Le Batelier De Clarens

Juste OLIVIER · Chapitre 9 sur 18

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Le Batelier De Clarens

Chapitre II

 

 

De l’auberge, Semplice arriva machinalement à l’autre bout du village, espèce de petit faubourg plongeant sur une pente ombragée, mais fort raide, où de magnifiques noyers aux troncs blancs, presque lisses, semblaient lutter en s’élançant les uns au-dessus des autres, à qui saurait le mieux la gravir. Un sentier mince et bien taillé, bien découplé si l’on peut dire, véritable sentier montagnard à leste et ferme allure, y courait en zigzags hardiment détachés ; il servait à cette partie du village de déga-gement plus court pour arriver à la grande route et au lac. Par là, Semplice pouvait rentrer à toute heure dans son atelier et sa cellule rustiques, sans déranger ses vieux hôtes, qui occupaient l’autre côté de leur pauvre maison, dont celui-ci n’était guère qu’un appendice.

Il se jeta tout habillé sur son lit, non pour y prendre un re-pos impossible, mais pour y délibérer seul à seul avec lui-même sur son aventure. En y réfléchissant encore et reprenant peu à peu tout son sang-froid, mais toute sa défiance aussi, mettant même les choses au pire, il s’affermit néanmoins dans sa résolu-tion d’aller pas à pas jusqu’au bout, de continuer pour cela à s’avancer comme on le pousserait et les yeux bandés, fût-ce vers un précipice ; mais il comptait bien ne pas y tomber en silence et sans une explication, où il sentait que ni madame Glenmore, ni Julia, ne pourraient l’abaisser devant elles, pas plus que de-vant lui-même. Aussi était-il dans le pavillon, un peu avant la petite pointe du jour.

 

– 140 –

– Vous êtes exact, Monsieur, dit Julia, qui arriva bientôt après, et qui, intérieurement humiliée, mais dans son orgueil ne voulant pas le paraître, prit un air piqué pour dissimuler son remords et son embarras.

– Oui, Mademoiselle, répondit-il : comme tout à l’heure, comme toujours.

– Croyez bien… voulut dire à son tour mademoiselle La-garde, forcée aussi de venir, et l’ayant fait non sans tremble-ment, mais sans hésitation : – Croyez bien, répéta-t-elle, que j’étais loin de m’attendre…

– Je crois tout, dit froidement Semplice, mais en se tour-nant vers Julia, pour montrer que c’était plutôt à elle qu’il ré-pondait, – je crois tout, comme j’ignore tout.

– Monsieur est cérémonieux, dit Julia.

– Non, Mademoiselle ; je suis sincère.

– Je comprends : cela signifie que nous ne le sommes pas.

– Je viens de dire à Mademoiselle que je croyais et que j’ignorais tout.

Elle se tut, essayant d’assurer ses yeux pour le ramener plus doucement d’un regard et commencer par là à le rassujet-tir ; mais elle ne le put ; elle les sentait voilés malgré elle : ils la brûlaient, au lieu de le brûler, lui. Fiévreuse, n’ayant pu presque fermer l’œil, se voyant, pour ainsi dire, rougir, elle n’en était que plus belle ; mais Semplice, tout à sa pensée et à l’attente de ce qui allait arriver, ne la regardait même pas.

Toujours plus dépitée, et froissant du pied la mousse hu-mide qui tapissait l’entrée du petit pavillon :

– Allons-nous recommencer la scène du bateau ? dit-elle.

– Nous ne l’avons jamais finie !

 

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Ces mots échappèrent à Semplice, sans qu’il pût en maîtri-ser assez bien le sentiment de tristesse pour n’en rien laisser transpirer dans sa voix.

Comme si cet accent plus ému l’eût aidée à relever ses pau-pières et le voile à demi baissé de leurs cils, elle le regarda bien et librement cette fois ; à œil ouvert, ou pour mieux dire, comme lui-même nous le disait par la suite, à ciel ouvert. Elle le consi-déra ainsi un instant en silence, puis tout à coup elle lui tendit deux de ses doigts seulement, pour n’avoir pas l’air de tout cé-der la première ; mais on voyait déjà le sourire écarter les coins recourbés de ses lèvres, pour se blottir dans les deux cachettes qu’il avait plus loin.

– Ne devrions-nous pas répéter un peu nos rôles ? dit Semplice, sans prendre ni regarder même cette main déjà à moitié ouverte qu’on lui tendait si bien.

Le sourire s’enfuit aussitôt de ces deux petites conques roses, devenues de nacre, et de ces lèvres plus que jamais fière-ment purpurines ; l’arc charmant de ces yeux qui semblaient vouloir lancer leurs traits les plus doux, se détendit soudain ; il en jaillit seulement une étincelle humide, et le voile frangé de leurs cils s’abaissa de nouveau sur leur azur, courroucé comme celui du lac à l’approche de l’orage.

– Vous avez raison, dit Julia ; aussi allais-je commencer le mien, puisque j’ai d’abord celui d’une mendiante, et une men-diante, répéta-t-elle en accentuant le mot, si peu qu’elle se sente faite pour ce rôle, doit en effet tendre la main ; mais je m’aperçois que j’ai oublié mon manteau de vieille et quelques autres accessoires du même genre ; je cours les chercher. Vou-lez-vous que je vous apporte aussi votre chapeau de bergère ? dit-elle à mademoiselle Lagarde.

