Le Batelier De Clarens
Chapitre VII
Semplice était resté tout perdu dans un sentiment de bon-heur auquel le vague « défiez-vous, » mêlé à l’adieu de Julia, ajoutait seulement comme une pointe plus vive. La vue de ma-dame Glenmore le rappela pourtant à lui-même. Dès qu’ils se furent assis un peu à l’écart, il lui dit :
– Pardonnez-moi ce prompt retour dont je ne me doutais pas moi-même ce matin, et qui n’a d’ailleurs rien que de très-simple dans son but. Je m’étais presque engagé envers un ami à l’accompagner dans un voyage de cinq ou six semaines ; en reli-sant sa lettre, j’ai vu qu’il me restait à peine le temps de le re-joindre. Je vais donc partir, peut-être dès ce soir si je puis ; mais j’ai voulu avant toutes choses vous remercier encore de toutes vos bontés et prendre congé de vous, si je ne devais pas vous re-trouver ici.
Ce brusque départ ne laissa pas d’étonner madame Glen-more, tout naturel qu’il pût être, et qu’il le parût même au ton de Semplice. Elle en éprouvait des impressions très-diverses : elle en était à la fois fort intriguée et contrariée, et en somme pourtant satisfaite. Elle resta donc un moment sans répondre, laissant Semplice assis à côté d’elle et ne se tournant pas vers lui. Sa vivacité et sa résolution ordinaires firent cependant bien-tôt trêve à ses réflexions.
– M. Damont, dit-elle, venez vous mettre là devant moi, que je vous voie en face.
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Elle tempéra toutefois ce début en ajoutant :
– Vous voyez que j’agis encore avec vous sans façons, comme une vieille amie et qui désire toujours l’être.
Il s’inclina respectueusement, se tenant déjà debout devant elle.
– Aimez-vous mademoiselle Lagarde ?
– Oui, mais d’amitié uniquement, comme je vous l’ai déjà dit.
– Mais pourquoi ce rendez-vous dans le parc, car, enfin, je vous y ai vus cependant !
– Ce que vous appelez un rendez-vous, n’avait pas d’autre but que la petite fête dont on vous ménageait la surprise pour le matin. Ajoutez-y, madame, les enfantillages et les secrets ordi-naires de ces sortes de jeux et de leurs préparatifs ; mais ce n’est pas à moi de vous les révéler, d’autant plus qu’à vrai dire je ne les sais pas bien. Dans les petites choses comme dans les grandes, continua-t-il en riant, nous autres hommes ne savons jamais tout, si tant est même que nous y comprenions rien. Je me suis trouvé là sur quelques mots dits la veille en plaisantant, peut-être pour m’éprouver ou pour me faire une niche, et que j’ai pris bonnement au pied de la lettre. J’y étais arrivé par les collines, où je me promène parfois la nuit, et, en suivant le haut mur des vignes, je me suis trouvé presque sans m’en apercevoir sur votre terrain.
– Sur le mur ? mon neveu Edgar prétend y avoir vu cette nuit cheminer quelqu’un. Alors, c’était donc vous ?
– Probablement.
– C’était une folle équipée, convenez-en !
– J’en conviens.
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– Enfin, monsieur Damont, la main sur le cœur, dites-moi seulement que vous avez toujours le même droit à mon amitié et à mon estime. Je le pense moi-même ; aussi, là-dessus, je ne vous demande à vous qu’un oui ou un non.
– La main sur le cœur, oui, madame.
– Je vous crois. Et, pour vous donner une preuve bien forte de ma pleine et entière confiance, la plus grande preuve pos-sible, encore une dernière question : Que pensez-vous de ma fille ?
Pour cette fois Semplice eut peur ; il croyait déjà entendre madame Glenmore lui demander tout net, comme pour made-moiselle Lagarde :
– Aimez-vous Julia ?
Aussi, fut-il bien soulagé quand elle ajouta seulement :
– Vous lui avez souvent reproché d’être méchante.
– Oh ! madame, se hâta-t-il alors de répondre, c’était un badinage.
– Oui, dans la forme, et j’espère bien, en effet, que le mot était un peu exagéré.
