Le Batelier De Clarens
Chapitre V
Sans donner foi outre mesure aux craintes de l’ami Vin-cent, mais non plus sans les dédaigner tout à fait, sachant quelle est la puissance des langues en tout pays et dans les petits pays, Semplice acheva de se décider pour un parti que lui comman-daient la prudence, le soin de sa propre dignité et, – généreux, mais douloureux sacrifice ! – le soin aussi de la réputation de celle qui venait pourtant de se jouer de lui ; car, il n’en pouvait douter, elle avait mêlé à la scène de la nuit et, bien évidemment, surtout, à celle du matin, quelque secrète perfidie.
Rentré chez lui, il écrivit à madame Glenmore le billet sui-vant :
« Madame,
« C’est à regret, veuillez le croire, que je viens encore vous importuner ; mais une nouvelle imprévue que j’apprends en ce moment même, me force à faire un voyage qui me retiendra peut-être assez longtemps. Il est possible que demain déjà je sois obligé de me mettre en route. Vous avez paru désirer, Ma-dame, avoir avec moi un entretien particulier ; j’en ignore le but, mais je n’en suis pas moins à vos ordres : ce soir donc, si vous le permettez, j’aurai l’honneur de me présenter chez vous, ayant à cœur, dans tous les cas, de vous remercier de vos bontés pour moi et de vous assurer, Madame, de mes sentiments de recon-naissance sincère et de profond respect.
– 198 –
« Semplice Damont. »
Semplice chargea son vieil hôte, qui lui avait déjà rendu quelquefois ce service, de porter ces lignes à leur adresse. Il avait bien songé un moment à Vincent, qui eût exécuté plus promptement la chose ; mais, s’il était sûr de sa discrétion, il l’était aussi de sa curiosité : il craignait toutes les questions, toutes les suppositions qu’il ferait, et qu’il ne manquerait pas, en artiste enchanté de son œuvre, de soumettre au propre ju-gement de celui qu’elles concernaient, comme un peintre à celui dont il fait le portrait. Son vieil hôte, au contraire, n’adressait jamais de questions à personne, répondait à peine, et n’avait d’autre défaut que de parler comme il regardait, à la dérobée, et aussi comme il marchait, c’est-à-dire avec une lenteur mesurée et une inaltérable tranquillité. Cela ne tenait point à l’état de ses jambes, ni à leur âge, car les anciens et surtout les anciennes du village assuraient que les vieilles jambes du père Salomon ne se remuaient pas plus vite dans leur jeune temps ; sur quoi sa femme, Jeanne-Louise, plus vive de langue, mais qui, pour tout le reste, s’était mise au pas de son mari, avait coutume de dire que les autres pouvaient, s’ils voulaient, courir comme des fous, mais que, pour elle et Salomon, ils ne courraient pas après.
Tel était le couple paisible chez lequel vivait Semplice, ne les gênant point et n’en étant point gêné. C’était une chose de-puis longtemps tacitement convenue entre eux, que le soir on ne l’attendrait jamais, et qu’à moins de rentrer bien peu après la chute du jour, il trouverait ses vieux hôtes déjà couchés. Ils n’avaient pas eu de peine à se faire à lui, à son caractère et à ses besoins faciles. Ayant perdu leurs enfants de bonne heure, vi-vant seuls et à l’écart, – ils suivaient en cela le goût de Semplice, sans bien s’en rendre raison à eux-mêmes ; – ils n’étaient pas fâchés d’avoir sous leur toit quelqu’un qu’ils avaient fini par re-garder comme à eux, et c’était en toute naïveté de cœur et sans le lui dire qu’ils l’aimaient.
– 199 –
En remettant la lettre à ses hôtes, Semplice ajouta qu’il al-lait probablement partir pour un petit voyage. Cela ne les éton-na point : dans cette saison surtout, ils y étaient accoutumés.
– Salomon, tu vas y aller, dit Jeanne-Louise.
Salomon, sans répondre, était déjà entré dans le « poêle, » comme on disait aussi en France du temps de Montaigne, ou dans cette chambre chaude, située près de la cuisine, qui sert à la fois de salle de réception et de salle à manger dans les grandes occasions de gala rustique, et, en temps ordinaire, de chambre à coucher pour les maîtres de la maison.
