Le Batelier De Clarens

Juste OLIVIER · Chapitre 10 sur 18

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Le Batelier De Clarens

Chapitre III

 

 

Ces dames allèrent donc procéder à la transformation de leur toilette, et Semplice, retrouvant dans le petit pavillon les habits qu’il y avait quittés, eut en un tour de main rétabli la sienne dans son premier état. Cela fait, il s’assit, violemment tenté de s’en aller par les prés pour ne plus revenir.

– Si j’étais sûr, pensait-il, que c’est par un fol amour que je reste, j’aimerais mieux fuir ainsi par derrière comme un lâche, et mettre mon orgueil à laisser croire de moi ce qu’on voudra, sans dire mon secret.

Comme il était là en lutte avec lui-même et plongé dans ses réflexions, il lui sembla qu’on poussait la porte mal fermée, et en effet il l’entendit doucement s’entrouvrir. Il tressaillit. Mais ce n’était qu’Ossian, dont il vit apparaître dans l’entre-deux, d’abord le museau, qu’il y avait glissé comme une clé dans la serrure, puis, la tête noire et blanche, puis, de proche en proche, toute sa personne tachetée, soyeuse et touffue, y compris sa queue haut placée, qu’il secouait d’un air d’enquête et d’interrogation.

– Eh, c’est toi, mon pauvre Ossian ! dit Semplice : toi, mon introducteur à l’entrée, et qui viens sans doute m’accompagner à la sortie : c’est juste ! et tu sais au moins, toi, en me congé-diant, y mettre des procédés.

 

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Sortant là-dessus du pavillon, il fit quelques pas au hasard dans l’allée. Ossian le suivit en sautant autour de lui et en lui adressant, par intervalles, d’un ton de reproche, quelque petit jappement amical.

Quand ils furent au tournant de l’allée dans l’avenue, Sem-plice ayant jeté les yeux à l’autre bout de celle-ci vers la grille, le chien, lui léchant les mains et lui mordant le pan de l’habit, semblait vouloir le tirer du côté de la maison, et ne le quitta que lorsqu’il le vit se diriger vers le péristyle.

– Tu as raison, Ossian, dit Semplice, je ne puis pas m’en al-ler ainsi, et je saurai bien me congédier moi-même, s’il le faut, avant que personne, ni sa mère, ni elle, ne me congédie.

Il entra dans le salon. Ces dames n’y étaient pas encore re-descendues ; mais il n’y resta pas longtemps seul. Julia arriva la première. Ils se saluèrent silencieusement. Sa mère, avec qui, pendant leur toilette, elle avait gardé de même un silence obsti-né, ne tarda pas à la suivre, et mademoiselle Lagarde, les yeux rouges, encore tout interdite, entra presque au même instant de son côté.

Le déjeuner, préparé aussi pour la fête, fut d’abord assez morne, malgré les fleurs et les gâteaux que Tom s’était plu à y prodiguer. Julia, par caprice d’abord, humeur, folâtrerie, audace ignorante et ingénue, puis par colère, dépit et plus de passion qu’elle ne savait, ayant peu à peu tourné en aventure une plai-santerie et les ayant toutes deux poussées à bout, ne se sentait plus soutenue par rien de ce qui l’y avait excité ou lui avait fait illusion, maintenant qu’elles avaient fini, et mal, il fallait bien le reconnaître. Partagée entre l’orgueil et le regret, ne voulant pas reculer et ne pouvant plus avancer, elle se taisait, contrainte à son tour de subir les événements. Semplice et madame Glen-more, se possédant mieux et bien décidés, l’un à couper court aux mystères, l’autre à les éclaircir, reprirent peu à peu leurs su-jets habituels d’entretien, et firent seuls les frais de la conversa-tion.

