Le Batelier De Clarens
Chapitre II
Le jeune homme, après avoir fait asseoir les promeneuses chacune sur l’un des bancs latéraux de l’étroite nacelle, afin de la maintenir dans un juste équilibre, se plaça lui-même sur le banc transversal du milieu, et là, prenant les deux avirons, il lui suffit de quelques coups allongés avec prestesse et vigueur pour pousser au large sa légère embarcation, qui s’éloigna du rivage en droite ligne.
Il continua ainsi quelque temps sans mot dire, n’ayant l’air occupé que de faire avancer son bateau. Mademoiselle Lagarde fut la première à rompre le silence.
– Vous êtes batelier ? dit-elle.
– Un peu ! répondit-il avec un sourire qui pouvait bien si-gnifier : Voilà une drôle de question pour une dame qui, ayant une robe de soie, doit par conséquent aussi avoir de l’esprit !
– Et ce métier vous plaît ?
– Tout de même ; pourquoi n’y aurait-on pas quelquefois du plaisir ?
– Chère Mademoiselle Lagarde, l’entendez-vous ! dit son ancienne élève, mais en anglais : c’est un compliment à votre adresse, et en voilà un du moins, j’espère, qui vous paraît natu-rel.
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La rêveuse institutrice n’apportait guère à la conversation qu’une attention partagée, dont elle gardait ordinairement pour elle plus de la bonne moitié ; elle suivait, au-dessus, une pensée dont celles des interlocuteurs n’étaient pour elle que comme une sorte de basse continue et d’accompagnement, de murmure indistinct ; de plus, elle avait un peu le défaut de beaucoup de gens qui n’ont pas en cela la distraction pour excuse : celui d’avoir encore passablement conscience des questions qu’elle faisait, mais presque aucunement de ce qu’on y répondait. Elle poursuivit donc sans autre, et de l’air d’une personne qui, par politesse, croit devoir continuer un banal entretien.
– Il fait bien beau se promener sur le lac, dit-elle en regar-dant les montagnes.
– C’est selon ! répondit le jeune homme entre deux coups de rame, qui lui firent donner à ces mots, involontairement ou non, quelque chose d’accentué et, pour ainsi dire, de lancé.
– C’est selon ! l’entendez-vous encore ? répéta Julia à de-mi-voix, et continuant à se servir de l’anglais. Si vous n’y prenez garde, vous allez le rendre amoureux, sauf votre respect, chère bonne.
– Ce doit être bien fatigant de ramer.
– Je ne m’en aperçois pas, Mademoiselle.
– Pauvre jeune homme ! murmura Julia.
– Au reste, continua le beau rameur sans se retourner ni quitter ses avirons, mais d’un mouvement de tête en arrière in-diquant la direction de l’avant du bateau, il y a là-bas un petit vent que nous allons bientôt rencontrer et qui nous aidera.
– Comme à Brienz, chantez-vous des chansons de bateliers sur ce lac ? demanda encore Mademoiselle Lagarde.
– Quelquefois, entre jeunes gens, ou bien tout seul, quand on a le cœur à chanter.
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– Vous en savez ?
– J’en ai su autrefois.
– Si vous en disiez une…
– Je ne sais plus chanter.
– Vous ne voulez pas nous faire ce plaisir ; je gagerais pourtant que vous avez une belle voix.
– Sans l’avoir appris, j’ai chanté comme tout le monde, quand le cœur m’en disait.
– Eh bien ! insista Mademoiselle Lagarde, qui, dans son redoublement de distraction aiguillonnée par la curiosité, ne s’aperçut pas qu’elle répondait plus qu’à propos cette fois, le cœur vous en dira encore, il ne s’agit que de commencer.
– Le cœur ne lui en dit que trop maintenant, fit Julia à part soi, en levant les yeux au ciel d’un air de compassion. Pauvre jeune homme !
Celui-ci se tut, et parut réfléchir un moment. On aurait pu croire qu’il cherchait dans sa mémoire quelque chanson oubliée, lorsqu’il ajouta avec plus de lenteur que d’embarras, car cela fut dit d’un air doux, mais articulé très nettement :
– Même quand je pourrais chanter encore, je ne l’oserais jamais devant de si belles dames.
– Bon ! s’écria presque Julia dans sa langue maternelle, le voilà pris ! pauvre, pauvre jeune homme ! décidément, chère Mademoiselle Lagarde, vous êtes sans pitié : c’est horrible !
