Le Batelier De Clarens

Juste OLIVIER · Chapitre 8 sur 18

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Le Batelier De Clarens

Deuxième Partie

 

 

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I

 

Semplice, en traversant le village désert pour se rendre chez lui, non dans l’intention de se coucher (on peut croire qu’il n’avait nulle envie de dormir), mais afin d’y réfléchir plus po-sément à son aventure, vit de la lumière devant l’auberge, chose si peu ordinaire à cette heure que, malgré sa préoccupation, elle attira ses regards.

Les émotions si diverses par lesquelles il venait de passer coup sur coup, l’avaient fatigué, ou du moins lui donnaient une irritation nerveuse ; il sentait le besoin de la maîtriser sans re-tard, car ce n’était pas le moment de faiblir. Il entra donc dans l’auberge, dont le maître, jeune encore et solide gaillard, était un de ses anciens camarades d’école, en sorte qu’ils se traitaient ré-ciproquement avec la même familiarité libre et amicale.

Celui-ci, debout en effet, contre son ordinaire à cette heure, mais aussi bien éveillé que s’il fît grand jour, ne put cependant cacher sa surprise en voyant Semplice apparaître sur le seuil de la salle à manger, et vint avec d’autant plus d’empressement au devant de lui.

– Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-il.

– Que veux-tu qu’il y ait ? répondit Semplice, dans le style un peu rude du pays, mais où la circonspection s’arrange fort bien de cette rudesse de terroir que veux-tu qu’il y ait, sinon que j’ai soif, ayant marché toute la journée ?

 

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– Et aussi toute la nuit, à ce qu’il parait. Mais d’où viens-tu comme cela ? demanda encore l’aubergiste.

– D’où ? de me promener, selon mon habitude.

– Ah ! oui, le clair de lune ! comme vous dites, vous autres amateurs de la belle nature, tandis que nous, pauvres bêtes, nous ne sommes qu’amateurs d’un bon lit.

– Mais il me semble, ce soir, que tu ne l’es guère, ou que tu as fort bien su t’en détacher, fit Semplice, pour donner à l’entretien une direction où il ne risquât plus d’être embarrassé.

– Oui, répondit l’hôte, il faut que quelque diable s’en mêle, qu’il y ait quelque chose dans l’air cette nuit ; car voilà deux étrangers qui viennent de m’arriver à la minute ; c’est encore le clair de lune qui me les amène à une si belle heure ! mais, enfin, je ne dois pas trop en vouloir à la lune, comme vous autres amoureux, puisque c’est elle qui me les envoie, et ils ont l’air de pouvoir bien payer. Oh ! ma foi, je n’entends pas m’être levé pour rien, à près de deux heures passé minuit.

– C’est juste ! et la bouteille de vin vieux que je voulais te demander ; je comprends que pour moi aussi, dit Semplice en riant, elle sera salée.

– Allons ! vas-tu te moquer de moi à présent, et ne m’as-tu pas fait le portrait de ma femme et de mon petit Auguste, que tu n’as jamais voulu me laisser payer ! Mes voyageurs crient qu’ils ont une faim d’enragés, car la lune, à ce qu’il parait, ne nourrit pas ceux qui l’aiment, elle leur laisse le ventre creux. Au moins, « qui dort dîne, » à ce que dit le proverbe, tandis que vous autres oiseaux de nuit vous êtes souvent réduits à finir par vous aller coucher sans souper. Mais ce n’est pas ainsi que l’entendent mes deux voyageurs. Ils sont montés dans leurs chambres, et vont redescendre ici tout à l’heure ; si tu veux par-tager leur repas…

 

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– Non, dit Semplice ; rien qu’une bouteille du meilleur coin de ta cave ; encore à la condition que tu ne me laisseras pas seul à la boire, mais que tu en prendras ta part en toute bonne ami-tié.

– Farceur ! veux-tu donc dire que je pourrais bien en prendre un peu plus que ma part ?

