette année ? Tu ne te souviens pas quand plus précisément ?

Pendant que l’homme fouille dans sa mémoire, je reconstitue mentalement l’itinéraire du couple d’après les bribes d’informations que je possède. En décembre, Yanuk et Sunilik étaient à Tasiilaq, où ils assistaient à un mariage. Début janvier, Yanuk nommait un bébé près de Kitak, pendant que sa femme était alitée après avoir pris froid. Mais, en février, il n’est pas allé chasser avec Yakone dans la vallée d’Isortoq, comme ils en avaient convenu.

— C’était dans les derniers jours de janvier, finit par décider l’homme. Je venais d’acheter ce nouveau chien et je voulais voir ce qu’il avait dans le ventre, alors j’ai attelé et je suis remonté jusqu’à Kitak. Une belle course de cinquante kilomètres, aller et retour.

Je note le renseignement dans ma mémoire et j’essaie d’apprendre tout ce que je peux. Ivalu, mon interlocuteur, élève des chiens de traîneau. Il est parfaitement sûr d’avoir reconnu l’attelage de Yanuk, même s’ils ne se sont pas parlé.

— Plus de vingt chiens, et tous des Groenlandais, précise-t-il. Ils sont plus grands que les huskys, avec le poil plus épais, surtout en hiver. J’en ai vendu plusieurs à Yanuk, d’une même portée, tout noirs sauf les oreilles et le bout de la queue blanc. Bien sûr que c’était lui.

Il a l’air un peu offensé que je mette sa parole en doute. Je m’efforce de me montrer charmante pour l’amadouer.

Pas un exercice que tu pratiques souvent… Tu n’es pas douée !

Je laisse Ivalu me vanter ses chiens un moment avant de le ramener sur le sujet qui m’intéresse :

— Même si tu ne lui as pas parlé, tu as peut-être une idée de ce que Yanuk faisait là ? Il chassait ? Tu as vu dans quelle direction il allait ?

Ivalu se gratte la bedaine d’un air hésitant. Je lui souris tellement pour l’encourager que les muscles de mes joues me font mal.

— Il avait dételé son traîneau et il discutait, lâche-t-il finalement. C’est pour ça que je suis pas allé jusqu’à lui. J’ai pensé qu’il parlait d’un truc de chaman avec l’autre, et qu’il valait mieux pas les interrompre. Et puis j’avais plus beaucoup d’heures de jour devant moi pour revenir à Kuummiut ! Même avec une bonne ligne de douze comme les miens, il faut…

Je ne peux pas m’empêcher de l’interrompre, trop impatiente d’en savoir plus.

— Il parlait à un autre chaman ? Qui ? Tu l’as reconnu ?

— Non, reconnaît Ivalu. Je l’ai pas bien vu. Il avait pas dételé, lui, comme s’il était impatient de repartir.

Je le presse de questions autant que la courtoisie le permet, en vain. Il s’est dit que l’autre homme devait être un chaman, mais rien ne l’indiquait. Il l’a pensé, voilà tout. L’inconnu portait des vêtements traditionnels, et il était moins grand que Yanuk – ce qui correspond à la quasi-totalité des Inuits que je connais.

— Ce n’était pas Sunilik, tout simplement ? Elle aurait conduit un autre traîneau ?

Ivalu me regarde comme si j’avais proféré une énormité.

— Je sais reconnaître un homme d’une femme ! Non, ce n’était pas Sunilik, à moins qu’elle se soit laissée pousser la barbe !

Quelques témoins s’esclaffent autour de nous. Je ronge mon frein en attendant que les rires s’éteignent et qu’Ivalu veuille bien me redonner son attention.

— Je te demande ton avis, parce que je vois bien que tu es un homme observateur et plein de bon sens. As-tu remarqué quelque chose d’autre, ce jour-là, qui pourrait m’aider à comprendre ce que faisait Yanuk ?

Ivalu hésite, visiblement flatté, mais aussi impatient d’aller goûter le café des grands jours, que prépare la femme d’Elli ; je l’aperçois au bout de la table, en train d’ajouter dans les tasses une généreuse dose de whisky et de crème fouettée.

— Ça m’a étonné de le voir sans sa femme, reconnaît-il finalement, mais je n’ai pas fait plus attention que ça…

Son regard s’anime soudain. Il ajoute triomphalement, fier de s’être rappelé un autre détail :

— L’autre homme, le petit barbu… Ses chiens étaient attelés en éventail. Six ou sept, pas plus, mais de belles bêtes.

Un froid subit m’étrangle. Il y a quelques semaines, un inconnu menant un attelage similaire épiait le Polaris, un navire dont le trajet n’était connu que par quelques rares personnes, dont Yanuk. Ce serait tellement tentant de conclure qu’il s’agit du même homme…

Mais je me force à ne pas tirer de conclusions hâtives. D’après Miki et tous ceux que j’ai consultés, l’attelage en éventail n’est pas courant, car il ne peut se pratiquer que sur un large terrain dégagé, pas sur une piste étroite, comme elles le sont le plus souvent. Cependant, c’est la formation qu’adoptent encore souvent les chasseurs sur l’inlandsis. Chaque chien peut courir à son rythme, et, s’il tombe dans une crevasse, les autres chiens et le traîneau ne le suivront pas dans ce piège. En fait, d’après ce qu’on m’a expliqué, un attelage peut être disposé en tandem un jour et en éventail le suivant, en fonction du terrain à parcourir. Impossible donc d’utiliser ce détail pour identifier l’homme qui se trouvait sur le cap du Morse le jour du naufrage.

J’ai du mal à garder le sourire plaqué sur mon visage pendant qu’Ivalu me serine les avantages de l’attelage en ligne et ceux de l’attelage en éventail. Je retiens cependant que, selon lui, l’inconnu ne devait pas venir de loin. La largeur de la piste côtière ne lui aurait pas permis de passer avec des chiens disposés de cette manière.