 

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Le déjeuner terminé, elle recommença pourtant à languir, madame Glenmore ne songeant plus qu’à l’explication différée, et dans une impatience visible d’être seule avec Semplice ; mais elle y perdit tous ses regards et ses signes : Julia n’eut pas l’air de s’en apercevoir ; elle se mit au piano, entama la « Symphonie Pastorale, » et parut se piquer d’honneur pour n’en pas man-quer une seule note, comme aussi pour réclamer l’attention par la manière suivie et soutenue dont elle l’exécutait. À la fin ce-pendant de la première partie, où le chant du coucou est si dis-tinctement rendu, mais si discrètement ménagé, qu’on se croi-rait dans les bois à écouter cette voix printanière, elle laissa un moment ses mains errer au hasard sur le clavier. Sa mère se hâ-ta d’occuper cette petite pause, et dit assez haut :

– Au fait, M. Damont, je ne vois pas pourquoi nous ne par-lerions pas devant tout le monde du sujet auquel nous sommes tous intéressés.

Mais elle n’avait pas achevé la phrase que le clavier résonna de plus belle, et que touches et doigts d’ivoire se confondirent par un redoublement d’agilité.

– Décidément, Julia s’est mis dans la tête de me contrarier pour mieux célébrer ma fête, pensa madame Glenmore, excé-dée. M. Damont, ajouta-t-elle en allant vers Semplice, êtes-vous trop fatigué pour faire avec moi un tour de jardin ? J’ai besoin de prendre l’air après toutes nos émotions de la matinée.

Il se leva pour la suivre, Julia les regardait sortir sans dis-continuer son morceau, lorsque, sur les degrés qui descendaient du péristyle à la terrasse, presque en face de la porte vitrée du salon, on vit apparaître deux étrangers.

– Eh ! ce cher Edgar ! s’écria Julia, en s’élançant du piano et accourant la première vers le perron.

– Quoi ! c’est vous ! mon cher Edgar, dit madame Glen-more ; déjà arrivé ! je ne vous attendais pas si tôt.

 

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– Ni si matin, ma chère tante ; mais son excellence M. le gouverneur, dont je suis toujours l’élève indigne, et à qui, par parenthèse, vous ne dites rien…

– Comment ! nous ne lui disons rien ! interrompit Julia ; quand nous sommes toutes les trois, et mademoiselle Lagarde aussi fort que ma mère et moi à nous deux, je vous jure, toutes les trois à lui secouer les mains.

– À la bonne heure ! reprit celui qu’on appelait Edgar. Êtes-vous content, Ray ?

– Parfaitement ! reprit celui-ci en humant une prise de ta-bac.

– Bien ! en ce cas, je le suis aussi. Je disais donc que son excellence M. le gouverneur, ni son élève indigne, tout écolier qu’il est, ne se seraient pas permis de venir vous surprendre si matin : non, ma chère tante, et ma belle cousine, et notre poé-tique miss Lagarde, nous ne sommes certes pas si peu civilisés, malgré l’ignorance des règles sociales dans laquelle nous vivons, nous autres savants. Si son excellence M. le gouverneur avait, dans sa magnanimité habituelle, toléré chez moi une telle in-fraction aux convenances, je n’aurais pas manqué de saisir cette occasion de le prendre eu défaut et de m’insurger contre mon souverain, idée qui le fait déjà rire tout bas ; mais non ! je dois lui rendre justice : il n’a pas eu à me reprendre, et moi je n’ai pas eu à lui reprocher de ne m’avoir pas repris, car nous ne comptions point encore avoir l’honneur de vous voir. Nous ne voulions que pousser une reconnaissance jusqu’à votre de-meure, et notre hôtelier a dirigé de ce côté notre promenade matinale. Mais ayant entendu les sons d’un piano et reconnu ce jeu délicieux, mollement saccadé, qui m’a aussitôt rappelé, comme si je les voyais, les doigts charmants de ma belle cou-sine, nous nous sommes hasardés, le digne gouverneur et l’indigne gouverné, à nous approcher de vos fenêtres pour jouir tout à fait de ces sons merveilleux. Et voilà comment vous nous avez découverts.

 

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– Toujours le même ! dit Julia.