– Non ! je sais que, malgré ta profession, tu n’es point un buveur ; je voulais dire seulement que, ce soir, l’envie m’avait passé par la tête de trinquer avec un ami avant d’aller me cou-cher.

– Hum ! fit l’aubergiste, en appuyant davantage son fin re-gard sur Semplice ; c’est bien plutôt toi qui n’es pas un buveur ! et pourtant tu viens me demander à boire, à une heure où ne me l’a jamais demandé le plus grand sac à vin du village. Mais, suf-fit ! chacun a ses secrets, et je souhaite que les tiens te portent bonheur. Seulement, tu viens de lâcher un mot qui n’est pas tombé à terre autant peut-être que tu le croyais : tu te sens l’envie, dis-tu, de trinquer avec un ami ; ce n’est pas encore si facile à trouver qu’on le croit bien ; les verres se rapprochent, mais non pas les cœurs ; je puis en parler, moi, qui vois journel-lement des centaines de verres s’avancer gaiement l’un vers l’autre et s’embrasser à grand bruit, mais le cœur reste en ar-rière et, au lieu d’être sur la main, comme on dit, ni même de la suivre, il se tient dans son coin, mon bel ami !

– Oui, je sais que tu es philosophe, observa Semplice.

– Non, je suis aubergiste. Je fais en conscience mon métier d’étriller un peu les voyageurs, surtout quand ils me tombent du ciel ou des montagnes après minuit. Qu’ils admirent le clair de lune tant qu’ils veulent, mais qu’ils ne croient pas me le faire admirer pour rien. Ils viennent ici comme au théâtre : eh bien, payez vos places, mes belles dames, ou plutôt, payez-les pour elles, mes beaux messieurs ! Le spectacle en vaut bien la peine, après tout, et vous dites vous-mêmes qu’on en voit peu de pa-

 

– 132 – reils. Mais, ma foi, ici comme ailleurs : rien pour rien. Quant à moi, la face de la pleine lune elle-même me plaît moins à regar-der que celle d’un tout petit jaunet : oui, voilà ma lune à moi, fit-il en plaçant un napoléon entre le pouce et l’index ; et, ce qu’il y a de bon, continua-t-il, en prenant une poignée de monnaie dans la poche de son pantalon et y triant les pièces d’or qui s’y trouvaient, ce qu’il y a de bon, c’est que vous n’avez qu’une seule lune, au lieu que moi, j’en ai plusieurs. Eh oui, ces jolis jaunets, on n’en a pas mal mis de côté, de ces petites lunes-là, depuis une couple d’années, et si cela continue, on aura de quoi se tenir les pieds chauds quand on sera vieux. Mais ce que je voulais te dire, ami Semplice, c’est qu’il y en aura toujours à ton service, à présent même, si tu veux. Vrai ! à ton service. Tiens, prends ceux-ci d’abord, si ça te va.

Semplice le remercia cordialement, et l’assura qu’il ne manquait point du peu d’argent qu’il lui fallait.

– Comme tu voudras, dit l’hôte, ce sera pour une autre fois. Tu as donc seulement envie de trinquer avec un ami ? hein ! cette envie-là, à pareille heure, ne me dit pas grand-chose de bon pour toi : si c’était pour lui emprunter de l’argent, encore passe ! Heureusement tout s’en va, même le chagrin, et rien ne reste… excepté les jaunets. Bref, tu me diras ou tu ne me diras pas ce que tu penses, car tu es un sournois, mais c’est égal, on t’aime comme tu es… Tu n’en veux donc qu’à mon vin : eh bien, je vais te chercher tout ce que j’ai de mieux ; mais, sans me van-ter, l’ami qui va le boire avec toi le vaut bien.

À ces mots il sortit, mais pour revenir bientôt avec une bouteille cachetée, encore toute couverte, comme de bizarres bas-reliefs, de conglomérats de poussière. Il la déboucha avec précaution pour ne pas risquer de troubler la vieille liqueur de vingt ans, et, remplissant deux grands verres :

– Tiens ! dit-il, déguste et savoure-moi ça.

