L'Aurore et la glace
13. À travers le cauchemar
13
À TRAVERS LE CAUCHEMAR
Martin est si affolé qu’il nous faut plusieurs minutes pour obtenir de lui un récit cohérent.
— Laurie s’est réveillée, au milieu de la nuit. Un cauchemar. Elle s’est levée… Je croyais qu’elle viendrait se recoucher… J’ai dû me rendormir. Elle n’est pas à la maison ! Est-ce que vous l’avez vue ?
Ma mère apparaît à la porte de la maison voisine, enveloppée dans son peignoir pelucheux. Elle hausse un sourcil intrigué en me découvrant tout habillée, au petit jour, en compagnie d’Éreq. Très vite, elle prend en main le pauvre Martin, en proie à la panique, et parvient à obtenir plus de renseignements.
Il était un peu moins de 2 heures quand il a senti Laurie se redresser en sursaut. Elle pleurait et tremblait, mais elle lui a assuré que c’était seulement un mauvais rêve, qu’elle allait se faire une boisson chaude. Il l’a entendue ouvrir des placards dans la cuisine, puis il s’est rendormi. Quand il s’est réveillé de nouveau, la place de Laurie était froide. Il était 3 heures. Il l’a cherchée dans la maison et tout autour, en vain.
— Elle n’a pas pris la voiture, précise-t-il. J’ai vérifié dans le garage.
— Si elle est à pied, elle n’a pas pu aller loin, lui dis-je pour le rassurer.
— Mais elle n’est pas encore habituée au brouillard du fond du fjord…
Il a raison. Je doute que, dans son Canada natal, Laurie ait rencontré des nuées aussi épaisses qu’ici. Même avec leurs couleurs vives, les maisons émergent à peine des écharpes blanchâtres accumulées au bord de l’eau. Si Laurie a voulu marcher un peu pour s’éclaircir les idées, elle a pu se perdre en cinquante pas à peine.
— Il n’y a pas de danger dans le village, promets-je. Elle n’est pas allée vers le fjord : j’étais au bord de l’eau et je ne l’ai pas vue.
— Elle n’a pas pris non plus le sentier qui mène au glacier, intervient Éreq. Je ne l’ai pas croisée.
Ma mère nous jette un regard suspicieux. Visiblement, elle pense que nous étions ensemble, mais que nous refusons de l’admettre.
Comme si j’avais besoin de sa permission…
D’autres voix s’élèvent, ainsi que quelques aboiements. Les habitants les plus proches sont réveillés. Martin se tord les mains et suggère :
— Si on demandait à Miki ou à Timuta de nous prêter leurs chiens ?
Je repousse l’idée aussi gentiment que je peux.
— Ce sont des chiens de traîneau, pas des chiens de chasse. Ils ne sauraient pas trouver sa trace.
Et, si elle a eu peur de quelque chose, ce sera encore pire d’entendre des chiens se lancer à ses trousses !
Ma mère, sanglée dans son peignoir rose, distribue les ordres avec l’autorité d’un général.
— Dess, Éreq, puisque vous êtes habillés, suivez la route de la crête en voiture. Martin et moi, nous allons fouiller le village et demander aux autres si quelqu’un l’aurait vue passer.
Nous obéissons sans protester. La route caillouteuse, au sud, est une piste pour les traîneaux en hiver, un chemin praticable en tout-terrain l’été. Je récupère les clés du vieux pick-up de ma mère, et nous voilà partis.
La brume stagne dans le fjord, dense, inquiétante, mais, sitôt le premier raidillon franchi, nous sommes au-dessus de la nappe opaque qui couvre la surface de l’eau. Le ciel s’éclaircit, et le paysage se dégage : crêtes abruptes et vallées profondes. Nous sommes bientôt à un carrefour, marqué par le cairn traditionnel. J’explique mon dilemme à Éreq :
— À droite, on rejoint un embarcadère. À gauche, en suivant le torrent, on atteint Kitak.
— Tu connais la route ?
— Je l’ai prise il y a quelques semaines avec Miki et ses chiens.
Éreq complète d’un ton pensif :
— Pour chercher les chamans qui ont disparu.
Je ne suis pas étonnée qu’il soit au courant. Aataq lui a sans doute parlé de nos inquiétudes.
— Ton grand-père dit qu’à Isortoq des gens ont fait des cauchemars si terrifiants qu’ils en ont parlé au chaman…
— C’est vrai. J’ai aussi vu le cas chez une vieille femme de Kuummiut, il y a quelques semaines.