– Non, répondit celle-ci : je vais avec vous pour vous aider à vous habiller.

 

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– Je n’en ai pas besoin, reprit Julia ; mais il vaut mieux en effet laisser à M. Damont le temps de se costumer.

– Oh ! Julia, Julia ! comment tout cela finira-t-il ? s’écria l’institutrice en entrant dans l’atelier.

Julia restait silencieuse et le sourcil froncé.

Elle prit la robe de son rôle de fée, la souleva, puis la jetant sur un fauteuil :

– À quoi bon maintenant ? dit-elle à part soi.

Mais, par une subite réaction de volonté, elle ôta la robe blanche qu’elle avait encore de la veille, car elle ne s’était pas déshabillée, passa non moins rapidement celle qu’elle venait de rejeter, sans regarder seulement dans la glace comment elle lui allait, posa avec la même vivacité et la même négligence la cou-ronne de gentianes bleues sur ses cheveux à moitié déroulés, sans se soucier de les arranger mieux, mit sur sa tête un large chapeau de paille qu’elle avait pris peine à bien déformer, sur ses épaules un vieux manteau râpé, dont les bords en lambeaux traînaient jusqu’à terre, et eut ainsi revêtu son costume en beaucoup moins de temps qu’il ne m’en faudrait pour vous en faire la description de point en point, de fil en aiguille, suivant toutes les règles de l’art de coudre appliqué à l’art d’écrire.

– Comment cela finira-t-il ? soupirait toujours la pauvre mademoiselle Lagarde, avec des larmes dans la voix.

– Sottement, c’est certain, dit Julia, à voir la manière dont vous et lui le prenez. Mais la chose peut encore rester toute simple, si vous ne faites pas l’enfant. N’allez pas pleurer au moins ! Est-ce que je pleure, moi ?

Quelque chose pourtant pleurait en elle, si sa voix ni ses yeux n’en trahissaient plus rien. Elle voulait en vain se rappeler les excuses qu’elle s’était données à elle-même dans son secret et dangereux plaisir de pousser Semplice à bout pour le forcer à

 

– 143 – se déclarer enfin ; toutes ces excuses, parmi lesquelles il y en avait de charmantes, et mieux que cela peut-être, toutes main-tenant l’abandonnaient ; elle sentait distinctement qu’elles ne valaient plus rien. Elle se faisait des reproches, elle regrettait : quoi, et dans quel sens ? ses petites trames, ou celui qui en avait été la cause et l’objet ? Mais s’il l’avait réellement aimée, n’aurait-il pas compris, et n’était-ce pas à lui à deviner, non à elle ? Aussi, dans ce mélange de nuages et d’éclairs qui portaient tout à la fois la lumière et la nuit dans son cœur, Julia n’était-elle pas moins furieuse contre Semplice que contre elle-même.

C’est dans cette disposition qu’elle le rejoignit avec made-moiselle Lagarde : celle-ci toujours prête à pousser des hélas convulsifs, mais se remettant bientôt, dans le sentiment de son innocence, et croyant qu’en effet tout allait s’expliquer pour le mieux ; obéissant alors à Julia comme une machine, et pour ce qui la regardait, elle, s’oubliant et se réfugiant dans sa rêverie ; en un mot, redevenue passive à force d’inquiétudes vagues et laissant néanmoins voir en même temps tous les sentiments qui l’agitaient. Julia, au contraire, les renfermait d’autant plus qu’elle voyait s’y faire comme une subite éclaircie. Familière et d’un gracieux abandon au dehors, elle était, si on peut le dire, d’une réserve farouche au dedans. Un sentiment tendre l’effrayait, la révoltait presque, plus encore par une sorte d’instinct que par réflexion et par orgueil. Sentant donc son cœur faiblir malgré elle, elle se raidit dans sa volonté, et déjà elle était redevenue parfaitement maîtresse de ses mouvements, si elle ne l’était plus de ses agitations secrètes.

– Commençons ! dit-elle aussitôt, en se laissant choir aux pieds de Semplice, comme une personne qui souffre, et qui tombe de fatigue sur le bord du chemin.

– « Au secours, mes bons amis ! au secours ! je me meurs ! »

Semplice et mademoiselle Lagarde se baissèrent en même temps pour la relever.

 

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– Parlez donc ! fit-elle en reprenant son ton de voix natu-rel. Je ne puis pas parler toute seule, et dans ce moment je ne devrais même pousser que des hélas ! et des cris.

– « Hélas ! hélas ! que faire ? que devenir ? personne ne vient à mon aide. »

– Voyons ! à vous deux maintenant.

Et elle se remit à se plaindre et à gémir.

Dominés, entraînés par sa volonté et par la vérité de son jeu :

– « Oh ! la pauvre vieille ! » s’écrièrent Semplice et made-moiselle Lagarde en même temps.