– Il n’a pas besoin de s’habiller mieux, observa Semplice.
Tous ces jours il disait qu’il devrait bien aller à Vevey, ré-pondit Jeanne-Louise, qui, en bonne femme, devinait déjà l’intention de son mari silencieux, et pensait en quelque sorte avec lui. Je « compte, » ajouta-t-elle, qu’il se sera décidé à profi-ter de l’occasion.
Les campagnards de la Suisse française se servent volon-tiers de cette locution « je compte » dans l’acception de « je crois, » et le fréquent usage qu’ils en font en ce sens n’est peut-être pas sans quelque secrète analogie avec leur caractère réflé-chi, « compteur » et calculateur.
– N’est-ce pas, demanda-t-elle assez haut pour se faire en-tendre dans la pièce voisine, dont la porte était restée entrou-verte ; n’est-ce pas, tu pourrais bien aller aussi à Vevey en même temps ?
– « Voui ! » répondit Salomon du fond du poêle, élargis-sant ainsi le plus qu’il pouvait, sans s’en douter, l’éclatante et rapide diphtongue de notre signe d’affirmation.
– Mais peut-être ma commission le dérange ? dit Semplice.
– Au contraire, cela le décide, c’est sur son chemin et presque plus court que par la grand-route. C’est vrai qu’il faut
– 200 – qu’il aille à Vevey. Il a vendu le veau à Jacques Bernard. On était convenu que nous le garderions cinq semaines ; mais la sixième finit aujourd’hui, et Jacques Bernard n’est pas encore venu le chercher.
– C’est pour qu’il boive plus de lait et qu’il devienne plus gras, dit Semplice en riant. Il sait donc toujours bien son métier, Jacques Bernard ?
– S’il le sait ! quand je vous dis ! S’il le sait ! « ah ! mes amis !… » Aussi n’est-ce pas pour rien qu’il est devenu grand riche.
On aura compris que Jacques Bernard était un boucher, et plus célèbre comme tel, parmi les campagnards à dix lieues à la ronde, que le premier politique du pays.
Quant à sa manière de faire après avoir acheté un veau ou un bœuf gras, c’était en effet sa coutume de le laisser toujours engraisser par le vendeur quelques jours de plus qu’il n’avait été convenu. Ses atermoiements étaient même parfois tels, que jus-qu’au lent Salomon et à la patiente Jeanne-Louise, comme on vient de le voir, en jetaient les hauts cris. On peut penser si les autres restaient en arrière : c’étaient des malédictions, des me-naces de ne plus faire de marché avec le perfide ; mais Jacques Bernard n’en persévérait pas moins dans ses mauvais us. Il me-nait son monde par la bride, c’est-à-dire par les gros cordons de sa grosse bourse bien lotie, et puis, quoi ! il était leur homme, il les tenait acoquinés comme par un charme, il le savait bien, le traître ! et il en abusait ; en sorte qu’ils juraient tant et plus, mais qu’ils n’en couraient pas moins après lui. L’ami Jacques et l’ami Vincent, car tous leur donnaient ce nom familier, que plu-sieurs même prenaient pour eux à la lettre, n’en étaient pas moins, chacun dans leur genre, les rois du pays.
Semplice avait ainsi échangé quelques mots avec Jeanne-Louise, et cependant Salomon restait toujours enfermé et silen-cieux dans le poêle.
– 201 –
– « Salômon ! » lui cria encore sa femme, tu t’habilles, n’est-ce pas ?
– « Voui ! »
Semplice, assuré que l’affaire était décidément en voie d’exécution, crut pouvoir se retirer. Il salua donc Jeanne-Louise et descendit par les vergers jusqu’au lac, voulant visiter sa cha-loupe et y tout mettre en ordre ; car, si la soirée était belle, peut-être passerait-il déjà sur l’autre rive, cette nuit, pour entrer de là dans les hautes Alpes voisines, et mettre du moins, du premier coup, le lac entre Julia et lui.
