L'Aurore et la glace
6. Les pouvoirs du chaman
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LES POUVOIRS DU CHAMAN
Kulusuk, dans le sud-est du Groenland
L’hélicoptère affrété par le Bureau d’enquêtes quitte Nerlerit Inaat à midi précisément, comme on pouvait s’y attendre pour un trajet organisé par Marks. Alors que l’engin prend de l’altitude, l’échancrure du Kangertittivaq s’enfonce dans la brume, et les maisons d’Ittoqqortoormiit disparaissent comme des briques de Lego multicolores, de plus en plus petites.
Mes yeux cherchent un point en mouvement le long de la route, une motoneige dont le conducteur aurait un bonnet rouge, mais nous sommes déjà trop loin. Je me demande si Éreq trouvera du travail au port, ou bien s’il embarquera sur le prochain navire qui fera escale ici. Dans l’un ou l’autre cas, je ne le reverrai sans doute jamais, et je ne comprends pas la tristesse qui s’empare de moi à cette idée. Le regret d’une occasion manquée, peut-être ?
Puis je passe et repasse dans ma tête ses dernières paroles. Ne pas aller trop loin ? Des secrets qu’il vaut mieux ne pas découvrir ?
Si tu as bien entendu, dans ce boucan…
À quoi faisait-il allusion ? Le seul secret qui m’échappe, pour l’instant, c’est celui du Polaris. Éreq est-il mêlé à cet accident ? Il était tout près, à bord du Borée. Assez près pour déclencher cette vague d’agressivité ?
Avec ces mystérieux pouvoirs que tu n’as toujours pas identifiés, parce que tu es trop occupée à le dévorer du regard au lieu de sonder ce qu’il est vraiment !
Je me cogne le front contre la vitre froide de la cabine. C’est tellement frustrant, cette faiblesse qui me prend quand je suis près d’Éreq et qui me rend incapable d’utiliser mon bon sens, aussi bien que mes pouvoirs de chamane.
Il m’a dit de m’en méfier, je crois. Pourquoi ? Qu’est-ce que mes pouvoirs pourraient me révéler ? Avec tous ces Esprits hostiles autour de l’épave, je suis convaincue au fond de moi que l’accident du Polaris a une cause surnaturelle, mais je ne peux pas le prouver.
D’ailleurs, ce n’est même plus ton affaire !
Je ressens dans mes entrailles un tiraillement familier qui m’indique que je suis trop loin de la Terre-Mère. Viniq, mon Esprit tutélaire, exprime ainsi son désarroi. Je me frotte machinalement l’estomac pour l’apaiser. Voyager par bateau ne la dérange pas, au contraire ; elle possède une affinité particulière avec l’eau et le rythme des vagues, mais la voie des airs déclenche toujours cette sorte de malaise. Je la sens tirer nerveusement sur les liens qui nous unissent.
Les yeux fermés, je fais courir mon message jusqu’à Elle : Pourquoi es-tu si inquiète, Viniq ? Nous avons glissé sur les voiles colorés de l’aurore, toi et moi !
Des images parviennent jusqu’à moi, féeries vertes et roses sur un firmament parsemé d’étoiles. Au loin, je devine les formes colossales d’un pilier bleu d’encre, un de ceux qui soutiennent la voûte céleste.
Ce n’est pas le même ciel, d’accord. Mais ni un Esprit ni un chaman ne devraient craindre de voler…
Je sens l’amusement de Viniq à ma remarque. Une chaleur bienfaisante envahit mon ventre, chassant la nausée. Qui de nous réconforte l’autre, difficile à dire. Nous sommes une.
Lorsque j’ouvre de nouveau les yeux, le Kangertittivaq n’est plus qu’une forme lointaine. Le pilote pique droit au sud. En dessous de nous s’étire une côte déserte et dentelée. Aucun port, aucun village sur des centaines de kilomètres, jusqu’à Tasiilaq. De longs fjords englués de glace bleuâtre trouent par endroits les falaises de basalte noir.
J’aperçois l’épave du Polaris, entourée de barrages flottants orange destinés à éviter une marée noire. Au large, un supertanker suit la même route maritime que lui. C’est le seul signe d’activité humaine à la ronde.
Les icebergs dérivent, véritables montagnes aux flancs déchiquetés. Même depuis l’hélico, leur masse écrase le paysage. En plein soleil, ils resplendissent si fort que leur éclat blesse les yeux. Je murmure un chant d’apaisement pour les géants de glace quand nous les dépassons.