– Comme cela, si vous voulez, dit-elle en s’asseyant et en croisant ses mains sur ses genoux. Mais vous ne ménagez guère votre entrée en scène ; vous pourriez ajouter : – « Qu’est-ce qu’on entend ?… Il me semble ouïr quelqu’un… Oui, certaine-ment, une personne se plaint dans le bois, » etc. … – Vous au-riez là toute la matière d’un dialogue ; mais, comme vous avez fait, c’est peut-être plus franc et plus naturel. Ainsi, continuez : « Hélas ! hélas ! à moi, mes braves gens ! »

– « La pauvre vieille ! répéta mademoiselle Lagarde. » « Quoi ! mourir ainsi dans la forêt ! »

– « Ma bonne femme, ajouta Semplice, pouvons-nous faire quelque chose pour vous ? »

– Bien, dit Julia. Alors, je vous vois et vous regarde, mais d’un air encore un peu égaré, comme une personne qui s’éveillerait d’un rêve, vous comprenez ! Et, tout en vous as-sourdissant de mes plaintes, je vous explique un peu comment je suis où me voilà. Vous délibérez sur ce qu’il faut faire. »

– « J’aperçois là-bas une lumière : c’est sans doute une maison ! » continua aussitôt Semplice.

 

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– Parfaitement ! fit Julia : Monsieur, vous jouez à mer-veille, ajouta-t-elle en relevant un instant les yeux sur lui. Chère Garde, vite la réplique !

– « Une maison ! il faut l’y porter, Valère, » dit machina-lement celle-ci.

– Valère ! oui, c’est cela ! ou un autre nom de comédie, peu importe lequel, dit Julia.

– « Allons ! levez-vous, ma bonne femme, reprit Semplice, venez, nous vous conduirons. »

– « Hélas ! le puis-je, mon bon berger ? le puis-je, mes pauvres enfants ? répondit Julia : je suis tombée, vous voyez, tombée de très-haut… »

– Etc., fit-elle en se relevant d’un trait, comme une biche de son lit de ramée. Vous voyez que cela ira tout seul. Seulement, chère Garde, récitez-nous un peu tout bas votre grande allocu-tion en vers pour prier la fée de répandre ses faveurs sur ma mère ; que je voie si vous avez bien toute votre présence d’esprit, car, pour votre mémoire, je n’en doute pas.

Mademoiselle Lagarde se mit à dire une vingtaine de vers avec une telle sûreté de mémoire et de diction, marquant même les pauses, quoiqu’elle récitât à voix basse, et s’animant par de-grés, que cet essai suffisait évidemment.

– Assez ! dit Julia en l’interrompant : vous, chère Garde, vous savez décidément votre rôle par cœur, au lieu que Mon-sieur et moi nous l’inventons à mesure ; c’est plus difficile, mais bien plus amusant, n’est-ce pas ?

– Je joue le rôle qu’on me fait jouer, répondit Semplice ; il est donc vrai que je ne le sais pas par cœur, j’en ignore même le dénouement.

– Et moi de même, dit Julia ; mais pour une bonne raison : c’est qu’il n’y aura pas de dénouement.

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– Je le souhaite : seulement, il dépend de l’ensemble de la pièce, et comme il en réunit tous les personnages, chacun d’eux a le droit d’y mettre son mot.

– C’est un défi : eh bien, soit ! je l’accepte, répliqua Julia, dont les yeux seuls le lancèrent, car elle reprit aussitôt de ce ton gai qui lui était habituel : – Mais voici l’instant fatal qui ap-proche ! Ma mère, que j’ai laissée dormant de tout son cœur après lac promenade de la nuit, n’en est pas moins sans doute en train de s’éveiller à son heure habituelle. Je m’en vais avertir notre vieux Tom, déjà à moitié au fait, pour qu’il lui fasse dire que des étrangers veulent absolument la voir sur-le-champ. L’heure indue s’expliquera ensuite d’elle-même. Au surplus, c’est bien aujourd’hui sa fête. Nous eussions été mieux préparés si nous avions pu attendre à ne la lui souhaiter que ce soir ; mais si matin, et si à l’improviste, ce sera encore plus piquant, et « all’s well that ends well1, » comme je disais autrefois, quand on ne me trouvait pas trop shakespearienne.

Elle courut là-dessus donner le signal, car il n’y avait plus qu’elle qui fût capable de mouvement et d’action, et de nouveau les laissa un instant seuls.

– Comment cela finira-t-il ? murmura encore de mademoi-selle Lagarde.

– Je l’ignore, Mademoiselle.

– Oh ! vous êtes si fâché ! reprit-elle.

Semplice fit un léger mouvement de dénégation et de poli-tesse.

 

1 « Tout est bien qui finit bien, » titre d’une comédie de Shakes-peare. (note de l’auteur)

 

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– Oh oui ! vous l’êtes, et quoique vous soyez très-bon, vous en avez bien le droit. Si vous saviez quels amers reproches je me fais ! je ne me pardonnerai jamais d’être venue et d’avoir écouté Julia. Je sentais bien que c’était mal, cette espèce de rendez-vous nocturne, car madame Glenmore aura pu croire à un ren-dez-vous, n’est-ce pas ? Mais, voyez-vous, Julia m’en a tant priée, m’a tant prêchée sur tout cela, me disant qu’ainsi, et ainsi seulement, nous serions seuls, qu’il n’y avait donc aucun risque, comme il n’y avait aucun mal, enfin elle tenait tant à cette petite comédie que nous avions arrangée ensemble, et se croyait si cer-taine de son fait, que je n’ai plus su comment me défendre et me suis laissée entraîner par elle. C’est là mon tort, et j’en suis bien punie, car, ajouta-t-elle naïvement, me voilà maintenant la plus compromise dans ce qui a dû paraître à madame Glenmore peu convenable et peu naturel. Mais si vous saviez, quand elle a une chose en tête, comme il est impossible de résister à Julia !

