Le Batelier De Clarens

Juste OLIVIER · Chapitre 1 sur 18

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Le Batelier De Clarens

Première Partie

 

 

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I

 

Il n’était bruit à Genève, un de ces derniers étés, que de l’histoire assez romanesque d’une jeune Irlandaise ; un séjour de plusieurs mois sur les bords du lac avait en outre rendu cé-lèbre dans le pays sa rare et piquante beauté. Nous l’appellerons Julia Glenmore, pour ne dire qu’à moitié son vrai nom et n’être ainsi qu’à moitié indiscret, suivant le mode le plus habile d’indiscrétion. Elle voyageait avec sa mère, femme d’un esprit supérieur, mais d’un caractère un peu excentrique et d’une hu-meur vagabonde. Veuve, depuis tantôt dix ans, d’un mari dont elle s’était appliquée à faire le bonheur, mais sans toujours le lui laisser choisir peut-être, Madame Glenmore avait dès lors plus vécu sur le continent qu’en Angleterre, et semblait chercher par-tout, sans le savoir, la moitié de sa vie absente. Elle avait peine à se fixer longtemps quelque part, et ne songeait point à l’effet de cette vie perpétuellement mobile sur un jeune être richement doué et qui avait dû replier en lui toutes les racines d’affections secondaires, si nécessaires cependant à cet âge pour en occuper et en diriger la sève. Du reste, si elle aimait à passer ainsi d’un lieu à un autre, ce n’était pas par un vague besoin de distraction, de locomotion, et, seulement, comme on dit, pour changer de place au soleil : c’était plutôt pour en changer au spectacle qu’il éclaire, au vaste spectacle du monde, et mieux voir celui-ci sous ses divers angles, l’observer de plus près. Résolue, intrépide, toujours extérieurement sereine et calme, elle se trouvait par-tout chez elle, en reine cosmopolite, et ne gardait du caractère national qu’une certaine raideur, non d’allures, mais d’action, qui lui seyait comme sa propre originalité.

 

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Quand nous les rencontrons à Genève, ces dames arri-vaient d’Italie, et paraissaient décidées, la mère aussi bien que la fille, à se donner quelques mois de repos ; mais au lieu de prendre une maison à ce bout du lac, Madame Glenmore en avait choisi une presque à l’autre extrémité, dans le voisinage de Clarens et de Montreux. Elles comptaient s’y établir pour la belle saison avec leurs domestiques, une institutrice française ayant rang de dame de compagnie, mais qui ne tournait qu’autour de trente ans, et le favori suprême, un grand épagneul de race, baptisé par la suivante sentimentale du nom d’Ossian.

Impatiente, Madame Glenmore n’attendit pas la fin d’une légère indisposition qui la retenait encore à l’hôtel, pour faire partir sa fille, Mademoiselle Lagarde (l’ex-institutrice), Ossian et ses domestiques les plus éprouvés. « – Allez ! mon doux ange, lui dit-elle en l’embrassant : vous n’aurez que le temps de vous installer là-bas avant de m’y voir arriver moi-même ; de mon côté, je n’aurai plus qu’à vous rejoindre, et je compte, ajouta-t-elle en riant, sur votre gracieuse hospitalité. Ne faites pas plus d’objections qu’il ne convient, ma chère Julia ; ce projet vous agrée certainement. Vos yeux sourient en même temps qu’ils sont sur le point de se mouiller ; bien ! mais que la rosée y cède au rayon, comme c’est sa coutume à votre âge. Je vous remercie pourtant de ce grain de contrariété ; toutefois ne le grossissez pas, même à bonne intention filiale. Conservez-moi ce front blanc comme la neige des Alpes que vous allez admirer de plus près ; je l’aime encore mieux ainsi que voilé d’un nuage, ce voile y fût-il mis en ma faveur. Jouissez de cet essor de liberté tel que je vous le donne, en toute mutuelle confiance, et, pour cela comme pour le reste, j’espère, mon doux ange, ou plutôt ma pe-tite fée aux contrastes, aimez-moi ! Je ne vous dis pas de m’avoir sans cesse présente à la pensée, mais » reprit Madame Glenmore, avec un dernier regard plus fixe et plus appuyé, je vous dis : « Aimez-moi ! même quand vous ne penserez pas à moi. »

 

