L'Aurore et la glace
19. Les mains de Sedna
19
LES MAINS DE SEDNA
Pendant une heure, peut-être plus, je reste allongée contre le corps de mon frère mort.
Je n’arrête pas de penser à ma mère.
Comment lui annoncer que Kilaun a rejoint Norsaq ? que celui-ci est responsable de sa mort ? Et, pour commencer, quels mots choisir pour lui révéler que son fils ne reviendra plus jamais ?
Je n’aurai plus jamais la chance de faire la paix avec mon frère. La mort de Kilaun ravive la douleur toute fraîche d’avoir perdu Éreq. Je ne reverrai plus ni l’un ni l’autre dans ce monde.
Cette pensée est trop terrifiante pour ma conscience. Une banquise si fine qu’elle menace de se briser et de m’engloutir. Mon esprit préfère fuir, sans pouvoir oublier la vérité glaçante cachée en dessous.
Il fait de plus en plus froid dans la grotte. Le corps de Kilaun perd très vite sa chaleur. De grandes taches violacées apparaissent sur ses joues, accentuant sa maigreur. Il paraît si vulnérable… Rien d’étonnant à ce que Norsaq l’ait manipulé comme un pantin !
J’essaie d’entrer en contact avec son Esprit pour le réconforter, mais je ne perçois que des impressions confuses. C’est toujours le cas, juste après la mort, quand l’Esprit doit trouver le passage vers l’Autre Monde. Normalement, mon rôle en tant que chamane serait de réciter les hauts faits de sa vie et ceux de ses ancêtres, qui l’attendent de l’autre côté.
Comme Kilarneq le borgne.
Est-il le héros que tu imaginais, petit frère, ou bien plutôt l’instigateur de tous ces secrets sanglants et ces rituels barbares ?
Si les Kunitoornaaq de l’Autre Monde sont des chamans aussi avides de pouvoir que notre père, je déteste l’idée que Kilaun se trouve en leur compagnie.
Ma gorge est râpeuse et ma peau sèche. Je sais ce que signifient ces mauvais signes : l’engourdissement, la déshydratation, une faiblesse de plus en plus prononcée… Je trouve un petit sac de baies séchées, que je mastique une par une. J’ai du mal à en avaler plus d’une dizaine, et je ne suis pas sûre qu’une si maigre quantité de sucre suffise à me redonner des forces, mais le poisson que dégustait Norsaq a une odeur trop écœurante pour que j’en approche.
Je ne veux pas retourner près du corps de Kilaun. Depuis l’autre extrémité de la caverne, près de l’autel, je peux au moins prétendre qu’il se repose, qu’il ouvrira bientôt les yeux et me lancera d’un ton narquois : « Alors, grande sœur, tu es venue à mon secours ? »
Sans me retourner, je murmure tout haut :
— Je suis venue. Cette fois, je n’ai rien pu faire pour t’aider.
Viniq déploie une onde tiède qui me caresse les cheveux. Contre ma tempe, je peux sentir sa main mutilée, sa paume douce sans doigts, comme la mienne.
— Je suppose que je devrais t’appeler Sedna… mais je suis habituée à Viniq. Le nom ne te dérange pas ?
Sa caresse s’attarde. Je perçois son affection, mêlée d’amusement. Dans la légende, Sedna est une jeune femme de mon âge, après tout. Se faire appeler « l’ancienne » doit lui paraître drôle.
Sa présence invisible m’accompagne alors que je déambule dans la grotte. Marcher active la circulation du sang dans mes membres, réfléchir m’empêche de succomber à l’engourdissement du froid. J’observe la couleur du ciel par les interstices entre les blocs rocheux et je tente de deviner combien de jours ont passé depuis mon départ d’Ungataa.
Deux ? Trois ?
Aataq doit être inquiet. Il enverra quelqu’un dans la vallée d’Anori, jusqu’au col. Mais la tempête de Norsaq puis le séisme ont sans doute effacé toutes nos traces sur l’inlandsis.
— Arrête ça. Cherche plutôt un moyen de te sauver toi-même !