Puis la fatigue de ma mauvaise nuit me rattrape, et je m’assoupis la tête contre la vitre malgré le bruit assourdissant du rotor.
Je me réveille quelques heures plus tard, quand nous nous posons à Kulusuk. L’aéroport est une ancienne base américaine qui date de la guerre froide, quand les États-Unis considéraient le Groenland comme une île sous leur zone d’influence. Plusieurs Présidents ont même proposé au Danemark de l’acheter, sans se soucier de l’opinion des peuples qui vivent ici.
Kulusuk est le terminus de la seule ligne aérienne entre la côte est du Groenland et l’Islande. L’aéroport a fait quelques efforts pour séduire les nouveaux touristes de l’Arctique, mais, dans ses bâtiments modernes et miteux, la peinture s’écaille déjà. Des traînées de rouille marron dégoulinent du toit.
Rien, ici, n’évoque le Groenland. Presque tous les affichages sont en anglais. On croise des ingénieurs russes ou chinois. Toute la journée, des hélicos font leur ballet pour ravitailler les plates-formes en haute mer, mais l’argent du pétrole va dans les poches des grandes compagnies internationales.
— Chamane, je te prie ? dit une voix timide.
C’est le copilote de l’hélico. Un métis, visage rond, cheveux noirs et yeux bleus. Je ne lui demande pas comment il a appris mon identité. Kulusuk compte moins de mille habitants, et, dans les villages côtiers, tout le monde est plus ou moins un cousin éloigné… Une jeune chamane aux doigts coupés ? Il m’a reconnue aussitôt.
Ce qui me surprend davantage, c’est qu’un homme qui fait un métier aussi moderne ait besoin de mes services. La plupart des Groenlandais qui vivent en ville, qui travaillent sur les plates-formes pétrolières ou qui ont fait des études supérieures au Danemark, se sont détournés des croyances traditionnelles.
— Tu peux m’appeler Dess.
— Merci pour le don de ton nom, répond-il d’un ton cérémonieux. Je suis Elli, et je me demandais si tu pourrais aider ma grand-mère. Elle est très âgée et elle dort mal. Elle s’inquiète de partir…
Il s’interrompt, cherche ses mots. Je hoche la tête pour l’encourager.
— Je pourrais lui parler des Esprits qui l’attendent, mais souvent les personnes âgées sont plus à l’aise avec des chamans qu’elles connaissent depuis longtemps.
— Il n’y a plus de chaman près de sa maison, à Kuummiut. Il est mort il y a quatre ou cinq ans, et aucun de ses fils n’a le don. Un couple de chamans fait le tour du fjord, mais on ne sait jamais exactement quand ils passeront, alors…
Un chaman du secteur de Kuummiut ? Oui, je me souviens du vieux Jakunguaq. Il pestait contre la conserverie de poissons, contre la centrale hydro-électrique, contre le bruit des avions… Et il avait un merveilleux talent avec son qilaut tendu de peau de caribou.
Il n’y avait pas beaucoup de fidèles dans son secteur. Après sa mort, Sunilik et Yanuk ont proposé d’adjoindre les villages de Jakunguaq à leur circuit. Les gens s’arrangent pour faire coïncider les mariages ou autres fêtes avec leur passage. Bien sûr, pour une vieille dame mourante, c’est plus difficile…
Tu dois retourner à Nuuk, déménager, et reprendre tes cours ! Passer voir Aataq va déjà te retarder de deux jours, au moins…
Le visage plein d’espoir d’Elli me fait hésiter. Quel genre de chamane suis-je si je ne fais pas d’une vieille femme mourante ma priorité ?
Je promets donc à Elli de rendre visite à sa grand-mère, dont je note soigneusement l’adresse. Elle pourra peut-être même me souffler un moyen de contacter Yanuk.
Pourquoi ? Le Polaris n’est plus ton affaire !
Je suis toujours intriguée par le sort du navire, et j’aimerais bien interroger Yanuk au sujet des Esprits qu’il a pu rencontrer dans la baie d’Aunay. Les remarques de Marks m’auront au moins permis de me rendre compte que ma relation avec mon cousin est bancale. Il est un parent, ainsi qu’un collègue chaman ; or j’ai échangé plus de paroles avec sa femme, Sunilik, qu’avec lui. Je ne devrais pas le tenir à l’écart ainsi, sous prétexte qu’il porte le nom de mon père.
Si c’est bien ce que je fais, inconsciemment…
Pendant que je me livre à ce bref accès de remords, Elli passe des coups de fil à ses amis. Il s’arrange pour qu’un voisin qui travaille à l’aéroport m’emmène jusqu’à Kuummiut. Je me résigne à remonter le fjord en bateau, puis en traîneau à chiens.