Pendant cette exclamation, le beau rameur, qui n’eut pas l’air de s’en apercevoir, s’était levé et, dépliant la voile, s’occupait à la tendre convenablement. Cela fait, il pria les deux dames de s’asseoir à la place qu’il venait de quitter sur le banc posé en travers, non loin du petit mât, tandis que lui-même, ti-
– 17 – rant un léger gouvernail d’une sorte d’armoire ménagée à l’arrière, s’y asseyait, le coude sur la barre, prêt à en sentir les moindres pulsations et à les régler.
Ils venaient en effet de rencontrer ce vent qui, par suite de son propre caprice ou de ceux de la rive accidentée, ne soufflait pas vers le bord. La voile l’accueillit aussitôt, et l’esquif se mit à fendre les ondes bleues, légèrement agitées, comme si une troupe d’oiseaux blancs les rasaient de si près qu’ils en fissent trembler le liquide miroir dans leur vol et l’effleurassent même çà et là d’un coup d’aile.
Mademoiselle Lagarde n’avait pas opéré sa translation d’un banc à l’autre sans un ou deux cris, en sentant le balancement de la frêle nacelle pendant ce court trajet. Aussi, quand elle fut enfin assise, laissa-t-elle ainsi partir sa pensée tout haut :
– Pourquoi donc nous avoir fait changer de place ? dit-elle ; c’était inutile ; le bateau ne penchait ni plus ni moins aupara-vant.
– Cela vous sera plus commode, répondit leur pilote im-provisé. Il me faudra tirer ou lâcher la voile selon la force du vent ; l’une de vous aurait pu être obligée de se placer derrière ; elle en aurait été gênée ; et puis, ajouta-t-il d’un air de liberté naturelle, qu’autorisait d’ailleurs la familiarité des précédentes questions, ainsi nous pourrons mieux nous voir, et il faut se voir pour causer.
Julia, évidemment comprise pour sa part dans l’explication, car la petite voile latine s’allongeait justement der-rière elle, tantôt frémissant, tantôt se gonflant comme pour en-cadrer et faire mieux ressortir cette charmante tête, Julia, di-sons-nous, faillit se retourner soudain vers la pointe du bateau pour y aller tenir compagnie au grave Ossian. Celui-ci, en effet, y était toujours accroupi, le nez comme perdu dans la contem-plation du paysage, qu’il cherchait à s’approprier à sa manière, de toutes les aspirations, de tous les élancements de son flair le
– 18 – plus subtil ; mais où il avait le plus de peine à en croire ses yeux, c’était quand des poissons venaient audacieusement le défier et lui faire effrontément la nique à la frontière de leur empire, presque à la portée de sa patte, sans lui laisser néanmoins d’autre parti à prendre que d’imiter leur sagesse en ne soufflant mot.
Si elle allait auprès de lui, sa jeune maîtresse craignit au contraire des sauts et des bonds qui feraient pâlir d’effroi sa compagne au vacillement de la nacelle. Ce fut du moins la rai-son qu’elle se donna bientôt à elle-même pour garder sa place, d’autant plus que cela lui permit ce nouvel aparté à l’adresse de son institutrice :
– Que vous disais-je ! voilà qu’il vient de vous faire sa dé-claration !
– Nous pourrons causer à notre aise, reprit tranquillement le jeune homme ; le vent tient bon, je vais donc n’avoir rien à faire, et si vous désirez savoir les noms de ces montagnes, je puis vous les dire, car il en est bien peu où je n’aie grimpé plus d’une fois.
Mademoiselle Lagarde était en train de s’en faire décrire et nommer quelques-unes, lorsque Julia, non plus en anglais, dit tout-à-coup :
– Il me semble que le vent devient plus fort.
– Ne craignez rien, lui répondit le maître du bateau ; c’est un bon petit vent qui s’en donne parfois un peu plus que de cou-tume, mais il ne nous jouera pas de mauvais tours, je vous le ga-rantis.
– Et croyez-vous qu’il souffle longtemps comme cela ? re-prit-elle.
– Probablement jusqu’au soir, et, si la nuit ne rabattait pas, je ne voudrais pas la passer sur le lac avec lui.
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– Tel qu’il est à présent, pourrait-on s’en servir pour rega-gner le bord ?
– Non pas avec cette seule voile : il en faudrait au moins deux et un autre bateau que celui-ci.
– Alors, nous devrions, je crois, retourner, interrompit Mademoiselle Lagarde, qui avait fini par écouter ce dialogue plus positif.
– Pourquoi ? demanda le jeune homme ; il n’y a nul péril, vous dis-je ; ce vent nous pousse droit vers l’autre rive, aussi droit que possible, et bien que nous n’ayons qu’une voile, en moins d’une heure et demie nous serons en Savoie, je vous le promets.