– Toujours !… Ah ! si seulement vous saviez, ma belle cou-sine, combien vous avez dit vrai. Quand je dis : cousine, ajouta-t-il, nous nous entendons, n’est-ce pas ? Ce n’est plus qu’une fa-çon de parler : oh ! je suis exact, moi ! Que dirait M. le gouver-neur si, même en fait de cousinage, j’allais me tromper d’un de-gré, surtout dans un cas où cette différence a pour moi toute la valeur d’un degré astronomique ! Car enfin, ma chère tante ne me permet de lui donner ce nom que par amitié : c’est elle seu-lement qui est encore ma cousine ; quant à vous, vous ne l’êtes déjà presque plus, ne perdons pas ceci de vue, Julia : dès mon arrivée, je suis bien aise de vous le rappeler. N’est-il pas vrai, Ray, on ne saurait trop poser les principes ?

– Si vous êtes toujours le même avec moi, dit Julia…

– Pour moi ! interrompit Edgar, vous auriez dû dire : pour moi !

– Si vous êtes toujours le même avec moi, reprit-elle, c’est-à-dire si vous m’interrompez toujours, en vrai cousin que vous êtes (car vous avez beau me renier, moi je ne vous renie pas), je vois que vous êtes aussi toujours le même avec ce pauvre M. Ray, c’est-à-dire toujours à lui faire la guerre à tout propos.

– La guerre ! Ray, je vous fais la guerre ? C’est absurde, n’est-ce pas ? Mais, Julia, regardez donc, je vous prie, si cet œil qui rit là dans son coin, si ce nez qui se dilate, sont ceux d’un souffre-douleur, comme vous vous plaisez à représenter notre bon ami M. Ray ! D’ailleurs, son excellence M. le gouverneur va priser une seconde fois, signe de contentement, comme chez l’empereur Napoléon, quand il sentait l’affaire faite, et qu’à l’odeur de la fumée du canon il joignait celle d’une plus inno-cente poudre, que sa main puisait à pleins bords dans la poche de cuir de son gilet. Voyez ! voyez quelle énorme pincée son ex-cellence en tient suspendue entre le pouce et l’index !

 

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– C’est vrai, dit Julia, mais voyez-la aussi plus d’aux trois-quarts répandue sur sa cravate ! preuve manifeste de trouble et de mécontentement intime.

Dans le premier moment de surprise affectueuse entre gens étonnés, mais charmés de se revoir, tout cela s’était échangé, enchaîné, avait pris feu coup sur coup, et sans plus se préoccu-per des événements de la matinée, ni de Semplice, qui s’était d’ailleurs tenu à l’écart. Mais il n’avait pas perdu un mot de ce qu’avait dit Julia, surtout lorsqu’il la vit traiter si familièrement ce cousin dont il n’ignorait pas l’existence, et en qui il n’avait pas tardé de reconnaître le jeune Anglais de l’ami Vincent. Il voulut cependant profiter d’une occasion si naturelle de se reti-rer, et s’avançait déjà vers madame Glenmore, lorsque celle-ci, ne le voyant pas, demanda sans y penser, ou pour dégager Julia de cette brusque attaque de son cousin, ce qui avait ainsi abrégé leur voyage.

– Encore ! s’écria le jeune homme, ne faisant que changer d’adversaire, et toujours de la même belle humeur guerroyante et rieuse : encore ! oui, chère tante, car vous m’avez déjà de-mandé pourquoi nous arrivions si tôt, ce qui veut dire : trop tôt, je n’y méprends pas.

– Allons ! Edgar, faites donc trêve à vos méchancetés ; vous savez parfaitement que vous êtes toujours le très-bien venu.

– Et même bien à propos ! fit étourdiment Julia.

Semplice, qui s’était déjà avancé de quelques pas, s’arrêta aussitôt, l’air de nouveau étranger à la scène et indifférent.

– Bien à propos, reprit Julia, soudain rougissante, car c’est aujourd’hui la fête de ma mère, et nous venions justement de la lui souhaiter, quand vous nous êtes apparu.

– Oui ; ces demoiselles vous conteront la surprise qu’elles m’ont faite ce matin, dit madame Glenmore. Nous finissons à peine de déjeuner ; mais j’y pense, Edgar, vous n’en pouvez dire

 

– 167 – autant. Venez, vous profiterez de nos restes, et comme vous connaissez le vieux Tom et ses procédés solennels dans les grandes occasions, vous trouverez encore à qui parler.