Conseiller et réconforter une vieille femme proche de la mort, c’est mon travail, après tout. Il ne me rapportera sans doute qu’un bon repas, peut-être une céramique peinte ou un vêtement que ma patiente aura tricoté elle-même… Je les garderai s’ils me plaisent, ou bien je les vendrai dans une boutique d’artisanat loin d’ici, sans le dire à sa famille. Je finance mes études grâce à de petits arrangements comme ceux-là.
Alors que je m’achète un sandwich en attendant l’ami d’Elli, je reçois un coup de téléphone de mon grand-père. Sven l’a prévenu de mon renvoi. Il prend plutôt bien la nouvelle, ce qui me confirme dans l’idée qu’il se doutait de la réaction de Marks.
Quel vieux manipulateur… Il m’a envoyée démêler ce sac de nœuds sans me prévenir !
— Élisapie Winding va te remplacer sur l’enquête, me dit-il. Une chamane d’Ilulissat. Mais j’aimerais quand même que tu me racontes ce que tu as observé.
Je lui parle du passage du Polaris trop près de l’île aux Ours, de mes soupçons sur cette fureur inexplicable qui s’est emparée des marins. Je mentionne même l’hypothèse du chef mécanicien : un sorcier russe qui aurait pris l’apparence d’un rat.
— « Un rat » ? s’exclame Aataq. Je ne veux pas me moquer de ces croyances, mais…
— Pourquoi pas ? Nous avons bien Amaroq, l’Esprit homme-loup !
— C’est différent, grommelle mon grand-père avec mauvaise foi.
Il me fait répéter chaque détail de mon récit, puis déclare :
— Je vais demander à Sven de me tenir au courant.
— Tu crois que Yanuk a commis une erreur quelque part ?
— Je n’en sais rien, mais je me demande ce qui a pu déclencher cette bagarre, et si c’est une coïncidence qu’elle se soit produite en pleine tempête.
— Une cause surnaturelle pourrait expliquer les deux, à la fois la tempête et la violence de l’équipage ?
L’hypothèse semble déjà farfelue dans ma tête, mais, quand j’essaie de la formuler, elle devient encore moins crédible. Après un long silence, Aataq admet :
— Il faudrait un Esprit vraiment très puissant, et gravement offensé.
Offensé par quoi ?
Les yeux noirs d’Éreq me reviennent en mémoire. Son avertissement aux allures de menace. Est-ce une coïncidence que le Borée se soit trouvé si proche du Polaris et qu’Éreq ait été embauché comme interprète providentiel pour l’enquête ? S’il a quelque chose à voir avec le naufrage, ce serait une position idéale pour épier discrètement les enquêteurs et s’assurer que son implication ne soit pas découverte. Quitte à user de son charme sur la chamane concernée, une jeune femme inexpérimentée en mal d’attention, facilement impressionnable…
— Je vais passer quelques coups de fil et transmettre le message à Yanuk, m’annonce mon grand-père. Il faut qu’on discute tous ensemble des Esprits qui pourraient se trouver vers le cap du Morse. Tu seras là demain, n’est-ce pas ?
Une chape de plomb se détache de mes épaules.
Aataq prend les choses en main.
— Demain soir, après-demain au plus tard, promets-je, soulagée.
Le trajet en bateau jusqu’à Kuummiut commence de manière plutôt agréable. La brume s’est levée. Le soleil me chauffe le visage et scintille sur la surface de l’eau. Je sens des petits soubresauts de joie au fond de mon ventre, comme si Viniq s’amusait à jouer dans les vagues du fjord.
L’ami d’Elli, un gros homme grisonnant nommé Paaluk, est d’humeur beaucoup plus morne.
— Des températures positives au mois de mars, soupire-t-il. Il y a dix ans, je n’aurais même pas pu sortir le bateau à cette période de l’année…
Il secoue la tête d’un air abattu. Puis il me raconte comment les pêcheurs du coin se sont d’abord réjouis de pouvoir pêcher plus tôt dans l’année, avant de découvrir que le flétan avait disparu et qu’il fallait aller jeter les filets plus loin, avec des bateaux toujours plus gros, toujours plus coûteux…
— Ma fille est contente parce qu’elle peut avoir un jardin. L’été dernier, elle m’a fait manger ses fraises !
Paaluk prononce le mot d’un ton si dégoûté que je dois me mordre la joue pour ne pas rire. Il me jette des coups d’œil en coin, comme s’il attendait de moi que je le rassure.