Mais, ce jour-là, Salomon était encore moins expéditif que de coutume, peut-être parce que le double désir de se débarras-ser de son veau et de faire plaisir à Semplice, agitant et travail-lant ses esprits, il avait voulu se départir de sa sage lenteur et al-ler trop vite. Le fait est qu’il ne ressortait nullement du « poêle, » et que sa femme, presque impatientée à son tour, mais ne cessant pas encore cependant de tricoter et de faire al-ler ses aiguilles, lui cria de nouveau :
– Salomon, y a-t-il quelque chose qui ne va pas ?
– « Parbleunne ! »
C’était là le juron de Salomon, qui, dans sa bonne âme tranquille, donnait même au modeste « parbleu » cette forme allongée et adoucie. Encore ne poussait-il jamais cette exclama-tion, bien peu incongrue, que dans les grandes occasions ; elle dénotait toujours chez lui un état d’esprit insolite, soit de vivaci-té, soit d’embarras et d’inquiétude.
Quand il perdit son dernier enfant, le seul qui fût devenu assez grand pour commencer déjà à l’aider dans ses travaux, il ne prononça pas un seul mot, dès qu’il n’y eut plus d’espoir, les deux ou trois derniers jours de la maladie. Quand il l’eut con-duit au cimetière, et que le cortège, en longs manteaux de deuil, comme c’est l’usage en Suisse, fut de retour à la maison, il assis-
– 202 – ta presque avec le même silence au repas des funérailles, lais-sant Jeanne-Louise en larmes se charger seule d’écouter les compliments de condoléance de leurs amis, et se contentant de verser, à droite et à gauche, du vin à profusion, comme s’il n’était plus capable de donner attention qu’à une seule chose, savoir qu’il n’y eût jamais de verre vide. Tout le monde parti, il embrassa longuement sa femme, encore sans mot dire, et il se remit dès le soir même à vaquer à ses occupations. Mais, le len-demain, le ministre étant venu le voir, et, pour le consoler, lui faisant l’éloge de celui qu’il avait perdu, ce qui est après tout la meilleure consolation au cœur de ceux qui pleurent un être jus-tement chéri, lorsque le digne pasteur lui dit en terminant :
– Ce pauvre petit Samuel ! je le connaissais bien, c’est moi qui l’avais baptisé, et je l’avais souvent remarqué à l’école pour son application et sa bonne conduite ; mais ce sont les meilleurs que Dieu retire d’abord à lui. Oui, Salomon, vous aviez là un brave enfant. »
– « Parbleunne ! » s’écria le père.
Mais il fondit subitement en larmes, et, serrant la main du ministre, il sortit, entra machinalement dans la grange, cacha sa tête dans le foin et y pleura longtemps, longuement, jusqu’à ce que Jeanne-Louise, qui l’avait cherché vainement autour de la maison et ne le voyait pas d’abord dans la grange, y eût crié : Sa-lomon ! d’une voix tremblante, et l’eût ainsi rappelé à elle et à lui.
Enfin, ils s’étaient peu à peu résignés ; nul autre événement grave n’était venu troubler leur vie, et s’appuyant de plus en plus l’un sur l’autre, ayant un petit bien qui leur suffisait et en-core assez de forces pour le diriger, la figure sereine, le cœur tranquille, ils étaient arrivés ensemble au seuil de la vieillesse, d’où, s’il plaisait à Dieu, ils descendraient aussi ensemble et len-tement les dernières pentes qui mènent au tombeau.
– 203 –
Depuis longtemps donc les « parbleunne » du père Salo-mon avaient repris leur caractère naturel et primitif. Aussi Jeanne-Louise ne s’inquiéta-t-elle point outre mesure de celui-ci ; néanmoins, elle jugea prudent d’entrer dans la chambre pour voir par elle-même ce qui causait l’embarras ou l’impatience de son mari.