– Excellent ! fit Semplice en vidant son verre d’un trait.

 

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– Pas si vite ! s’écria l’hôte : pas si vite ! Hélas ! on voit bien que tu n’es pas un amateur.

Et il huma le sien lentement, l’approchant deux ou trois fois, dans l’intervalle, de la lumière de la lampe, à la hauteur de son œil.

– Vois-tu, disait-il, il est aussi limpide et franc que géné-reux.

– Oui, répondit Semplice, il est comme celui qui me l’offre de si bon cœur.

– Ta ta ta, reprit l’hôte, ne parlons pas trop de notre bon cœur, et pour franc, je ne le suis que quand on me fait lever plus matin que je ne veux, ce qui n’arrive pas souvent ; en toute autre occasion, il ne faut pas s’y fier, excepté toi pourtant, mon pauvre Semplice : tu n’as qu’à bien regarder, tu me verras toujours quelque chose pour toi dans le coin de l’œil.

– Je le vois, dis Semplice.

– Et moi, répliqua l’hôte, crois-tu donc que je ne vois pas aussi dans le tien ce qui s’y cache : oui, ami Semplice, il y a là sous ta paupière, je le vois bien, de petites gouttes de rosée, de petites perles humides, moins joyeuses que celles qui dansent dans mon verre en y montant jusqu’au bord.

– Allons ! tu veux rire à mes dépens, dit Semplice en affec-tant un air de joyeuse humeur ; mais ton vin est si bon que je te le permets.

– Hum ! c’est bien plutôt toi qui ne ris pas. Mais tu n’es pas homme à parler de tes chagrins, si tu en avais.

– Et toi ? fit Semplice.

– Ni moi non plus, c’est vrai ; mais il y a cette différence, que moi je n’en ai pas, au lieu que toi… Mais je t’entends déjà dire : « De quoi je me mêle ! » Eh bien ! un mot seulement ; car

 

– 134 – avec tout ton esprit et ton bon cœur, tu es fort capable de ne pas t’en douter : oh ! un bon cœur, cela fait faire bien des sottises ; moi aussi, j’ai le cœur trop bon, c’est pour cela que je m’en mé-fie. Eh bien ! voulais-je dire, méfie-toi, et n’oublie pas au moins que tout comme un autre tu as aussi tes ennemis.

– Moi, des ennemis ! s’écria Semplice.

– Oui, et les pires de tous, je t’en avertis.

– Mais lesquels ?

– Lesquels ? répéta l’hôte. Tu le vois : tu ne sais pas même quels sont tes ennemis ; la première chose à savoir pourtant ! ajouta-t-il.

– J’aime bien mieux savoir quels sont mes amis, dit Sem-plice, cette fois de son accent tranquille.

– Oui, on va loin comme cela, quand on laisse à ses enne-mis le champ libre !

– Mais, enfin, quels, sont-ils ces ennemis si terribles ? nomme m’en un seulement.

– Le voilà ! dit l’hôte, un doigt sur sa bouche.

– Toi, mon ennemi ! toi, mon vieux Vincent ! mon vieux camarade, malin avec les malins, bon avec les bons enfants, et qui ne fais la bête qu’avec ceux qui se croient trop d’esprit ! Toi, mon ennemi, toi qui m’as encore prouvé ce soir que je pouvais toujours compter sur ton amitié ! Décidément, Vincent, tu veux rire, ou tu en as déjà assez du clair de lune et tu ne serais pas fâ-ché de te rendormir. Fais, comme tu l’entends, la guerre à tes pratiques ; mais, hors de la bataille, il n’y a pas un meilleur cœur que toi, crois-tu que je ne le sache pas ?