— Les chamans ne connaissent pas l’avenir, lui dis-je gentiment. Et les Esprits ne peuvent pas non plus arrêter le réchauffement climatique. Tout ce que je peux te dire, c’est que notre peuple a su s’adapter aux changements dans le passé. Au Moyen Âge, quand le climat s’est refroidi, les Inuits ont survécu, tandis que les Vikings ont dû abandonner leurs maisons de pierre et repartir vers l’Europe.
Paaluk ne semble pas complètement rassuré par mes bonnes paroles. Je ne peux pas lui en vouloir. Je n’aimerais pas laisser à mes petits-enfants un Groenland sans glace, où les traîneaux à chiens se trouveraient dans les musées et les ours blancs dans des zoos climatisés.
— Espérons que nous parviendrons à nous adapter cette fois encore, conclut Paaluk quand nous arrivons à destination. Cette fois, personne ne pourra prendre ses affaires, monter dans un drakkar, et chercher une autre terre à coloniser !
Ses sinistres prédictions ont assombri mon humeur. Je contemple d’un œil critique le hameau de Kuummiut, où je viens de débarquer. Dix maisons, dont la moitié semblent abandonnées. Une motoneige, une machine à laver, un bateau à moteur renversé ont l’air de rouiller là depuis des années.
Le seul signe de vie vient du rivage. Deux petites filles font flotter un jouet, un petit kayak en bois, entourées d’une meute de chiots. La plus âgée vient à ma rencontre, le sourire aux lèvres et les yeux ronds de surprise. Quelqu’un a dû téléphoner pour prévenir de l’arrivée d’un chaman, mais je ne suis pas ce à quoi elle s’attendait.
— Tu es la chamane ? s’étonne-t-elle. Mais tu es si jeune !
Je souris mécaniquement, habituée à cette remarque. Si cette petite fille n’a connu aucun autre chaman que le vieux Jakunguaq avec ses rides et ses longues tresses blanches, je suppose qu’une jeune femme doit la surprendre.
— Je suis Dess, et je suis chamane, en effet. Je viens rendre visite à une vieille femme qui se nomme Sissinnguaq. Tu peux m’emmener la voir ?
— Je suis Maali, répond la fillette en me guidant vers une maison d’un bleu délavé. Grand-mère Sissi sera contente de te voir, mais j’espère qu’elle est en forme aujourd’hui… Parfois, elle ne parle pas du tout.
Tirant l’autre petite fille par la main, Maali m’emmène à l’intérieur de la maison et frappe à la porte d’une chambre. Elle ouvre sans attendre la réponse et me fait signe d’entrer.
Malgré le piteux état de l’extérieur, la chambre de grand-mère Sissi est chaude et confortable. Sa fenêtre donne sur le fjord, et j’aperçois les deux petites filles qui retournent à leur jeu. La vieille femme se redresse péniblement sur ses oreillers. Je m’incline en utilisant la formule de respect réservée aux personnes âgées :
— Bonjour à toi, nukum. Je suis chamane, et tu peux m’appeler Dess.
Les yeux de Sissi sont couverts d’une taie blanche et profondément enfoncés dans son visage creusé de rides. Son regard aveugle se tourne dans la direction de ma voix. Elle me salue à son tour, la main tremblante.
— Merci pour le don de ton nom, chamane. Appelle-moi Sissi, je t’en prie.
Je tire le gros fauteuil près du lit et je m’assieds à son chevet. Sissi doit avoir au moins quatre-vingts ans. Son menton est couvert de tatouages traditionnels, ces lignes bleues que l’on surnomme « la barbe du morse ». Mon grand-père m’a toujours recommandé de montrer la plus grande courtoisie à ces anciennes. On commence par une conversation anodine, sur un sujet léger. Complimenter son hôte sur son intérieur ou sa cuisine est de bon goût. Ensuite, seulement, et insensiblement, on en vient au véritable sujet de la visite.
Nous parlons donc du paysage et du soleil. J’admire les couvertures en laine qui garnissent lit et fauteuil. Sissi m’explique d’un ton plein de regret qu’elle ne peut plus manier le crochet. Ce n’est pas tant la perte de sa vue qui la gêne, mais l’arthrose dans ses doigts. Elle me presse d’accepter la couverture la plus chaude, déjà pliée et empaquetée.
— Je l’ai préparée dès qu’Elli m’a annoncé que tu allais venir, précise-t-elle.
Je la remercie avec toute la politesse requise.