Elle eut bientôt découvert où gisait l’enclouure. Salomon avaient voulu changer de bas, article sur lequel il était fort propre et même assez coquet, bien que depuis maintes années il eût fini par céder au Temps, lequel n’en est ni plus ni moins leste et n’en joue pas moins bien de sa faux pour avoir adopté le pantalon moderne. Le père Salomon, lui aussi, avait donc con-senti à y enfouir la partie de ses jambes la plus ample, et même, s’il faut le dire, la plus belle. Voulant mettre une paire de bas neuve, il n’avait eu qu’à plonger la main dans un des coins pro-fonds de la vaste armoire de noyer, et, naturellement, il avait pris la paire située au haut d’une pile de plusieurs douzaines que Jeanne-Louise allait entretenant et accroissant, exhaussant et radoubant d’année en année. Or, il arriva que cette paire se trouvait un peu juste. Il voulut donc faire de lui-même ce dont Jeanne-Louise lui évitait ordinairement le soin, attaquer cette longue paire de bas, non directement et de front, par l’ouverture et la partie supérieure, mais la prendre en traître par-derrière, par la partie inférieure, retourner celle-ci en dedans, de manière à y insinuer d’abord le pied, puis retirer l’autre à soi par-dessus le cou-de-pied et le talon, détroit difficile à passer, après quoi le reste va tout seul, comme le sait toute personne tant soit peu expérimentée ; mais, pour que ce manège réussisse, il faut préa-lablement mettre le bas à l’envers, afin qu’il se trouve à l’endroit étant retourné. Salomon ne pouvait guère l’ignorer ; mais appa-remment il n’y pensa pas, préoccupé sans doute qu’il était de son veau et de ce qu’il dirait à l’ami Jacques, une de ces belles harangues qu’il avait coutume de ruminer, mais qu’il ne pro-nonçait jamais, disant ainsi leur fait à une foule de personnes, mais dans sa tête seulement. Il eut beau recommencer l’opération à deux et trois reprises : le maudit bas, retroussé à
– 204 – l’endroit par le pied, revenait toujours à l’envers quand il était chaussé. En croyant s’y prendre autrement, il s’y prenait exac-tement de même. C’est en vain qu’il malmena le pauvre bas, qui n’en pouvait mais, l’élargissant, le tirant en tout sens, le retrous-sant à fond, de manière à ce que le bout du pied ressortît inté-rieurement par l’ouverture renversée et la dépassât beaucoup plus que de la longueur du fil ou de l’espèce de mèche qui le terminait ; toujours l’envers reparaissait en fin de compte et re-venait montrer en ricanant sa face ridée. Une fois pourtant l’un des bas se trouva droitement chaussé !… ah !… Mais Salomon n’avait pas pensé à remarquer comment cela s’était fait, et un premier essai venait de lui prouver qu’avec l’autre il ne lui fau-drait pas moins batailler. C’est là-dessus que le terrible « par-bleunne » avait été lâché.
Ne voulant pas appeler sa femme, qu’il croyait toujours avec Semplice, il était donc là, de guerre lasse, un pied chaussé, l’autre nu, ses deux coudes sur ses genoux et ses deux mains soutenant sa tête de chaque côté, considérant vaguement ses jambes, dans l’attitude d’un homme qui pense à une entreprise avortée.
– Ah ! tes bas ! dit aussitôt Jeanne-Louise.
– « ‘Bleunne ! » fit Salomon, déjà réconforté par l’arrivée de sa femme, et qui, en voyant tourner la chance, donnait alors volontiers à son juron cette forme adoucie ou abrégée.
Jeanne-Louise lui tendit le bas retroussé dans le vrai sens, et il alla cette fois comme un gant, c’est-à-dire beaucoup mieux, car un gant, quoi qu’en dise le proverbe, est rétif de son naturel, est revêche ; il n’y a pas d’animal qui le soit plus après le mulet ; c’est le trou de la serrure par lequel il faut réellement passer en dissimulant le pouce sous l’index, et pour la plus petite main dépendant de la taille la plus svelte, c’est aussi un corset.
Mais pourquoi, diantre, nous autres hommes, nous aller charger encore de cette seconde peau artificielle ! Les gants font,
– 205 – du reste, le bonheur des personnes bien nées, c’est-à-dire qui tiennent à avoir les mains blanches, mais il font en revanche le désespoir des personnes mal nées, c’est-à-dire de celles qui, par la plus grande des aberrations, prendraient aisément leur parti de les avoir halées. Or, comme le vieux Salomon avait les mains presque aussi rouges qu’un Osage à force de les avoir, par tous les temps, à l’air et au soleil, il est clair que les gants ne faisaient point partie de sa livrée, et, en effet, jamais, au grand jamais, sans en excepter le jour de ses noces, il n’en avait porté. Ce n’était donc pas là ce qui l’embarrassait.
