Le Batelier De Clarens

Juste OLIVIER · Chapitre 11 sur 18

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Le Batelier De Clarens

Chapitre IV

 

 

Semplice, en se retirant, s’entendit tout-à-coup appeler, d’un bout de jardin potager entouré de vignes et situé à quelques centaines de pas plus haut sur la pente. C’était l’ami Vincent qui, sifflant entre ses doigts, le hélait ainsi au passage. Il revenait d’accompagner son Anglais, comme il continuait à dire, car il n’en démordait pas, et, chemin faisant, il en avait profité pour examiner d’un œil de propriétaire une de ces plantations de quelques pieds carrés, comme il s’en trouve un grand nombre dans ce pays où la terre a une valeur considérable et est extrêmement morcelée. À ce maître-coup de sifflet rustique, brusque, perçant et dur, qui semble vous prendre par l’oreille, à vous l’arracher, et vous fait soudain tourner la tête, Semplice, tout absorbé qu’il fût, la tourna en effet, et pensa bien vite que ce ne pouvait être que l’ami Vincent : aussi ne fut-il point éton-né de le voir qui descendait déjà vers lui.

– Eh bien, lui dit le jovial aubergiste, quand ils se furent re-joints et qu’ils cheminèrent ensemble vers le village, eh bien, les langues, tes langues, nos langues, que t’avais-je prédit ! les voilà qui remuent et se mettent en branle : il n’y en a encore que deux ou trois à présent, mais cela suffit pour commencer la danse, les autres ne resteront pas en arrière, et il y en aura bientôt autant que de feuilles à un bouleau ou à un peuplier : ce sera un beau carillon de langues, auprès duquel celui des cloches n’est rien.

– Et ces deux ou trois, qui sont-elles ?

 

– 187 –

– Penserais-tu les arrêter ? autant vaudrait, je te dis, faire taire les feuilles qui babillent au vent.

– Mais, enfin, qui sont-elles, ces deux ou trois, répéta Sem-plice, sans compter la tienne, bien entendu ?

– La mienne ! oui, pour rembarrer les autres qui chante-raient trop haut de ton côté.

– Ah ! et tu crois donc qu’elle ne manquera pas d’ouvrage ?

– Je crois bien qu’elle n’en manquera pas ! surtout à pré-sent que vous êtes deux pour l’occuper.

– Comment, deux ! fit Semplice.

– Eh oui, toi et mon Anglais.

– Quel Anglais ?

– Celui de cette nuit, parbleu ! J’aurai assez à faire rien qu’à lui répondre. Il m’a déjà diablement questionné.

– Le parent de madame Glenmore ?

– Tu sais donc que c’est le même ?

– Je viens de l’y rencontrer.

– À présent ?

– À présent.

– Tu donnes tes leçons d’aussi bonne heure ?

– J’avais dû y aller pour autre chose. J’étais invité.

– Invité !

– Oui, comme acteur.

– Allons ! tu veux rire : tu as fait toutes sortes de métiers, mon pauvre Semplice, dont pas un de bon ; mais pour celui-ci,

– 188 – c’est le dernier des derniers, et si tu penses que je vais donner là-dedans… Toi, acteur !

– Dans une petite scène de famille.

– Comme cela je comprends ; mais diable ! des scènes de famille : tu es donc de la maison ?

– Voilà ce que c’est que d’être trop fin, ami Vincent : On devine à côté. J’ai dit : une petite scène, une petite comédie de famille, pour faire une surprise à la mère, dont c’est aujourd’hui la fête.

– Ah !… et c’est alors pour cela qu’est arrivé mon Anglais.

– Je ne crois pas, et tu devines encore à côté ; car il est ar-rivé après la fête, et n’avait l’air de se douter de rien.

– Eh bien, attention ! je vais deviner juste cette fois. Ga-geons, – une bouteille de mon bon vin de cette nuit, et si tu perds, je te la laisserai bravement payer, car du diantre, sauvage et fier comme tu l’es, si tu accepterais sans façon un verre de vin d’amitié : ainsi, même en perdant, tu y gagneras toujours de faire ta volonté ; – oui, gageons, que mon Anglais vous a parlé…

– Sans doute il nous a parlé ! il ne fait pas autre chose.

– Ah ! oui, tout Anglais qu’il soit, il a une langue, celui-là, et fièrement pendue, tandis que l’autre, son excellence, comme il l’appelle, je ne sais pourquoi, n’a que de petits yeux ronds pas plus gros qu’une graine d’ellébore, mais aussi luisants, et pour de l’ellébore, ma foi ! je crois bien qu’il en a aussi un peu dans son cerveau.