Mon esprit est vide, ralenti par le froid et la faiblesse, mais un pincement dans ma nuque me tire de ma torpeur. Viniq attire mon attention. Je me tourne vers le fond de la grotte, pour voir la tenture de fourrures se soulever.
Norsaq plisse le front en me découvrant près de l’autel. Sa bouche forme le même rictus narquois que j’ai vu si souvent sur le visage de Kilaun et qui me transperce de chagrin.
— Tu as fini par comprendre toute seule, alors ? me lance-t-il.
La colère chasse ma tristesse en un clin d’œil.
— Je comprends que tu as utilisé Kilaun pour faire ton sale travail ! Tu t’es servi de son sang pour tes rituels, avec ces tupilaks qu’il a volés pour toi !
Norsaq hausse négligemment les épaules.
— Un tupilak est une arme puissante dans les mains d’un chaman qui sait le nourrir avec du sang humain. Il trouvera ta victime à travers les flots, où qu’elle se cache, et accomplira ta vengeance.
— Quelle vengeance ? Que t’avait fait la vieille Sissi à Kuummiut, ou les ouvriers de l’ancienne base d’Ikateq ? et Laurie ?
— Une étrangère déguisée en Inuit, crache Norsaq. Elle porte des vêtements inuits, elle vend des objets inuits aux touristes !
— Et alors ? Quelle importance pour toi ? Et puis, comment le sais-tu ?
Il n’a pas besoin de répondre. Je devine que Kilaun lui a raconté la vie à Ungataa. Il a dû lui donner des nouvelles de notre mère et lui parler de ces nouveaux voisins, si aimables, avec qui elle s’est liée. Pour Norsaq, une trahison supplémentaire…
— Et le Polaris ? Kilaun est allé jusqu’au cap du Morse en traîneau pour jeter le tupilak que tu avais maudit dans la mer et attirer le navire sur les icebergs. C’est bien ainsi que cela s’est passé ?
Il soutient mon regard sans ciller, l’air insupportablement fier de lui.
— Il fallait un sort très puissant, se rengorge-t-il. J’ai nourri le tupilak avec du sang pendant des jours pour rendre l’Esprit plus féroce. Mais, à la fin, j’ai réussi. La mer s’est déchaînée, comme je l’avais prévu.
Le dégoût m’emplit la gorge.
— Tu as offert le sang de ton propre fils en sacrifice pour créer une tempête, et la folie furieuse de l’Esprit a contaminé tout l’équipage… Un jeune marin s’est noyé à cause de toi ce soir-là !
Norsaq se redresse, une lueur farouche dans ses yeux jaunes.
— Ils n’avaient rien à faire là. Le mont Maliq et toute la côte sont mon sanctuaire, l’asile sacré de nos ancêtres !
Je sens Viniq s’agiter derrière moi, alarmée par la colère qui enfle autour de Norsaq. Elle lève ses mains sans doigts pour me protéger. Je ne veux pas reculer. Je ne veux pas laisser ce fou criminel triompher.
— Ce territoire n’est pas le tien, qivitoq ! Il appartient aux humains qui y vivent et aux Esprits qui le parcourent librement pendant que tu te caches dans ton trou !
— La famille Kunitoornaaq possède ces lieux depuis la nuit des temps.
— Mais tu n’appartiens plus à cette famille, qivitoq. Tu as perdu ton nom et ta parenté quand on t’a banni !
L’insulte l’aiguillonne. Il lève les poings. Viniq s’affole et m’enveloppe d’une étreinte si serrée que je peux à peine respirer.
— L’exil n’est rien pour moi ! Ton grand-père, ce vieux rat, croyait pouvoir m’éliminer ? Il ne possède pas le quart de mon pouvoir. Le mont Maliq est à moi, avec les Esprits de tous les chamans qui sont mes ancêtres, qui m’ont précédé ici !
— Étaient-ils tous des fous, comme toi ? Des bourreaux d’enfants, assoiffés de pouvoir ?
Norsaq s’arrête à un pas de moi, écarlate de fureur. Sa colère fait bouillonner l’air, qui se charge d’étincelles jaunes. La pesanteur de son pouvoir est si forte que j’arrive à peine à respirer. La prudence voudrait que je m’incline devant lui, mais j’en suis incapable.