Et pourtant, ses bas enfin chaussés, il n’était pas encore au bout de ses tribulations de toilette, dans ce jour qui, pour lui comme pour son ami Semplice, semblait être ensorcelé.
D’abord, ce furent des bretelles, qu’il cherchait partout pour les lancer en croix par dessus ses épaules, autre exercice agréable que la civilisation et ses rois, les tailleurs, nous ont im-posé. Mais il avait beau regarder de côté et d’autre, Jeanne-Louise furetait partout et jusque sous le lit, elle s’étonnait elle-même à la fin de ne les pas trouver : elle aurait pu s’étonner longtemps, si elle ne s’était avisée tout à coup de soulever le gi-let de son mari, où elle les trouva bien et dûment croisées sur la chemise, Salomon n’ayant oublié qu’une seule chose, c’est qu’elles y étaient, et de les boutonner.
Ce fut bien pis avec le gilet : gilet assurément modeste, mais tout battant neuf, sortant tout raide et tout frais émoulu de l’aiguille et du fer à repasser. Le bon Salomon avait voulu s’en parer pour faire honneur aux « dames de Semplice, » comme il disait, et peut-être à l’ami Jacques par dessus le marché. Il ne restait plus qu’à le boutonner, mais, ô désastre ! impossible d’enjoindre seulement les deux bords !
– Il est trop étroit ! s’écria Jeanne-Louise.
– « M’bleunne ! » fit Salomon, avec une nouvelle variété d’accent qui voulait dire bien des choses, car cet « m » précé-
– 206 – dant ainsi le « bleunne » n’en renforçait pas seulement le sens ordinaire d’affirmation prononcée, il y ajoutait encore une nuance d’impatience contre ce qui en était la cause et l’objet.
Jeanne-Louise voulut venir en aide à son mari. À force de tirer des deux mains les côtés du gilet, d’y faire pince ou levier avec l’index passé dans la boutonnière, et le pouce appuyé sur le bouton correspondant, elle parvint de proche en proche à attirer peu à peu l’un des boutons, mais un seul, dans son étroit gui-chet. C’était déjà un grand pas. Le prisonnier était donc là, la tête à moitié captive dans la porte entrebâillée, comme le cardi-nal de Retz dans celle que poussa un jour sur lui le prince de Condé. Jeanne-Louise allait continuer son œuvre, Salomon ne soufflait mot ; il voulut pourtant respirer :
– « Bleunne ! » dit-il tout bas ; mais, au même instant, boutonnière et bouton, comme un mouton et une chèvre qui cessent de lutter, firent un saut en arrière, également charmés de lâcher prise, chacun de leur côté.
Les bras en tombèrent à Jeanne-Louise, et Salomon, ôtant tranquillement son gilet, le jeta sur une chaise, bien décidé à ne pas recommencer.
Mais, dans sa chute, le gilet rendit un son métallique, qui fut une subite révélation pour notre ménagère consternée. Dans sa précipitation à venir en aide à son mari, elle n’avait pas pensé à la boucle de derrière, qui était peut-être trop tirée. Un petit tailleur de Vevey, chargé d’ajouter ce supplément à la garde-robe de Salomon, et qui estimait avoir fait ici un chef-d’œuvre, avait en effet tiré la boucle aussi loin qu’elle pouvait aller, soit par distraction, soit pour avertir sa nouvelle pratique, qui peut-être n’y regarderait pas d’assez près, que son gilet, grâce à lui, était pourtant susceptible de donner à qui saurait le porter con-venablement, un air pincé et de bonne façon suprême. Du reste, sauf ce point de détail, l’ensemble de ses mesures était justes, et Jeanne-Louise ayant mis la boucle à un cran plus modéré le gi-let, dégagé par derrière, ne se montra plus rebelle par devant. Il
– 207 – se boutonnait avec tant de facilité, que Salomon ne lâcha pas même le « bleunne » le plus adouci, lorsque sa femme lui fit remarquer qu’il avait sauté une boutonnière, tant il eut peu de peine à réparer cet accident sans importance, définitivement le dernier.