– As-tu bien ou mal deviné pour celui-ci ? je n’en sais rien, car il n’a pas ouvert la bouche, pendant que j’étais là.

– Mais son compagnon, il vous en a débité, n’est-ce pas ? et de drôles d’histoires encore.

 

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– Oui, assez ; et même sur moi entre autres, sur notre ren-contre…

– Ah ! c’est donc bien toi qui étais son fantôme, son fan-tôme blanc, son cher fantôme, comme il l’appelle : j’avais pris garde cependant de ne pas lui parler de toi.

– Et tu as bien fait. Mais que veux-tu dire avec ce fantôme ?

– Que veux-tu que j’en dise, je n’y étais pas, moi ! mais lui, mon Anglais, il assure l’avoir vu de ses deux yeux, et, puisque c’était toi…

– Comment, moi ! il n’a pas dit un mot de cela !

– Celui qui parle ?

– Ni celui-là, ni l’autre.

– Pas un mot « d’ombre blanche, » « d’apparition céleste, » de « charmante vision de la nuit ? »

– Allons ! te moques-tu ?

– Moi, non ; mais peut-être bien mon Anglais, qui m’a l’air, en effet, d’un assez drôle de corps. Figure-toi qu’il appelait en-core son fantôme une « apparition d’argent. » C’est vrai que l’argent ne fait guère qu’apparaître et disparaître, et qu’il s’en va comme il vient, mais bien plus facilement. Cependant, je ne le prends pas pour une ombre, moi ; et, fantôme ou non, s’il s’approche, ma foi je l’empoigne et me jette sur lui. Tout hardi et même tout fin que soit mon Anglais, car je le crois fin, et je te conseille de t’en méfier, Semplice, il a fait une faute qu’on ne doit jamais faire avec l’argent, car vois-tu, l’argent ne la par-donne jamais.

– Quelle faute ?

– De le laisser courir, quoi !

 

– 190 –

– Mais, pourvu que le sien coure vers toi, que t’importe, ami Vincent ?

– Je ne te parle pas de celui-là, du véritable ; je te parle de l’autre.

– De quel autre ?

– De son « objet. »

– Son objet ?

– Eh oui, cette ombre argentée, qu’il prétend avoir vue, mais qu’il a laissée s’échapper : maintenant cours après ! Quand je te dis qu’il n’a que cela en tête !

– Voyons ! parle tranquillement, car je n’y comprends en-core rien. Qu’est-ce que ce fantôme ?

– Le sais-je ? Si je le savais, c’est bien alors qu’il serait aussi pour moi une « apparition d’argent, » car j’en ferais payer cher le secret à mon Anglais. Mais, à ton tour, parle franchement. Si c’est toi, Semplice, comme tu en es bien capable avec toutes tes « folasseries » et tes promenades de nuit, et comme j’en ai eu tout de suite l’idée, fais-moi l’amitié de répéter la chose : à l’heure dite, je serai là avec mon Anglais, je le posterai, comme à l’affût ; je ne dirai que ce qu’il faudra dire ; ça l’amusera et le re-tiendra plus longtemps au pays ; de manière ou d’autre, notre temps ne sera pas perdu. Ah ! si tu voulais t’associer avec moi, toi qui sais et qui as vu tant de choses ! tu conduirais, amène-rais, entretiendrais, amuserais et intéresserais les voyageurs ; je me chargerais de leur corps, toi de leur esprit. Nous ferions une fortune, mon cher, une fortune ! À nous deux, nous enfonce-rions tous mes confrères de Suisse et d’Italie, et le roi des « Trois-Couronnes, » qu’on peut bien dire le roi de Vevey, oui,

 

– 191 – le fameux Monney lui-même2 ! Je me sens le génie du métier, vois-tu ! mais les moyens me manquent ; avec toi, nous en vien-drions là petit à petit, et peut-être plus tôt que tu ne penses. Tu as des amis riches : ils nous feraient crédit… Mais voilà que tu ne peux seulement t’empêcher de rire ! qui m’a bâti un homme comme toi, savant comme quatre, bon enfant comme pas un, et qui ne seras pourtant qu’un gueux toute ta vie, et moi une bête de m’être laissé aller à te parler de ce qui me trottait par la tête pour ton bonheur ?

– Que veux-tu, mon pauvre Vincent ! on est ce qu’on est ; et moi je ne suis rien, moins que rien, une ombre qui passe, un fantôme, comme tu dis.

– Ah ! je t’y prends cette fois. C’est donc toi qui le faisais, tu l’avoues ?

– Va pour que ce soit moi.

– Qui te promenais sur le mur, cette nuit ?