Voilà, maintenant que le cadeau a été donné, je vais pouvoir entrer dans le vif du sujet…
Je ne me précipite pas. J’attends. L’expérience m’a appris que les gens meublent le silence et se confient davantage quand je ne les presse pas de questions.
— Merci de venir aider une vieille femme, incapable de trouver toute seule le passage vers l’Autre Monde, soupire Sissi.
Je saisis sa main aux articulations noueuses et je lui demande gentiment :
— Qu’est-ce qui te fait croire qu’il est l’heure pour toi de rejoindre le monde des Esprits ?
Mon grand-père raconte qu’autrefois, quand un Inuit devenait trop vieux pour chasser, qu’il perdait ses dents, qu’il ne pouvait plus remplir ses tâches quotidiennes, il refusait de devenir un fardeau pour sa famille. Il partait discrètement du village et marchait aussi loin que le portaient ses forces, jusqu’à mourir de froid et d’épuisement. Se donner ainsi la mort était une chose tout à fait ordinaire alors, bien plus honorable que de peser sur le ventre creux des autres.
Aujourd’hui, une personne âgée perçoit une pension de retraite, de sorte qu’elle est une source de revenus pour la famille et non une charge. Mais certaines ont du mal à voir les choses ainsi. Cependant, ce n’est pas cette explication que me donne Sissi.
— Les Esprits me tourmentent, me confie-t-elle d’une voix chevrotante. Ils me rendent visite, la nuit, dans mes rêves. Ils sont en colère… Ils me font voir des choses horribles.
Ses doigts osseux s’enfoncent dans ma paume. Elle est visiblement bouleversée, mais pourquoi des Esprits viendraient-ils la tourmenter ?
— Tu es sûre que ce ne sont pas de simples cauchemars ? Peut-être de mauvais rêves à cause d’un médicament ?
Elle secoue obstinément la tête.
— Ils sont venus. J’en suis sûre.
— Pourquoi ?
D’un geste saccadé, elle me montre la commode, de l’autre côté du lit. Dans une corbeille à ouvrage sont rangés des morceaux de bois, des poinçons métalliques et d’autres outils dont j’ignore l’usage. Sissi m’explique :
— Je sculpte des choses. C’est plus facile que le crochet, et je n’ai pas besoin de mes yeux, je sens le relief avec les doigts.
Je repense au petit kayak en bois que les deux filles sont en train de faire flotter, au bord de l’eau.
— Tu fais des jouets pour les petites ?
— Oui. Des ours, des phoques, des chiens… Jakunguaq les trouvait réussis, alors je faisais aussi des tupilaks pour lui, en cadeau, quand il venait…
Je n’ai jamais utilisé de tupilak, mais les chamans de la génération de mon grand-père ou de Jakunguaq ont gardé cette habitude. Au cours d’une cérémonie, ils chargent la petite statuette d’un message pour un Esprit, puis la jettent à l’eau. Elle descend le cours du fjord jusqu’à la mer, et, quelque part au cours de son voyage, l’Esprit vient à sa rencontre pour entendre ce que le tupilak veut lui dire.
Comme je passe facilement la frontière de l’Autre Monde, j’ai toujours trouvé plus naturel d’aller directement parler à l’Esprit concerné, mais je comprends l’attachement à la cérémonie du tupilak : le choix de l’objet qui devra accomplir la mission, la formulation solennelle du message qu’il doit porter, les chants qui accompagnent son départ… Ce sont de précieuses traditions.
Les yeux aveugles de Sissi se mouillent. Elle devait être attachée à Jakunguaq, qu’elle connaissait sans doute depuis l’enfance.
— J’en avais mis quatre de côté pour lui, mais il est mort. Les autres chamans sont venus, un couple… Je leur ai donné autre chose. Je préférais garder les tupilaks de Jakunguaq, en souvenir…
Oui, une vieille amitié se cache là-dessous, peut-être même davantage. C’est assez émouvant, mais tout cela ne m’explique toujours pas pourquoi des Esprits viendraient terroriser une vieille dame au point de la pousser à mourir. Je demande poliment :
— Puis-je les voir ? Tu as beaucoup de talent avec tes mains, je suis sûre qu’ils sont magnifiques.
Sissi se penche brusquement vers moi, l’air affolée.
— Je ne les ai plus ! Ils sont venus, je t’ai dit ! Une nuit, les Esprits sont venus, et ils les ont pris !
J’en reste bouche bée. Des Esprits voleurs de tupilaks ? Je n’ai jamais entendu parler d’une chose pareille ! Mais la vieille femme insiste, de plus en plus agitée.