– Mais nous ne voulons point y aller ! s’écrièrent les deux voyageuses.
– Ah !… fit le jeune homme, d’un air naïvement et désa-gréablement surpris ; c’est que j’y vais, moi ! ajouta-t-il. On m’attend, et j’ai positivement promis d’y être ce soir.
– Avec ce bon vent dont vous nous dites merveille, vous se-rez toujours à temps, interrompit en riant l’aventureuse Julia.
– Avec ce vent il y a maintenant au moins une grande heure à ramer pour retourner au bord ; et, comme je le disais, s’il augmente, il ne fera point bon sur le lac cette nuit. Comptez, Mademoiselle : une bonne heure pour vous ramener là-bas ; deux pour refaire toute la traversée après cela ; et nous avons à peine une heure de soleil devant nous, conclut-il.
– Mais nous ne songions qu’à une simple promenade !
– Vous m’avez demandé si je pouvais vous conduire ; j’ai cru que vous vouliez passer le lac, comme cela se fait tous les jours. Excusez-moi ! mais je suis attendu ; j’ai un rendez-vous auquel je ne puis manquer. Si le vent tombe, comme c’est pos-sible, vous trouverez assez de bateliers pour vous reconduire ; il
– 20 – fera clair de lune, et les bateliers savoyards sont de braves gens. Il y a, d’ailleurs, à Évian, un bon hôtel, des bains, et du beau monde ; j’ai même cru que vous en veniez et que vous aviez seu-lement traversé le lac par passe-temps. Vous reviendrez demain par terre, si le vent est mauvais.
Mademoiselle Lagarde, décidément inquiète de la tournure que prenait le débat, crut avoir trouvé la corde sensible pour le mener à bonne fin.
– Soyez tranquille, dit-elle, vous serez bien payé. Voici tou-jours, en attendant, tout ce que j’ai sur moi.
Et vidant sa bourse, elle en tira un écu et quelques petites pièces de monnaie.
Julia sentit instinctivement qu’avec leur conducteur, en qui elle ne pouvait s’empêcher de reconnaître une sorte d’indépendance et de dignité naturelles, le grand moyen diplo-matique employé par Mademoiselle Lagarde était au moins pré-senté bien crûment. Aussi se hâta-t-elle d’ajouter :
– Il ne sera que juste de vous dédommager de votre perte de temps.
Mais le coup était porté. Le jeune homme leur lança un re-gard fier, puis, se levant aussitôt, il secoua la voile comme les rênes d’un coursier, s’assura ainsi qu’elle avait repris toute sa tension flexible, affermit de même le gouvernail qu’il avait laissé un moment flotter à demi, et, se rasseyant sur l’arrière du ba-teau, les pieds croisés l’un sur l’autre, il s’y tint immobile et si-lencieux, n’adressant plus aux deux étrangères ni une parole, ni un coup d’œil ; en un mot, il parut décidé à oublier leur pré-sence et à ne pas plus s’inquiéter d’elles que si elles n’eussent pas été là.
L’esquif se remit à cingler de plus belle. Le vent continuait à fraîchir, les flots à lui répondre par une danse folâtre, mais pourtant plus émue ; sous leur ronde azurée on voyait même
– 21 – s’élever ça et là une poussière d’écume, comme sur un champ de violettes se dresseraient de distance en distance quelques têtes de lis.
Julia était devenue rêveuse à son tour, et Mademoiselle La-garde ne rêvait plus. Elle se désolait véritablement, et en anglais cette fois.
– Maudite promenade ! murmurait-elle ; mes pressenti-ments me le disaient bien, pourquoi ne les ai-je pas crus ?…
Julia ne l’écoutait pas ; mais, après avoir attendu un mo-ment, elle prit soudain son parti.
– Monsieur, dit-elle, en regardant fixement le maître du bateau, il n’y a plus de temps à perdre, veuillez nous ramener au bord.
Le jeune homme ne broncha point.
– Monsieur, je vous en prie ! aurait-elle peut-être ajouté, de cet air de fierté gracieuse qui ne consent à demander que parce qu’elle ne met pas en doute d’obtenir ; mais Mademoiselle Lagarde interjeta un malencontreux :
– Monsieur, ou nous attend !
– Et moi aussi ! murmura l’obstiné jeune homme, en se ré-pondant à lui-même plutôt qu’à celle qui lui parlait.