— Je vais t’apprendre à montrer du respect à tes ancêtres, à commencer par ton père !
Le mot éveille en moi une fureur si grande qu’elle me suffoque.
— Mon père a-t-il respecté ma vie quand il a tranché ma main ? Mon père est une brute et un lâche, qui a préféré verser le sang d’une enfant en sacrifice plutôt que le sien !
— Pauvre idiote ! siffle-t-il entre ses dents. Tu ne comprends même pas le service que je t’ai rendu ! Te donner Sedna comme Esprit tutélaire, c’était une idée brillante. Un coup de maître qu’aucun autre chaman n’aurait osé !
Sedna ou Viniq, elle enfle et s’exalte tout autour de moi. Ses vagues fraîches inondent toute la grotte, une marée de pouvoir aussi fluide que l’océan. Les sourcils épais de Norsaq se froncent de méfiance. Ses yeux luisent d’un éclat mauvais.
— Que crois-tu faire ? me lance-t-il. Tu n’as pas retenu la leçon ? Tu ne peux pas rivaliser avec moi !
Le sol de pierre s’évanouit sous mes pieds. Je suis Sedna, la créature marine, qui joue avec les glaces et danse au milieu des courants. L’air salé emplit mes poumons et cogne à mes tempes au rythme de ma colère.
— Tu n’as aucune idée de mon pouvoir. J’ai payé le prix du sang. J’ai perdu mes doigts, j’ai perdu mon frère… Qui a sacrifié le plus : toi ou moi ?
Un bref instant, le doute traverse le visage de Norsaq. Avant que je puisse m’en réjouir, il brandit le poing, et la noirceur jaillit de lui.
Comme la fois précédente, des tentacules visqueux de magie se déploient en tous sens. Ils me criblent d’images atroces : sang, chair et terreur. Viniq fait déferler ses vagues de magie pour repousser le cauchemar. La grotte vibre et gronde sous les déflagrations. L’air s’emplit d’une odeur amère et suffocante.
Je n’ai aucune chance. Je suis trop affaiblie. Mes jambes vacillent déjà sous mon poids. La panique fait s’entrechoquer les idées dans mon esprit.
Mais je dois être aussi obstinée que Kilaun, car je résiste, je refuse de céder devant mon père. Je croise les bras sur ma poitrine oppressée et je sens la bosse du tupilak d’ours dans ma poche. Une bribe de clarté me revient, le souvenir des yeux noirs insondables d’Éreq. Je m’accroche à son regard, comme à une corde essentielle, pour regagner la surface de la réalité.
Norsaq appelle la tempête, qui déchaîne son fracas de tonnerre dans la grotte. Viniq réplique par le mugissement des vagues, les cris des noyés, le choc du ressac contre les falaises. Je me sens prise en étau dans cet affrontement titanesque. Je résiste de mon mieux, mais mes genoux plient sous moi. À travers mes yeux mi-clos, j’entrevois des griffes démesurées et des mains sans doigts tranchant l’obscurité putride.
C’est trop pour moi. Je ne suis pas prête à ce genre de confrontation. Je m’effondre. Je ne peux plus me débattre qu’avec mes poings, mes pieds, mes coudes, mes genoux. Je cogne à l’aveuglette, mais, malgré son âge, Norsaq est resté vigoureux. Il me plaque au sol de tout son poids.
Nos Esprits tutélaires s’affrontent toujours, dans un vacarme de fin du monde. Ma main gauche plonge dans une flaque glaciale suintant de la paroi. Et, soudain, les paroles de Viniq me donnent une terrible idée : j’emprunte son pouvoir sur l’eau. Des glaçons se forment aussitôt à la place de mes doigts coupés. D’un sursaut, je me retourne, et je plante ces lames de glace dans la gorge de Norsaq.
Il tressaille. Ses yeux s’écarquillent. Pendant une horrible seconde, rien ne se passe. Puis il se rejette en arrière, porte les mains à son cou pour arracher mes couteaux improvisés. Le sang gicle. D’épais jets écarlates, des fragments de glace, d’horribles gargouillements…
Je rampe en titubant hors de sa portée. Les Esprits hurlent à la mort. Norsaq se recroqueville et convulse. Je ne le quitte pas des yeux jusqu’à ce qu’enfin il cesse de se débattre.