– Je ne le sais que trop, dit Semplice avec un sourire mé-lancolique ; et la bonne nature de mademoiselle Lagarde lui ôtant tout soupçon sur elle et le rendant à ses instincts géné-reux, en même temps que celle-ci, de son côté, se sentait rede-venue à l’aise avec lui, il ajouta d’un ton grave et ému :

– Écoutez, Mademoiselle ! C’est peut-être, c’est probable-ment, devrais-je dire, la dernière fois que je mets les pieds dans cette maison, où je me suis perdu pour m’être trop laissé aller aux caprices d’une folle enfant. Mais je vous ai promis mon ami-tié : elle vous sera, j’espère, inutile ; cependant, s’il en était au-trement, et si peu puissante qu’elle soit, comptez qu’elle sera toujours prête à répondre à votre appel ; mais vous, la réclame-rez-vous ? la voulez-vous toujours ?

Elle ne put que le remercier du regard et lui tendre la main. Il la serra cordialement dans la sienne, et l’y retint un moment, voyant revenir Julia.

– Déjà en scène ! dit cette dernière avec ironie, mais sans pouvoir comprimer un soudain battement de cœur. C’est fort

 

– 148 – bien ! car ma mère se lève et va descendre au salon. Avançons-nous un peu dans l’allée, aussi loin que les arbres nous empê-cheront d’être vus. De là vous n’aurez plus que quelques pas à faire pour me conduire sous le péristyle, où nous commence-rons tout à fait. Tom, en ouvrant la porte à deux battants, nous donnera le signal.

Ils restèrent silencieux, chacun d’eux attendant ce moment qui allait peut-être décider de toute leur vie : Semplice, rassem-blant son calme ; mademoiselle Lagarde, s’oubliant elle-même et tout anxieuse pour lui ; Julia, le cœur irrésolu, combattu, mais, pour en finir avec ce tourment secret et nouveau pour elle, se précipitant d’autant plus dans l’action, dans l’aventure, et ne sachant plus si elle pourrait et voudrait en maîtriser le dénoue-ment, maintenant qu’elle y voyait de plus en plus tourné contre elle celui qui en était le véritable objet.

 

Peu d’instants après, ils entendirent les battants d’une porte s’ouvrir avec éclat d’un seul coup, et le vieux majordome parut sous le péristyle, faisant signe que madame Glenmore descendait après lui et allait arriver au salon.

Julia se laissa aussitôt tomber sur le sable de l’allée, en poussant de sourds gémissements. Semplice et mademoiselle Lagarde, forcés d’entrer dans leurs rôles, s’empressèrent donc autour d’elle, essayant de la relever, mais elle restait impertur-bablement à terre. Comme ils lui cachaient le péristyle :

– Ma mère est-elle là ? demanda-t-elle à voix basse.

– La voici qui arrive, dit Semplice.

En effet, madame Glenmore, ne trouvant personne dans le salon, se montrait à la porte ouverte, et regardait du côté de la terrasse et du jardin, pour voir si les étrangers qui l’avaient de-

 

– 149 – mandée y étaient. Enfin, des sons de voix attirèrent son atten-tion du côté du petit parc, et l’étonnement se peignit sur sa fi-gure, en voyant déboucher des massifs de feuillage un groupe étrange, au moins par le costume, de trois personnes que leur déguisement l’empêcha de reconnaître d’abord.

Sa surprise redoubla et devint presque de l’effroi, qui la cloua sur place, quand elle vit l’une d’elles, toute courbée, et pouvant à peine marcher, s’affaisser subitement jusqu’à terre.

– Soutenez-moi donc mieux que cela ! disait pendant ce temps Julia à Semplice, comme il se penchait sur elle pour la re-lever.

Il lui prit un bras d’une main, la soutenant aussi par-derrière et marchant à côté d’elle, moitié à reculons, tandis que mademoiselle Lagarde se bornait, dans son trouble, à lui redres-ser par moments l’autre bras, qui retombait toujours inerte et pendant, comme celui d’une personne prête à s’évanouir et ne pouvant déjà plus se tenir debout.

Ils firent ainsi quelques pas, Julia la tête penchée contre terre et la figure cachée par son chapeau de vieille, qu’elle avait eu soin de rabaisser jusque sur ses yeux avant de sortir des bos-quets.

– Pauvre femme ! s’était écriée madame Glenmore, en s’avançant aussi de son côté. Mais reconnaissant enfin Semplice et mademoiselle Lagarde : – Ah ! dit-elle, et elle s’arrêta sur les premières marches du péristyle.

Au lieu de franchir le peu d’espace qui restait devant eux, Julia fit mine de vouloir s’affaisser de nouveau, et d’une voix basse, mais impérieuse. – Portez-moi ! dit-elle à Semplice, d’un ton dur. Et elle se laissa tout à fait aller dans ses bras.