– Assez ! dit froidement Julia, mais avec une légère rou-geur de colère qui la rendit encore plus belle ; et l’œil non moins froid qui s’était relevé sur elle ne put contenir cependant un fur-tif éclair d’admiration : assez ! résignons-nous à passer la nuit sur l’autre bord. Espérons qu’il s’y trouve en effet des bateliers obligeants, bien que nous ne puissions guère en juger par celui d’entre eux qui vient de nous les vanter comme tels.
Ces derniers mots furent très-bien entendus de celui pour qui ils étaient prononcés. Sortant de son indifférence affectée, il
– 22 – les écouta même un à un, de l’air d’un homme qui comprend à merveille ; mais au lieu de paraître blessé, il sourit, et, secouant la tête, finit par donner un signe de satisfaction complète en riant à haute et intelligible voix. Julia, qui avait résolu de ne plus s’inquiéter ni même s’apercevoir de sa présence, tourna alors ses yeux sur lui, d’un mouvement rapide et involontaire.
– Excusez-moi, dit-il avec bonhomie et une expression si changée qu’elle le crut venu à résipiscence, mais je n’ai pu m’empêcher de rire en me rappelant une de ces chansons que Mademoiselle me demandait tout à l’heure…
– À d’autres ! pensa Julia : va-t-il maintenant se mettre à chanter, pour nous rassurer sans doute, après avoir cru nous faire peur ?
– C’est, poursuivit-il, toujours avec ce même sourire, à la fois doux et libre, qui semblait être maintenant l’expression na-turelle et plus fine de ses traits, au premier abord un peu rudes sous le masque de hâle qu’y avait ajouté le soleil ; c’est qu’il s’agit aussi, dans cette vieille chanson, d’un batelier et d’une jeune belle dame, venue un jour dans sa barque, par curiosité, je pense, et pour examiner ce qu’il y avait dedans. Elle contenait sans doute des choses rares apportées des pays étrangers, ou bien c’était un grand navire beau à voir de près ; mais, que ce fût ceci ou cela, la chanson ne le dit pas. Tant il y a, seulement, que lorsque la jeune dame eut tout bien considéré, la barque se trouvait depuis longtemps en pleine eau. Impossible de revenir en arrière, et à toutes les raisons qu’elle donne pour qu’on la ramène au bord, le patron de la barque oppose aussi les siennes, et finalement lui répond :
Pour de l’or ni pour de l’argent
Je ne suis le maître du vent.
Et le jeune homme, détournant de nouveau les yeux, se mit à chantonner à demi-voix :
Pour de l’or ni pour de l’argent…
– 23 –
Julia, dont cette idée avait déjà traversé l’esprit, cette fois crut comprendre. Le batelier était fier, quoique pauvre, et Ma-demoiselle Lagarde s’y était mal prise avec lui.
– Et comment finit la chanson ? dit-elle, en laissant de nouveau le sourire courir sur ses lèvres et les entrouvrir en s’échappant.
– Elle finit là.
– Elle ne dit pas autre chose ?
– Pas autre chose. On ne sait point ce que devinrent la jeune dame et le batelier.
– Au fait, reprit Julia, avec une petite moue d’impatience et de colère, la chanson était bien assez longue comme cela. Puis, se ravisant, elle ajouta, d’un ton indifférent et froid :
– Cette dame avait eu un tort en venant dans ce bateau.
– Oui, celui d’y venir, soupira Mademoiselle Lagarde.
– Non ; mais celui de ne s’y être pas fait accompagner d’un chien vaillant et fidèle. Ossian ! dit Julia assez haut.
Ossian releva la tête, remua la queue, et montra ses dents blanches, prêt à obéir à un second appel.
– Si le bateau de la chanson, dit tranquillement le jeune homme, n’était qu’une petite nacelle comme la nôtre, le chien, en sautant pour venir au secours de sa maîtresse, eût risqué de le faire chavirer.
Mademoiselle Lagarde ne put retenir un frémissement à cette déclaration nouvelle ; mais son élève n’y fut pas trompée : quelque chose lui disait que ce batelier si entêté n’était point, après tout, un méchant homme, s’il paraissait, d’ailleurs, fort médiocrement soucieux de se montrer galant avec les dames. Cela même, faut-il l’avouer ? piquait son amour-propre de jeune
– 24 – fille, assez belle pour n’avoir pas besoin de s’en faire accroire à ce sujet, assez réservée pour n’attendre, sur sa part de beauté, qu’un assentiment tacite et général sans rien d’individuel, mais assez franche aussi pour le vouloir du moins au complet, et pour s’étonner d’en devoir distraire quelque chose, ne fût-ce que le naïf hommage du plus simple mortel. Celui-ci était-il réellement farouche et sauvage autant qu’il le paraissait ? comme elle le soupçonnait depuis un moment, ne feignait-il pas un peu de l’être ? Elle résolut d’en avoir le cœur net, et de le pousser à bout s’il le fallait.