Et maintenant, Laurie…
Je refuse de mentionner mon propre cauchemar, celui qui m’a tiré du lit à 3 heures. Éreq me demanderait de le lui raconter, et je ne suis pas sûre d’en avoir envie. Une part de moi se rebelle contre la coïncidence qui l’a fait réapparaître ici. Même l’attirance qui me pousse vers lui n’est pas suffisante pour me faire oublier qu’il n’a jamais répondu à ma question. Que vient-il faire à Ungataa ? Est-ce son arrivée qui tourmente les Esprits ?
Je remise soigneusement mes doutes et m’engage sur la route de Kitak. Dans le petit jour grisâtre, des nappes d’ombre subsistent dans les fossés et les ravins. De la glace, des sillons creusés par le dégel, des éboulis traversent le chemin. Celui-ci dégringole de l’autre côté de la crête pour rejoindre le torrent, et les pneus usés du vieux pick-up chassent à chaque virage.
Éreq, les yeux fouillant le bas-côté, ne fait aucun commentaire sur ma manière de conduire. Peut-être sent-il, comme moi, les doigts glacés de la terreur ramper sur son échine. Laurie a disparu depuis plus de deux heures… Quelle distance a-t-elle pu parcourir ? À quoi la panique a-t-elle pu la pousser ?
— Là ! s’exclame-t-il soudain.
Je donne un coup de frein. Le pick-up s’arrête en dérapant au travers de la route. Éreq saute à terre. Un ruisseau a raviné le chemin et creusé une sorte de fossé irrégulier à travers les pierres et les buissons, en contrebas.
Laurie est là. Recroquevillée sur elle-même en position fœtale, tremblant de froid, les lèvres bleues et les yeux fous. Ses bras nus sont couverts de griffures dues aux épines. Sa cheville droite est enflée. Je fais signe à Éreq de rester en arrière.
— Laisse-moi lui parler. Elle me connaît mieux.
Mais, dès que j’approche, elle se met à gémir de terreur. Je m’immobilise, décontenancée.
On dirait qu’elle a peur de moi ; pourquoi ?
Derrière moi, Éreq murmure :
— Tu crois qu’elle a pris quelque chose pendant la fête ? De l’alcool, une drogue ?
— Je ne vois pas quoi, réponds-je de même, réfléchissant tout haut. Il y avait de la bière, quelques bouteilles de liqueur, mais rien qui puisse lui donner des hallucinations ou déclencher une crise de panique. À moins qu’elle prenne un traitement, des médicaments qui seraient contre-indiqués avec l’alcool… Martin nous l’aurait dit, non ?
Finalement, Éreq s’approche de Laurie. Étonnamment, elle semble moins effrayée par ce colosse qu’elle connaît à peine que par moi. Il la prend dans ses bras comme une petite fille et l’allonge sur l’étroite banquette arrière de la voiture. Je l’entends lui parler d’une voix apaisante pendant que j’exécute une dizaine de manœuvres pour faire demi-tour dans le chemin étroit.
Quand nous arrivons au village, Laurie dort profondément. Martin est partagé entre l’incompréhension et le soulagement. Éreq, d’une voix autoritaire que je ne lui connaissais pas, déclare :
— Laissez-la dormir autant qu’elle veut. Quand elle aura récupéré, elle nous dira ce qui s’est passé.
Laurie n’émerge de son sommeil que six heures plus tard, incapable de raconter ce qui lui est arrivé. Après le soulagement de la retrouver saine et sauve, Martin redouble d’inquiétude. Il se demande quel accès de folie a poussé sa femme à fuir à l’aveuglette, au milieu de la nuit, et si cela pourrait se reproduire. Nous comprenons à demi-mot qu’ils essaient, depuis plusieurs mois, d’avoir un enfant, et que plusieurs déceptions successives ont miné le moral de Laurie.
J’essaie de calmer la jeune femme, mais elle s’agite toujours dès que j’approche et refuse également les tisanes que lui propose ma mère. Finalement, Aataq se rend en boitillant à son chevet, pose sa main parcheminée sur son front, et réussit à l’endormir.
Dans la journée du lendemain, Laurie sort enfin du sommeil dans lequel Aataq l’a plongée. Martin vient me chercher, car sa femme tient à me remercier.
— Ce n’est pas nécessaire, lui dis-je aussitôt. Je n’ai rien fait de spécial et je suis contente que tu sois remise.
Laurie s’assied dans son lit, le dos contre les coussins. Qalereq, la mère de Miki, qui est infirmière, s’est chargée de lui bander la cheville. Son visage reposé a retrouvé son aspect habituel, mais Martin rôde autour d’elle, la mine inquiète. Je parierais qu’il a passé la nuit à veiller sur le sommeil de sa femme.