– Le fond était encore moins sérieux que la forme, dit Semplice, cette fois de nouveau embarrassé.
– Non, non, repartit madame Glenmore, je crains bien que vous n’ayez raison. Il n’est que trop vrai : Julia ne brille pas pré-cisément par la bonté. La jeunesse est peu compatissante, je le sais, surtout la jeunesse féminine, ajouta-t-elle en riant : elle s’apitoie volontiers sur elle-même ; mais, sur le prochain ? il n’y faut pas penser. Je dois rendre cette justice à ma fille que, du moins, elle ne s’épargne pas plus que les autres ; mais, aussi, elle s’en autorise pour ne pas y aller de main morte avec ces derniers. Voyez comme elle tourmente cette bonne mademoi-
– 229 – selle Lagarde, créature innocente s’il en fut jamais. Elle ne se gêne pas non plus beaucoup avec moi, et si je ne savais que c’est une sorte d’allure qu’elle a prise et dont elle ne se doute pas, mon cœur parfois aurait pu en souffrir. Enfin, avouez que vous-même vous n’y avez pas échappé.
– Comme vous, madame, je ne vois dans tout cela que la vivacité, l’originalité de sa nature, qu’une grâce piquante et dont, précisément parce qu’elle est une grâce, elle ne peut se dé-fendre, de même qu’elle ne pourrait se la commander.
– Oh ! moi, j’ai bien vu que vous en avez été quelquefois blessé. Et tenez, ce matin, assurément vous l’étiez, et, certes, il y avait de quoi.
– Elle avait voulu trop égayer, j’en conviens, notre petite scène ; mais moi, je me suis peut-être trop sottement laissé prendre au dépourvu par cette allégation si peu fondée et si brusque…
– Brusque, tant que vous voudrez ! mais, de sa part, fort bien et fort longuement méditée. Car, pour vous tout dire comme à un ami dont, en ce moment plus que jamais, j’apprécie l’indulgence, la délicatesse et le tact, c’est elle-même, je vous le confie entre nous, et je vous dois aussi un peu cet aveu pour ma propre justification, c’est elle-même, répéta madame Glenmore, qui m’avait suggéré de longue main cette idée sur mademoiselle Lagarde et sur vous ; qui, la nuit dernière, m’a dit avoir entendu un bruit de pas sur la terrasse, où elle est fort capable d’avoir fait elle-même du bruit pour achever de m’y attirer ; qui, dans tous les cas, s’y est rencontrée avec moi juste à point, a tourné sur vous mes soupçons qu’elle avait si souvent éveillés, et, enfin, m’a indiqué la place où je vous trouverais. Si elle avait réelle-ment pu croire à votre entente prétendue avec mademoiselle Lagarde et à un véritable rendez-vous nocturne sous air de jouer la comédie, son devoir eût été sans doute de m’avertir ; mais les faits mêmes, outre votre propre témoignage, déposent contre elle à cet égard et ne permettent pas cette interprétation de sa
– 230 – conduite. Je vois bien à présent que, moi aussi, j’ai été sa dupe, et qu’elle m’a fait jouer un rôle dans cette nouvelle invention de son cerveau : c’était là encore un de ses tours de petite fille ; mais convenez, monsieur Damont, qu’il est un peu fort !
– J’en conviens ! dit Semplice, le cœur serré, et ne pouvant ni ne voulant ajouter un seul mot de plus.
– Pardonnez-lui cependant, reprit madame Glenmore, ain-si qu’à moi, la part involontaire qu’elle m’a fait prendre dans sa supercherie. Le plaisir de jouer la comédie et d’y mettre les gens dans l’embarras lui trouble l’esprit : c’est un mal de famille, comme vous pouvez en juger par son cousin Edgar. Mais, dites que vous nous pardonnez, n’est-ce pas ?
– N’ayant ici aucun droit d’en vouloir à personne, puisque au contraire je n’y ai reçu que la plus gracieuse hospitalité, comment pourrais-je avoir celui de pardonner ? répondit froi-dement Semplice.