Se levant donc et faisant légèrement quelques pas, elle s’approcha de la barre et se trouva ainsi debout devant lui, avant qu’il eût pu songer à se lever par politesse. Maintenant, pour le faire, il aurait dû presque la repousser avec rudesse et brusque-rie. Nous nous hâtons de dire que soit étonnement, soit curiosi-té de ce qui allait advenir, ou tout autre motif, il ne laissa échapper aucune démonstration offensive ni défensive. Un peu surpris d’abord, il retrouva aussitôt son calme et, levant seule-ment les yeux sur elle, il resta coi aux pieds de sa belle ennemie, qui avait ainsi, outre ses propres avantages, celui de la position. Elle le dominait, en effet, de toute l’élégante hauteur de sa taille, aux formes encore à moitié juvéniles, mais dont cette attitude un peu redressée, un peu fière, accusait mieux la parfaite pureté de lignes. Lui, au contraire, il semblait incliné et courbé devant elle, comme un jeune chêne qui serait allé tomber par hasard au pied d’un églantier, sans l’atteindre, ni même faire trembler sa couronne de fleurs.
Ainsi debout en face du jeune homme, et seuls ses longs yeux bleus imperceptiblement baissés sous leur fuyante pau-pière, elle l’enveloppa d’un rapide regard, qu’elle laissa glisser un moment sur lui ; mais une intention riante y combattait maintenant un reste de courroux, et l’on eût pu en comparer l’éclair adouci à celui du feu qui s’éteint en une charmante flamme d’azur.
– 25 –
– Autrefois, dit-elle, je me suis souvent amusée à conduire un canot sur un étang : voyons si je m’en souviendrai au-jourd’hui.
Et posant le bout de ses doigts sur la barre, elle la poussa de manière à faire tourner le bateau, qui, ainsi, commença de décrire une courbe sous la double pression du vent et du gou-vernail. Le batelier n’opposa aucune résistance à cette petite main qui prétendait cependant lui en remontrer sur son métier de pilote et en usurper les droits ; seulement il ne retira pas la sienne, en sorte que, vu l’exiguïté de l’espace, elle se trouva presque côte à côte de sa rivale, il est vrai comme pour la faire valoir. Il sourit même à ce changement de manœuvre, et, sans le contrarier ni l’aider, se contenta de le regarder en observateur. Julia voyant que tout allait bien, continua de pousser la barre ; mais le vent, assez vif et parfois saccadé, commença de prendre le bateau de biais et, y pesant de toute la largeur de la voile, fit subitement pencher l’un des bords jusqu’à fleur d’eau, ou il s’en fallut de bien peu, situation qui arracha un signe éclatant de ter-reur à Mademoiselle Lagarde.
– Oh ! s’écria son élève, que je suis sotte ! j’oublie la voile.
Et se tournant aussitôt, elle se mit à détacher la corde qui fixait la voile à l’arrière ; mais la corde était mouillée, le nœud bien fait, et la jolie main qui voulait le défaire, si bien gantée, que notre belle impatiente risquait plutôt de le serrer et de l’embrouiller encore mieux. Pour en avoir plus vite raison, mais sans abandonner la maîtrise du gouvernail, elle arracha vive-ment le gant de sa main restée libre, en s’y prenant, faut-il le dire ? comme un jeune chevreau avec les feuilles d’une plante entrelacée à d’autres et qui résiste, mais qu’il sait bien attirer à lui du plus fin bout de ses dents. Bientôt donc, les doigts ronds et menus qui venaient ainsi de s’affranchir de toute gêne, purent trouver le fil de ce nœud ensorcelé et le démêler plus sûrement ; mais ce ne fut pas cette fois sans y en rencontrer d’autres qui, évidemment, avaient beaucoup plus l’habitude du grand jour et
– 26 – ne fuyaient pas autant le soleil. Le jeune homme en effet, appré-ciant la difficulté de l’obstacle, et peut-être son résultat présent, s’était enfin décidé à y mettre la main de son côté.