— Je voulais aussi te parler du rêve, ajoute-t-elle. Ce n’était pas un cauchemar ordinaire.
Je m’en doutais. Laurie rassemble ses idées. Quand on n’a pas reçu l’éducation d’un chaman, il est très difficile de se souvenir de ses rêves, de retrouver une cohérence dans les images.
— Il y avait un homme… Une personne, en tout cas. Au début, j’ai cru que c’était une femme, mais la voix était plutôt celle d’un homme. Une voix rauque, tu sais, comme quelqu’un qui fume trop, ou bien qui ne parle pas beaucoup…
— Que disait cette voix ?
— Il m’appelait.
— Par ton nom ? Il le connaissait ?
Laurie ramène ses genoux contre sa poitrine dans une position de défense. Je l’imagine faire le même mouvement face à cette voix inconnue qui l’agresse en pleine nuit. Un écho de sa peur passe sur son visage, puis elle secoue lentement la tête.
— Non, il n’a pas dit mon nom. Mais je savais qu’il me parlait, à moi, l’étrangère… Il répétait que je n’étais pas d’ici, que je n’avais rien à faire dans cette maison, dans ce village… Que je devais partir…
À l’air choqué de Martin, je devine qu’elle ne lui a pas encore raconté cet épisode. Il lui attrape la main et promet farouchement :
— Bien sûr que tu es chez toi. Dans notre maison, notre foyer. Personne à Ungataa ne te considère comme une étrangère.
Son assurance serait plus solide s’il ne me lançait pas ce regard furtif, comme pour vérifier si je suis d’accord avec lui. Je hoche gravement la tête. Certes, il y a eu quelques déceptions quand Martin est revenu vivre dans la maison de ses grands-parents avec une épouse canadienne, surtout de la part de mères de jeunes filles célibataires, qui le considéraient comme un bon parti.
La mienne, par exemple.
D’autres se sont amusés de voir une grande blonde porter un costume inuit, mais je n’ai jamais perçu de réelles hostilités. Les habitants d’Ungataa sont plutôt satisfaits de voir le village continuer à vivre et à recevoir du sang neuf.
— Ce n’était pas la voix de quelqu’un que tu connais, n’est-ce pas ?
Laurie secoue la tête. Sa propre voix, peut-être : la manifestation d’une crainte enfouie ?
— Il était… insistant. Agressif. Et il y avait des bruits menaçants, des cris, des grognements d’animaux, ou peut-être une avalanche de pierres. Je voulais me boucher les oreilles, mais j’entendais quand même.
— C’est pour ça que tu as quitté la maison ? Pour ne plus entendre les bruits ?
Elle me regarde d’un air égaré.
— Je ne sais pas. Je ne me souviens plus de rien jusqu’au moment où Éreq m’a trouvée au bord du chemin.
Je lui pose quelques questions. Elle fait preuve de bonne volonté, mais se révèle incapable de m’en dire plus.
Comment l’aider à préciser ses souvenirs ?
— Au début, tu as dit « une personne ». Tu hésitais entre homme et femme. Tu peux me dire pourquoi ? Qu’est-ce qui te faisait penser à une femme ?
Pour la première fois, elle semble réticente. Elle s’accroche à la main de Martin, qui l’encourage.
— Dis-lui tout, ma puce. Dess est une chamane, elle saura quoi faire pour te débarrasser de ce cauchemar et elle ne le répétera à personne.
— Il a raison. Comme les médecins, je suis tenue par le secret professionnel.
Laurie m’adresse un sourire un peu contrit et murmure :
— Au début, cette personne qui me parlait… j’ai cru que c’était ta mère.
Je suis si surprise que je m’exclame malgré moi :
— Ma mère ?
Laurie rougit et ajoute d’un ton précipité :
— Je me suis trompée, bien sûr. Je sais bien que ta mère ne se comporterait jamais ainsi. Elle s’est toujours montrée si gentille comme voisine. Vraiment, je ne la soupçonne de rien.
— Je ne comprends pas… Pourquoi ma mère, dans ce cas ? Tu veux dire que tu as vu une femme inuite ? Une femme de son âge ?
— Je n’ai pas bien vu son visage. Des joues rondes, comme ta mère. Le reste était dans l’ombre, parce qu’il ou elle avait une capuche avec une bordure de fourrure. Du renard, peut-être. Et sur la poitrine des vagues en perles bleues et blanches, le motif que ta mère brode toujours. C’est surtout pour cela que j’ai pensé à elle, mais je dois me tromper, parce que c’était bien une voix d’homme.