– À bientôt donc, j’espère ! Si, cependant, votre voyage se prolongeait, reprit-elle avec une nuance d’embarras, et que vos leçons dussent être forcément interrompues…
– Mes leçons ? répéta Semplice. Je ne comprends pas ! car je pourrais dire au besoin que je n’en donne… ni n’en reçois ! ajouta-t-il tout crûment d’un ton fier.
– Et moi, je pourrais dire à mon tour que vous m’avez en effet bien mal comprise ! répliqua non moins vivement madame Glenmore ; me jugez-vous incapable d’une reconnaissance vraie, et prête à me croire si aisément quitte avec un ami ? Mon tort, à moi, n’est bien réellement que dans la forme, et le fond vaut mieux, je vous assure, continua-t-elle en reprenant son air d’assurance cordiale et digne. Je pensais bien moins à ce que vous avez cru, qu’à mon regret si notre départ devait avoir lieu avant votre retour. Enfin, nous vous écrirons dans ce cas ; et
– 231 – vous aussi, vous nous donnerez de vos nouvelles, j’y compte ; mais surtout j’espère bien que nous nous reverrons encore ici.
Il s’inclina sans répondre et en homme évidemment pressé d’en finir.
– Vous partez donc, sans prendre congé de nos étourdies ? ajouta-t-elle avec peu d’insistance.
– Non pas, si vous permettez ! dit Semplice.
Ils revinrent silencieusement vers le salon, Semplice, le froid dans l’âme, comme si de nouveau le serpent l’y eût touché, madame Glenmore soupçonnant plutôt Semplice que Julia, en qui, par tendresse comme par habitude, elle voyait toujours uniquement une enfant, mais s’étant dit depuis le matin qu’à tout hasard, elle ferait bien de frapper quelque coup significatif, et ayant frappé juste, plus juste qu’elle ne savait.
Julia attendait impatiemment leur retour, tout eu essayant de tenir tête à la verve ironique de son cousin, qui ne lui en fai-sait grâce un moment que pour la tourner sur « son excellence M. le gouverneur, » engagé, prétendait-il, dans une belle et sa-vante conversation avec mademoiselle Lagarde, conversation d’autant plus savante, selon lui, qu’elle était muette.
– C’est là le comble en effet, disait-il, du savoir et de la ga-lanterie. Au lieu que tant de personnes, vous et moi, par exemple, ma prétendue cousine, parlons sans rien dire, son ex-cellence dit tout sans parler : c’est la dernière perfection du lan-gage et de la diplomatie. Vous l’entendez, mademoiselle La-garde, je veux dire que vous entendez ce langage, car, pour moi, je sais bien que vous ne m’écoutez pas. Mais son excellence M. le gouverneur, vous l’entendez à merveille, n’est-il pas vrai ? Vous ne perdez aucun mot de ce qu’il ne dit pas. Nouvelle preuve à l’appui de son système de la transpiration des pensées, de la transpiration intellectuelle, insensible, comme il l’appelle
– 232 – en termes scientifiques, système sur lequel il a fait un traité, et qui est aussi le mien, mais que je ne pratique pas. Ma faiblesse me contraint de m’en tenir au vieux procédé des mots et des signes, qui n’est pas un langage, mais un parlage, comme il fau-drait plutôt le nommer. Nous en sentons bien l’insuffisance, ma cousine et moi, si nous nous en contentons, faute de mieux, nous autres esprits déshérités. Il ne s’adresse qu’à l’oreille, et ne va jamais jusqu’à l’esprit ; quant au cœur, c’est surtout ici que ce grossier langage fait pitié. N’est-ce pas, belle cousine et belle mademoiselle Lagarde, que vous êtes de mon avis ? J’ai un suf-frage plus imposant encore, monseigneur le gouverneur a souri. Oui, heureux, trop heureux ceux qui se parlent sans parler, sans ce remuement de lèvres si lent et si imparfait, si maladroit ou si perfide ! hélas, quand aurai-je le bonheur de pouvoir m’exprimer ou du moins que l’on me réponde ainsi ? Pour se comprendre, ils n’ont pas même besoin de se voir : c’est tou-jours la plus entière sympathie. Et tenez, mademoiselle, le bruit court que