Le Batelier De Clarens

Juste OLIVIER · Chapitre 16 sur 18

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Le Batelier De Clarens

Chapitre IX

 

 

L’attroupement qui s’était fait devant l’auberge, l’animation et les éclats de rire des divers groupes, avaient attiré l’attention du neveu de madame Glenmore, comme il rentrait au logis avec M. Ray. Ayant demandé à leur hôte ce qui mettait ain-si tout ce monde en branle et en belle humeur, celui-ci, toujours avenant et prêt à répondre aux étrangers, – car, disait-il, c’est bien le moins que nous leur donnions de belles paroles en échange de leur argent, et les unes amènent souvent l’autre, – celui-ci leur raconta donc, à sa manière, l’histoire du veau et comme quoi le père Salomon venait de s’en débarrasser.

– Eh bien, dit Edgar, en entrant dans leur rustique appar-tement composé de deux chambres contiguës et donnant l’une dans l’autre, eh bien, oui, j’aime cette histoire du veau, toute vulgaire qu’elle paraisse au premier abord. Et vous, Ray, n’êtes-vous pas de mon avis ? Elle a un côté philosophique qui ne vous aura pas échappé.

– Un côté philosophique… certainement… je vais me cou-cher, répondit en bâillant, M. Ray, qui se sentait de la fatigue de la veille, plus même que pendant la journée, et qui se mettait en devoir de se déshabiller.

Edgar, au contraire, s’était arrêté et se tenait debout sur le seuil de la seconde chambre : l’un de ses bras appuyé contre le mur tandis que l’autre lui servait à gesticuler, il continuait tout haut, mais moralement plus ou moins seul, à philosopher.

 

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– Hélas ! oui, disait-il, chacun traîne ou poursuit son idée en ce monde, les uns la fortune, les autres le pouvoir, la science, le bruit, la renommée. Beaucoup, tous peut-être, ne traînent qu’un veau ; mais qu’est-ce que cela fait ? Ils sont encore les mieux partagés, puisque c’est là au moins une idée dont il n’est pas impossible d’accoucher.

– Vraiment, ce lit n’est pas si mauvais ! je l’avais déjà trou-vé la nuit dernière, mais je l’attribuais à la fatigue et au peu de temps que vous m’y aviez laissé, dit M. Ray, en s’y étendant tout de son long avec un Ah ! de satisfaction savourée, et en fermant les yeux.

– Hélas ! moi, continua Edgar, je poursuis un fantôme, une blanche apparition, et sans doute je ne l’atteindrai jamais.

M. Ray, tournant un peu la tête sur son oreiller, lui jeta entre ses deux paupières un regard amical, mais qui, là encore, se tenait sur ses gardes, prêt à se recacher.

– Sans doute, reprit le jeune homme d’un air triste, mais cette fois naturel, quoique toujours un peu contemplatif et ab-sorbé, sans doute ce n’était qu’un rêve… Mais non ! fit-il brus-quement : vous l’avez vue comme moi, Ray. Oh ! les rêves, les rêves ! Il n’y a de beau, de bon et de vrai que les rêves ! Mais, vous êtes mon témoin, mon cher ami, mon témoin que ce n’était pas un fantôme, et je compte sur vous pour m’aider à le retrou-ver.

Craignant, à ces derniers mots, quelque nouvelle excursion nocturne, M. Ray referma les yeux plus que jamais, et commen-ça même à respirer avec une cadence assez prononcée.

– Mais je vous empêche de dormir, remarqua Edgar, et vous ne me le dites pas ! Allons, adieu, bonne nuit !

Son compagnon rouvrit imperceptiblement les yeux, se laissa prendre plutôt qu’il ne lui tendit sa main pendante sur le bord du lit, et rentra dans une complète immobilité.

 

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– C’était une femme, ce devait être une femme : elle était vêtue de blanc, vous vous le rappelez comme moi, Ray, vous en êtes certain ? dit encore Edgar.

M. Ray ne remua pas le bout du doigt seulement.

– Heureux homme ! murmura Edgar : il rêve bien mieux que moi, lui ! il dort.

Tirant doucement à soi la porte de communication, il entra dans sa chambre, mais ce fut pour en sortir bientôt par la porte de dégagement et aller parler à l’aubergiste.

– Monsieur l’hôte, lui dit-il, ne faites-vous pas aussi quel-quefois le métier de guide ?

– Rarement.

– Ce qui ne veut pas dire : jamais.

– Il ne faut pas dire : jamais ! à ce que prétend la chanson, observa l’aubergiste en riant.

– Bon ! vous devez être un guide observateur, et c’est préci-sément celui que je voudrais. Vous conviendrait-il de m’accompagner dans une petite excursion cette nuit ?

– Cette nuit ?

– Oui, de onze heures à une heure du matin, ou à peu près.

– Alors, c’est un guide de clair de lune que vous demandez.

– De clair de lune ; mais sans plaisanter.

– Je ne plaisante pas ; j’ai voulu seulement distinguer, car il y a guides et guides, cela se comprend.

– Et quelle est cette différence en fait de guides ?

– Une différence de couleur seulement.

 

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– Dans le costume ?

– Oh ! ma foi, non ! l’habit ne fait pas le moine, comme dit la chanson.

– Et qu’est-ce qui fait le moine, quand le moine est un guide comme ici ?

– Ce qui fait toute chose : l’argent.