Martin lui tapote la main et se tourne vers moi.
— S’il te plaît, n’en parle pas à Sakarie. Laurie passe tellement de temps à admirer son travail avec les broderies et les perles que c’est normal qu’elle le revoie en rêve, non ? Nous ne voulons pas faire de la peine à ta mère.
J’acquiesce mécaniquement. Laurie insiste pour se lever et servir le café. Je reste avec eux encore un moment, pour bien leur montrer que je ne suis pas blessée par la confidence de Laurie. Mais, pendant tout ce temps, ses paroles tournent dans ma tête, et j’imagine la scène.
Un homme qui ressemblait à ma mère, vêtu d’une tunique brodée de son motif distinctif, en perles bleues et blanches. Un homme agressif, hostile aux étrangers. Martin et Laurie ne vivent à Ungataa que depuis deux ans, ils n’ont jamais vu mon frère Kilaun ; sinon, ils sauraient tout de suite que ce portrait lui correspond parfaitement.
À un détail près : pour s’introduire dans les rêves, il faut être un chaman. Et Kilaun n’en est pas un.
Ou bien…
Pour la deuxième fois ce printemps, cette possibilité me traverse l’esprit. Après toutes ces années d’essais infructueux, Kilaun aurait-il finalement rencontré son Esprit tutélaire, suivi une initiation de chaman, appris à voyager dans l’Autre Monde ?
Théoriquement, on peut devenir chaman à tout âge, même si les pouvoirs se manifestent plutôt vers l’adolescence.
C’est donc possible.
D’un autre côté, l’apprentissage est long, difficile, et nécessite l’aide d’un chaman plus expérimenté. J’ai du mal à croire que Kilaun ait pu se former en seulement deux ans, depuis la dernière fois où je l’ai vu. Où aurait-il appris à s’introduire dans les rêves de Laurie pour la manipuler d’une manière aussi effrayante ? Qui lui aurait enseigné cela ? Certainement pas Aataq, ni aucun des chamans que je connais.
Peu probable, donc.
Agacée par cette nouvelle énigme qui vient s’ajouter à ma liste de questions sans réponses, je retourne chez mon grand-père. Je me demande si la possibilité que Kilaun soit devenu chaman sera aussi surprenante pour lui que pour moi.
Aataq réagit étrangement au récit de Laurie. Il se montre préoccupé, comme moi, par la perspective d’un chaman inconnu, hostile, et assez puissant pour marcher dans les rêves d’un habitant d’Ungataa sans que nous ayons conscience de sa présence.
Il n’a cependant pas l’air étonné d’apprendre que ce chaman ressemble à ma mère et pourrait porter des vêtements qu’elle a brodés… Je lis sur son visage contrit qu’il était au courant, ou du moins qu’il éprouvait des doutes.
— C’est bien Kilaun, conclus-je sèchement, sans pouvoir réprimer la note accusatrice dans ma voix.
Mon frère est en vie, il le savait et il me l’a caché !
Il baisse la tête, les yeux sur le morceau de pain qu’il est en train d’émietter dans son bol de suassat.
— Tu savais qu’il était dans la région. Il est venu à Ungataa pendant mon absence, pour voir ma mère. Elle l’aide, n’est-ce pas ? Elle lui fait des vêtements, je suppose qu’elle lui donne aussi de l’argent ! Sans rien me dire…
Aataq souffle sur son bol de soupe pour la refroidir.
— Je n’ai pas vu Kilaun, et Sakarie ne m’a pas informé de ses visites.
— Mais tu étais quand même au courant ! Rien ne se passe à Ungataa sans que tu le saches ! Tu ne me feras pas croire que tu ignorais le passage d’un autre chaman au fond du fjord, sur le territoire de ton Esprit, même sous forme astrale…
D’un air las, il lève la main et fait le signe chamanique traditionnel qui signifie à peu près : « Ce secret vient de l’Autre Monde et je ne peux pas en parler. »
J’aurais dû m’en douter…
Aataq traite avec le plus grand respect son Esprit tutélaire. Tout ce qu’il a accepté de me dire à son sujet, au cours de mon apprentissage, me laisse penser qu’il s’agit d’un membre de la famille, qui a vécu à Ungataa voilà plusieurs générations. Ses pouvoirs sont étroitement liés au village, au glacier tout proche, au fjord où il pêchait.