Il n’y avait pas à hésiter. Le cœur frémissant de colère et d’amour, il l’enleva de terre avec bien moins de peine qu’il n’en eut à ne pas serrer son charmant fardeau contre sa poitrine, et

 

– 150 – la portant ainsi deux ou trois pas, il la déposa sur le haut du per-ron dressé en face de lui.

Le jour naissait de toutes parts sur les cimes, en sorte que, le large chapeau s’étant un peu dérangé dans le trajet, le bas de la figure et le cou de la fausse vieille se trahirent soudain comme cette neige, dorée aussi par le soleil, qui commençait à se jouer entre les colonnes du péristyle.

La tête gracieusement renversée sur le bras qui la soute-nait, Julia, en la relevant, appuya encore un furtif regard sur Semplice. Mais, par un violent effort, il était redevenu grave et calme.

– Cette fois, en scène tout de bon ! dit-elle.

Tout cela s’était passé en un instant. Madame Glenmore, stupéfaite, n’étant pas bien sûre de ne point rêver, s’était croisé les bras, et attendait. Julia, d’ailleurs, ne lui laissa pas le temps de prendre la parole. Recommençant aussitôt à jouer :

– « Je me trouve mieux, mes bons amis, dit-elle, mais je me sens encore bien faible. Par pitié, secourez-moi ! Hélas ! vous le voyez, je suis une pauvre vielle qui ne sait plus trop ce qu’elle fait ni où elle va ; je ne me rappelle plus même… Ah, si ! je me suis perdue en voulant chercher du bois mort dans la fo-rêt. Sans vous j’y serais la proie des loups à cette heure, comme le Petit Chaperon Rouge et sa grand’mère. Hélas ! pour moi, ce ne serait pas un grand mal ; personne ne me regretterait ; mais on tient à sa pauvre vie, encore qu’elle n’en vaille plus la peine. Ainsi, ne me laissez pas seule, et parlez-moi, car je ne vous vois pas, parlez-moi… »

– « Venez, ma bonne femme, fit aussitôt Semplice ; venez, j’aperçois une lumière là-bas. »

– « Oui, une lumière : c’est sans doute une maison, » répli-qua enfin mademoiselle Lagarde, qui continua dès lors sans broncher, une fois lancée dans son rôle, et finit par le prendre,

 

– 151 – selon sa coutume, comme un moyen de se sauver au moins momentanément de la réalité.

– « Hélas ! serais-je devenue aveugle que je ne puis vous voir ? » reprit Julia.

– « C’est qu’il fait nuit noire, » répondit Semplice.

– « Ah ! vous dites qu’il fait noir, berger. »

– « Oui, tout noir. »

– « Le ciel roule une mer de nuages sur nos têtes, » répéta poétiquement mademoiselle Lagarde.

– « Ce n’est peut-être qu’un brouillard ? » fit Julia, poussée encore à interroger malgré elle le cœur de Semplice et le sien, et à les scruter ainsi à mots couverts.

– « Non ! un orage nous menace. Dépêchons ! »

– « Il reste bien quelque étoile… »

– « Pas une. »

– « Oui, pour moi qui suis vieille et qui n’ai plus mes yeux d’autrefois ; mais pour vous qui êtes jeune, et qui en avez de bons… »

– « De très-bons ; mais je ne vois rien que la lumière de cette maison isolée sur la lisière des bois : c’est notre seul guide, et par conséquent le meilleur. »

– « Si c’était un feu follet qui nous menât dans quelque fondrière ! Vous y tomberiez avec moi ! Et puis, c’est bien loin, ce me semble : jamais je ne pourrai aller jusque-là. »

– « Encore quelques pas, et vous y êtes. »

 

– 152 –

– « Non ; je ne puis plus avancer ; j’aime mieux mourir ; je vous suis trop à charge, abandonnez-moi à mon malheureux sort, conclut ironiquement Julia. »

– « Pourquoi désespérer, bonne femme (allons, c’est assez, ajouta tout bas mademoiselle Lagarde), pourquoi désespérer ? ce berger est fort et vaillant, il vous sauvera. »

– « Ce berger ?… quel berger ?… Ah ! ah ! le vôtre, voulez-vous dire, le vôtre, c’est vrai, je n’y pensais pas. »

– « Dépêchons ! » répéta Semplice, d’un ton rude et fier.

– « Je ne puis plus marcher, je vais tomber encore, si vous ne me soutenez ! Ah ! ah ! soutenez-moi, soutenez-moi donc ! »

– « Ce n’est plus nécessaire, nous voilà arrivés. » Et Sem-plice, simulant quelques pas, sonna à la porte du salon.

– « Ah ! enfin nous y sommes ! Mais qui sait comment on nous recevra. »

– « Très-bien ; on ouvre ; entrez, c’est par là. »

Ils entrèrent donc, suivis de madame Glenmore qui, l’air impassible et toujours silencieuse, s’installa posément sur un grand canapé. Malgré sa surprise croissante et ses soupçons de femme et de mère, elle avait résolu de laisser un libre cours à cette étrange scène, où, ayant reconnu sa fille, déjà au seul son de la voix, elle avait bientôt vu que Julia n’avait pas le rôle le moins important, mais sans pouvoir encore bien se dire lequel. Il lui parut que le meilleur moyen de le deviner était de n’intervenir en rien, de ne gêner rien, de ne déranger rien, d’observer sans mot dire, d’avoir tout au naturel, comédie et réalité.