– À merveille ! répondit celui-ci que nous appellerons dé-sormais Edgar : à merveille ! je dis cela, non pas pour moi qui ne me nourris que de science, mais pour son excellence M. le gouverneur auquel l’appétit de l’esprit n’ôte pas du tout celui du corps ; son heureuse organisation les réunit tous les deux, et chez lui l’un ne fait jamais tort à l’autre.

Sur cette nouvelle boutade, on se dirigea décidément vers le salon ; M. Ray, sans mot dire, présentant galamment le bras à mademoiselle Lagarde, Julia ayant déjà le sien dans celui d’Edgar, qui l’avait pris de l’air le plus naturel du monde et comme n’ayant pas même besoin de le demander. Semplice vint alors s’offrir à madame Glenmore pour passer dans la salle à manger.

– Pardonnez-moi, lui dit-elle en entrant, j’ai été tout étour-die d’une arrivée si soudaine et en effet, vous le voyez, pas mal étourdissante ; mais permettez-moi de vous présenter celui qui me conteste à présent mon vieux titre de tante : M. Edgar Glenmore, mon arrière-petit-neveu ; M. Semplice Damont, un de nos amis, ajouta-t-elle, et qui est encore plus grand voyageur, Edgar, que vous et moi tout ensemble.

– Ah ! je comprends alors, fit ce dernier, pourquoi il me semblait avoir déjà eu l’honneur de rencontrer Monsieur : au Righi peut-être ?

– Non, Monsieur, dit tranquillement Semplice : c’est au-jourd’hui même à l’auberge du village, où je me trouvais par ha-sard quand vous y êtes arrivé cette nuit.

– Oui, vous avez raison, Monsieur ; je me le rappelle très-bien maintenant : à telles enseignes, ajouta-t-il en reprenant le ton de la conversation, que son excellence M. le gouverneur

 

– 168 – vous a non-seulement remarqué, mais que vous lui avez fait rompre son vœu de silence, qui devient encore plus renforcé quand il mange. « Avez-vous vu m’a-t-il dit, après votre départ, avez-vous vu comment ce jeune homme vient d’avaler à peine en plus de trois coups trois grands verres de vin, qui n’avaient pas plus l’air de lui peser qu’une goutte de rosée à un chêne (je suis sûr que son excellence pensait à miss Lagarde en faisant cette comparaison poétique) ? Savez-vous que c’est vraiment lu-gubre de boire ainsi ? » conclut M. le gouverneur, à voix basse, et comme il achevait de boire sa bouteille, qu’il avait vidée tout entière, mais répartie en douze ou quinze verres à demi pleins. « Non, vraiment ! répéta-t-il encore et jusqu’en allant se cou-cher, non, je ne vis jamais boire d’une façon si tragique et si re-doutable. »

L’élève de son excellence M. le gouverneur le mit si bien en scène dans son récit, imitant et chargeant sa voix, avec un ac-cent et des gestes si comiques, qu’il n’y avait pas moyen de se fâcher. Tout le monde en rit au contraire, surtout Julia. Seul, le front de madame Glenmore s’était rembruni. La conversation prit un tour indifférent et général, et Semplice ne tarda pas à en profiter pour prendre congé de la compagnie.

– À bientôt ! lui dit madame Glenmore.

– Dès que vous le désirerez, Madame.

Et il sortit, l’air ni sérieux ni embarrassé, et en saluant tout le monde à la fois du même regard.

– Voyons, dit Julia, quand elle fut sûre qu’il était dehors, voyons, Edgar, je vais mettre votre perspicacité à l’épreuve : M. Damont est un peu une énigme pour nous trois ; vous nous aiderez à la débrouiller, mais comment le trouvez-vous d’abord ?

 

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– Très-bien, si vous le voulez, belle cousine ; et même, ce qui n’est pas probable, mais la vérité me forcerait encore à le dire : oui, très-bien, même si vous ne le voulez pas.