— Quand un autre chaman entre sur le territoire de ton Esprit, Il le sent, et toi aussi, n’est-ce pas ?
— Il n’aime pas cela, commente sèchement Aataq. Il accepte ta présence, parce que tu es de mon sang et qu’il a participé à ta formation. Mais les autres chamans sont des intrus, qu’ils viennent ici physiquement ou en marchant dans des rêves…
Je n’ai jamais expérimenté cela avec Viniq, qui ne m’a jamais paru particulièrement attachée à aucun lieu. Une nomade, comme moi. Mais j’ai rencontré des Esprits aussi territoriaux que des chasseurs ou des chiens de garde. Ce que dit Aataq ne m’étonne guère.
— Kilaun aussi est de ton sang. Ton Esprit ne l’a pas reconnu ?
— Non, admet mon grand-père avec réticence. Au début, moi non plus. Son aura n’était pas comme la tienne.
Il fait tourner sa cuillère dans son bol et ajoute avec une grimace :
— Je suis trop têtu pour reconnaître que j’ai eu tort. Je ne m’attendais pas à ce que ton frère revienne en tant que chaman. J’aurais parié que ce garçon n’avait pas ce pouvoir en lui…
Dans d’autres circonstances, je pourrais savourer ce moment : pour une fois, Aataq reconnaît qu’il s’est trompé… mais je suis encore trop secouée par la nouvelle.
Mon frère est vivant. Mon frère est chaman, comme il l’a toujours voulu.
Quand Éreq s’assied à mon côté et pose son bras sur le dossier de ma chaise, je m’aperçois de sa présence dans un sursaut.
Depuis quand est-il là ?
— Sakarie a-t-elle confirmé que son fils était venu au village ? demande-t-il calmement. Aurait-il pu rencontrer Laurie, se disputer avec elle ? Avait-il une raison de lui en vouloir ?
Ce sont de bonnes questions, mais, pour l’instant, je ne peux penser qu’à ma rancœur.
— Elle savait qu’il était vivant et elle me laissait m’inquiéter pour lui, sans rien me dire !
— Tu n’es pas mère, Dess, déclare doucement Aataq. Tu ne peux pas comprendre jusqu’où Sakarie irait pour protéger son fils. S’il lui a demandé de garder le secret, ce qui est certainement le cas, elle ne trahirait jamais sa promesse.
L’amertume rend ma voix plus rauque :
— Même pour moi ? Ne suis-je pas sa fille aussi ?
— Elle t’aiderait de la même manière si tu étais dans la même situation. Mais tu es forte, indépendante. Tu n’as pas besoin d’elle.
Je sais qu’il a raison, mais je ne peux pas me défaire d’un sentiment de trahison. J’avais pitié de ma mère, je craignais de lui donner de faux espoirs en lui parlant du Polaris, alors que, pendant tout ce temps, elle savait que Kilaun était vivant. Elle me mentait…
La présence d’Éreq rend la scène plus déplaisante encore. Mon grand-père, qui se montre pourtant si secret en ce qui concerne nos affaires de famille ou nos discussions de chamans, répond à ses questions sans hésitation.
— Sakarie n’a jamais admis avoir vu Kilaun. J’ai senti sa présence trois ou quatre fois, pendant la nuit. Il prend toutes les précautions possibles pour ne pas être aperçu. Je ne pense donc pas qu’il ait pu rencontrer Laurie.
— Mais sa mère a pu aborder le sujet, remarque Éreq. Kilaun a forcément vu que la maison voisine était de nouveau occupée. S’il lui a demandé qui étaient les nouveaux habitants, elle aurait pu décrire Martin et Laurie.
Je ne comprends pas pourquoi Aataq accorde à Éreq un tel niveau de confiance. En ce qui me concerne, je me pose toujours autant de questions sur lui : son implication dans le naufrage du Polaris, son arrivée à Ungataa… Je le crois innocent du cauchemar de Laurie, mais comment a-t-il pu la voir gisant au fond de ce ravin, en contrebas, dans la brume ?
Mon corps est intensément conscient du sien, de ses longues jambes, étendues sous la table, près des miennes, du bruit de sa gorge quand il avale son café. Mais le désir n’endort pas tout à fait ma méfiance. Au contraire.
Je me force à diriger mon attention vers notre enquête. Kilaun semble jouer un rôle dans les phénomènes mystérieux que nous avons repérés. Mon grand-père en sait peut-être davantage qu’il veut bien l’avouer.
— Le Kilaun que j’ai connu n’était pas capable de marcher dans les rêves. Est-ce toi qui as finalement achevé sa formation, Aataq ?