– Mais cette différence de couleur…

– Justement !

– L’argent n’en a qu’une, ce me semble.

– Oui, de jour ; mais au clair de lune…

– Ah !

– Sans doute.

– Je n’avais jamais, je l’avoue, observé cette nuance.

– Si fait bien moi.

– Veuillez alors me dire un peu en quoi elle consiste.

– De jour, elle est simplement blanc argent.

– Et de nuit ?

– De nuit, elle est blond doré, comme qui dirait jaune or, vous comprenez.

– Ha ! ha ! je commence à comprendre, fit Edgar en riant : l’argent pour les guides de nuit, doit être couleur clair de lune, n’est-ce pas.

– C’est cela même.

– Comme qui dirait jaune or.

 

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– Exactement.

– Ainsi, selon la longueur de la route, un écu, le jour : la nuit, un napoléon ; deux écus : deux napoléons ; trois…

– Oh ! à trois, nous faisons une croix, comme dit la chan-son.

– C’est bien de la bonté vraiment ! Mais, jusque-là, le nombre des pièces ne change pas.

– Il n’y a que la couleur qui change.

– Vous me paraissez très-fort sur les couleurs, monsieur l’hôte.

– Chacun son petit métier.

– Qu’à cela ne tienne !

– Je comprends que milord n’y tienne pas.

– Et c’est pourquoi, vous, vous y tenez.

– Un aubergiste qui ne saurait pas distinguer la couleur de l’argent, serait déshonoré.

– Au moins vous, vous riez, vous êtes de bonne humeur, et, quoique un peu trop coloriste, vous êtes gai. Avec vous, non-seulement la pilule est dorée, mais il y a plaisir à l’avaler. Eh bien, moyennant le changement de couleur, changement que je reconnais d’ailleurs nécessaire, voulez-vous être ce soir mon guide de clair de lune, comme qui dirait jaune or, blond doré ?

– Avec plaisir.

– Nous partirons tout à l’heure.

– Quand vous voudrez.

Les autres voyageurs retirés dans leurs chambres, et tout le village endormi ou à peu près, Edgar et l’hôte se mirent donc en

– 262 – route pour l’excursion nocturne que le jeune homme avait pro-jetée. Mais en vain exécutèrent-ils autour de l’éminence et du mur, théâtre de l’apparition, toutes sortes d’évolutions, entre-mêlées de causeries à voix basse ou de haltes silencieuses ; en vain se blottirent-ils même derrière les pierres du torrent, les anfractuosités du rocher ; ils ne découvrirent rien, ni ombre er-rante, ni le plus vulgaire passant : pas la plus petite alerte.

Moins que jamais, Julia se sentait disposée à jouer avec son cœur et avec celui des autres, comme elle s’y plaisait naguère par un besoin instinctif de diversion à sa nature impérieuse et passionnée et pour se cacher à elle-même la vérité. L’idée qu’Edgar se remettait peut-être à cette heure en quête de son fantôme, ne lui donnait donc aucune tentation ; mais elle n’en était pas pour cela plus tranquille. Elle eût voulu tout oublier, et tout lui revenait dans une seule pensée, qui était tout pour elle à présent. Vainement avait-elle essayé de demander cet oubli au sommeil : le sommeil la fuyait, ou ne paraissait s’approcher qu’avec cette pensée pour escorte, sous des formes de rêves qui lui rendaient, pour ainsi dire, visible la réalité. Elle avait donc renoncé à dormir, et ne s’était pas même déshabillée. Elle avait seulement remplacé sa robe de dessus par un simple peignoir qui l’enveloppait tout entière, et dont les longues manches sem-blaient se confondre avec le corsage marqué à peine. C’est bien alors qu’elle eût pu jouer le rôle d’une ombre, si elle eût été en-core en veine d’aventures et de lutinerie ; mais non, le gracieux fantôme était tout simplement à la fenêtre, au lieu d’errer à tra-vers champs. L’ample et légère étoffe s’enroulait et se serrait au-tour d’elle à longs plis comme une draperie blanche, que le bras même, en se relevant, gardait et ramenait sur lui. La main, seule, s’en dégageait, repliée sous la tête de Julia rêveusement immobile, et dont le regard se perdait au loin sur les flots tou-jours calmes, mais assombris.

La lune, en effet, s’était voilée. De larges bandes de nuages faisaient au lac comme un dais, d’une chaîne de montagne à l’autre, sous lequel il semblait sommeiller et que n’agitait aucun

 

– 263 – souffle de brise. La lune glissait derrière, ayant devant elle un rideau parfois si épais, qu’il la masquait complètement, parfois si clair et si mince, qu’on la sentait marcher sous le voile, si on ne pouvait pas la distinguer elle-même. Elle arriva ainsi à un endroit du ciel où le rideau de vapeurs, sans se déchirer tout à fait, ne tenait plus que par quelques légers fils de gaze. S’emparant aussitôt de ce coin d’azur resté libre elle l’éclaira, l’épura, l’agrandit, et, y projetant quelque rayons, dévoila du même coup un bateau qui se balançait dans l’éloignement sur le lac endormi.