L’ami Vincent le lui désigna d’une manière précise, et lui raconta enfin tout au long l’apparition, telle qu’il l’avait entendu raconter à son Anglais. Semplice, ne comprenant que trop bien maintenant son récit, le lui laissa achever sans l’interrompre, sinon pour lui en faire marquer toutes les circonstances Il ne douta pas que ce ne fût Julia qui eût ainsi été vue, sans doute quand elle était venue le chercher, puisqu’elle était apparue seule sur le mur ; mais c’était trop déjà. Sérieusement inquiet cette fois des commérages, et voulant du moins leur donner le change, il prit à l’instant son parti, se laissa encore un peu, pour la forme, questionner par l’aubergiste, et finit par lui avouer qu’ayant l’idée de faire un paysage de Clarens et de Chillon au

 

2 Célèbre aubergiste suisse de Vevey, chez lequel toute l’Europe et l’Amérique voyageantes ont logé. (note de l’auteur)

 

– 192 – clair de lune, il était allé déjà se poster quelquefois sur ce mur, qu’il s’y était même promené assez longtemps. – Voilà, conclut-il, toute l’histoire du fantôme de ton Anglais.

– Ce n’était donc pas femme ou fille ? dit l’aubergiste.

– Non, pas du moins quand c’était moi.

– Mon Anglais s’en croyait sûr pourtant ! et, quoiqu’on se couche encore de bonne heure dans le pays, ma foi, je ne pou-vais jurer de rien.

– Le clair de lune trompe ; et puis, j’y pense, j’avais peut-être ma blouse avec laquelle je travaille : elle est presque aussi tachée que ma palette, mais elle aura pu faire l’effet d’une tu-nique blanche pendant la nuit.

– Ta blouse ? tu ne l’avais pas quand tu es venu chez moi.

– Je voulais d’abord aller me coucher, mais, en rentrant, je mourais de soif, comme je t’ai dit ; et, pensant bien qu’il devait t’être arrivé du monde, puisque tu étais encore, ou déjà, debout à cette heure, pour ne pas te faire honte j’aurai passé un habit.

– Allons ! c’est donc toi qu’il a vu et dont il se dit amou-reux. Pauvre diable d’Anglais ! amoureux ! c’est qu’il en est bien capable : ils sont parfois si drôles, ces Anglais ! Ils n’ont pas les idées comme les nôtres ; mais, par bonheur, il n’en est pas de même de leur argent : oh ! l’argent, il se ressemble partout. En-fin, tu m’assures que c’est toi qui te promenais cette nuit sur ce mur.

– Cette nuit même, en chair et en os, sans me douter que j’étais un esprit.

– Et je pourrais le dire au besoin ? surtout à mon Anglais.

– Au besoin, oui, mais il faudrait pourtant me prévenir.

 

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– Quelles diables d’idées tu as aussi parfois de courir ainsi la moitié de la nuit !

– Et le clair de lune ! oublies-tu le clair de lune ? Il me semble que tu m’as joliment chanté ses louanges, et que tu ne l’aimes pas mal non plus.

– Oui, mais je ne l’aime pas comme toi pour ses beaux yeux ; car, vois-tu, en fait de beaux yeux, fût-ce ceux de la lune elle-même, le pire de tout est d’aimer gratis.

– Que veux-tu ! chacun a sa manière d’aimer en ce monde, même la lune ; et la mienne est de l’aimer ainsi.

– Bêtises ! bêtises !… Enfin, c’est donc toi… c’est dit. Mais les langues ne vont s’en remuer que mieux…

– Pas la tienne, j’espère.

– S’il s’agissait d’un autre… mais avec toi, je suis bon, je suis bête, je te l’ai déjà dit.

– Oui, je sais cela : bon et bête, c’est pour toi la même chose, ou plutôt tu t’es fourré cela dans l’esprit.

– Se faire mouton parmi les loups, tu n’appellerais pas cela de la sottise !

– « Être bon aux méchants, c’est être sot, » a dit un poète.

– Encore un Anglais ?

– Non ; celui dont tu aimais tant les fables, quand nous al-lions ensemble au collège de Vevey, avec notre dîner dans notre sac.

– Qui ? La Fontaine ?

– Oui, le bon La Fontaine.

 

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– Eh bien, tout bon qu’il était, tu vois qu’il pensait comme moi.

– Ami Vincent, tu n’en es pas moins resté, ne te déplaise, meilleur encore ou plus bête que tu ne crois.