– Vas-tu donc recommencer avec tes bons cœurs, tu m’ennuies ? Parbleu, je sais bien que je suis ton ami, et je crois que tu le sais aussi : sans cela, serais-tu venu me demander à

 

– 135 – boire à deux heures après minuit ? à boire, et du vin encore, toi qui, de jour, ne m’en demandes pas une fois par mois, et qui, avec tous tes autres défauts, as la passion de l’eau fraîche, je pa-rie. Je te dis seulement que tu as des ennemis, et qu’à défaut d’autres on a toujours celui-ci.

Et il répéta son même geste de montrer sa bouche du doigt.

– Je ne comprends pas, dit Semplice.

– Est-ce que tu comprends rien à ces choses ! Voilà ce que c’est que de regarder la lune, on ne voit rien de ce qui est des-sous : or, de toutes les choses qui sont sous la lune et sous le so-leil, poursuivit le philosophe aubergiste, une des pires, c’est la langue, comme au reste le dit l’Évangile.

– Bon ! à présent tu vas me reprocher de parler trop, moi que tu trouvais et que l’on trouve trop taciturne.

– Il faut donc te cracher la chose tout net, reprit l’aubergiste : Tes ennemis sont les langues, les mauvaises langues, comprends-tu maintenant, pauvre ami Semplice ? Les langues ! les langues ! les langues ! répéta-t-il par trois fois : tes langues ! ajouta-t-il encore, en appuyant sur le pronom posses-sif.

– Sais-tu, dit Semplice, après le premier moment de sur-prise, que tu viens presque de copier sans le savoir un grand poète anglais, dans une de ses tragédies ? Un de ses person-nages, qui fait aussi le procès à la nature humaine, s’en va répé-tant comme toi : « Des mots ! des mots ! des mots ! » « Words ! words ! words ! » ajouta Semplice, à qui cette citation murmu-rée en anglais fit faire un retour naturel sur Julia.

– Eh bien, dit l’hôte, ton poète anglais n’était pas si bête, quoique ce vers que tu viens de me citer, « wouau, wouau ! » me fasse un peu l’effet, Dieu me pardonne, de l’aboiement d’un chien. Mais ne disons point de mal des Anglais ; ils paient bien. Et, quant à leur chienne de langue, dont personne qu’eux n’est

 

– 136 – capable de se tirer, depuis que je suis aubergiste je donnerais bien, pour la savoir, tout ce que notre ministre sait de latin. Bref, il a raison, ton poète, tout poète qu’il soit, et, sans vouloir te faire de la peine, ce n’est, ma foi, pas grand-chose que de l’être, encore moins que d’être peintre ou musicien ; est-ce que je ne fais pas aussi des chansonnettes, moi ? Je n’ai qu’à me mettre à racler de mon violon et il me vient toutes sortes de re-frains et de balivernes, tantôt sur les lèvres, tantôt au bout des doigts. « Des mots ! des mots ! » c’est pourtant vrai, cela : rien que des mots. Je sais ce qu’en vaut l’aune, moi qui en entends défiler chaque jour des mille milliers de douzaines. Oui, des mots ne sont que des mots ; mais, pas moins, ils peuvent faire beaucoup de mal.

– Et quel mal veux-tu qu’ils fassent à un pauvre diable comme moi !

– Les langues, vois-tu, cela mange de tout, reprit l’hôte : plutôt que de se tenir tranquilles et sans grignoter quelque chose, elles s’attaqueraient aux pierres du chemin. Rien n’est trop dur, tout leur va. Mais un pauvre diable ! eh, c’est pour elles pain bénit, ami Semplice : elles s’en donnent avec lui à cœur joie, car il ne mord, ne regimbe, ni ne remue, et ne se doute pas même qu’elles sont là. Les langues ! Ah ! si tu les con-naissais comme moi !

– Mais, dans notre paisible village, où tout le monde se connaît !