vous avez employé le temps de notre absence à dor-mir : eh bien, je puis vous assurer, mais quoi ! vous le savez dé-jà, que son excellence M. le gouverneur n’a pas fait autre chose non plus. En voiture, le soin de sa dignité le forçai vainement à essayer de tenir les yeux ouverts : il les fermait toujours, comme par une puissance lointaine, mais néanmoins présente et invin-cible ; il a même condescendu jusqu’à laisser aller un moment sa tête auguste sur mon humble épaule, précieuse faveur dont je garde encore le souvenir. C’est à vous que je la dois, mademoi-selle, et je vous en remercie, quoique je sache bien que vous ne m’écoutez pas. Heureusement, je puis encore me faire entendre de ma prétendue cousine, qui, elle du moins, m’écoute à ravir ; n’est-ce pas, chère Julia ? Ainsi, tout à l’heure, je vous ai de-mandé pour la troisième fois où était donc votre mère, et vous m’avez répondu, – la première fois, que le diner serait bientôt prêt : réponse maligne, à l’adresse de son excellence M. le gou-verneur encore plus que de moi ; – la seconde, qu’il faisait un temps magnifique : réponse exacte ; vous êtes même allée jus-qu’à la croisée du salon, pour vous en assurer, je présume ; – la
– 233 – troisième, que j’avais tort de ne pas me destiner à la carrière d’homme d’État, pour cette belle raison, la mienne en effet, qu’on ne voit guère d’homme d’État devenir vieux et jouir long-temps d’une santé solide ni d’un appétit robuste ; ajoutant que j’avais, cependant, toutes les qualités de l’emploi, car je suis, se-lon vous, toujours en scène et je joue perpétuellement la comé-die ; que je devrais, au moins, comme acteur, cultiver mes dis-positions scéniques, etc., etc. : réponse juste et plus à propos qu’il ne semble, mais non pas seulement pour moi. Oui, vous avez raison, « le monde est un théâtre, » et le reste de la tirade… Mais qu’est-ce que je vois ? qui s’approche à pas lents, plongé dans une sombre rêverie ?… Ah ! mon buveur tragique !
L’air grave et posé dont Semplice suivait madame Glen-more plutôt qu’il ne l’accompagnait, le silence qu’ils observaient tous les deux, avaient pu déjà faire pressentir à Julia que l’entrevue avait au moins laissé quelque impression pénible dans l’esprit de Semplice. Elle en fut persuadée, lorsqu’à son en-trée dans le salon, levant les yeux sur lui, elle ne rencontra point son regard, et vit son front plissé se rembrunir encore, pour ne s’éclaircir que par un effort de résolution subit. Ce qui la dérou-tait, c’était de voir en revanche à sa mère un air parfaitement tranquille, libre, aisé, enfin, sinon joyeux, évidemment satisfait.
Semplice était resté debout.
– Il n’est donc pas possible de vous engager à dîner avec nous ? lui dit légèrement madame Glenmore.
– Madame, je vous remercie, je suis un peu pressé.
– Vous pensez toujours partir ce soir ?
– Oui, madame, si je puis terminer mes préparatifs.
– Et vous irez sans doute dans vos chères montagnes.
– Ce n’est pas moi qui en déciderai.
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– Au moins ne vous exposez pas : car vous êtes téméraire, je le sais ; toujours à défier le danger.
– Vous vous trompez, madame ; je l’affronte quand il le faut, voilà tout, mais je ne le défie pas. Je n’aime ni à défier, ni à me défier, dit-il en regardant cette fois Julia, pas plus des autres que de moi. Ni défi ni défiance serait ma devise, si j’avais la pré-tention d’en avoir une ; mais je ne suis qu’un voyageur, et non point un chevalier errant : aussi me suis-je contenté de mettre cette devise en pratique ; jusqu’ici du moins elle a été ma règle de conduite.
– Jusqu’ici ? répéta Julia, s’efforçant de sourire et d’intervenir.
– Exclusivement ou inclusivement ? fit Edgar, qui ne man-qua pas d’ajouter : C’est ce que demande son excellence M. le gouverneur par mon humble organe.