Le silence est revenu dans la caverne. Le calme est tel que j’entends le chant lointain du vent s’élever dans les couloirs d’avalanche. J’essaie de m’asseoir, mais tous mes muscles endoloris protestent. Je ne sens plus mon côté gauche, celui qui est en contact avec le sol gelé.
J’essaie de ne pas me demander d’où viennent ces traces rouge-brun sous mes ongles. Dans la poche de ma veste, contre ma poitrine, le tupilak d’ours est étrangement chaud. Il constitue même la seule source de chaleur dans cette caverne glaciale.
J’ai du mal à lever les paupières, car mes cils sont collés par le givre. Quand j’y parviens finalement, je me trouve face au corps inerte de Norsaq. Son cœur bat-il encore ou bien a-t-il saigné à mort ?
Tu dois vérifier.
Il gît toujours dans la même position : recroquevillé sur lui-même, les mains crispées sur sa gorge. Son corps est si décharné, si pétrifié contre la paroi qu’on pourrait croire à une momie. Je me frotte les yeux, incrédule. Il n’est pas mort depuis plus d’une heure, mais sa peau a déjà l’aspect du vieux cuir, et ses cheveux ne sont pas plus épais qu’une touffe d’herbes sèches.
Un dernier effet de son pouvoir, ou un sortilège lié à cette grotte ?
Cela m’est égal. Je n’ai pas la force d’y penser. Il ne me reste plus rien. Je vais me laisser mourir de froid. On dit qu’on ne souffre pas, qu’il suffit de s’abandonner à la nuit blanche.
Je trouverai Éreq de l’autre côté du voile. J’interrogerai tous les Esprits, je parcourrai toutes les aurores boréales s’il le faut pour trouver un être aux cheveux blancs, aux yeux noirs, et lui dire… Je lui dirai…
De nouveau, les mots me manquent. Ce n’est pas la torpeur du froid, cette fois, mais une piqûre qui transperce mon cerveau embrumé. Une voix tranchante comme une griffe m’ordonne :
— Lève-toi, Dess !
Mes membres ne m’obéissent plus. Je préfère rester là, recroquevillée autour du tupilak tiède, jusqu’à ce que le moment vienne de rejoindre l’Autre Monde, où Éreq m’attend. Je dérive vers le sommeil et je rêve de lui.
Je suis trop épuisée pour nous imaginer faire l’amour. Je voudrais seulement ses bras autour de moi, ses cheveux épais comme de la fourrure entre mes doigts. Dans mon rêve, il n’est pas désorienté par sa mort brutale, ni en colère contre moi pour l’avoir mené dans ce traquenard.
— C’est si bon de te revoir. Attends-moi, Éreq. Je te trouverai.
Mais, au lieu de me bercer dans son étreinte, il me saisit par les épaules. Ses yeux noirs cherchent les miens, insistants.
— Non ! Tu dois sortir de cette caverne. Fais-le maintenant, Dess, tant que tu en as encore la force ; si tu t’endors, tu ne te réveilleras pas.
Il ne sourit pas. Il ne plaisante pas. En fait, il semble plus agité et plus inquiet que je ne l’ai jamais vu.
Étrange. Pourquoi mon rêve ne me le montre pas avec son sourire habituel ?
— Dess, insiste-t-il, ouvre les yeux.
— Inutile. Même si j’arrivais à me relever, je ne trouverais jamais la sortie de ce labyrinthe et je ne pourrais pas traverser l’inlandsis dans mon état.
— Je t’aiderai, promet-il aussitôt, mais tu dois faire le premier pas. Tu ne dois pas abandonner.
— Je suis si fatiguée…
Je ne sais pas si je l’ai dit à l’Éreq de mon rêve, ou si je l’ai seulement pensé.
Tout se passe dans ma tête, de toute façon, non ?
Les mots que j’ai cherchés si souvent me viennent enfin.