Grâce à leurs communs efforts, mais au risque de se con-trarier en s’aidant de trop près, le nœud céda, la corde glissa dans l’anneau, mais si brusquement qu’elle leur échappa d’un bond, et avec elle la voile qu’elle retenait. Celle-ci, bruissant et fouettant les airs, retomba tout-à-coup sur Julia qui, plus rap-prochée, s’était élancée la première à sa poursuite ; puis, le vent la gonflant de nouveau, elle s’enroula capricieusement autour d’elle et l’enveloppa de la taille aux épaules en un clin d’œil ; telle une abeille attardée, sur qui le soir un liseron malin se re-fermerait tout-à-coup. Ou plutôt, à la voir ainsi dans sa blanche prison, on eût dit cette charmante statue de Polymnie qui ra-mène et serre sur son sein les mille plis de sa robe, comme pour se recueillir et se soustraire au monde extérieur. Seulement Ju-lia n’était pas accoudée et rêveuse comme la muse des hymnes : souriante au contraire, elle faisait de gracieux efforts pour se dégager, non sans quelque rougeur déjà.
Dans sa réelle affection pour son élève, Mademoiselle La-garde avait pris sur elle de se lever et de lui venir en aide de ses dix doigts. Malheureusement, elle n’y avançait guère ; ses doigts tremblaient, et elle avait peine à se tenir debout. Aussi dut-elle abandonner ce soin à leur batelier, lequel s’en acquitta à mer-veille, mais non sans un certain embarras. Assurant d’une main la belle prisonnière, pour qu’elle fût mieux immobile et ne se-condât pas les caprices du vent, de l’autre il déroula lentement la voile toujours frissonnante, et se mit à la replier sur son an-tenne.
– Pardonnez-moi, dit-il, si vous avez eu peur, bien qu’il n’y eût vraiment pas de quoi.
Puis il ajouta, après une pause, et sa besogne terminée :
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– Nous nous étions mal compris ; quand je m’en suis douté tout à l’heure, j’allais faire tourner le bateau si Mademoiselle ne m’eût prévenu ; j’ai trop tardé, et c’est moi qui suis cause de ce qui est arrivé : je vous en demande pardon, continua-t-il avec bonne grâce. Maintenant, ayez seulement un peu de patience : avant une heure, je vous aurai ramenées au bord.
En quelques coups d’aviron, il eut bientôt surmonté la ré-sistance des flots, toujours poussés au large par le vent frais et léger descendu des montagnes, à qui le lac devait ainsi cette brise du soir.
Durant la courte lutte avec la voile, le chapeau de Julia avait glissé sur ses épaules, et le vent, courant librement sur ses beaux cheveux, s’était amusé à en soulever aussi les flots d’or. Elle y passa la main d’un mouvement plein de grâce, et leur eut bientôt rendu un courant plus égal, mais toujours un peu ondu-lé. Le vent n’y avait apporté, d’ailleurs, aucune perturbation grave ; il fallut cependant y revenir à plus d’une fois pour effacer complètement son ouvrage, et cette petite restauration parut as-sez nécessaire à celle qui s’en occupait en plein air pour qu’elle s’y oubliât un instant, comme si elle fût seule et devant son mi-roir. Mais revenant bientôt à elle, et sentant une sorte de gêne de ce silence involontairement prolongé :
– Avouez, dit-elle à sa compagne, et en français, pour ne pas risquer de blesser de nouveau le susceptible jeune homme, avouez que je n’ai point manœuvré si mal.
– À merveille, répondit Mademoiselle Lagarde, qui, déjà rassurée par le tour que prenaient les choses, ne put s’empêcher d’ajouter avec son étourderie et sa distraction ordinaires :
– Mais notre batelier aurait bien pu vous en éviter la peine.
– Il vous a dit qu’il allait le faire.
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– Alors, pourquoi ne pas le faire tout de suite ? s’écria l’institutrice, à qui un reste de courroux et d’effroi permettait encore moins que de coutume de retenir sa pensée.
– Nous serons toujours assez vite au bord, fit le jeune homme en continuant de ramer.
Il n’y avait aucun retour d’humeur dans ces mots, on n’y sentait rien d’offensant ni même de particulièrement marqué ; mais ils produisirent cependant un nouveau silence, que Julia ne sut rompre, au bout de quelque temps, que pour elle et pour sa compagne.
– Nous serons toujours assez vite au bord ! répéta-t-elle en anglais. Je vous le disais bien : voilà une déclaration à ne pou-voir s’y tromper. C’est évident : il voulait vous garder, vous en-lever, et sans moi…
– Folle ! interrompit Mademoiselle Lagarde, et se tournant brusquement sans répondre au sourire de Julia, elle se mit à considérer, avec un redoublement de fixité, les derniers feux du jour dans leur retraite successive des pans étagés des mon-tagnes et des cimes superposées.