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On était non-seulement au printemps, mais le printemps réel, chose rare comme toutes les choses trop belles pour durer, prenait décidément le pas sur l’hiver. Affublé cependant, par caprice, d’une traînée de brume empruntée à la défroque de son devancier, il la laissa tomber, comme un éteignoir de vapeurs grisâtres, sur la tiède soirée à la fin de laquelle nos deux voya-geuses arrivèrent à leur ermitage. Aussi, le lendemain, quelle surprise à leur réveil ! Le lac et les montagnes, à peine entrevus le soir, s’ouvraient tout-à-coup devant leurs fenêtres et le balcon de leur villa, comme, le rideau levé, les décorations d’un théâtre. Elles se contentèrent d’abord d’admirer tout cela de la terrasse de la maison ; mais dans l’après-midi elles n’y purent plus tenir, et, après avoir donné les ordres nécessaires pour achever de tout disposer en leur absence, elles résolurent de faire le jour même une plus ample reconnaissance de ce merveilleux pay-sage, d’autant plus qu’elles s’étaient déjà aperçu qu’il changeait à chaque pas. Dans son empressement à exécuter ce projet, Ma-demoiselle Lagarde faillit presque oublier ses lunettes, engin peu poétique dont sa mauvaise vue la forçait à se servir alors que, tout à son admiration, elle aurait voulu le plus s’en passer. Elle n’était point, en effet, une manière de duègne aux yeux ha-gards. Les siens, d’un brun noir et brouillé, avaient au contraire le regard un peu vague, mais doux. Son nez mince était peut-être bien légèrement recourbé par le bout, mais nullement à la façon des oiseaux de proie, dont le type se retrouve aussi, dit-on, parmi les demoiselles à marier : hélas ! c’était plutôt chez elle à la façon de la proie elle-même, de cette race innocente des moutons qui sont l’emblème de la patience et de la longanimité. Ses traits étaient plutôt réguliers qu’harmonieux, le dessin y dominait la couleur, et le haut, le bas de l’ovale ; sa tournure et sa taille, quand elle voulait bien se tenir droite, n’était pas dé-pourvue non plus d’une certaine correction de lignes, peut-être aussi un peu sèche, mais sans trop de maigreur ; enfin, ses che-veux avaient ce privilège de conserver le lustre naturel de la châ-taigne sortant de sa coque, alors qu’eux aussi sortaient étourdi-ment de la leur ou n’y étaient pas rentrés. Tout cela, à trente

 

– 6 – ans, disons-nous, ou à peu près, eût encore composé un en-semble de belle personne, pour d’autres mieux disposées et plus savantes à faire valoir ces avantages ; mais, parmi toutes les connaissances, il est vrai moins réelles, que possédait la savante institutrice, celle-là manquait. Une sorte de rêverie latente, un esprit non pas à l’évent, mais toujours prompt à s’échapper du monde positif quand elle n’y était pas strictement occupée, donnaient non-seulement à sa physionomie, mais à toute sa personne et à sa part de beauté même, quelque chose de dis-trait, dont l’effet se communiquait aux autres, empêchait de la remarquer de prime abord, détournait le regard au lieu de l’attirer. Toute aux choses du dedans, elle était peu à celles du dehors, y compris sa figure, et ne songeait nullement à la mettre en relief. Elle n’avait ni la grâce ni le charme, mais elle n’affectait pas de les avoir. Très-enthousiaste enfin et en même temps très prude, excepté dans ses lectures, où pour elle la poé-sie couvrait tout, elle n’en était pas moins la plus honnête fille du monde, ce que la pruderie, dit-on, ne garantit pas toujours ; mais dans son innocence étourdie et ne se doutant de rien, elle se jetait en avant, voulant tout voir, tout savoir, abordant, inter-rogeant et ne s’apercevant qu’après, de l’embarras où elle se mettait par là, elle encore plus que les autres.