— Je n’aurais jamais dû t’entraîner dans cette histoire. Si j’avais su que j’aurais si peu de temps à partager avec toi, j’aurais agi différemment… Je serais venue te rejoindre dans ta chambre, cette nuit-là, à l’auberge rouge.
— Nous aurons d’autres nuits. Je te promets autant de nuits que tu voudras, mais il faut que tu vives, il faut que tu bouges !
Son visage est si proche que le noir intense de ses yeux engloutit tout mon champ de vision. Il a l’air grave, farouche, et tellement réel… Je tends la main pour caresser sa joue, mais tout s’évanouit.
Je reprends mes esprits dans la caverne, plus lucide, comme si un peu d’énergie était passée d’Éreq à moi au cours de ce rêve étrange. Pour la première fois, l’espoir gonfle dans mon cœur.
Mes jambes chancellent quand je me redresse. Malgré le froid, la puanteur est accablante, une odeur sombre et fécale qui me suffoque.
Je frôle de mes lèvres le front glacé de Kilaun. J’accorde un regard au corps racorni de Norsaq. Son visage décharné est méconnaissable sous quelques cheveux que le courant d’air soulève. Je ne lui adresse aucun adieu rituel, aucun message de regret. La colère ou la culpabilité nécessitent de l’énergie, et je n’en ai pas une miette de trop. Je dois donner la priorité à la fuite.
Je ne voudrais pas passer mes derniers instants près de lui, de toute façon.
Éreq a raison : je dois partir maintenant si je veux avoir une chance. Or je découvre dans mon cœur une féroce envie de vivre. Je veux revoir ma mère, mon grand-père, savoir si mon cousin Miki parviendra à réaliser ses rêves et prendre le temps de m’émerveiller des aurores avec ma cousine Naasia. Je veux retrouver Éreq, qu’il soit homme, ours ou Esprit.
— Nous nous retrouverons.
Sa voix confuse se noie dans le bourdonnement de mes oreilles. Malgré moi, je me tourne de tous côtés en espérant l’apercevoir, mais la caverne est toujours vide et sinistre comme un tombeau.
Ce qu’elle est, maintenant, puisque mon frère et mon père sont étendus là…
Je repousse l’idée et considère mes choix : l’escalier taillé dans la roche par lequel je suis arrivée, depuis le glacier, ou bien le passage emprunté par Norsaq, dissimulé derrière les tentures de fourrure. J’hésite en haut des marches, quand quelque chose frôle ma manche.
Il n’y a aucun être vivant dans la grotte à part moi, mais une présence éthérée se manifeste lentement. Un Esprit. Un petit garçon au visage rond, les lèvres et les doigts tachés par du jus de myrtilles. Il se dirige vers l’autre sortie de la grotte, en se retournant pour vérifier que je le suis.
Je n’ose pas lui parler de peur de l’effaroucher. Les larmes me piquent les yeux tandis que je m’enfonce dans le passage sombre, derrière l’Esprit de Kilaun.
De l’autre côté des tentures de fourrures règne une obscurité totale.
Norsaq pouvait-il voir dans le noir, ou bien avait-il appris le passage par cœur au toucher ?
Les bras tendus devant moi, je tâtonne dans le tunnel. Les parois sont si rapprochées que la roche m’écorche les coudes. Je me cogne la tête aux aspérités du plafond. Chaque fois que je m’arrête pour souffler, l’Esprit de Kilaun s’immobilise, cerné d’un halo indistinct, pour m’attendre.
Viniq m’aide, elle aussi. Sinon, comment pourrais-je sentir la fraîcheur marine dans ce labyrinthe souterrain ? Sa présence est un souffle qui disperse les miasmes et la malveillance de la montagne.
Il me semble que je tourne en rond dans le noir pendant des heures, le long de boyaux interminables, qui montent, descendent, se croisent… Mais l’Esprit de Kilaun n’hésite jamais. Enfin, l’obscurité se dissipe. Un courant d’air s’engouffre jusqu’à moi.