Un bateau, seul, et à cette heure : Julia ne douta pas que ce ne fût celui de Semplice, qui, volontiers, commençait ainsi ses excursions de montagne et le laissait alors dans quelque port de l’autre rive jusqu’à son retour. Oui, c’est lui ! pensait-elle, et son regard courant sur les flots avec le rayon argenté, elle essayait de le suivre et de le concentrer peu à peu sur le rameur assis à son banc, comme elle se le représentait ; mais elle ne parvenait jamais à distinguer que la nacelle, qui semblait même bercée à la fois par les ondes et par la douteuse et tremblante clarté. Se retournant par une réflexion subite, elle alla vers le fond de sa chambre, prit sa lampe et, revenant à la fenêtre, l’y posa en de-hors. Après s’être encore assurée d’un coup d’œil que toutes les lumières étaient éteintes sur le rivage et sur les collines. Cela fait elle attendit avec anxiété.

Elle savait que Semplice avait toujours éventuellement dans sa nacelle un petit falot pour ses excursions nocturnes. Mais lui répondrait-il ?

La lune s’était de nouveau cachée, et Julia ne distinguait plus même le léger esquif ; mais, au bout de quelques minutes, un point lumineux apparut nettement sur le noirâtre tapis des eaux.

C’était donc bien lui ! et, malgré tout, il lui répondait, ils s’entendaient encore, il ne la repoussait plus.

 

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Son cœur battit fortement, mais avec délice ; les mains jointes sur sa poitrine, elle les étreignit, comme si elle y tenait assemblées celles de Semplice ; son regard sembla vouloir illu-miner les flots ; elle avança et pencha la tête dans l’attitude d’une personne qui écoute, puis, la secouant en signe d’assentiment comme si elle l’avait entendu :

« Oui, dit-elle à demi-voix, oui, mon ami, désormais vous pourrez m’aimer sans crainte, je ne vous affligerai plus. » Mais, tout à coup, le point lumineux s’éteignit.

Elle tressaillit, voulut douter encore, attendit un moment, mais en vain : le lac était partout aussi noir que la nuit.

Elle rougit de colère. – C’est donc une insulte ! pensa-t-elle. Il m’a répondu seulement pour me dire : Oui, c’est moi, mais je ne veux plus de vous. Il me méprise. Oh ! lâche que je suis ! Et moi… qui l’aimais malgré moi, après m’en être si longtemps dé-fendue… Mais c’en est fait maintenant ! je ne l’aime plus.

Et ôtant, brusquement sa lampe de la fenêtre, elle se jeta tout en larmes sur son lit.

Comme dans une scène à plusieurs tableaux simultanés et non successifs, voyons ce qu’étaient devenus pendant ce temps Edgar et son guide.

 

Lassés de leur recherche, le jeune Anglais et l’aubergiste avaient fini par s’arrêter sur une éminence d’où ils pouvaient voir se profiler le mur comme une ligne blanche dans l’obscurité. Ils étaient assis et demeuraient silencieux.

– Bah ! fit tout à coup et tout haut l’aubergiste, je puis bien le dire, maintenant, ajouta-t-il en lui-même, que Semplice est parti et que j’ai gagné ma course, remarqua-t-il encore plus en dedans, tout à fait pour lui seul.

– Dire quoi ? et à qui ? demanda Edgar.

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L’ami Vincent lui apprit alors ce qu’il tenait de Semplice, et il termina par cette réflexion :

– Après tout, peut-être avec sa blouse blanche était-ce bien lui réellement. Dans tous les cas, si c’était un autre, il n’y a que lui qui le sache ou personne, car c’est le plus grand coureur de clair de lune de tout le pays.

– Mais pourquoi ne m’avoir pas dit cela tout de suite ? de-manda encore le jeune homme.

– Vous vouliez chercher vous-même, et ne m’aviez pris que pour vous accompagner. Un bon guide doit attendre qu’on l’interroge.

– Je comprends, monsieur mon guide ; mais vous auriez pu me guider d’abord chez M. Semplice, comme vous l’appelez. Enfin, je le verrai dès demain, et il faudra bien qu’il me dise…

– Dès demain ? Il est parti ce soir pour un voyage.

– Ce soir ! En êtes-vous certain ?

– Regardez cette lumière, là-bas, sur le lac : c’est son canot, pour sûr.

– Mais alors, tout au plus ira-t-il coucher sur l’autre rive cette nuit.

– Oh ! il dormira fort bien à la belle étoile dans son bateau, s’il en a envie.

– N’auriez-vous point aussi un bateau, par hasard ?

– Certainement ; car, souvent, nos voyageurs demandent qu’on leur fasse faire une promenade sur l’eau.

– Et seriez-vous assez bon pour me procurer aussi ce plai-sir ?

– Milord n’aura qu’à dire quand il le désirera.

 

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– Eh bien ! c’est en ce moment même que milord en a le désir. Pourriez-vous m’accompagner, monsieur l’hôte ?

– Parfaitement. Je suis aussi batelier au besoin.

– Je comprends encore. Vous ne seriez plus seulement guide, vous cumuleriez ; je croyais que vos lois défendaient le cumul.

– Sans doute, dans les fonctions publiques.

– Il est vrai que celle-ci a tout l’air d’une fonction secrète et de nuit. Elle se rétribue aussi, je suppose, en argent nocturne.

– C’est le tarif.

– De votre conscience ?

– Ma conscience n’a rien à voir ici.

– À la bonne heure ! vous avez mon estime. Mais alors de quoi est-ce le tarif ?

– De l’almanach.