– Moi, répondit Julia sans se déconcerter, car cela ne lui arrivait guère avec son cousin, de trois ou quatre ans plus âgé qu’elle, mais de la même humeur : moi, vous savez de reste que je ne veux rien.

– Bah ! ce que femme veut… par conséquent il n’en est au-cune qui ne trouve au moins à constater avec nous, tous autant que nous sommes, son habileté dans l’art de vouloir. C’est comme si vous me disiez qu’on ne joue pas quand on est grand musicien.

– Oui, mais on ne joue pas le premier morceau qui vous tombe sous la main.

– Quand on déchiffre à première vue, pourquoi pas ? Enfin, poursuivit-il, vous ne m’ôterez pas de l’esprit, à son sujet, ce qu’y a implanté M. le gouverneur.

– Monsieur Damont est un peintre d’un vrai mérite, inter-rompit madame Glenmore.

– Je le crois, chère tante, dès que vous me le dites ; mais avant tout, je vous le répète, il est né buveur tragique, voilà son grand et rare talent, sa spécialité, n’est-ce pas, Monsieur le gou-verneur ?

– Il est de fait…, répondit M. Ray, en aspirant si longue-ment une large prise de tabac, qu’il n’eut pas le temps d’achever sa phrase avant que Julia se fût écriée :

– Bon ! voilà que vous allez recommencer vos folies !

– Folies tant qu’il vous plaira ! mais c’est un fait ! comme l’a dit excellemment son excellence M. le gouverneur, si vous me permettez ce rapprochement de pensées plutôt que de mots. Non, jamais homme ne vida son verre, et M. le gouverneur s’y

– 170 – connaît, sans parler de moi, son élève indigne en cela comme en tout le reste, ne le vida d’un air plus grandiose et plus drama-tique, plus fatal et plus solennel. C’est ainsi que le roi de Thulé dut vider sa coupe et la jeter à la mer. Je frissonne rien qu’en y pensant : Il est vrai que ce que nous avions vu avant d’arriver à l’auberge nous avait préparés aux impressions lugubres.

– Et qu’aviez-vous donc vu de si terrible ? demanda ma-dame Glenmore, pour détourner la conversation.

– Quelque avalanche, en passant la montagne ? dit made-moiselle Lagarde, qui, en fait de scènes alpestres, ne rêvait vo-lontiers que pics et torrents.

– Croyez-vous que des voyageurs aussi intrépides s’effraient pour si peu ? interrompit Julia ; il faut qu’ils aient vu tout au moins un revenant.

– Non ; mais une apparition. Nous venions, tout simple-ment à pied, des hauteurs au-dessus de Vevey, où, pour nous être égarés en voulant trop courir sur les sommités voisines, nous n’aurions pu arriver que fort avant dans la nuit. À peu près certains de n’y trouver aucune auberge, grande ou petite, qui ne fût déjà pleine comme un œuf, car vous savez quelle y est main-tenant l’affluence quotidienne de voyageurs ; nous décidâmes, tentés d’ailleurs par le plus beau clair de lune, de pousser tout droit jusqu’ici. Notre guide, qui est du pays, n’était pas fâché non plus de regagner son « home » tout d’un trait ; il nous assu-ra que nous serions bien logés chez une de ses connaissances, ah ! par parenthèse, un gaillard d’aubergiste ! Il nous promit en outre de nous mener au plus court par les sentiers des vergers et des vignes, et de nous épargner ainsi les détours et surtout l’abominable poussière de la grande route. Par le fait, ce ne fut guère qu’une promenade de quatre à cinq milles, tantôt sur les petits murs à fleur de terre, mais revêtus de pierres plates, qui soutiennent les vignes et où l’on pose un pied sûr entre une double haie de ceps, tantôt par des prés où l’on marche comme sur un tapis. Nous prîmes donc un peu à mi-côte, probable-

 

– 171 – ment, comme j’ai pu le conjecturer ce matin au grand jour, par ces petits vals qui s’ouvrent çà et là en arrière de votre maison. Comme je marchais, d’ailleurs, à moitié endormi, j’étais loin de me douter que, plus bas, l’un de ces jolis vallons m’aurait fait passer presque à votre porte, où j’aurais pu du moins vous sa-luer mentalement pendant votre sommeil…