Il n’eut plus qu’à passer son habit roux, couleur de son, à boutons de métal luisant, lequel, habitué depuis longtemps à son maître, n’en était plus avec lui aux petites façons et aux compliments. Cet habit, nous devons le dire, tournait assez court par derrière ; mais en revanche il longeait carrément, par devant, un assez bon petit ventre, ferme et haut, et croisait lar-gement sur la poitrine, laissant voir d’ailleurs une cravate noire fort propre et une chemise de toile de ménage du plus beau blanc.
Salomon, l’ayant endossé avec sa lenteur et sa gravité enfin retrouvées, mit son chapeau gris à fond bas et à larges bords ronds, sous lesquels s’échappaient de grosses boucles de che-veux déjà presque tout argentées, digne ornement de sa figure à la fois calme et avenante. Il prit, dans un coin, le bâton qu’il s’était fait autrefois d’une des jeunes pousses du laurier en plein vent ombrageant maintenant la porte de sa maison, regarda Jeanne-Louise. Sans mot dire, ce qui était sa manière habituelle de lui dire adieu, et il n’y manquait jamais, ne s’éloignât-il que pour aller aux champs ; puis, s’étant encore assuré que la lettre de Semplice était bien dans sa poche, il se mit en route à pas comptés, mais sûrs, et où il n’y en avait point à refaire, ce qui est encore une assez bonne manière de cheminer, sinon vite, du moins sans perdre de temps.
À son arrivée chez madame Glenmore, on dit au père Sa-lomon qu’elle était sortie, et, en effet, elle avait voulu accompa-gner son neveu et M. Ray pour voir comment ils étaient établis dans leur auberge de village. – Mais mademoiselle est là, ajouta aussitôt le vieux Tom, qui se sentait une sympathie secrète pour
– 208 – le père Salomon, et l’avait vu déjà arriver quelquefois chargé d’un billet ou de petites commissions. Je vais lui remettre la lettre, continua-t-il : elle sait peut-être de quoi il s’agit.
Il y avait peu de jours encore, Julia se serait crue suffi-samment autorisée, en l’absence de sa mère, à ouvrir la lettre de Semplice ; mais, après ce qui s’était passé, elle hésita, et malgré sa fiévreuse envie de briser le cachet, elle sentit quelque chose de plus fort en elle qui ne l’osait plus, qui ne le lui permettait pas. – Il y verrait encore un crime ! pensa-t-elle ; et repoussant le billet en rougissant, elle sortit, pour ne pas rester exposée d’aussi près à la tentation.
Mais, dans le jardin, elle trouva notre messager qui, en at-tendant la réponse, s’y promenait tranquillement. Ayant déjà un peu l’expérience du père Salomon, elle se mit à causer avec lui ; et comme, pour faire honneur aux « dames de Semplice, » il ne s’obstina pas autant dans son laconisme habituel, que d’ailleurs la vue d’une aussi « belle plante » (son mot de prédilection pour Julia) lui déliait plutôt la langue qu’elle ne la lui embarrassait, le silencieux, mais souriant bonhomme laissa voir assez vite, quoique toujours seulement de proche en proche, que Semplice allait se mettre en route dès le lendemain, si ce n’était dès ce soir.
Cette nouvelle imprévue rendit à Julia toute sa décision. Elle dit au père Salomon de l’attendre un instant, rentra au sa-lon, écrivit rapidement quelques lignes, sans avoir besoin main-tenant de savoir au juste le contenu du billet de Semplice, ca-cheta le sien et, revenant vers le vieux messager :
– Ma mère tarde à rentrer, lui dit-elle ; mais pour ne pas vous retenir davantage, voici la réponse que demande M. Damont ; vous la lui remettrez tout de suite, n’est-ce pas ?
– Tout de suite ? fit Salomon, inquiet.
– Sans doute, M. Semplice l’attend.
– 209 –
– Tout de suite ! répéta encore Salomon.
– Sans le moindre retard.
– « ‘Mbleunne ! »
– Allez donc aussi vite que vous pourrez, père Salomon.