– C’est justement pour cela : on dit d’autant mieux tout ce qu’on sait… et ce qu’on ne sait pas. C’est en cela surtout que les langues triomphent. Et je te le répète : il y en a dans notre vil-lage, comme ailleurs, de salées qui ne sont pas au saloir… Ah ! voilà mes chansons qui me reviennent ; il faudra que j’en fasse une là-dessus : Les langues salées ; » en voilà un de refrain, j’espère ! Je gage bien que ton poète anglais n’avait pas pensé à celui-là.

 

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Doutant encore qu’il y eût réellement lieu de s’inquiéter, mais intrigué cependant, Semplice allait continuer ses ques-tions, lorsque l’entretien fut subitement interrompu par la ren-trée des deux voyageurs dans la salle à manger.

– Notre souper ! dit l’un d’eux en français presque sans ac-cent. Et il se mit à table avec son compagnon à moitié endormi ou plus silencieux.

– Notre souper, répéta-t-il, ou notre déjeuner ; le nom ne fait rien à la chose, pourvu que la chose existe ; mais elle existe ou existera, n’est-ce pas, Monsieur l’hôte ? car vous nous en avez donné votre parole sacrée, et nous vous l’avons fait jurer.

– J’en ai juré bien d’autres, répondit en riant l’aubergiste, qui avait déjà pu apprécier la bonne humeur de l’un de ses deux étrangers.

– Comment ! poursuivit celui-ci ; vous en avez juré bien d’autres, dites-vous, et quoi, je vous prie ?

– Eh ! n’ai-je pas juré fidélité à la constitution, même à deux ou trois depuis que je sais penser ? Juré à mon mariage ? juré quand j’ai été juré ? juré… Il faut bien jurer de temps en temps dans l’occasion.

– Oh ! s’il en est ainsi, reprit le voyageur anglais humoriste, je crains bien qu’avec vous il ne faille jurer de rien, et je jurerais déjà que notre souper…

– Le voilà qui vient, dit l’aubergiste, prenant les plats de là main d’une vieille cuisinière plus facile à éveiller que les jeunes domestiques, et faisant lui-même les fonctions de sommelier. Pour être en partie froid (car, ajouta-t-il, toujours en veine de belle humeur, la lune a beau être claire, elle ne réchauffe pas), j’espère que ces Messieurs le trouveront cependant à leur gré.

– Et Monsieur va sans doute souper avec nous, fit le voya-geur en s’inclinant légèrement du côté de Semplice.

 

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– Non, Monsieur, répondit celui-ci, il est plus que tard, je m’en vais. Adieu, mon cher Vincent, ajouta-t-il, en vidant d’un seul trait le verre que son ami, dans ses idées de consolations philosophiques, avait absolument voulu lui remplir une der-nière fois jusqu’au bord.

Là-dessus il serra la main de l’hôte, qui lui fit encore son signe muet de porter le bout de l’index vers Babouche, puis il sa-lua les voyageurs, et sortit.

– Il ne soupe donc pas, votre ami ? observa l’étranger communicatif.

– Pas ce soir, à ce qu’il parait, – dit l’hôte, d’un ton flegma-tique.

– Mais il boit sec, à ce qu’il parait aussi, Monsieur l’hôte, ou plutôt à ce qui est manifeste.

– Non, c’est un buveur triste.

– Voulez-vous dire un triste buveur ? reprit l’étranger, qui aimait, comme on le voit, à jouer sur les mots et à parler aisé-ment le français.

– Triste buveur ou buveur triste, comme vous voudrez ; mais le fait est qu’il ne boit guère à l’ordinaire que de l’eau : c’est pour cela que je l’appelle un mélancolique buveur, et l’espèce n’en est pas gaie, vous l’avouerez, pour nous autres aubergistes, qui aimons naturellement que l’on boive de tout son cœur.

– Un buveur mélancolique et ne buvant que de l’eau, tandis que vous ne buvez que du vin, voilà qui vous irait assez, mon cher Ray, dit le jeune voyageur en se tournant vers son compa-gnon plus âgé.

 

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