Quant à son ancienne élève, Julia, c’était la jeunesse dans sa fleur et le naturel dans sa grâce, avec un sourire qui en disait beaucoup pour son âge, mais plus qu’elle n’en savait. Ce char-mant sourire s’épanouissait sur des lèvres aux extrémités fine-ment relevées, comme celles d’une coquille qui se recourbe en-core en se fermant ; il se jouait en deux fossettes ; qui pouvaient bien mesurer alors le vide et le tour d’une petite feuille de rose, mais que sans lui on ne remarquait pas ; ou bien on le voyait poindre et glisser à peine sous des yeux demi-voilés, plutôt longs que grands, comme ceux des têtes de Léonard de Vinci, et y mêler à l’éclat d’un bleu pur un rayon plus humide, mais au-quel il ne fallait pas toujours se fier. Dans cette expressive et idéale figure, luttaient, en effet, la beauté accomplie de la femme et l’assurance, l’audace même et la tyrannie de l’enfant.

 

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On sentait que Julia, trop isolée de ce qui eût servi d’aliment na-turel à sa pétulance juvénile, avait gardé beaucoup de caprices mutins à dépenser, et Mademoiselle Lagarde aurait pu observer plus d’une fois que cet ange souriant n’était pas un ange de bon-té ; mais, ordinairement, la belle méchante l’était sans s’en dou-ter, comme la victime n’en avait guère conscience ou ne s’en souvenait pas.

Attirées par la facile inclinaison des prairies déroulant à mi-côte leurs nappes d’herbe touffue ou leurs flots de magni-fiques ombrages, nos promeneuses s’engagèrent dans un sentier doucement obstrué par les foins en fleur qu’on allait couper. Elles se retournaient de temps en temps pour voir s’encadrer, sous les arceaux moussus des grands arbres, ces pentes étagées, du lac jusqu’aux cimes qui lui font comme une couronne murale de leurs créneaux taillés à pic ou capricieusement dentelés. Après avoir ainsi gravi, au moins des yeux, dans ce monde aé-rien des sommités silencieuses, derrière lesquelles le ciel semble s’approcher pour veiller sur la terre ; après s’être reposées de même, sinon en réalité, sur ces belles croupes vertes aux cri-nières de forêts qui trempent dans le torrent et jouent avec son écume, elles jugèrent à propos de s’en tenir pour le moment à des régions plus accessibles, et continuèrent à descendre les prés et les vergers ombreux.

L’herbe en était parfois si fournie et si haute, que, sur le sentier même, où elle penchait des deux bords, elle formait une voûte odorante, sous laquelle Ossian aurait pu se promener in-visible à tous les yeux ; mais il aurait fallu pour cela que, suivant une locution empruntée à la langue nautique et ainsi en rapport avec son origine insulaire, il consentît à baisser le cap et les voiles, c’est-à-dire sa tête d’un noir lustré et sa queue blanche, majestueusement déployée. Or, rien n’était moins dans son ca-ractère. Doux, point bruyant, débonnaire, il n’affectait cepen-dant aucun goût pour la solitude et l’ombre, ne rêvait qu’en dormant, n’avait pas même l’idée, dans sa simplicité, de paraître mieux ou plus mal qu’il n’était, et ne faisait nul effort de mélan-

 

– 8 – colie pour soutenir l’honneur de son nom, auquel il se conten-tait de répondre d’une bonne grosse voix, mais sans gronder.

Il ouvrait donc bravement la marche, fendant le flot her-beux, le dominant de la tête comme s’il nageait, y secouant ses longues oreilles tachetées d’un brun fauve, et achevant d’écarter la vague fleurie d’un coup de sa queue ondoyante. Une seule chose venait parfois le distraire et couper court à son ardeur : C’était lorsqu’un oiseau partait brusquement dans l’herbe à ses pieds et, redoublant d’essor, se perdait dans les airs comme une fusée. Ossian s’arrêtait interdit, indigné. Immobile et voulant douter encore, il restait là un moment le museau tendu vers l’espace, l’œil dilaté, le nez palpitant ; mais trouvant sans doute que son fugitif avait trop d’avance ou qu’il entendait mieux que lui cette manière de voyager, il prenait philosophiquement son parti, se retournait vers sa jeune maîtresse, comme pour s’assurer qu’elle du moins, tout jeune et libre oiseau qu’elle fût aussi dans son genre, n’avait cependant pas les ailes des autres, et, en paix là-dessus, voyant qu’elle ne s’était pas à son tour en-volée, il recommençait à lui frayer magistralement le passage. Il est à croire pourtant que toute seule elle s’en fût également bien tirée, car elle s’avançait dans le sentier d’un mouvement si gra-cieux et si juste, malgré l’exiguïté de l’espace, que l’herbe du fond, humide encore d’un peu de rosée, avait peine à garder un instant la fine et charmante empreinte de ses pas légers.