Julia, que cet itinéraire de son cousin, joint à sa propre ex-périence du pays, n’avait pas peu inquiétée d’abord, respira plus à l’aise à ces derniers mots ; mais il n’en fut pas de même lors-que, sans autre intention, semblait-il, que celle de bien marquer leur chemin, il ajouta aussitôt :

– Nous arrivâmes ainsi, cette fois par un saut assez brusque, au torrent qui coule dans votre voisinage. Quand je dis : couler, c’est par habitude et par manière de parler, car il est presque à sec, comme c’est son ordinaire en été. La largeur de son lit donne bien une assez bonne idée de ce qu’il peut faire quand il est de mauvaise humeur ; en ce moment il n’a plus que des flots de pierre aux vagues blanches, mais immobiles : si c’est encore un torrent, c’est un torrent mort et pétrifié. Dans nos er-rements de cette nuit, car elle était vraiment ensorcelée, nous étions arrivés un peu plus haut qu’il ne fallait. Notre guide nous fit donc descendre dans le torrent, et nous en suivîmes quelque temps le cours rocheux, où un filet d’eau trouvait encore moyen de faire la grosse voix en se jetant de çà de là et se heurtant de pierre en pierre. Enfin nous gagnâmes l’autre rive, sans presque nous être mouillé les pieds ; mais M. le gouverneur était un peu essoufflé et, quoique l’auberge ne fût guère qu’à un demi-quart de lieue, son excellence voulut absolument se reposer dans l’herbe sous un vénérable trio de châtaigniers, beaux vieillards qui s’entretenaient à voix basse avec leurs mille langues de feuilles, et en hochant au souffle de la brise leurs têtes argentées sous cette claire nuit d’été.

Autant n’en faisait pas son excellence M. le gouverneur, qui, les mains sur ses genoux, se bornait à considérer mélanco-

 

– 172 – liquement ses jambes fatiguées, mais sans prononcer un seul mot, sans s’abaisser à jeter aux airs aucune de ces imprécations dont nous autres jeunes fous, je le reconnais avec lui, nous sommes trop prodigues. Non ; il ne soupirait pas même ; en re-vanche, si sa grandeur d’âme ne lui permettait pas de soupirer, respirer était une autre affaire, puisque c’est le lot et la fonction obligatoire, sous peine de mort, de toute créature animée : il ne pouvait donc s’y soustraire, et je dois dire qu’il s’en acquittait à merveille et à pleine volée. « Ouf ! » faisait-il parfois d’un ton majestueux, en relevant la tête : « hou-ouf ! houf-ah ! » en aspi-rant l’air embaumé à longues et engloutissantes gorgées. En vain lui offrais-je de les remplacer par celles, plus palpables, du liquide contenu dans notre gourde de voyage : il me repoussait doucement de ses deux doigts levés, oubliant même la prise de tabac qu’il y tenait pointée à l’horizon et qui, dégringolant dans l’herbe, allait s’y noyer dans la rosée. « Hou-ouf ! houf-ah ! » ré-pétait-il, mais rien de plus ; le soin de sa dignité ne lui permet-tant pas de plus amples ni plus claires exclamations.

Tout à coup, cependant, en un de ces courts instants où il avait la tête haute et penchée en arrière, comme s’il voulût aspi-rer notre pauvre atmosphère d’une seule haleine, ce cri pure-ment instinctif de « Ouf ! » devint un « Oh ! » distinct et bien articulé. « Oh ! » s’écria-t-il, et, tenant toujours son pouce et son index rapprochés, il étendit en échange le doigt suivant dans la direction du vague des airs. Comme il tournait le dos à la lune, ce ne pouvait être cette charmante personne qu’il nous mon-trait, mais c’en était une autre, ma belle cousine, un nouvel astre des nuits que nous signalait son doigt du milieu, ainsi fixe et tendu de ce côté. Comme l’ancien, ce nouvel astre planait aussi dans les cieux, et paraissait s’y mouvoir avec rapidité ; mais il était beaucoup plus vague et blanc, et malheureusement il nous a été impossible de distinguer sa figure. Celle de sa sœur aînée, la lune ; est au contraire bien connue ; mais je déclare en cons-cience que je lui préfère infiniment sa sœur cadette, si peu que j’aie pu l’apercevoir.