— Ils n’étaient pas contents. Les tupilaks ne leur plaisaient pas, ou bien je n’avais pas le droit de les faire, parce que je ne suis pas chamane… Mais Jakunguaq ne m’avait pas prévenue ! Ils les ont pris, et ils reviennent encore me punir toutes les nuits !
Je décroche délicatement la main de Sissi de la mienne, grimaçant quand je vois les traces en demi-lune de ses ongles sur ma paume. Il faut que je parle à sa famille. Sissi me semble perdue dans une sorte de délire. Elle a peut-être donné ou perdu ses tupilaks, puis tout oublié.
— Nous allons chanter ensemble pour apaiser les Esprits.
J’ai décrété cela de ma voix la plus autoritaire. Elle se soumet aussitôt. Je n’utilise pas le tambour traditionnel en peau de phoque, parce que mon sens du rythme est lamentable, selon mon grand-père. Ma voix n’a rien d’exceptionnel, mais je chante juste et je connais une bonne centaine de ballades pour toutes les occasions.
Je choisis des berceuses pour commencer, puis des chansons mélancoliques sur la beauté des glaces et le danger des flots. Sissi m’accompagne en fredonnant les refrains, un peu plus détendue. Au bout d’un moment, je vois ses paupières papillonner. Notre conversation l’a épuisée.
— Les Esprits aiment la musique, lui dis-je. Chante avant de t’endormir, le soir, et ils te laisseront tranquille. Tes petites filles pourraient peut-être t’accompagner ?
C’est toujours une bonne idée, à mon sens, d’apprendre les chants traditionnels aux enfants, même s’ils ne partagent pas nos croyances. La vieille femme hoche la tête, soulagée par ma solution. Dès qu’elle est plongée dans sa sieste, je me lève sans bruit.
Dans la pièce principale, je trouve sa fille et son gendre. Ils ont préparé du café et des biscuits dans leurs plus belles assiettes. Quand je leur parle des tupilaks manquants, ils secouent la tête d’un air résigné.
— Je ne sais pas ce qui s’est passé, reconnaît la femme. Maali – c’est notre petite-fille – a prêté le plus beau à son école cet hiver. La maîtresse faisait une exposition des objets traditionnels. Le conservateur du musée de Tasiilaq est venu les voir. Il y a même eu des photos et un article. Ma mère était très fière. Et puis, quelques semaines plus tard, elle s’est mise à crier qu’un Esprit était venu pendant la nuit et les avait volés…
Un doute me saisit. De telles statuettes ne sont pas vraiment des objets précieux. Celles-ci n’étaient ni anciennes ni sculptées dans l’ivoire. Mais un voleur mal renseigné aurait pu lire le journal et penser qu’elles valaient cher.
— Ce serait possible que quelqu’un soit entré dans sa chambre pour les voler ?
Le gendre, un costaud à l’air renfrogné, met les mains sur ses hanches.
— Je voudrais bien voir ça, maugrée-t-il. La nuit, nous laissons les chiens en liberté. Ils attaqueraient n’importe quel étranger qui arriverait en douce.
— Et pendant la journée ? Si les chiens sont partis ?
— Je suis là, répond la femme. Ma mère ne reste jamais seule à la maison.
Je ne souligne pas l’évidence : quand je suis arrivée, je n’ai vu personne d’autre que les deux fillettes. La fille de Sissi devait être trop occupée pour m’entendre et venir m’accueillir. Un voleur n’aurait pas de mal à se faufiler dans la maison pendant qu’elle a le dos tourné.
— Je ne fais pas le ménage tous les jours dans sa chambre, ajoute-t-elle d’un air embarrassé. Ma mère a beaucoup de souvenirs. Alors je ne sais pas vraiment depuis quand ses tupilaks ne sont plus là. Mais c’est arrivé qu’elle donne une poupée aux filles et ne s’en souvienne plus, ou bien qu’elle cherche de la vaisselle qui est cassée depuis longtemps.
Autrement dit, la vieille Sissi n’a plus toute sa tête. C’est aussi l’impression qu’elle m’a donnée. Il n’empêche que ces objets ont disparu et qu’ils avaient une grande valeur sentimentale pour elle…
J’espère au moins avoir trouvé un moyen de l’apaiser. Je suggère à sa fille :
— Puisque ta mère semble convaincue que les Esprits sont en colère contre elle, des chansons pourraient les apaiser. Ce serait bien si des membres de la famille pouvaient chanter avec elle, le soir, avant qu’elle s’endorme.