– Nous voilà arrivés ! répéta Semplice, d’un ton et avec un regard qui marquaient bien que pour lui il se considérait comme à la fin de son rôle.

 

– 153 –

Ce fut donc au tour de mademoiselle Lagarde d’entrer dans la partie essentielle du sien. Elle raconta comment se prome-nant dans la forêt…

– « Oui, avec son berger, » interrompit la fausse vieille, en relevant les yeux d’un air qui n’était pas précisément bon, s’il n’était pas précisément méchant.

– « Avec mon berger, » répéta docilement mademoiselle Lagarde, mais en laissant ses yeux errer un moment dans le vague, ce qui était assez sa manière de les baisser. Enfin, sans autre encombre, elle acheva l’explication. – « Ayant fini, dit-elle, par découvrir l’endroit d’où partaient ces plaintes et ces gémissements, nous y avons trouvé cette pauvre vieille, étendue sous un arbre au bord du sentier. Nous l’avons relevée, mon berger a même été obligé quelquefois de la porter, car elle pou-vait à peine se soutenir et retombait à chaque pas. Pendant ce temps, la nuit est venue, et de sombres nuages ont transformé son voile en linceul. Enfin, la lumière de votre maison nous est apparue comme l’étoile à l’œil du pilote égaré. Nous nous y sommes dirigés en toute hâte comme vers un port de salut, avec celle dont la Providence venait de nous charger, et nous vous l’amenons, noble dame, bien certains que vous ne lui refuserez pas un gîte ni les soins que réclame son état misérable, mais vous priant néanmoins, noble dame, de lui pardonner ainsi qu’à nous notre importunité. »

Pendant cette harangue, que nous avons non seulement écourtée, mais émondée de bien des fleurs de style que made-moiselle Lagarde, en la préparant d’avance, y avait involontai-rement semées en dépit des recommandations de Julia, celle-ci, toujours à moitié courbée contre terre et enveloppée de son manteau, y faisait sous main ses dernières dispositions de cos-tume pour son nouveau rôle, et aussi peut-être ses dernières ré-flexions sur le dénouement. Elle alla se placer entre mademoi-selle Lagarde et Semplice, qui, ayant porté la parole, se trou-vaient alors comme sur le devant de la scène : la voyant arriver,

 

– 154 –

Semplice se retira aussitôt dans le fond, sans rien d’affecté, mais pour elle avec une intention marquée.

– Allons ! c’est fini ! pensa-t-elle : eh bien, soit ! c’est lui qui l’aura voulu !

Et faisant tomber tout ensemble chapeau et manteau de vieille, ce qu’elle venait d’en détacher, les manches qu’elle avait encore aux bras, elle parut soudain dans le costume et les attri-buts de son rôle de fée. Sa robe de gaze blanche, semée d’étoiles d’azur, ample et flottante par derrière, s’y déroulait jusqu’à terre où elle s’amoncelait en légers plis ; mais elle était un peu relevée par-devant sur des souliers de satin si bien ajustés, qu’au-dessous du cou-de-pied le bas de soie rose n’y semblait enfermé que par un liseré d’argent ; plus haut, elle était doublée comme d’une tunique ou seconde robe plus courte, qui tombait droit sur la poitrine jusqu’à la ceinture, tandis qu’elle laissait libres en revanche le cou et les bras, qui se dessinaient avec la pureté vir-ginale de la neige des montagnes sculptée par l’aile des vents.

Redressant la tête, avec un mouvement vif qui en secoua les boucles d’un blond d’enfant et les petites gentianes bleues qu’elle y avait entremêlées, Julia, une baguette d’ébène à la main, fit un pas en avant vers sa mère, et se tournant vers ses deux compagnons, sans oublier Semplice, toujours à l’écart : – Rassurez-vous ! dit-elle d’un air de jeune reine ; puis elle se mit à chanter ces vieilles rimes redoublées, sur les plus frais motifs qu’elle avait su combiner, mais qui étaient encore moins frais que sa voix :

Je suis la fée

GENTIANE :

C’est ma fleur, et c’est mon nom.

J’en suis coiffée

Quand je plane

Sur les cimes du vallon.

De son azur que rien ne fane,

 

– 155 –

J’aime à semer, dans leur saison,

Les hautes pentes de gazon.

J’en fais trophée,

Moi, la fée

GENTIANE,

Et je les glane

Quand je plane

Sur les cimes du vallon.

J’habite un palais diaphane

À l’horizon.

J’ai le glacier pour fier donjon ;

Ses bleus créneaux, où mainte barbacane

Arrête le profane ;

Et les sapins barbus, pour garnison.

Ou bien, car j’aime à changer de maison,

Dans les grands bois j’ai ma cabane

De liane,

Aux murs de mousse pour cloison.

Je suis la fée

GENTIANE,

D’azur coiffée

Et qui plane,

En rond,

Sur le fond

Du vallon.

Dans mon beau palais diaphane

À l’horizon,

Sur le glacier, mon blanc donjon,

Dans les grands bois, sous ma cabane

De liane,

GENTIANE,

C’est mon nom.