Cette fois, mon grand-père paraît presque peiné par le reproche. Il repose sa cuillère dans son bol.
— Non. Je te l’aurais dit, Dess. De toute façon, j’étais persuadé que Kilaun n’avait pas les facultés nécessaires, à peine un sens du surnaturel un peu plus développé que la normale.
— Et pourtant, si c’est bien lui que Laurie a reconnu, il est maintenant capable d’entrer dans ses rêves et de l’influencer, au point qu’elle s’enfuie de chez elle en pleine nuit !
Aataq se frotte le front d’un air las.
— Je ne comprends pas non plus. Si l’on met à part l’ignominie de l’action et qu’on mesure seulement la quantité de pouvoir nécessaire pour briser la barrière de la conscience… c’est ahurissant. Il lui a aussi fallu une grande précision, puisque Laurie, l’étrangère, était visiblement sa cible. Il a réussi à trouver son Esprit dans son rêve, à le dominer, à l’appeler vers lui… Très peu de chamans en seraient capables.
Je ne peux m’empêcher de jeter un regard en coin en direction d’Éreq. Quand il s’est introduit dans mon sommeil, la semaine dernière, sa présence était si palpable, si intense, que j’ai vécu le rêve érotique le plus vif de toute ma vie… Je dois rougir en y repensant, car je vois le coin de sa bouche se relever comme s’il lisait dans mes pensées.
— J’en serais capable, annonce-t-il tranquillement. Mais ce n’était pas moi.
Aataq ne met pas sa parole en doute. Éreq se tourne vers moi, les sourcils levés.
— Tu me crois ?
Il n’a l’air ni inquiet ni coupable. Cependant, je choisis soigneusement mes mots :
— Je ne pense pas que tu sois responsable de cet incident-là. Je ne vois pas pourquoi tu t’en prendrais à Laurie, pourquoi tu lui reprocherais d’être une intruse à Ungataa, alors que tu n’es pas d’ici non plus.
— Merci pour ta confiance, répond Éreq avec un clin d’œil complice prouvant qu’il a perçu mes réserves.
Il repose son coude sur la table, le menton dans son poing. L’image même de l’innocence alors qu’il vient d’avouer qu’il possédait le pouvoir de manipuler un être humain dans son sommeil. Loin de l’être inoffensif qu’il veut paraître.
— Si j’employais tout mon pouvoir, reprend mon grand-père, songeur, j’y parviendrais, mais uniquement parce que je suis sur un territoire familier. Toi aussi, Dess, peut-être, parce que ton Esprit tutélaire est très puissant. Ou bien nous deux ensemble, en combinant nos efforts. Mais je ne vois personne d’autre.
Un instant, le regard d’Aataq croise le mien, puis il se détourne.
Il pense à quelqu’un… mais il ne veut pas le dire. Qui ?
Soudain, je me sens vaciller, comme si mon existence tout entière se trouvait en équilibre instable, suspendue aux mots qui vont sortir de ma bouche. Je me raidis sur ma chaise. Je sens la chaleur du bras d’Éreq, posé sur le dossier, contre mon dos, et j’y puise un peu de force pour insister :
— Personne, vraiment, Aataq ?
Les yeux troublés de mon grand-père, dans leurs sillons de rides, reviennent affronter les miens. Il pense à la même personne que moi. Un chaman doué, ambitieux, qui ne s’embarrassait pas de scrupules pour accroître son pouvoir. Un manipulateur qui a réussi à tromper toute une famille, tout un village, pendant des années.
Je me refuse à prononcer son nom. La blessure est trop intime pour être mise à nu devant Éreq. Mais mon grand-père le lit dans mon regard.
— Non, dit-il. Norsaq est mort.
Je n’ai pas entendu ce prénom depuis si longtemps qu’il me faut un moment pour comprendre qu’il s’agit bien de mon père. Toutes ces précautions n’empêchent pas Éreq de deviner que nous abordons là un sujet sensible.
— Ce Norsaq…, intervient-il, a peut-être formé Kilaun avant de mourir. Il était puissant ? Il aurait pu lui enseigner comment procéder ? Peut-être même l’aider à obtenir davantage de pouvoir ?
Il regarde successivement Aataq, puis moi. Je hausse les épaules en signe d’ignorance. Mon grand-père répond avec réticence :
— Il gardait très bien ses secrets de chaman. Mais personne n’a entendu parler de lui depuis dix-huit ans. Il est mort. Aucun qivitoq ne survit aussi longtemps en exil.