– Je comprends, c’est le tarif du clair de lune. Allons, vous êtes un joyeux compère, et, avec vous du moins, on ne regrette pas son argent. Mais, partons vite, peut-être rattraperons-nous mon fantôme, si tant est qu’il le soit, ce dont je doute, malgré ses promenades nocturnes. À moins que je ne le voie marcher sur les eaux, je ne croirai pas que ce soit lui.

– Chienne de langue ! pensa l’ami Vincent, qui commençait à craindre d’avoir parlé trop ou trop tôt. Mais bah ! nous ne rat-traperons pas Semplice.

Cependant, quand ils furent descendus au rivage et qu’il eut vu le jeune insulaire démarrer lestement le petit bateau et donner quelques coups de rame, où l’on sentait un maître en cet art, aussi bien que l’on reconnaît un bon musicien à son premier coup d’archet, il ne tarda guère à changer d’opinion. D’ailleurs,

– 267 – le bateau de Semplice avait plutôt l’air de se laisser aller mélan-coliquement sur les ondes que de voguer tout droit vers un but déterminé. Comme un mauvais batteur en grange (nous parlons du temps où les « battoirs » n’étaient pas inventés, ni encore moins les « faucheuses, moissonneuses, faneuses » et autres engins d’exposition agricole), comme un mauvais batteur de blé, disons-nous, qui ne se donne pas la peine d’appuyer le fléau, mais qui est pourtant forcé d’observer la cadence, l’hôte avait beau ne pas se plier à corps perdu sur l’aviron, il fallait pourtant que le sien ne répondît pas trop mal, ne fût-ce que par point d’honneur, à celui du jeune Anglais. Aussi, voyant décroître sen-siblement la distance qui séparait les deux esquifs, l’ami Vincent avait-il bonne envie de se gratter l’oreille ; mais ce maudit coup de rame à donner lui liait les mains, en revenant toujours juste au moment où il allait les lever pour faire le geste que nous ve-nons d’indiquer.

Heureusement, Semplice lui-même sembla vouloir venir à son aide, car le bruit des rames avait attiré son attention, et, comme il ne se souciait pas, dans la disposition d’esprit où il se trouvait, de risquer d’être abordé par personne, il éteignit sa lanterne, plutôt pour ce motif que pour celui que Julia s’était fi-guré.

– Bon ! fit Vincent, voilà qu’il a éteint son falot.

Et ce « bon ! » qu’il avait dit d’un ton d’humeur, il le répéta en lui-même dans son vrai sens.

Edgar se retourna, car il avait voulu se charger des deux rames du milieu, et ne voyant plus la mince traînée de lumière qui les guidait sur les eaux, il laissa un moment ses avirons en l’air.

L’ami Vincent put donc se gratter l’oreille à plaisir ; mais, comme il arrive souvent de ce qu’on a le plus ardemment sou-haité, il n’en voyait plus autant la nécessité.

 

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– Bon ! pas mauvais ! se contentait-il de répéter dans son for intérieur. Diables de nuages ! dit-il tout haut, le lac est main-tenant aussi noir que l’encre, je ne distingue plus le bateau.

– Quelle mauvaise vue vous avez, monsieur l’hôte ! On voit bien que vous n’êtes pas un oiseau de nuit comme moi, et que si vous aimez le clair de lune, vous n’aimez guère les fantômes. Tenez, droit devant nous : le bateau est toujours là.

– Mais il y a cent à parier contre un que nous le manque-rons dans l’obscurité, et, alors, nous risquerons fort de courir ainsi toute la nuit sur le lac.

– Puisque je vous dis que je le vois ! Mais, j’y songe, venez seulement prendre ma place et cédez-moi la vôtre, je vous ga-rantis que nous ne nous écarterons pas d’un pouce de ce maudit bateau.

Il n’y avait pas d’objection possible, car si le clair de lune avait disparu de la surface du lac, il continuait toujours d’argenter la poche de l’hôte. L’échange des places s’effectua donc aussitôt, et l’ami Vincent recommença d’avoir une envie démesurée de porter sa main derrière sa tête au lieu de la tenir collée à l’aviron ; mais le jeune pilote donnait son coup de rame si juste et si ferme, qu’il n’y avait pas moyen de faire autre chose que de lui répondre des deux mains et à tour de bras. L’hôte al-lait, d’ailleurs, n’avoir plus ni le temps ni l’espace de tirer n’importe quoi de sa cervelle qui pût reculer le dénouement. Encore quelques coups de rame de cette trempe et de cette di-mension-là, et ils arrivaient sur l’autre canot. Il suffit d’une der-nière impulsion que donna le jeune insulaire pour le venir raser silencieusement par le côté et s’y arrêter bord à bord. L’ami Vin-cent n’eut plus alors qu’à mettre son coude sur sa rame, restée libre, son menton sur sa main, et à se résigner, comme un sage, à attendre les événements.

Le canot qu’ils avaient ainsi pris la peine de joindre parais-sait abandonné à lui-même et aux flots. La voile était pliée ; aux

 

– 269 – rames, personne ; personne au gouvernail. Mais, en y jetant les yeux, Edgar vit Semplice couché dans le fond, enveloppé de son manteau.

– Monsieur, lui dit-il au bout d’un instant, seriez-vous aus-si atteint du grand vice de l’humanité, tant sauvage que civilisée, à savoir l’hypocrisie, et voudriez-vous me faire croire que vous dormez ?