Sans vouloir en aucune façon calomnier ceux de Mademoi-selle Lagarde, nous devons dire que, parfois, cependant, de brusques arrêts, d’accidentelles irrégularités de pose venaient témoigner de la distraction ou de l’absorption d’esprit de celle qui les avait tracés. En se récitant à elle-même une strophe de Byron ou de Lamartine, peut-être née ici à cette place et à coup sûr inspirée par le souvenir de ces beaux lieux, elle ne s’apercevait pas qu’elle tenait un peu trop longtemps le pied sur la gorge à de petites pâquerettes, qui risquaient d’en perdre pour toujours la respiration, ou au moins la fraîcheur de leur teint rosé : la poésie humaine lui faisait oublier celle de Dieu.

 

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Malgré ses tirades mentales, ses élans d’admiration ou ses lyriques écarts, Mademoiselle Lagarde suivait néanmoins d’un pas alerte, sinon toujours très-fidèle, Julia, et Ossian qui leur servait de pionnier. De détour en détour, se laissant mener par ce doux penchant de gazons et d’ombrages, elles arrivèrent in-sensiblement au bas des prairies, où les nombreux sentiers de celles-ci rassemblaient en un même point le fil de leur écheveau compliqué. Elles se trouvèrent alors dans un étroit chemin bor-dé d’un vieux mur tapissé de lierre : sa pente, plus rude, était adoucie par des degrés formés d’un pavé rustique, et il longeait des terrasses où l’humble fleur de la vigne, croissant sur ces col-lines abritées, remplissait l’air comme d’un parfum de violette et de réséda. Ce chemin les conduisit, quelques pas en dessous de la grande route, à la pointe d’une petite anse, déjà un peu écor-née à son autre extrémité par des constructions modernes, mais que nous nous souvenons d’avoir vue égale comme un arc des deux côtés.

Le jour était d’une beauté sans tache. Pas un nuage au ciel, pas une ombre sur le bleu miroir du lac, et pour toute brise, le souffle riant des flots. De sa pointe avancée, la petite anse se re-courbait si gracieusement en arrière, qu’elle semblait inviter à la suivre. À peine nos promeneuses s’y étaient-elles aventurées, en longeant sur la grève les derniers murs des vignes, qu’elles aperçurent non loin d’elles un bateau avec sa voile latine ou triangulaire. C’était le seul qui se montrât à une assez grande distance sur la rive. Les habitants, vignerons et montagnards à la fois, sont trop occupés par leur industrie agricole et pastorale pour se livrer à celle, moins fructueuse, de la pêche et de ses ac-cessoires : ils la laissent à leurs voisins moins actifs ou proprié-taires d’un sol moins heureux, et surtout à ceux de la côte oppo-sée, les enfants de la pauvre Savoie.

Le bateau était immobile dans un des plis du rivage, où il s’appuyait de l’arrière sur les minces galets plats et ronds et le sable moite du bord. Un jeune homme, dont la mise rustique, les bras nerveux, le cou nu et le chapeau de paille commune an-

 

– 10 – nonçaient un batelier, y paraissait occupé à tout mettre en ordre pour le départ ou après l’arrivée. Le bateau, propre et léger pour tout ornement, ne dépassait guère les dimensions d’une na-celle ; il portait cependant un petit mât, avec sa vergue et son aile blanche à moitié repliée, comme celle d’une mouette qui, debout sur la plage, attend le moment de reprendre son vol. L’air et l’eau semblaient le soulever : aussi se surprenait-on à désirer instinctivement de le voir quitter le rivage et, rendu à la liberté, s’ébattre au loin sur les flots qui l’appelaient.