Je débouche sous un surplomb rocheux, ouvert sur l’extérieur. La luminosité fait larmoyer mes yeux. Au bout de quelques secondes, j’identifie les formes grises, noires ou marron : des chiens. Ils ont dû se battre et se dévorer entre eux, car il n’en reste qu’une demi-douzaine, efflanqués. Çà et là, des monticules de débris, des os brisés, des morceaux de fourrure…
La plupart des chiens sont roulés en boule et ne lèvent pas la tête. Morts, ou trop affaiblis, peut-être. Quelques-uns poussent des gémissements plaintifs, comme s’ils reconnaissaient sur moi l’odeur de leur maître. Possible, car je suis enveloppée dans les couvertures que j’ai trouvées dans la grotte, qui ont servi à Kilaun.
Je m’immobilise, méfiante. Les chiens de traîneau ne sont pas des animaux de compagnie, surtout s’ils ont été privés de nourriture pendant des jours…
S’ils me prennent pour une proie facile, ils vont m’attaquer !
L’Esprit de Kilaun se place devant moi. Les chiens, flairant le surnaturel, m’observent prudemment, les oreilles couchées, le poil hérissé.
— Ils sentent ta présence, lui dis-je tout bas. J’espère que cela les fera obéir…
Pas le choix. Le traîneau de Kilaun, rangé à l’entrée de la grotte, est l’unique moyen de gagner un village. La caverne des chiens débouche sur un ravin enneigé, qui dévale la pente de la montagne et rejoint l’inlandsis.
Voilà bien longtemps que je n’ai pas attelé moi-même. Heureusement, quand je me dirige en titubant vers le traîneau, un des chiens se dresse sur ses pattes avec un gémissement et vient se mettre de lui-même en position. Il est presque entièrement noir, à part le bout de la queue. Une de ses oreilles a été à demi arrachée. Je suppose qu’il s’agit du meneur. Il doit avoir envie de quitter cet endroit autant que moi et se laisse faire quand je lui passe maladroitement le harnais.
— Brave bête. On va y arriver…
Le grand fouet de Kilaun est rangé sur le côté du traîneau. Il claque comme le tonnerre avec l’écho de la caverne. Deux autres chiens finissent par obéir et prendre leur place. Je trouve aussi un couteau et je m’en sers pour trancher les harnais inutiles, pour éviter qu’ils s’emmêlent. Avec trois chiens maigres et mal nourris, nous n’irons pas vite.
Tant mieux, car je ne suis pas en état de les maîtriser.
Le grand chien noir à une seule oreille s’élance de lui-même, et les autres s’arc-boutent pour décoller le traîneau du sol. J’ai tout juste le temps de m’installer et de replier la peau de phoque sur moi.
Le ravin où s’engage l’attelage n’est qu’une trouée, un couloir d’avalanche très encaissé, où la neige s’est accumulée. Le traîneau dévale la pente raide sans heurts, mais les chiens sont nerveux. Ils poussent des jappements inquiets.
Après tout ce temps – combien d’heures ou de jours ? – dans la pénombre de la grotte, l’immensité blanche de l’inlandsis et la pâleur du ciel me brûlent la rétine. Je ne reconnais aucun repère. Les chiens ahanent en négociant des virages entre les rochers, puis accélèrent brusquement quand ils trouvent une surface damée sous leurs pattes.
Ils reconnaissent la piste.
J’espère que leur mémoire ou leur instinct me ramènera à la civilisation. J’ai tout juste la force de me cramponner aux bords du traîneau pour rester en place quand il vacille.
Une secousse plus violente que les autres manque de me faire lâcher prise. Le chien de gauche jette un coup d’œil derrière lui et pousse un gémissement apeuré. Engoncée comme je le suis dans la peau de phoque et les courroies, je ne peux pas me retourner pour voir ce qui l’effraie, mais je n’en ai pas besoin : son aura m’atteint, huileuse et acérée à la fois. Le pouvoir de Norsaq.
Comment est-ce possible ? À peine entré dans le monde des Esprits, il est déjà capable de s’y orienter ?
La peur s’empare de moi. Je suis une meurtrière, une parricide, la proie toute désignée pour sa vengeance. Un autre chien trébuche en couinant d’affolement. Une plaque de neige se détache avec fracas sur un versant du ravin.