– Nullement, Monsieur, répondit Semplice d’une voix froide et claire ; j’ai seulement envie de dormir, et je vous prie de ne pas me déranger.

– Très-bien, Monsieur, je vous laisse. Un mot encore seu-lement. Je suis le neveu de madame Glenmore, ou, si vous ai-mez mieux, le cousin de miss Julia… de l’élève de mademoiselle Lagarde, ajouta Edgar après une légère pause.

– Parfaitement, Monsieur ; j’ai eu l’honneur de vous être présenté, et je vous ai d’abord reconnu à la voix.

– Si j’ai pris la liberté de courir ainsi après vous à cette heure indue, reprit Edgar de ce ton ironique qui portait autant sur lui que sur les autres, c’est d’abord que j’avais compté sur le clair de lune que m’avait promis mon hôte, et que je lui ai même acheté en argent plus palpable et de meilleur aloi ; mais j’avais compté sans mon hôte, comme vous dites, je crois, vous autres Français, tandis que lui, au contraire, sait très-bien compter ; mais je ne lui en veux pas. C’est, ensuite, que j’avais osé même un peu compter sur vous, Monsieur, vous sachant aussi un ama-teur de clair de lune, et qui, pour cela, me pardonneriez mon originalité. Je voulais donc avoir votre avis, avant votre départ, sur une affaire importante pour moi, à laquelle les trois dames que je vous ai nommées ont la bonté de s’intéresser…

– C’est possible, Monsieur ; mais je n’ai ni le droit ni l’envie de me mêler des affaires de personne, excepté des miennes, en-

 

– 270 – core vous voyez que je m’en inquiète assez peu, je laisse le vent et les flots tenir le gouvernail.

– À merveille, Monsieur. Ainsi vous allez dormir là ?

– Comme je viens d’avoir l’honneur de vous le dire, Mon-sieur. Ce ne sera pas la première fois, et peu m’importe où le so-leil m’éveillera.

– J’ai un grand respect pour le sommeil, d’autant plus que moi je ne dors guère. Je respecterai donc le vôtre Monsieur ; mais vous avez réellement envie de dormir, vous ne vous abusez pas ?

– Aucunement ; je me sens fatigué.

– Et vous croyez que vous allez vous endormir dans ce lit, qui exciterait les imprécations même de sa sérénité M. le gou-verneur.

– Si je n’avais pas eu l’honneur de votre visite, Monsieur, je dormirais déjà.

– C’est original, mais je vous admire et vous envie. Je m’en vais donc, Monsieur. Permettez seulement que je sépare nos deux bateaux, dont les rames se sont entrecroisées et que j’avais même commencé d’attacher par leurs petites chaînes d’amarre, afin de causer plus commodément… si vous ne dormiez pas… Voilà qui est fait. Adieu, Monsieur. Encore une fois, veuillez m’excuser, je vous prie.

Écartant là-dessus les deux bateaux et reprenant sa place à l’arrière du sien :

– Clair-de-Lune ! dit-il à l’aubergiste, qu’il avait déjà ac-coutumé, dans leur expédition nocturne, à s’entendre appeler de ce surnom bizarre. Clair-de-Lune ! voici le moment de montrer la vigueur de vos poumons et la force de vos bras ; mais ce sera décidément pour regagner votre lit, je vous le promets. Ainsi, alerte et bon courage !

– 271 –

L’ami Vincent, qui avait eu tout le loisir de consulter son oreille et même de l’ouvrir pendant le colloque des deux jeunes gens, ne se le fit pas dire deux fois. Il donna un vigoureux coup de rame, et le canot s’éloigna rapidement.

Mais, lorsqu’ils furent à une dizaine de mètres de celui de Semplice, Edgar fit signe à son compagnon de ne plus ramer, et, s’approchant de lui, il lui enjoignit à voix basse, mais d’un ton impératif, de cesser tout mouvement et de ne pas prononcer une syllabe.

Ils restèrent ainsi quelque temps silencieux et immobiles, le jeune Anglais plongeant seulement son aviron dans l’eau, mais sans faire avancer leur esquif.

Cela dura un assez bon nombre de minutes, pendant les-quelles l’ami Vincent se serait à coup sûr livré à son geste médi-tatif, si, en ce moment, son embarras personnel n’avait été ab-sorbé par son étonnement. Ces quelques minutes lui parurent une heure, et il se demandait si le soleil n’allait pas bientôt se lever, quoiqu’une déchirure des nuages pût lui montrer, au scin-tillement toujours aussi vif des étoiles, que le jour n’était pas encore là. Enfin Edgar lui fit signe de ramer de nouveau. Il obéit, et le bateau recommença de se diriger vers le rivage, avec lenteur d’abord et presque imperceptiblement. Mais, chose sin-gulière ! celui de Semplice se mit à le suivre, comme par un ap-pel magique. Son chef de file glissait doucement sur les eaux, et lui, toujours à la même distance, y glissait juste d’autant.