– Mademoiselle a fait rouler là sur mon chemin une pierre à laquelle je ne pensais pas, répondit Semplice, en affectant aus-si d’entrer dans la plaisanterie. Je devrais lui laisser le soin de l’ôter, puisqu’elle l’y a mise ; mais je suis trop galant pour lui en donner la peine, et… je passe outre, au risque d’un faux pas. Seulement, elle en conviendra, et vous, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers Edgar, et son excellence le gouverneur, en con-viendrez avec elle, ce faux pas même m’avertit de me défier. C’est donc, hélas ! ce qu’il me faudra faire à l’avenir ; mais je n’y suis guère propre, on le voit, car au lieu de me tenir sur mes gardes, je m’oublie.
Et saluant tout le monde à la fois :
– Mais je ne vois pas mademoiselle Lagarde, dit-il.
Celle-ci, en effet, venait de sortir, croyant que Semplice res-terait à dîner, ou peut-être dans la bonne intention de lui faire ses adieux un peu moins en public.
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– Elle est dans la salle à manger, dit Julia, qui se leva comme pour aller la chercher.
Semplice, ne se souciant pas de se voir retenu plus long-temps au salon, la suivit.
Ils traversèrent la salle à manger, mademoiselle Lagarde n’y étant point, et se trouvèrent dans la petite pièce de dégage-ment donnant sur le jardin, – où était peut-être mademoiselle Lagarde, observa Julia. Mais s’arrêtant, après avoir fermé la porte intérieure de cette espèce de vestibule :
– Ce n’est pas ainsi que je vous ai recommandé de vous dé-fier, dit-elle à Semplice, en fixant ses yeux sur lui.
– Mais c’est ainsi que je dois le faire, vous le savez bien.
– Encore vos rêves ! et de plus en plus mauvais cette fois !
– Je n’en suis jamais sorti.
– Mais de qui vous défiez-vous à ce point ? De ma mère ?
– En aucune façon.
– De moi ?
– Uniquement. Les autres m’importent-ils ?
– Que s’est-il donc passé ? Qu’est-ce que ma mère vous a dit ?
– Tout.
– Mais quoi encore ?
– Tout, vous dis-je, tout, sans en rien manquer. Par exemple, fit-il lentement, en arrêtant à son tour ses yeux sur Ju-lia, qui ne put soutenir son regard et baissa les siens par degré ; par exemple, que vous aviez joué plus d’une comédie cette nuit ; que vous aviez même eu la précaution d’y intéresser madame
– 236 – votre mère à l’avance, et enfin de lui indiquer où elle en pourrait voir le dénouement prétendu : cela, je pense, suffit bien. Quelle que soit ma facilité de rêver, elle ne va pas jusque-là, ajouta-t-il.
Elle rougit et pâlit tout à la fois ; puis, la pâleur l’emportant, elle demeura un moment silencieuse et immobile comme une statue du plus beau marbre qui semble respirer sous ses draperies, mais ne regarde et ne parle pas.
À la fin elle essaya pourtant de relever tendrement les yeux sur Semplice ; mais, en retrouvant les siens, ces grands yeux bruns et clairs, fermement, quoique tristement fixes :
– Ma mère m’a tuée ; vous me croyez fausse, vous ne pour-rez plus m’aimer, vous ne m’aimez déjà plus… Adieu ! dit-elle.
Et elle s’enfuit.
Il sortit par le jardin, où il trouva mademoiselle Lagarde, y fit quelques tours avec elle sans lui rien dire, sinon que tout était expliqué ; puis, subitement, lui serrant la main avec force, il s’éloigna à grands pas, le cœur déchiré et n’ayant plus que cette seule pensée : C’est fini !
Comme on le vit ainsi presque aussitôt reparaître seul au jardin avec mademoiselle Lagarde, la disparition de Julia ne fut pas remarquée de sa mère, et mit plutôt en suspens l’esprit de son cousin.
– C’est un original que votre monsieur Damont, fit Edgar.
– Oui, si vous voulez, répondit madame Glenmore. Il est certain qu’il a un genre de vie un peu primitif, mais qui n’est au moins pas vulgaire ; avec cela, une grande indépendance de ca-ractère et d’idées, une extrême délicatesse de sentiments, qui en font, à mon avis, et je vous le donne pour tel, Edgar, un vrai gentleman à sa manière.