Le bras d’Éreq, dans mon dos, se crispe un bref instant. Il a fait le rapprochement. Je m’attends à ce qu’il interroge mon grand-père sur Norsaq, l’homme qui a épousé sa fille avant d’être banni du village.
Que lui répondrait Aataq ?
Mais Éreq change de sujet, comme s’il sentait les limites de ce que mon grand-père est prêt à lui révéler.
— Et ces chamans qui ont disparu ? Ils pourraient être complices ?
Je réfléchis à cette hypothèse, mais je n’arrive pas à y croire.
— Ils ne menaceraient personne. Sunilik est une femme bienveillante, avec un pouvoir de chaman limité.
— Mais Yanuk est très puissant, nuance Aataq. Il fait partie des Kunitoornaaq, la famille du père de Dess. Il entre et sort du monde des Esprits comme il veut. Il a été formé par Norsaq autrefois, avant qu’il soit qivitoq.
— Il pourrait être amené à aider Kilaun ? demande Éreq. En tant que cousin ou ami de son père… Peut-être seulement pour sauvegarder des secrets de famille afin qu’ils ne soient pas perdus ?
J’écarte les mains en signe d’ignorance.
— Je ne le connais pas très bien. Mais, si Kilaun lui a demandé son aide, il aurait pu vouloir racheter l’image des Kunitoornaaq ou compenser les torts de notre père…
Aataq semble vieilli de dix ans, tassé dans sa chaise. Il soupire d’un air malheureux, la tête branlante.
— C’était à moi de réparer la faute pour avoir été aveugle trop longtemps. Mais ce grand benêt de Yanuk pourrait bien faire une chose pareille, en effet.
Éreq se lève et va à la fenêtre. Sous un appentis de tôle est garé un énorme tout-terrain noir, capable de tracter une remorque. On trouve ce genre de véhicule dans tous les villages reculés, pour permettre de transporter un blessé, en cas d’urgence, vers la clinique ou l’héliport le plus proche. Celui-ci n’a presque jamais été utilisé, car son gabarit le rend peu pratique sur la piste étroite qui dessert Ungataa.
Éreq le considère d’un air songeur et déclare :
— Il devient encore plus important de retrouver Yanuk. Et je parie qu’un engin pareil serait capable de passer le torrent qui a arrêté Dess et Miki la dernière fois…
Aataq a dû lui raconter mon expédition avortée avec Miki. Repoussant ma contrariété, je considère le gros véhicule et je compare mentalement la hauteur de l’axe des roues avec la profondeur de la rivière au fond de la vallée d’Anori. Éreq n’a pas tort : le débit produit par les glaciers est moins important ces derniers jours, avec ce temps sec et froid.
— Je peux essayer.
Que Yanuk et Sunilik aient quelque chose à voir, ou pas, avec l’apparition de Kilaun dans le cauchemar de Laurie, je dois poursuivre mes recherches pour les retrouver, de toute façon. Or c’est dans la vallée d’Anori que leurs traces m’ont menée.
— Nous devrions partir à l’aube, déclare Éreq, au moment où la rivière sera la plus basse.
Je l’examine, ma méfiance revenue en force.
Depuis quand cette enquête est-elle devenue la sienne ? Pourquoi s’y intéresse-t-il ?
— Tu n’as pas un travail, sur Ikateq ?
Éreq m’adresse un grand sourire nonchalant.
— J’ai eu ma paie du mois vendredi. Je peux prendre quelques jours de vacances avant de retrouver un autre boulot.
Je ne veux pas mêler un étranger à nos affaires de famille. D’un regard, je quémande l’aide de mon grand-père, mais il avale goulûment sa soupe, l’air satisfait.
— Il te faudra de l’aide, Dess. Si l’eau est plus haute que prévu, et que vous devez laisser la voiture sur la rive, je parie qu’Éreq pourrait te porter sur ses épaules pour traverser. Même s’il devait nager !
Voilà les deux hommes qui se mettent à ricaner dans mon dos, comme deux gamins qui partagent un secret juteux. C’est agaçant, mais je dois admettre qu’Aataq a raison. Si je dois affronter une rivière en crue, un colosse comme Éreq pourrait se révéler utile.
Je quitte les deux hommes alors qu’ils se mettent à examiner la carte de la vallée d’Anori. Je croise ma cousine Naasia qui leur apporte un dessert, toute guillerette et joliment maquillée.
Souris, Dess ! Si elle veut faire du charme à Éreq, ce n’est pas ton problème !