Ils avaient ainsi quelque temps cheminé de conserve, lors-que Semplice se dressa tout à coup sur le sien. Il plongea sa main dans l’eau, et s’assura, au léger courant qui lui fit résis-tance, de la réalité d’une impression qu’il venait d’avoir sans y croire, c’est-à-dire que son bateau était réellement en marche, mais de l’arrière et non pas de l’avant. L’obscurité, redevenue profonde, ne permettait pas de rien distinguer à quelques pieds de distance, sinon l’ombre vague de l’autre bateau. Les nuées continuaient à se promener nonchalamment dans le ciel, y lais-

 

– 272 – sant partout flotter leurs robes grisâtres, ou se groupant sur un point toutes ensemble pour n’en assombrir que mieux le lac et les montagnes d’un seul pan de leur manteau noir. Semplice al-lait rallumer son falot, quand, par un nouveau caprice de mes-dames les nuées, il se fit encore une éclaircie en leurs rangs : comme deux bandes de danseuses qui se séparent pour se re-joindre, elles s’écartèrent, reculèrent, prirent du champ, et la lune, profitant de l’espace libre, donna en plein sur les deux ca-nots.

Semplice vit alors tout le mystère : la chaîne d’amarre fixée à l’arrière du premier et venant rejoindre l’arrière du sien, mais en plongeant dans l’onde, parce que probablement ses derniers anneaux étaient passés autour des supports du gouvernail ; en effet, l’humoriste Edgar l’y avait attachée, sous le prétexte de dégager son bateau. Semplice se mit donc en devoir de défaire, ne pouvant le couper, ce nœud gordien qui le traînait à la re-morque, lorsqu’il s’entendit interpeller à haute voix par un : – Je vous y prends, monsieur, vous ne dormez pas !

Et, en deux coups de rame, le jeune Anglais fut de nouveau à côté de lui.

– Je vous y prends ! répéta-t-il d’un ton moins ironique : vous m’aviez assuré que vous alliez vous endormir.

– Certainement, monsieur, si vous m’eussiez laissé tran-quille, comme vous me l’aviez promis.

– Je ne m’étais engagé qu’à ne pas troubler votre sommeil.

– Qu’est-ce donc que cette idée d’attacher et d’emmener mon bateau ? répliqua encore Semplice, toujours irrité, mais gagné malgré lui par l’air de bonne humeur du cousin de Julia.

– Vous réveillez-vous pour si peu ? ne m’aviez-vous pas dit d’ailleurs qu’il vous était égal de dormir à l’aventure, et que vous laisseriez votre canot se conduire tout seul et vous mener où il voudrait.

 

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– Mais, enfin, que veut dire cette plaisanterie ?…

– Et s’il ne m’était pas égal à moi de vous laisser partir ! sans savoir…

– Je ne sais rien, monsieur, interrompit Semplice.

– Sans savoir, poursuivit Edgar, si vous partiez mon ami ou mon ennemi : j’aimerais que ce fût le premier, je vous assure.

En achevant ainsi, il lui tendait cordialement la main.

Semplice le regarda un moment ; frappé d’un éclair de tris-tesse qui avait traversé les yeux du jeune ironique, mais qui al-lait déjà s’effaçant, il prit sa main, la serra et la secoua sans mot dire.

– Pardonnez-moi donc, reprit Edgar, ce que vous appelez une plaisanterie ; mais croyez pourtant que je ne plaisante ja-mais : je suis un homme sérieux, très-sérieux, demandez plutôt à son excellence M. le gouverneur qui vous rendra bon compte de toutes mes actions : horriblement sérieux, répéta-t-il, d’un ton redevenu en effet presque triste. Puis il ajouta aussitôt : Clair-de-Lune m’a dit…

– Clair-de-Lune ! fit Semplice avec étonnement, et pensant que le jeune Anglais allait recommencer ses folies ou qu’il était sur le point de s’endormir de fatigue.

– Oui, répondit Edgar ; vous connaissez bien Clair-de-Lune.

– Nullement ; à moins que ce ne soit une figure poétique…

– Hum ! pas trop : c’est plutôt une figure rusée et fine, qui prend volontiers la couleur de son nom et qui brille alors comme l’argent.

– Décidément, ce clair de lune-là m’est inconnu, dit Sem-plice en riant.

 

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– Mais non pas, je vous jure, à mon hôte que voilà baissé sur sa rame, où il est bien capable de se croire dans son lit.

– Comment ! c’est toi, Vincent, qui es là, s’écria Semplice : tout à l’heure, dans l’ombre, je ne t’avais pas reconnu.

L’ami Vincent, trouvant ainsi tout mâché un expédient qu’il ruminait en vain depuis un quart d’heure, laissa tomber sa tête encore plus bas sur sa poitrine et sa rame jusque sur ses ge-noux : il poussa même l’audace, un peu après, jusqu’à faire en-tendre un commencement de soupir.

– C’est donc lui, reprit Semplice, que vous avez baptisé du nom de Clair-de-Lune.

– Oui, comme qui dirait : Clair-d’Argent.

– Je comprends.

– C’est aussi un amateur du clair de lune en son genre ; mais il n’en a pas un amour platonique comme vous et moi. Il ne laisse pas cependant d’y être connaisseur à sa manière, et il est fort capable de donner quelquefois un bon avis. Il m’avait donc assuré, vous disais-je, que vous saviez et pourriez seul m’apprendre quelque chose de ce fantôme que j’ai vu courir sur ce grand mur blanc là-bas l’autre nuit.

– Moi ! fit Semplice.

En ce moment, l’ami Vincent, passant non pas « du grave au doux, » mais plutôt du doux au grave et « du plaisant au sé-vère, » en vint à donner des signes éclatants, beaucoup plus éclatants qu’un soupir, du profond sommeil où il était censé en-seveli.