Le silence recommença ainsi plus profond, et pour Julia elle-même l’envie et la difficulté de le rompre s’y augmentaient à la fois d’une sorte de sérieux vague et gêné. Au reste, il ne pouvait plus être bien long, car le vent baissait sensiblement à mesure qu’on approchait du bord. On y fut en quelques mi-nutes, et le jeune homme faisant lestement tourner son bateau, l’eut bientôt engagé sur le sable fin de la rive, où les deux voya-geuses, suivies d’Ossian, se mirent en devoir de reprendre pied : toutefois, ce fut avec une moins vive satisfaction qu’une heure auparavant elles ne se le seraient figuré.
Leur conducteur se tenait debout sur la grève, les pieds à moitié dans l’eau, pour les mieux aider à descendre. Ne voulant point risquer de le fâcher encore, et comme après tout il avait
– 29 – fort bonne mine pour un pécheur, Mademoiselle Lagarde, par distraction et comme si ce fût un beau cavalier, Julia, pour achever l’aventure, allaient consentir à s’appuyer sur lui sans trop délibérer, lorsque pour plus de sûreté il leur prit lui-même la main dans la sienne, les soutenant ainsi par le bras dans le lé-ger saut sans lequel, cependant, à moins de se faire porter, elles ne pouvaient sortir du bateau et se retrouver enfin au port.
Une fois à terre, leur premier mouvement fut de s’éloigner. Elles firent même quelques pas en avant, mais Julia s’arrêta tout-à-coup, revint à leur pilote, et lui dit :
– Nous nous sommes réciproquement contrariés. C’est vous qui avez cédé, quoique un peu tard, ajouta-t-elle en riant, et ce n’a pas été sans peine ; mais enfin nous voilà au bord, tout près de notre demeure, et nous sommes vos obligées…
– Ah ! s’écria vivement Mademoiselle Lagarde, et moi qui allais oublier…
– Oui, de vous faire nos remerciements, interrompit son élève.
Mais, plus savante qu’observatrice, Mademoiselle Lagarde avait déjà tiré machinalement son porte-monnaie.
– Permettez ! interrompit à son tour le jeune homme avec une vraie bonne grâce ; je vois que Mademoiselle veut absolu-ment faire de moi un batelier dans toutes les règles, et je vou-drais pouvoir l’être comme elle l’entend pour lui être agréable ; mais avec la meilleure volonté du monde je ne le puis pas. Il est vrai que je vais et viens beaucoup sur le lac, et que je fais profes-sion d’y savoir naviguer par tous les vents à la rame ou à la voile, aussi bien qu’aucun de mes confrères de Savoie ; mais c’est pour l’honneur que j’exerce mon art : pour l’honneur de notre beau lac, ajouta-t-il, et des belles dames qui viennent le visiter.
Le porte-monnaie tomba des mains de Mademoiselle La-garde. Il le ramassa prestement sur le sable et le lui tendit avec
– 30 – courtoisie ; puis il ajouta pendant que Julia, se remettant, mais ne trouvant encore rien à lui dire, le considérait avec un éton-nement plein de curiosité.
– Je demeure à l’ordinaire ici près ; mais, n’ayant pas de famille, il m’arrive souvent d’être absent du logis, et je passe vo-lontiers de l’un à l’autre bord. Ce soir, par exemple, j’allais re-joindre quelques peintres de mes amis, campés là-bas en Sa-voie, où il y a encore toutes sortes de vieux arbres à étudier. C’est ainsi que je vis, en été, presque autant sur eau que sur terre, car je suis en outre, à ma manière, grand voyageur de mon métier. Ce bateau, que je me suis amusé à construire, est ma tente de pèlerin ; ce lac, mon océan, ou mon désert, si vous ai-mez mieux. On y peut faire et j’y ai fait bien des fois le tour du monde en idée. Vous conviendrez, du moins, que mon expédi-tion d’aujourd’hui avait bien son originalité ; mais elle me laisse le regret de vous y avoir innocemment tourmentées. Vous m’avez cru un batelier, et moi, je vous ai prises pour deux dames qui, venues le matin ou la veille des bains d’Évian dans le but de voir cette rive, demandiez seulement à retourner de l’autre côté. J’ai eu la plus grande part dans notre commune erreur, et je vous prie sincèrement de me le pardonner.
Nos deux aventureuses restèrent encore un peu plus inter-dites en écoutant cette petite harangue, débitée d’un ton aisé, mais nullement moqueur.
– C’est nous, au contraire, dit pourtant Julia, qui vous de-vons des excuses ; car nous vous avons pris tout votre temps, et il est sans doute trop tard pour vous rendre encore ce soir à l’autre bord.
– Non ; le vent tombe ; il fera clair de lune ; c’est le vrai moment pour se promener en bateau, et je ne réponds pas de ne point rester toute la nuit sur le lac à me laisser mener par la vague où elle voudra me pousser.