Comme j’arrive près de la maison de ma mère, je lève les yeux vers la fenêtre de Kilaun, à l’étage. Un œil critique remarque aussitôt que le bardage mériterait une couche de peinture fraîche. L’un des carreaux est cassé, réparé avec une planche.
Personne à Ungataa ne s’enfoncera jamais dans la misère parce que la solidarité n’est pas un vain mot, ici, loin de tout. Ma mère n’a pas beaucoup de ressources, à part les vêtements qu’elle tanne, coupe et brode pour une boutique de Tasiilaq. Je lui envoie un chèque chaque fois que mes revenus de chamane me le permettent, c’est-à-dire pas très souvent.
Pour la millième fois, je songe avec amertume : Kilaun pourrait l’aider. Chasser, ce n’est pas trahir son mode de vie ancestral, au contraire ! Puisqu’il est vivant, il pourrait bien lui apporter quelques peaux de phoques de temps en temps…
Peut-être le fait-il, d’ailleurs, quand je ne suis pas là. Mais l’inverse me semble plus probable : notre mère lui donne de l’argent, de la nourriture, ou des vêtements chauds.
Elle est assise dans son fauteuil préféré, son ouvrage sur les genoux, son panier de perles à portée de la main. Ma rancœur s’efface devant son visage las.
— Tu devrais te reposer, lui dis-je doucement.
Elle secoue la tête sans lever les yeux de sa broderie.
— Je ne suis pas fatiguée. J’ai passé du temps avec Laurie, et je me fais du souci pour elle, voilà tout.
— Je vais aller la voir, promets-je. Je connais quelques Esprits dans le fjord…
Ma mère lève la main pour m’arrêter. Elle n’aime pas se mêler de mes « affaires de chamane », comme elle dit. J’hésite un moment, puis je lance :
— Laurie a-t-elle eu des problèmes avec les voisins ici ? Quelqu’un qui la considérerait comme une étrangère ?
Le mouvement de sa main se fige un court instant, avant de reprendre. Ses yeux sont toujours rivés sur le fil, la peau de caribou, la minuscule perle bleue. J’insiste, sans cesser de l’observer :
— Un Inuit très attaché aux traditions n’apprécierait pas que Martin épouse une Canadienne et qu’elle vive dans la maison familiale. Il n’aimerait pas non plus qu’elle porte des vêtements inuits, ou qu’elle apprenne à broder avec toi.
Les doigts de ma mère forment un petit nœud précis, et la perle prend sa place dans le motif en forme de vague. Je garde le silence, espérant qu’elle va le combler, mais elle semble complètement absorbée par son travail.
L’aiguille se met à trembler. Elle relève enfin les yeux.
— Personne n’a jamais rien dit de tel à Laurie. Elle a fait un cauchemar parce qu’elle a dû manger ou boire un peu trop pendant la fête.
— Un chaman très puissant pourrait susciter ce cauchemar.
— Je ne sais rien de tout cela, réplique sèchement ma mère. C’est toi, la chamane, pas moi.
— Et Kilaun, maintenant. Il est chaman, lui aussi. Est-ce qu’il a critiqué la présence de Laurie ?
Elle replonge aussitôt le nez dans son ouvrage. Aucun signe de surprise. La frustration m’arrache un grognement.
— C’est donc vrai. Il est venu te voir, t’annoncer qu’il avait enfin réussi à devenir chaman. Pourquoi tu ne me l’as pas dit ? Je voulais seulement être rassurée !
— Tu t’es entendue ? Tu l’accuses de s’en prendre à Laurie ! C’est ridicule, Dess ! Kilaun est un bon garçon, il ne ferait pas une chose pareille.
— Peut-être, admets-je. Alors, aide-moi à comprendre. Qui a fait son apprentissage ? Yanuk ?
— Pas Aataq, en tout cas, riposte-t-elle. Ni lui ni toi n’avez jamais cru en Kilaun. Vous disiez qu’il était faible, et maintenant vous l’accusez sans la moindre preuve !
Elle plante son aiguille dans la peau de caribou avec détermination.
— Retourne chez Aataq. Va te plaindre à lui, ou bien à cet étranger qui s’est installé dans sa maison. Tu ne le suspectes pas, lui, n’est-ce pas ? Pourtant, tu ne le connais que depuis quelques semaines…
Le découragement me monte à la gorge, un goût amer et familier. Quoi qu’ait pu faire Kilaun, ma mère prendra sa défense, et, si j’insiste, elle me repoussera encore plus.
— Je ne connais pas mieux Kilaun, lui dis-je en tournant les talons. En tout cas, pas le Kilaun qu’il est devenu.
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