Quelqu’un de Kitak, alors…

Peut-être Yanuk et Sunilik sont-ils restés jusqu’à la fin du mois de janvier avec la famille qui avait fait appel à eux pour le nouveau-né. Sunilik était malade, ce qui expliquerait son absence le jour où Ivalu a aperçu Yanuk. Tout ce raisonnement paraît parfaitement plausible dans ma tête, à un détail près : Aataq a appelé ses contacts à Kitak plusieurs fois, et personne n’a mentionné cela. Au contraire, ils lui ont assuré que Yanuk et Sunilik avaient quitté le village début janvier en annonçant leur intention de se rendre à Kuummiut.

Ici. Où ils ne sont jamais arrivés.

— C’était bien près de Kitak, tu en es sûr ?

Cette fois, Ivalu se vexe. Il croise les bras sur son ventre rebondi.

— Je prends toujours cette piste pour tester un nouveau chien ! Je sais bien où elle va ! Je remonte plein nord et je fais demi-tour juste avant Kitak, à la bifurcation du chemin qui va aux ruines d’Anori. C’est mon repère pour calculer la distance.

Je ne l’écoute plus. Les mots, les bruits, les odeurs du kaffeemik s’effacent à l’arrière-plan, alors que je revois le morceau de châle décoloré, le cairn effondré et le torrent infranchissable qui barrait la vallée d’Anori. Je ressens de nouveau le froid mordant et la colère latente des Esprits de ce lieu.

Cette fois, c’est sûr : je dois y retourner.

 

Lorsque je rentre à Ungataa et que je rapporte à Aataq ces nouveaux indices, il se montre farouchement opposé à l’idée que je retourne seule dans la vallée d’Anori.

— Tu plaisantes ? Tu crois que j’ai besoin d’un chauffeur pour m’ouvrir la portière peut-être ? ou pour trouver ma route, comme si je n’avais pas grandi ici ?

Aataq se renfrogne. Il fait claquer son bol en le reposant sèchement sur la table, signe de son mécontentement.

— Quelqu’un qui a grandi ici devrait toujours se montrer prudent. Tu as déjà oublié ce qui est arrivé à Yanuk et Sunilik ?

— On ne sait pas ce qui leur est arrivé, justement ! Et puis c’est très différent ! On est au printemps, pas au milieu de janvier. Sans compter que j’ai un téléphone en cas de problème.

Il repose ses deux mains à plat sur la table et me montre les tatouages délavés qui remontent, je le sais, jusqu’au milieu de ses avant-bras. La première ligne, le kakileq, a été faite le jour où il a tué son premier phoque. L’une des suivantes commémore la noyade de son frère, une autre une blessure reçue lors d’une chasse… Son silence est éloquent. Je soupire.

— Tout le monde a du travail au village ! Personne n’a le temps de m’accompagner.

— C’est pour ça que tu attendras dimanche, conclut-il.

— Tu exagères… Avec le pick-up de ma mère, je peux faire l’aller et retour en quelques heures.

— Ce ne sont pas les chemins qui m’inquiètent, mais les Esprits des ruines, et aussi ce que tu risques d’y trouver.

J’essaie encore, de ma voix la plus persuasive :

— Même si Miki ou un autre accepte de m’accompagner jusque là-bas dimanche en sacrifiant son jour de congé, cela ne changera rien à ce que je pourrai découvrir. Si les Esprits sont en colère, il ne pourra pas m’aider à les apaiser. C’est moi, la chamane, tu te rappelles ?

Aataq agite un long index maigre sous mon nez d’un air sévère.

— Ne fais pas la maligne avec moi, niviarsiaq !

« Fillette » ?

Je pourrais lui rappeler mon âge, mais inutile de discuter. Je connais le pli buté de sa mâchoire et je sais qu’il n’en démordra pas. Il me tend son bol vide pour que je le remplisse de café et conclut la discussion :

— De toute façon, Naasia a besoin de ton aide. Le village veut organiser une fête pour mon anniversaire vendredi.

C’est vrai. Ma mère m’en avait parlé.

Je croise les bras sur ma poitrine, exactement le même geste têtu qu’Aataq, et je lui lance :

— Je croyais que tu ne voulais pas fêter ton anniversaire ? Est-ce que tu es enfin décidé à nous révéler ton âge ?

Mon grand-père était déjà âgé quand son unique fille – Sakarie, ma mère – est née. Il prétend avoir perdu tous ses papiers et entretient le mystère sur son année de naissance. Parfois, il raconte, comme s’il l’avait vécue, l’installation des Américains sur Ikateq, ce qui lui donnerait plus de cent ans… Il élude la question une fois de plus, riant de bon cœur parce qu’il sait qu’il a gagné et que je finirai par faire ce qu’il a décidé.

— Je suis assez vieux pour accepter qu’on organise un kaffeemik en mon honneur, et encore assez lucide pour voir que c’est juste un prétexte pour faire la fête.

Il n’a pas tort…

Je le laisse avoir le dernier mot et je pars me promener sur le port pour passer un coup de téléphone discret. Depuis le début de l’affaire du Polaris, Sven et Lénora se sont montrés de précieux alliés. Il me vient à l’idée qu’ils apprécieraient peut-être d’être invités à la fête d’anniversaire d’Aataq. Il n’y aura ni cadeaux ni champagne, mais sans aucun doute des chants et des contes traditionnels que les collègues de mon grand-père pourraient apprécier.

J’entends à sa voix que Sven est content que j’aie pensé à lui. Malheureusement, il a déjà des projets avec sa femme pour ce week-end. Lénora, en revanche, accepte avec empressement.

 

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