– Bêtises ! bêtises ! je me suis fait dur depuis ce temps-là. Je sais gouverner ma langue, il est vrai, mais je sais la faire tra-vailler aussi. Oh ! les langues !… À propos, dit tout à coup l’ami Vincent, rentré peu à peu dans son ornière, j’ai déjà en tête ma chanson sur les langues, j’en tiens l’air et le premier couplet.

Et il se mit à chanter à demi-voix, tout en marchant :

J’aime les langues, j’en conviens,

Comme jadis le bon Ésope…

– Tu sais ! fit-il en s’interrompant, je me rappelle avoir lu cela dans sa vie par La Fontaine.

– Oui, très-bien, dit Semplice ; si la suite répond au com-mencement…

– Tu vas voir ! reprit l’aubergiste-chansonnier, qui, suivant l’habitude des poètes, ne se fit pas faute de répéter les premiers vers :

J’aime les langues, j’en conviens,

Comme jadis le bon Ésope.

C’était son goût, il est le mien :

Si l’on en glose, je m’en moque…

– Hum ! fit involontairement Semplice.

– Quoi ? qu’y a-t-il ? demanda l’ami Vincent, dont ce « hum » avait désagréablement affecté le nerf auditif.

– Il y a que « Ésope » et « moque » ne sont pas une rime, du moins plus à présent ; mais comme ils auraient fort bien ri-mé dans l’ancien temps, où l’on n’y regardait pas de si près, tu

 

– 195 – peux aussi t’en contenter ; ce n’est qu’une mauvaise chicane que je te fais là ; cela va ; continue.

– Non, non, je ne l’entends pas ainsi : je tiens à ce que mes rimes sonnent juste comme deux verres tout pareils et pareille-ment pleins. « Ésope et moque, » tu dis donc que ça ne rime pas… « Si l’on en glose,… » attends, attends un moment ! « Si l’on en glose, je… » diable ! diable ! je ne trouve pas. « Si l’on… Si l’on…, » répétait-il en se grattant l’oreille.

– Change d’idée, lui dit Semplice, autrement tu ne t’en tire-ras jamais. Si tu mettais, par exemple :

C’était son goût, il est le mien,

Et de bien d’autres en Europe.

– C’est cela ! excellent ! mais comme tu l’as trouvé vite ! Ah ! si tu voulais, ami Semplice… Nous devrions nous associer, déjà rien que pour les chansonnettes : en ferions-nous des mille et des mille, et des jolies, à nous deux ! « Ésope, Europe, » cela se ressemble à présent comme les deux oreilles. Chienne de rime ! avec cela qu’elle ne m’a pas mal tourmenté pour le re-frain ! Je ne crois pourtant pas m’y être trompé cette fois. On a beau n’être qu’un poète de cuisine : il faut rimer juste ; car la rime, vois-tu, est pour l’idée comme la sauce pour le poisson. Mais écoute ma fin de couplet ; tu vas voir ! tout y rime parfai-tement : aussi bien que « saucisse et écrevisse, » si ce n’est mieux, et c’était diantrement plus difficile :

C’était son goût………

Mais il vaut mieux reprendre depuis le commencement :

J’aime les langues, j’en conviens,

Comme jadis le bon Ésope.

C’était son goût, il est le mien,

Et de bien d’autres en Europe.

Pour premier plat, simple et friand,

La servante apporte, en riant,

Des langues,

 

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Des langues.

Puis, quand vient l’heure des harangues,

Entendez-vous s’égosillant,

Et l’une l’autre s’étrillant,

Des langues,

Des langues !

Même en de hautes assemblées,

Que vois-je là se tortillant,

Avec leurs pointes redoublées ?

Des langues,

Des langues…

Salées.

L’ami Vincent, sur ce trait final qui, on l’a vu, lui tenait au cœur, lança un coup d’œil de triomphe à Semplice, lequel ne fit ou n’exprima cette fois aucun « hum » désapprobateur. N’espérant plus rien tirer de l’aubergiste sur l’histoire du mur, qu’il comprenait d’ailleurs suffisamment, il avait hâte de le quit-ter.

– En effet, lui dit-il, il n’y a rien à reprendre : c’est parfai-tement rimé.

– Hein ! n’est-ce pas ? s’écria l’ami Vincent : comme les langues, des rimes salées.

Ils étaient ainsi arrivés au village, tout en causant. Ils se sé-parèrent. Mais l’aubergiste, en secouant longuement la main de Semplice et promenant son regard autour d’eux, ne put s’empêcher de fredonner encore, avec un mélange d’inquiétude pour son ami et de satisfaction de son couplet :

Des langues,

Des langues !

– Oui, prends garde aux langues, ajouta-t-il : méfie-toi des langues, ami Semplice, méfie-toi.

Des langues,

Des langues

Salées.

 

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