Madame Glenmore, plutôt déroutée que tranquillisée sur son impression de la nuit par ce qui l’attendait à son réveil,

 

– 156 – s’oublia cependant un moment à écouter chanter sa fille, et malgré le déguisement sous lequel elle lui apparaissait, l’y voyant si belle et si ravissante, elle ne pouvait s’empêcher dans son cœur de mère de l’admirer. Mais lorsque Julia, cessant de chanter, en vint à parler du berger Semplice et de sa bergère Sempliciane, madame Glenmore se remit aussitôt sur la défen-sive, de l’air calme d’une personne qui assiste à quelque chose d’étrange et, sans y prendre part, en attend l’explication. Notre héros remarqua fort bien, chez elle, cette espèce de redresse-ment subit de l’attention et du regard ; mais non moins résolu d’avoir aussi son tour, il ne sourcilla pas.

Julia, d’ailleurs, reculait d’autant plus la conclusion finale, qu’elle sentait bien n’en être plus maîtresse et, comme lancée sur une pente rapide, elle s’y voyait, en quelque sorte, courir malgré elle et forcée de descendre jusqu’au bas. Elle glissa donc légèrement sur cette partie de son rôle, et se contenta d’expliquer que, s’intéressant à ces deux bergers et voyant leur fidèle union, elle était disposée à les servir de tout son pouvoir, mais qu’auparavant elle avait voulu les éprouver, selon les an-ciens usages ; car, ajouta-t-elle en riant, mais ayant l’air de pe-ser sur les mots, ce n’est pas le tout de s’aimer, il ne faut point que cela empêche d’aimer les autres et de le leur montrer ; la charité qui se borne à soi-même n’est pas la charité ; mais main-tenant elle avait vu qu’ils avaient vraiment un bon cœur : par conséquent ils n’avaient qu’à lui demander de leur octroyer un don. Se taisant alors, elle, fit signe de la tête à mademoiselle La-garde qu’elle n’avait qu’à le lui demander.

Celle-ci débita sa tirade rimée d’une voix qui alla se rassu-rant peu à peu, et son émotion personnelle finit par se perdre dans celle, non moins réelle et non moins vive, des sentiments qu’elle exprimait, aidée aussi en cela, s’il faut le dire, par le plai-sir naturel et instinctif qu’elle éprouvait à parler en vers. Aussi, quoique les siens fussent plus riches d’images que de vraie ori-ginalité, ce fut avec un accent sincère et juste qu’elle déclara ne demander d’autre don, à la fée, que celui de se joindre à elle et à

 

– 157 – son berger, pour prier le ciel de répandre ses bénédictions sur la noble dame qui leur accordait en ce moment l’hospitalité, et à qui bien d’autres actes de bonté, de générosité, de dévouement, d’oubli d’elle-même pour les autres et pour les siens, sans parler de ce qu’elle y ajoutait d’aimable par l’esprit et le cœur, méri-taient bien une vie heureuse, embellie et honorée :

Et qu’ainsi, dans sa vie, à l’éclat du matin

Réponde en feux plus doux la paix du soir lointain. Tel on voit, au penchant d’un beau jour qui s’incline, Courir un rayon d’or de colline en colline,

Oui, messager parti du céleste horizon,

Remonte les champs mûrs pour bénir la moisson.

« Car c’est aussi le champ des pauvres, » ajouta-t-elle dans les vers suivants, que le lecteur saura bien retrouver lui-même : nous lui en laissons le plaisir, et même celui de ne les retrouver point. « La noble dame, dit mademoiselle Lagarde pour termi-ner, nous permettra bien de tels vœux : par une heureuse coïncidence, c’est aujourd’hui sa fête, et l’aimable fée Gentiane ne saurait manquer de s’y associer, puisque, pour celle qui en est l’objet, personne assurément, fée ou non fée, ne peut contri-buer autant à son bonheur. »

À ces mots, mademoiselle Lagarde et Julia présentèrent leurs fronts à madame Glenmore, qui, émue et tout à ce dernier incident, les embrassa l’une et l’autre sans rien dire et les larmes aux yeux, sa fille avec passion. Quand elles se furent écartées, ses regards étant tombés sur Semplice, son premier mouvement fut de lui tendre la main ; mais il s’inclinait déjà respectueuse-ment. Elle s’arrêta, et la gêne reparut dans la situation, qui, un moment détendue, se tendit de nouveau.

Il y eut un de ces moments de silence qui pèsent comme le vide, et d’où l’on sent qu’il faut sortir à tout prix. La fée faisait semblant de jouer avec sa baguette ; mais, au lieu de ce joli bâ-ton d’ébène, si c’eût été un roseau, il serait certainement sorti tout broyé de ses mains, ne l’eût-elle pressé du bout de l’ongle qu’entre le pouce et le petit doigt. – Non ! pensait-elle, il ne

– 158 – m’aime pas, puisqu’il n’aime pas même ma mère et qu’il ne lui dit rien.