Mais le meneur infléchit sa course, menant le traîneau hors du trajet de l’avalanche. Par-dessus le bruit du vent, il me semble entendre la voix de Kilaun guider son attelage.
Je reprends courage. Plus je parviendrai à m’éloigner du mont Maliq, moins je serai soumise à la malveillance de Norsaq et des Esprits hostiles qu’il manipule. Or la pente que dévale le traîneau débouche bientôt sur l’inlandsis, entre ces deux arêtes rocheuses.
L’Esprit de Norsaq choisit ce moment pour lancer une nouvelle attaque. Cette fois, un tourbillon de neige se forme, arraché à la montagne. Mais Viniq jaillit, et ses mains sans doigts le repoussent.
Les chiens titubent, hésitants, terrifiés par ces phénomènes surnaturels. Par moments, il me semble voir une silhouette les encourager ; tantôt Kilaun enfant, tantôt un homme plus grand, peut-être Yanuk. Nous atteignons enfin l’inlandsis.
J’ai eu froid jusque-là, mais le piteraq me dépèce jusqu’à la moelle des os. J’ouvre la bouche pour un gémissement involontaire et le regrette aussitôt, car le vent s’engouffre dans ma gorge.
— Tu n’es pas assez bien couverte, murmure une voix chargée d’affection et de reproches.
J’entrouvre mes cils collés par le givre et j’aperçois le châle coloré de Sunilik. Elle est allongée à ma droite, un sourire triste aux lèvres.
— Ces vêtements modernes ne sont pas aussi chauds que ceux que ma mère m’a appris à coudre, bougonne un autre Esprit à ma gauche.
Sissi, la vieille aveugle de Kuummiut, est enveloppée dans une couverture en laine de qiviuq, semblable à celle qu’elle m’a offerte. Les deux Esprits me couvrent avec des pans de leurs vêtements. L’absurdité de la situation parvient presque à me faire rire.
Des Esprits qui veulent partager leur chaleur avec moi ?
Je ne veux pas leur faire de la peine en leur rappelant qu’elles sont mortes et qu’elles n’ont plus aucune chaleur corporelle à m’offrir, aussi je force mes lèvres gelées à sourire.
— Merci.
Les chiens couinent, la queue basse, mais continuent vaillamment à tirer. Kilaun et Yanuk courent près d’eux, Sissi et Sunilik sont avec moi sur le traîneau… Puis Kamgii, au visage bleu de froid, agite la main pour me saluer, depuis une crête. D’autres encore m’accompagnent, des Esprits que j’ai souvent rencontrés, comme la femme avec son bébé mort-né, ou le chasseur qui continue à arpenter la banquise. Ils sont si nombreux, si proches… Cela ne peut signifier qu’une chose : je m’apprête à traverser le voile de l’aurore, mais, cette fois, ce ne sera pas une simple visite lors d’une transe de chaman ; je vais devenir un Esprit moi-même.
Je n’ai pas peur. J’aurais voulu accomplir d’autres choses avant de mourir, mais j’aurai au moins la satisfaction d’avoir mis fin aux crimes de Norsaq, dont la tempête s’épuise derrière moi.
Le traîneau continue sa course indécise. Je n’entends plus rien que le vent qui siffle à mes oreilles, les craquements de la neige gelée sous les patins et les halètements d’effort de l’attelage. À un moment, il me semble apercevoir la silhouette d’un ours blanc qui se détache sur l’horizon bleuâtre. Puis il disparaît. Sans doute un simple bloc de glace à la forme étrange, ou un mirage de l’inlandsis.
Le chien noir avance au pas, à bout de forces. Une échancrure se dessine vers le sud. Une moraine, quelques gros blocs de granit posés comme des sentinelles…
Les patins s’inclinent vers l’avant : le meneur a vu le passage et se fraie une voie dans la pente. Toute mon expérience me souffle de me lever et de faire passer les chiens à l’arrière pour ralentir le traîneau, sinon son poids va tous nous entraîner dans une descente incontrôlable. Quand la neige laissera place au sol caillouteux, il risque de se briser comme du petit bois…
Peu importe. Je serai morte de froid bien avant qu’on atteigne la vallée.
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