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– Et puis, il n’est pas timide… comme moi, ajouta Edgar avec un soupir.
– Comme vous ! la bonne idée ! Quant à lui, vous avez rai-son, il n’est pas timide. En revanche, il est très-sauvage et facile à effaroucher. Mais, tandis que Julia ajoute, sans doute pour vous, messieurs, quelque chose à sa toilette, je vais voir un peu où en est le dîner.
Les deux voyageurs demeurèrent donc seuls un moment, chacun sur un canapé, celui d’Edgar ayant vue sur la terrasse, celui de son compagnon tourné au contraire de l’autre côté.
– « Sans défiance jusqu’ici, » répétait Edgar, se parlant à lui-même, jusqu’ici… exclusivement. Ray, il a dit exclusivement ou voulait le dire, c’est sûr et c’est clair ! Ne l’avez-vous pas compris ainsi ?
– Est-ce que les amoureux savent jamais ce qu’ils disent ? ils ne savent pas seulement ce qu’ils pensent, répondit M. Ray avec un bon gros rire, qui secoua sa haute poitrine, et, de proche en proche, toute sa personne, sautant et rebondissant sur le ca-napé.
– Bon ! amoureux ! voilà que vous en dites plus que moi, à présent… Amoureux !…
– À son âge, c’est à présumer.
– Puisqu’on l’est au vôtre, n’est-ce pas ?
– Edgar !…
– Oh ! pardon, excellence, je me suis oublié. Revenons à nos moutons, à nos bergers amoureux, veux-je dire. Vous pour-riez bien avoir raison. Mes yeux, d’un beau vert, suivant ma tendre cousine, et vert de mer, suivant quelques folles, qui les déclaraient autrefois d’une couleur enchantée, sont un peu ob-tus comme ceux des poissons. Vous y voyez bien plus clair que moi en toutes choses, avec vos petits yeux bronzés, toujours
– 238 – pointés sous vos sourcils comme le fusil d’un chasseur sous la feuillée. Oui, vous pourriez bien avoir raison ; car le fait est que ce jeune sauvage, comme l’appelle ma tante, est encore à tour-ner et virer au jardin avec mademoiselle Lagarde, dont il ne semble pas pouvoir se séparer.
– Avec mademoiselle Lagarde !
Et le digne et pétulant M. Ray se redressa, le corps penché en avant sur son canapé.
– Il lui serre la main.
M. Ray s’élança vers la croisée du salon.
– Je respire ! s’écria Edgar. Grâce au ciel, il ne la lui a pas baisée.
M. Ray battit un moment la mesure avec ses doigts contre la vitre, puis il fit cinq ou six tours par le salon d’un pas violent et saccadé.
– Enfin, le voilà parti ! continua Edgar sans se déranger.
– Messieurs, le dîner est servi, dit le vieux Tom en ouvrant la porte de communication.
– Venez, Tom, venez, que je vous embrasse pour cette bonne parole, la seule raisonnable que j’aie entendue, y compris les miennes, depuis un quart d’heure ! Mais non, je risquerais de déranger votre perruque poudrée. Votre cave est-elle fraîche, Tom ?
– Un vrai glacier. Oh ! l’on s’entend en caves dans ce pays, monsieur.
– Alors ce pays a toute mon approbation.
Malgré cette joyeuse entrée en matière et la pratique dont Edgar et M. Ray, excité par lui, appuyèrent la théorie que le premier venait de formuler ; malgré même les efforts nerveux
– 239 – de Julia, pour paraître gaie et renvoyer du moins de temps en temps la balle à son cousin, si elle était loin de répondre tou-jours au salut qu’il lui faisait armé de son verre, le dîner fut froid. – Au moral, bien entendu, mais non pas au physique ; car, pour ceci, je ne l’eusse pas pardonné !
Telle fut la réflexion dont l’élève de M. Ray lui fit part en retournant avec lui d’assez bonne heure au village, où nous al-lons les devancer un peu, si le lecteur le veut bien et ne redoute pas trop d’assister à un petit drame fort peu entaché d’idéal cette fois, puisque son principal personnage logeait, s’il faut le dire, dans une étable.
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