– 31 –
– Mais vous nous avez dit qu’on vous attendait ! observa Julia, charmée de prendre en faute celui à qui elle gardait une rancune secrète de n’avoir pas vu tout de suite leur méprise, et peut-être de l’avoir ensuite volontairement prolongée.
– Mes amis de là-bas me pardonneront mon absence, et surtout ne s’en inquiéteront guère, répondit tranquillement le jeune homme. Puis, de cet air libre et honnête par lequel il pre-nait, comme sans y penser, ses avantages et dont il n’y avait pas moyen de se fâcher :
– Au surplus, reprit-il, mes amis qui sont toujours à me dire que je ne démens pas mon nom, car je m’appelle Semplice, penseront sans doute, non à tort, que de manière ou d’autre j’y ai été fidèle aujourd’hui ; mais, pour me le faire mériter encore mieux, laissez-moi ajouter que si vous êtes tentées par hasard d’une promenade sur le lac au clair de lune, je suis à vos ordres, mesdames, et serai cette fois bien réellement votre batelier. Je m’engage, continua-t-il en riant, à longer la rive à la portée de la voix, ou à ne m’en éloigner que jusqu’à ces rochers à fleur d’eau, par exemple, si vous me les fixez pour limite. En outre, pour plus de sûreté, fit-il en se tournant vers Julia, mademoiselle voudra bien reprendre le gouvernail. La lune argente déjà le sommet des montagnes, et dans quelques minutes, elle les dé-passera.
Avant qu’il eût fini, Mademoiselle Lagarde s’était écriée :
– Non, certes, c’est bien assez comme cela ! On serait in-quiet, et que dirait Madame Glenmore quand elle saurait !… Remercions monsieur, et dépêchons-nous de rentrer ; il se fait tard, Julia.
– C’est pourtant bien tentant, dit cette dernière, feignant d’hésiter, et d’un air de gracieuse mutinerie. Je gage qu’il n’y au-ra de longtemps une si belle soirée. Tenez ! voilà en effet la lune qui se lève quoiqu’il fasse encore jour, la douce et majestueuse reine des nuits, comme vous diriez, chère Mademoiselle La-
– 32 – garde, et vous avez un faible pour elle, convenez-en : vous ne l’avez jamais vue, comme ici, sur un trône de rochers. Puis, monsieur a si complètement réparé ses torts… et les nôtres, que nous lui devons cette preuve de confiance, il me semble…
– J’ai toute confiance en monsieur, interrompit l’institutrice ; embarrassée de cette nouvelle folie de son élève, mais vous devez comprendre… D’ailleurs, lui aussi on l’attend, et ce serait abuser…
– Oh ! étourdie que je suis ! Mademoiselle a cent fois rai-son, s’écria la jeune espiègle : après vous avoir déjà fait perdre bien assez de temps, voilà qu’au lieu de vous rendre au moins la liberté au plus vite, nous vous retenons ici à jaser comme des mouettes revenues au port. Manquer où l’on est attendu, sans pouvoir en donner d’autre excuse que de s’être attardé à regar-der la lune, ce serait à vous par trop contre toutes les règles de la politesse, et à nous par trop égoïste d’accepter un sacrifice pa-reil.
– Ici, Ossian !
– Adieu donc, monsieur, continua-t-elle de ce ton railleur, mais où perçait toujours un esprit d’aventure et de folâtrerie qui lui ôtait ce qu’il eût pu avoir d’un peu hautain, de blessant même sans ce correctif : adieu, recevez de nouveau tous nos re-merciements d’avoir bien voulu jouer en notre faveur, et telle-ment à s’y méprendre que nous-mêmes y avons été prises, le rôle, comme eût dit votre Molière, du « Batelier malgré lui ; » et surtout, afin de diminuer nos remords, ne négligez rien pour être encore ce soir où vous seriez déjà sans nous ; faites force de rames pour regagner le temps perdu, acheva-t-elle en lui lan-çant ces derniers mots avec un regard dont l’ironie ne rendit le trait que plus acéré et plus charmant.
Prenant là-dessus le bras de Mademoiselle Lagarde et se retournant à moitié, elle s’éloigna, suivie du fidèle Ossian ; et en
– 33 – quelques pas tous les trois disparurent au prochain détour du rivage.
– Allons ! pensa le jeune homme, elle me pardonne ; mais elle aurait pu me le dire un peu mieux qu’en se moquant de moi. Voyons pourtant si je dois rester sur ce méchant pardon-là.
– 34 –