– Julia, dit la compagne de celle-ci, dans un élan d’admiration qui l’emporta sur son peu d’assurance en général pour exprimer tout haut ses sentiments à d’autres qu’à elle-même, comment faites-vous pour rester si calme en présence d’un tel spectacle, de ces monts, de ce lac…

– Chère Mademoiselle Lagarde, interrompit doucement la jeune étrangère, n’avons-nous pas lu ensemble dans je ne sais quel livre d’histoire, que saint Bernard, allant un jour de Lau-sanne à Genève, demanda le soir à ses compagnons de voyage, où était ce lac si fameux, dont, avant de venir dans ce pays, il avait tant ouï parler ? Il l’avait longé à mi-côte toute une jour-née, mais, absorbé dans ses méditations, il ne l’avait pas vu. Vous me direz que nous ne sommes plus au temps des saints, et je dois vous l’accorder pour ma part, moi dont les méditations n’ont pas plus de valeur que de durée ; aussi, ce beau lac, je vous assure que je le vois fort bien.

– Vous le voyez ! et tout est dit ! Mais est-ce réellement là le voir ?

– Chère Mademoiselle Lagarde, je vous jure que je ne le quitte pas des yeux.

– Pour moi, j’ai plutôt peine à croire qu’il existe réellement, qu’il ne soit pas un mirage, tant il a d’harmonie et de grâce idéale ; et quand je n’en puis douter cependant, vous me trouve-

 

– 11 – rez bien folle, mais il me donne envie de pleurer, comme devant une de ces choses qui vous ravissent les yeux et l’âme.

– Moi, au contraire, il m’égaie, et je lui rends sourire pour sourire, faute de mieux.

– C’est bien ce « lac de beauté, » comme s’écrie Byron, et comme sans doute ici même il s’est écrié.

– Tout à fait : il a dit le vrai mot, on ne peut que le répéter.

– Ces flots si bleus !

– Ce liquide azur !

– Ce ciel sous les eaux !

– Ces riants abîmes !

– Quel plaisir de s’y bercer !

– De s’y jouer, en nageant, sur la vague endormie !

– Oh ! pour cela non ! car je ne vois pas ici d’établissement de bains ; mais j’y pense, Julia, si nous achevions notre prome-nade en bateau ?

– J’y pensais aussi depuis un moment ; mais j’ai voulu vous laisser tout l’honneur de l’idée, pour vous en laisser aussi, chère Mademoiselle Lagarde, toute la responsabilité.

– Je ne crois pas qu’il y ait de danger…

– Ni moi, non plus ; mais je ne le garantis point, ajouta Ju-lia, fidèle à sa tactique qui l’amusait.

Elles avaient continué de marcher doucement sur le sable, et se trouvaient en ce moment presque en face du petit esquif. Mademoiselle Lagarde prit soudain son parti :

– Nous voudrions un bateau ; pourriez-vous nous con-duire ? dit-elle au batelier.

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Il était debout, et un peu penché sur l’avant, occupé à en-rouler la chaîne de l’ancre.

– Mais oui, à votre service ! fit-il sans se déranger, jusqu’à ce qu’il eût achevé d’arrêter la chaîne.

Puis, se retournant, et voyant des étrangères au lieu de per-sonnes du pays, il parut un peu étonné. Il n’en répéta pas moins, d’un air très-satisfait de cette bonne aubaine :

– Rien n’est plus facile, Mesdames, nous pouvons partir dès que vous voudrez.

– Tout de suite, dit Mademoiselle Lagarde ; mais est-il so-lide votre bateau ?

– Solide et léger.

– Qu’en pensez-vous, Julia ? demanda encore Mademoi-selle Lagarde en anglais…

– Exactement ce que vous en pensez vous-même, continua en riant la première.

– Faut-il nous risquer ?

– Je vous suis ! s’écria l’espiègle, avec un nouveau sourire qui acheva d’écarter ses lèvres aux coins recourbés.

Le batelier s’avança : – Malheureusement, dit-il, je n’ai point ici d’escalier ni de pont, pas même une planche pour vous aider à monter.

En même temps il tendait la main à Mademoiselle Lagarde. Elle hésitait encore, et, avec des précautions plus ou moins réussies, était à peine parvenue à passer du rivage sur l’arrière du bateau, que sa compagne, sans l’aide de personne et d’un mouvement tout gracieux, était déjà dans l’intérieur, assise à cô-té du mât. Quant à Ossian, il lui avait suffi de deux ou trois bonds pour gagner l’étroite esplanade de l’avant et s’y établir à

 

– 13 – son aise, le museau pendant sur le bord, d’où il voyait avec stu-péfaction deux autres longues oreilles, à côté de deux grands yeux qui le regardaient fixement du fond de l’eau.

 

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