– « Noble dame ! s’écria-t-elle tout-à-coup, reprenant son rôle pour échapper à une gêne que le seul Semplice paraissait pouvoir supporter plus longtemps ; noble dame ! répéta-t-elle encore, le sourire dans les yeux, et le trouble, l’orgueil et la pas-sion dans le cœur : les vœux de ces bergers pour vous seront exaucés, mais, en récompense, ne ferons-nous rien pour eux ? La bergère Sempliciane, solitaire et rêveuse, passe sa vie à errer le long des bois et au bord des eaux. Le berger Semplice se dit aussi malheureux et isolé ; de plus, ajouta-t-elle pour ne pas trop quitter le ton de la comédie et s’y soulager elle-même par un trait railleur, de plus il est veuf. Considérez donc ces deux in-fortunés que les mêmes goûts et les mêmes destins rapprochent. Pour moi, je me déclare satisfaite, j’ai maintenant assez éprouvé leurs cœurs, et je ne demande pas mieux que de les voir heu-reux. Or, ils s’aiment, vous le savez : eh bien, noble dame, bénis-sez-les, unissez-les ! »

Cela fut dit d’une voix précipitée et coup sur coup, sans que Semplice, qui avait redressé la tête à ces mots : « Ils s’aiment, vous le savez ! » eût le temps d’intercaler une syllabe, et quand il entendit la conclusion, lui-même resta interdit de tant de folie ou d’audace.

Il en fut de même de madame Glenmore ; mais la scène de la nuit, joint à ce que Julia avait préparé de longue main, lui re-venant brusquement à la mémoire avec une signification main-tenant encore plus précise, elle s’éveilla comme en sursaut de l’état demi-passif où il lui semblait assister à une suite de rêves, et se crut au dénouement vrai de toute cette fantasmagorie. Prenant donc à l’instant son parti, et cédant d’autant plus à sa vivacité d’action ordinaire, qu’elle ne l’avait pas contenue sans peine, elle s’avança cérémonieusement vers mademoiselle La-garde. La pauvre fille ne voyait, n’entendait plus rien, n’avait plus conscience d’elle-même, bien loin de pouvoir songer à se

 

– 159 – défendre. Madame Glenmore s’empara donc de sa main sans résistance, et, la rapprochant de celle de Semplice, elle allait les réunir du même air froid de cérémonie, lorsque Semplice, reve-nu aussi à lui, prit de lui-même la main de mademoiselle La-garde, et, saluant madame Glenmore qui s’était un peu reculée, lui dit d’une voix ferme :

– Madame, il est très-vrai que j’ai pour Mademoiselle une sérieuse amitié, qui est presque devenue une affection de frère aujourd’hui, si elle me permet de le dire et si elle veut bien l’accepter : je serai toujours prêt à la lui montrer, elle le sait, et j’estime déjà le faire en ce moment-ci. Tout le reste est un badi-nage que je n’approuve pas, sauf dans ce qui a pu vous en être personnellement agréable, mais où j’ai eu le tort de me laisser engager à faire ma partie.

Madame Glenmore, de nouveau confondue, regarda Julia.

– Oui, une sérieuse amitié, dit celle-ci, avec un sourire for-cé et en essayant vainement d’assurer sa voix : une amitié sé-rieuse, c’est cela !

– Prendrons-nous notre leçon de dessin aujourd’hui ? de-manda Semplice. Il est vrai qu’il est encore de bien bonne heure, ajouta-t-il : ainsi, je me retire.

– Monsieur Damont, s’écria madame Glenmore, je vous ai toujours cru un parfait honnête homme, et je vous crois encore tel. Nous ne nous quitterons donc pas ainsi, d’autant moins que, pour ma part, je le déclare, je n’y comprends plus rien. Mais dé-jeunons d’abord : nous nous expliquerons ensuite. Après une nuit si remplie d’aventures, vous devez tous être comme moi, avoir plus envie encore de manger que de parler.

– Enfin, vous au moins, chère maman, vous avez une bonne idée ! dit Julia, saisissant avec empressement tout ce qui pouvait retarder une explication, surtout le départ de Semplice, lequel auparavant l’eût seulement rendue furieuse, mais dont la

 

– 160 – froide annonce et la possibilité, dans les circonstances actuelles, après la manière dont les choses venaient de tourner, lui avait donné comme un coup de poignard au cœur. – Le déjeuner ! le déjeuner ! répéta-t-elle en affectant un air folâtre ; c’est mainte-nant que je vois bien que je ne suis pas une fée, mais une simple mortelle, car j’ai grand-faim.

Il y avait dans l’accent qu’elle mit à ces mots relatifs à son rôle de fée, un reproche à l’adresse de Semplice. Il n’eut pas l’air de s’en apercevoir, et ne répondit rien.

– Mais, continua-t-elle, puisque je ne suis vraiment pas une fée, et que je n’ai pas même pour ces deux pauvres bergers un déjeuner sous ma baguette, force m’est bien de recourir à la magie vulgaire, mais beaucoup plus réelle, de notre vieux Tom. Je suis sûre que M. Damont m’en saura gré.

– Allons ! trêve décidément de folies ! interrompit madame Glenmore. Le déjeuner va être prêt tout à l’heure ; mais profi-tons de l’intervalle pour aller nous habiller : nous en avons tous besoin ; car moi, je le suis trop mal, tandis que vous, Mesdemoi-selles, et vous-même M. Damont, vous l’êtes trop bien.

 

– 161 –