Le gendre évite mon regard. Il ne partage pas mes croyances, c’est évident. Mais sa femme hoche vigoureusement la tête.
— Je le ferai, promet-elle. Avec mon fils, Elli, quand il sera là, et aussi les petites.
Bien.
Même si les Esprits n’ont rien à voir avec la disparition de ces tupilaks et les cauchemars de Sissi, elle appréciera d’avoir de la compagnie à ses côtés au moment de s’endormir. Avec un peu de chance, cela favorisera des rêves plus agréables…
La petite Maali m’attend près du rivage quand je me lève le lendemain. Malgré l’heure matinale, elle m’accueille avec une batterie de questions sur le métier de chamane, les chansons qu’elle devra apprendre, et les tupilaks de son arrière-grand-mère.
— Il y a une raison particulière pour que tu t’intéresses à cela ?
Elle fronce le nez et finit par admettre :
— Si les Esprits sont venus les voler, ça veut dire qu’ils peuvent entrer dans la maison sans être vus ? sans que les chiens aboient ?
Elle sautille d’un pied sur l’autre, jetant de brefs regards aux alentours. La brume matinale monte du fjord et enveloppe les maisons d’un voile humide. Je souris à la fillette pour la rassurer.
— Les Esprits ne te veulent aucun mal, et à ta nukum non plus. Elle est peut-être persuadée qu’ils sont venus prendre les tupilaks parce qu’elle a fait un mauvais rêve, mais cela arrive avec les vieilles personnes. Elle mélange le réel et les légendes, le présent et les souvenirs…
Mon explication n’a pas l’air de rassurer entièrement Maali.
— Mais s’ils étaient vraiment venus ? Tu le saurais ?
Je me résigne à lui donner une brève leçon de chamanisme pour débutant. C’est sans doute ce qu’elle espérait en m’attendant ici de si bon matin. Je l’entraîne le long de la grève, pour que la marche nous réchauffe un peu.
— Les Esprits n’ont pas de forme dans ce monde. Ils n’ont pas de mains pour ouvrir un tiroir ni pour prendre un objet. Pas de jambes pour courir plus vite que les chiens.
Pas d’odeur non plus, ce qui leur permettrait de se déplacer sans trace…
Mais je ne le fais pas remarquer à la fillette. Inutile de nourrir ses inquiétudes.
— La plupart du temps, ils se contentent de nous regarder vivre, et ils sont heureux de voir que les enfants de leurs enfants grandissent tranquillement. Parfois, ils restent près d’un endroit qu’ils aimaient bien, comme une maison, ou bien leur coin de pêche préféré.
Le petit visage de Maali se chiffonne pendant qu’elle réfléchit, puis elle finit par déclarer :
— Quand grand-mère Sissi deviendra un Esprit, je pense qu’elle reviendra nous voir, ma sœur, Suka, et moi. Je garderai les jouets qu’elle nous a faits, même quand on sera trop grandes, pour qu’elle puisse les reconnaître.
Je la félicite pour cette décision et la regarde retourner vers sa maison en sautant à cloche-pied sur les galets du rivage. Restée seule, je repense à la disparition des tupilaks. Comme je viens de l’expliquer à Maali, je ne crois pas que les Esprits soient responsables. Ils ne convoiteraient pas un objet et seraient incapables de prendre une forme physique pour s’en emparer.
Sauf certains d’entre eux peut-être…
En reprenant ma promenade, je repense à quelques vieilles légendes, à propos de créatures très anciennes qui pouvaient s’incarner dans un animal. Quand j’étais petite fille, j’avais très peur d’Ijiraq, qui vient enlever les enfants sous la forme d’un caribou aux yeux rouge flamboyant. Le conte d’Amarok est plus connu : il peut devenir un loup géant et dévorer les chasseurs imprudents. Mais ce sont des histoires pour enfants. Même mon grand-père admet qu’elles sont enjolivées pour l’effet dramatique. Et puis, si Ijiraq ou Amarok se manifestaient ici, pourquoi viendraient-ils dérober les tupilaks d’une vieille femme ?
Non, si les Esprits peuvent intervenir dans notre monde, c’est de manière indirecte, en manipulant les êtres humains. Je me suis bien gardée d’évoquer cette possibilité devant Maali. Les Esprits agissent habituellement sur les éléments, comme le baleinier furieux qui déclenchait des tempêtes près du phare maudit de Nanortalik. Le vent, l’eau, le feu ou l’orage sont des manières pour eux d’attirer notre attention.