– Oui, répondit Edgar : il prétend même qu’à vous en-tendre ce serait vous qui auriez été mon fantôme, et, malgré le chagrin que j’en aurais, je vous l’avoue, car ce serait pis que la chute d’un beau rêve, ce serait son retour à la réalité, j’ai ainsi

 

– 275 – couru après vous pour savoir si, réellement, vous avez passé dans la nuit dernière en habit blanc sur ce mur.

Voyant que la question n’allait pas plus loin, Semplice res-pira, et se hâta de répondre pour en être plus tôt quitte.

– En habit blanc ? dit-il ; oui, autant qu’un peintre peut en avoir ou en conserver un de cette couleur ; mais il est très-vrai, au moins, que, la nuit dernière, j’ai passé sur ce mur et par les sentiers qui le rejoignent, comme je l’ai fait maintes fois après aussi bien qu’avant minuit.

– Ainsi donc, c’est fini, dit Edgar : ce n’était pas un être idéal !

– Hélas ! non, répondit Semplice en riant, si c’était moi.

– Vous riez ! ah ! l’on voit bien que vous n’avez pas ma ma-ladie ; vous ne ririez pas si vous en souffriez comme moi.

– Vous, malade ! s’écria Semplice, en entrant dans ce qu’il prenait toujours pour la continuation d’un jeu bizarre de carac-tère et d’humeur touchant presque à la manie : vous, malade ! assurément on ne s’en douterait pas, rien qu’à voir la manière dont vous m’avez surpris et enlevé pendant mon sommeil.

– Vous ne connaissez pas ma maladie, répéta Edgar. Pour être fort subtile, elle n’en est que plus réelle.

– Et quelle est cette terrible maladie ? demanda Semplice pour achever de se prêter au jeu.

– Je vous l’ai déjà dit, mon cher monsieur : la maladie du clair de lune et de tout ce qui s’ensuit, rêves, rayons, chimères, fantômes inaccessibles, la maladie de l’idéal… Vous riez encore ! heureux mortel qui pouvez rire ! au lieu que moi, je raille tou-jours, mais je ne ris jamais.

– Vous vous trompez sur mon compte : je ne ris plus, dit Semplice.

 

– 276 –

– Pourquoi donc ? allez, riez tout à votre aise, je ne me choque pas pour si peu, je trouve tout naturel qu’on rie de moi, et je voudrais bien en rire moi-même, mais en vérité j’ai beau faire, je ne le puis pas.

– Je vous assure que je ne ris plus, répéta Semplice : car, ajouta-t-il sans le moindre air d’affectation ni de jeu, je connais aussi cette maladie.

Edgar qui, depuis un moment accoudé sur un banc, parlait sans le regarder, releva soudain les yeux sur lui avec une grande vivacité.

– Au reste, dit-il en se laissant retomber sur son banc, pourquoi pas ? c’est possible.

– Moi aussi, poursuivit Semplice, j’ai cherché, cherché tou-jours…

– Sans trouver ?

– Sans trouver.

– Bon ! c’est cela : vous connaissez ma maladie, puisque vous l’avez ou l’avez eue. Ainsi, n’en parlons plus, les autres n’y comprendraient rien, et il me suffit que vous me compreniez. Au fait, (car il faut toujours en revenir au fait, retomber toujours lourdement dans le fait, n’est-ce pas, mon cher monsieur, dans le fait de cette triste vie ?) au fait donc, voulais-je dire, il est bien inutile que l’on me comprenne ; cependant, j’ai parfois des mo-ments où je n’aime pas à être seul, où je ne l’aime pas du tout, mon cher monsieur, vous connaissez aussi cela, je parie.

– Non, dit Semplice.

– Alors, vous n’êtes pas aussi malade que moi ; mais cela viendra, cela viendra… Bref, quoiqu’il en coûte à ma fierté bri-tannique de vous le demander, car, par là, du moins, je suis en-core un véritable Anglais, oui, monsieur, le mot est lâché, vous me feriez plaisir de rester avec moi cette nuit, et peut-être un

– 277 – jour ou deux. Vous me parleriez de votre mal, du point où il en est, comment il vous est venu, et je tâcherais de vous écouter.

– Je n’en parle jamais, dit Semplice.

– Au fait (vous voyez que j’en reviens toujours là), c’est peut-être mieux, vous êtes plus sage que moi. Eh bien, n’en par-lons pas, comme je vous disais. Mais si nous ramions un peu pour ne pas parler ? Car il faut beaucoup ramer, n’est-il pas vrai ? beaucoup lutter contre le vent et les flots, et ne pas espé-rer les avoir toujours en poupe ; beaucoup lutter ! c’est ce que me répète toujours son excellence M. le gouverneur, qui en ce moment ne lutte pas contre le sommeil, car il est en train d’y céder de son mieux ; mais ramer et lutter jusqu’au bout, ce n’en est pas moins son principe et sa manière de l’appliquer, comme celui de tous les philosophes qui ont su conserver l’envie de manger et de dormir. Ainsi, c’est convenu, vous allez venir dé-jeuner avec moi. Ohé ! Clair-d’Argent ! non, je me trompe : Ohé ! Clair-de-Lune ! Bah ! appelons-le Clair-d’Argent : ce nou-veau nom fera toujours un petit changement et le réveillera mieux. Clair-d’Argent ! Clair-d’Argent ! Ohé ! monsieur l’hôte, quand on dort, ça ne compte pas, et voilà une heure que vous dormez ! Entendez-vous, Clair-de-Lune ?

– Qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce qu’il y a ? s’écria l’ami Vin-cent, en se frottant les yeux, car il avait fini, une fois les deux jeunes gens sur le chapitre de l’idéal, par s’endormir en réalité. Qu’est-ce qu’il y a ? On y va, on y va. Ma femme ! la cuisinière ! le valet d’écurie ! C’est dix francs de jour et le double au clair de lune, oui, le double, milord, le clair de lune est cher en diable dans ce pays de montagnes et de nuages, nous avons beaucoup de peine à nous en procurer… Ah ! pardon, monsieur, je crois que je dormais.

– Précisément, monsieur l’hôte : vous avez dormi une heure juste à ma montre et à celle du cadran argenté ; ce sera donc une heure de moins dans votre addition. Maintenant, re-

 

– 278 – commençons : un petit coup de rame, je vous prie, pour vous réveiller.

– Je vais t’aider, Vincent, dit Semplice, en arrangeant défi-nitivement son canot à la suite du leur ; ou plutôt, permettez-moi, monsieur, de vous remplacer, vous devez être fatigué.

– Ce n’est pas nécessaire, répondit Edgar ; mais venez ici cependant ; pour causer nous serons mieux.

En effet, au bout d’un moment de silence, comme s’il avait regret de voir se rapprocher le rivage, il ne donna plus que de temps en temps un coup d’aviron, pour tenir l’autre rameur en éveil, et reprit la conversation où il l’avait laissée.

L’ami Vincent recommença donc à pencher la tête, dans le double but de témoigner de sa fatigue et de pouvoir mieux écou-ter ; mais, outre que la rame du jeune Anglais venait pourtant par intervalles demander la réplique à la sienne, il eut le désa-grément de s’apercevoir bientôt que la conversation se poursui-vait en anglais. Dès qu’il en aurait le loisir, il se promit donc d’apprendre l’anglais.

Après quelques mots comme ceux que nous avons rappor-tés plus haut, – C’est bien cela, répéta Edgar : toujours chercher sans trouver. Vous connaissez donc ce tourment comme moi.

– Je vous ai déjà dit que je ne m’en tourmente pas.

– Mais vous le connaissez ?

– Si vous voulez… autrefois.

– Alors, vous n’êtes donc pas amoureux de ma cousine, miss Glenmore.

– Cette question, Monsieur ?…

– Oh ! c’est tout simplement que je le croyais. Puis, ce n’est pas une question que j’ai voulu faire : j’ai voulu seulement tirer

 

– 279 – une conclusion. Quand on est, comme nous, amoureux du clair de lune, des fantômes et d’un idéal impossible, on ne peut l’être de personne en réalité, n’est-ce pas ? C’est logique ! comme le dirait son excellence M. le gouverneur.

– Mais, répondit Semplice, tiré ainsi de nouveau de son embarras et n’étant pas fâché de prendre à son tour l’offensive, mais je tirerais plutôt de là une conclusion opposée à la vôtre : miss Glenmore me parait précisément une créature idéale.

– Ainsi, vous l’aimez ? fit Edgar.

– Monsieur, je sais ce que je suis et je ne l’oublie pas : un simple et obscur artiste, presque nomade, un voyageur qui passe. Quand il vient une voiture, je me range sur le bord du chemin, et je ne porte pas plus les yeux sur ceux qui sont dans l’élégante calèche qu’ils ne les portent sur moi. C’est pour vous, Monsieur, que je tirais ma conclusion : miss Glenmore est une créature idéale.

– Quand cela serait et que je ferais la folie d’en devenir amoureux, ma maladie n’en prendrait qu’un nouveau cours plus irrémédiable : miss Glenmore ne m’aimerait pas.

– Ah !… fit Semplice avec une secrète satisfaction ; mais, pour la dissimuler, il ajouta : Ici ma logique est en défaut, je l’avoue, et, à moins de vous faire un compliment fade, vous me mettez à bout d’argument.

– D’abord, continua Edgar, je suis un peu son cousin, chose très-peu idéale. Ensuite, avec beaucoup d’amitié et de taquine-rie réciproques, elle n’a jamais eu la moindre velléité de quelque chose de plus tendre en ma faveur ; donc elle n’en aura jamais, le passé me garantit de l’avenir sur cela. Enfin, nous nous con-naissons trop, ce qui est nécessairement contraire à l’idéal. Sans doute, elle aussi, elle est de la famille, mais autrement que moi. Oui, c’est bien, comme vous dites, une créature idéale, mais ce n’est pas une ombre rêveuse et plaintive, c’est un marbre, un

 

– 280 – marbre riant et gracieux, mais insensible ; oui, vous avez bien raison, vous aussi, de vous armer contre elle et d’en détourner vos regards. Peut-être se laissera-t-elle aimer, mais elle n’aimera pas.

– Je le pense comme vous, sans avoir le même droit d’opinion, dit froidement Semplice.

Mais, comme après son entretien avec madame Glenmore, ce froid, qu’il mit à dessein dans ses paroles, était descendu de plus en plus dans son cœur.

 

– 281 –