– Vite, on ira vite, « parbleunne ! » mais…
– Mais quoi ? dit en riant Julia, qui savait déjà quelque chose des « parbleunne » de notre ami Salomon.
– M. Semplice a dit comme cela qu’il lui suffirait d’avoir la réponse ce soir.
– Il le croyait ; mais, à présent, c’est différent.
– « Bleunne ! » la femme lui a dit que je devais aussi aller à Vevey.
– C’est impossible, mon cher père Salomon, dit Julia de sa plus douce voix.
– « Bleunne ! » répéta-t-il encore, mais vainement ; car Ju-lia, ne lui laissant pas même entamer l’histoire de son veau, lui tendit la main d’un air si amical, et parut en même temps si sûre de son fait, qu’il n’osa plus essayer de la contredire, du moins en parole, se réservant de le faire en action : il se mit donc à des-cendre l’avenue, jusqu’à l’entrée de laquelle elle l’avait recon-duit, en joignant à ses recommandations réitérées de gracieux remerciements.
« Bleunne ! » s’en allait répétant le père Salomon, résu-mant, par ce seul mot prononcé tout haut, la suite de ses pen-sées, qu’il poursuivait et complétait ainsi mentalement :
– Elle est pressée, « la Belle Plante ! » mais « bleunne ! » moi aussi, je le suis, ce me semble. – M. Semplice attend ! mais « bleunne ! » il n’y a pas que lui qui attende ! – Tout de suite ! tout de suite ! c’est bientôt dit, « bleunne, » tout de suite ! mais
– 210 – mon veau donc ! personne n’y pense. – Je ne voudrais pas faire de la peine à M. Semplice ; mais « bleunne ! » il sait bien que je dois aller au plus tôt voir l’ami Jacques. Et « bleunne ! » on a aussi bien ses petites affaires qu’un autre : chacun son tour, mademoiselle !
Tout en se livrant à ce monologue, dont un seul mot parve-nait aux airs, le père Salomon était descendu au bas de l’avenue. Là, il hésita un moment, regardant alternativement l’un des deux chemins qui s’ouvraient devant lui. À la fin, coupant court : – « Parbleunne ! » s’écria-t-il tout du long. Et il prit le chemin de Vevey.
Mais, après y avoir fait quelques pas, – « Bleunne » pour-tant ! dit-il d’un ton plus radouci. Et, revenant en arrière, il se dirigea sans irrésolution nouvelle du côté du village et de sa maison.
Au reste, il ne tarda pas à être récompensé de son sacrifice ; car, en arrivant chez lui, il apprit de sa femme que l’ami Jacques avait justement passé le matin par le village, sans presque s’y arrêter, il est vrai, et allant plus loin ; mais il devait y repasser vers le soir, à ce qu’un voisin avait entendu dire à l’auberge. – Ainsi, Salomon, « veille te le bien ! » ajouta Jeanne-Louise, car s’il n’est pas encore décidé à emmener le veau, il pourrait être assez peu honnête pour ne pas même venir nous voir.
– Sois tranquille ; s’il vient, je ne le manquerai pas ! dit Sa-lomon avec une certaine vivacité, causée par toutes ses marches et contremarches.
Sans rien ajouter de plus il tendit à sa femme la lettre de la « Belle Plante ; » mais, en même temps, il lui mit une bouteille dans l’autre main, ce qui voulait dire : « Puisqu’en allant chez Semplice pour lui donner ce billet, il te faudra nécessairement passer devant la cave, apporte-moi un verre de vin. ».
– 211 –
Quand il se fut honnêtement rafraîchi, il remplaça son gilet neuf par un vieux, son habit par une blouse, et il alla jardiner tout doucement et tout patiemment dans un « plantage, » c’est-à-dire dans l’une de ces propriétés d’un terrain choisi, où l’on cultive un peu de tout, principalement pour les besoins du mé-nage, et qui tiennent le milieu entre le « courtil » ou jardin rus-tique, et le champ proprement dit. De là, le père Salomon, sans cesser son travail, pouvait aussi incessamment avoir l’œil sur les croisées des chemins et sur les abords du village, par lesquels devait nécessairement revenir l’ami Jacques.
– 212 –