Mais ils sont aussi capables d’influencer les humains en leur insufflant la peur ou la colère. Une fois de plus, je me retrouve à considérer les bagarres à bord du Polaris. Quel Esprit particulièrement puissant pourrait provoquer une telle vague d’hostilité ? Décidément, cette énigme ne me lâche pas.
En marchant vite sur la rive pour me réchauffer, je suis arrivée dans un méandre du fjord qui n’est plus visible depuis les maisons. Je décide de faire une dernière tentative pour élucider la disparition des tupilaks, histoire d’en avoir le cœur net.
Les rochers du bord sont encore frangés de givre. Je choisis une minuscule anse où l’eau n’est ni gelée ni agitée par le courant. Il me faut une surface plane, la plus lisse possible. Quand j’ai trouvé l’endroit adéquat, je m’assieds sur mes talons et j’y trempe le bout de mes doigts.
— C’est un beau matin pour se promener, n’est-ce pas, Viniq ?
Mon murmure ride à peine le miroir de l’eau. Une brise délicate se lève et repousse une mèche de cheveux devant mes yeux. Je souris. Viniq, mon Esprit tutélaire, se montre souvent aussi affectueuse et joueuse qu’une fillette. Pas très étonnant, puisque nous nous sommes rencontrées quand j’étais moi-même une enfant.
Certains chamans honorent leur Esprit tutélaire par des formules de respect et même des cérémonies solennelles chaque fois qu’ils requièrent son aide. Je n’ai pas ce genre de relation avec Viniq. Elle est pour moi tantôt une mère ou une sœur aînée, tantôt une confidente et une meilleure amie ; si étrange que cela puisse paraître, s’agissant d’un Esprit sans âge et sans forme. Elle m’aide à garder un pied dans l’enfance, même si le contact des morts m’a poussée à grandir plus vite.
— Il est possible que quelqu’un soit venu par ici pour voler les tupilaks que cette vieille femme avait sculptés.
La brise cesse de jouer avec mes cheveux. Viniq se rend plus attentive. Tout fait silence autour de moi. Les cris des oiseaux et le clapotement des vagues s’effacent pendant que j’expose ce que je sais.
— Ce n’est pas exactement un sacrilège puisque le chaman n’a jamais utilisé les tupilaks qui lui étaient destinés, mais Sissi les avait fabriqués pour lui, avec tout son soin et toute son affection. Elle est tourmentée par leur disparition, et son chagrin me touche. Peux-tu l’aider ? Peux-tu me montrer qui les a pris ?
Pendant un long moment, rien ne se passe. J’attends patiemment. Viniq a une affinité particulière avec l’eau, de la plus modeste source aux profondeurs de l’océan. Quand j’étais enfant, je la dessinais sur mes cahiers sous la forme d’une sirène aux longs cheveux, jouant dans les flots.
Insensiblement, la surface de l’eau s’éclaircit en face de moi. Des formes sombres, des éclats de lumière s’y assemblent confusément. Je me penche avec curiosité pour les examiner. Les images que Viniq me montre ainsi ne sont pas toujours assez nettes pour former un sens, mais, cette fois, il me semble apercevoir une silhouette.
L’excitation se saisit de moi. Est-ce le voleur ? Ce serait bien la première fois que mes dons de chamane serviraient à une enquête policière !
Je déchante vite. Je ne vois guère qu’une forme qui se déplace le long de la rive avant de se glisser entre les maisons. L’homme ou la femme porte des vêtements traditionnels en peau de phoque et semble savoir où aller.
— J’aimerais voir son visage…
La tension augmente autour de moi. Viniq étend son pouvoir dans l’eau du fjord pour créer une image. Je scrute la surface, où des ombres floues tournoient lentement, avant de s’immobiliser. Des traits se dessinent confusément, comme à travers une transparence opaque…
Je te connais…
Un visage au teint cuivré, encadré de longs cheveux noirs. Des yeux en amande, dont je n’arrive pas à discerner la couleur. Une moue boudeuse…
— C’est moi !
Mon sursaut a ridé la surface, et l’image s’est dissoute.
Peu importe. C’était seulement mon reflet…
Mon visage, un peu déformé par l’eau, voilà tout. Je me redresse avec raideur, frustrée, les genoux engourdis. Les bruits avoisinants me reviennent tous à la fois : les criaillements des cormorans et le bruit du bateau à moteur qui approche. Je joins les mains et je m’incline.
— Merci d’avoir essayé de m’aider, Viniq. Ce n’est pas grave. J’espère que la vieille Sissi oubliera ses tupilaks.
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