 

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– Quelles nouvelles folies nous débitez-vous là ! interrom-pit madame Glenmore, un moment « aussi » mal à son aise pendant ce récit, mais bientôt remise par cette conclusion à la-quelle elle ne comprenait rien.

– Folies tant que vous voudrez encore ! dit Edgar ; mais c’est un fait, et au besoin son excellence M. le gouverneur l’attestera.

– Je l’atteste ! dit tout haut une voix, qui, ces mots pronon-cés, se tut à l’instant.

– Vous l’entendez, chère tante ! quel témoignage pourrait valoir celui de M. le gouverneur, qui n’a pas moins de mesure dans ses paroles que de justesse dans son rayon visuel, excepté à la chasse, où il vise toujours admirablement, mais où par hu-manité il n’atteint jamais.

– Oui, et c’est sans doute comme cela que cette apparition est tombée sous son rayon visuel.

– Elle décrivait avec le lieu où nous étions, un angle au moins de quarante-cinq degrés, observa le mathématique M. Ray.

– La hauteur calculée par son excellence, reprit Edgar, est parfaitement exacte. Cet astre habillé de blanc, qui, autant que nous en pûmes juger à distance dans la nuit, avait pris la figure et la démarche d’un habitant de la terre, se promenait à la hau-teur des collines où, avec notre gaillard d’aubergiste, j’ai recon-nu ce matin qu’est située votre maison. Mais quand nous le vîmes, il ne semblait pas toucher le sol, en apparence si vous voulez. Enfin, vrai ! ajouta-t-il d’un ton plus uni, je n’y compre-nais rien, et à présent, depuis l’inspection des lieux, c’est à peine si j’y comprends quelque chose. Il y a bien un certain mur… car ce pays en est tout peuplé, avec ses terrasses de vignes qui esca-ladent partout les collines…, un certain mur blanc, que le clair de lune, grand magicien comme on sait, aura pu nous escamo-

 

– 174 – ter ; mais il est si haut, son sommet parfois si étroit, en outre souvent interrompu : comment croire qu’un simple mortel au-rait osé s’y hasarder de nuit !

– Et combien de temps a duré cette apparition céleste ? demanda Julia, restée jusque-là tout oreilles, mais plus maî-tresse d’elle-même que de sa voix ; car je suppose, continua-t-elle, que vous n’avez pas eu à la contempler jusqu’au matin.

– Non, en effet, prétendue cousine, et je devrais ajouter : silencieuse, car depuis un moment vous ne m’avez pas inter-rompu une seule fois, chose tout à fait hors de vos habitudes ; sans reproche ! seulement je ne vous reconnais plus là.

– On n’entend pas tous les jours de si belles histoires, dit Julia.

– N’est-ce pas ? Mais pour en revenir à votre question, des plus judicieuses, je le confesse, l’apparition n’a guère duré qu’une ou deux minutes, au moins depuis qu’elle nous eut été signalée par le doigt de son excellence M. le gouverneur. Après avoir lentement glissé sur le fond chatoyant de la nuit, elle a peu à peu disparu, comme un astre qui se couche, derrière le som-met d’une colline.

– Et elle n’est pas revenue ?

– Du moins pas pour nous. Je voulais m’élancer sur sa trace, car elle m’avait charmé, fasciné, je l’avoue, et je crains d’en être amoureux. Amoureux d’un astre ! jugez de ma folie ! il ne manquerait plus que cela, comme dit M. le gouverneur.

– Et non sans raison, car avec vous tout est possible, mon cousin, fit Julia ; cependant, ajouta-t-elle en secouant la tête je n’en crois rien.

– Je le suis ou le serai, vous dis-je ; surtout si je ne la revois jamais.

– Ainsi, vous ne l’avez pas revue ?

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– Non : je me disposais déjà à repasser le torrent pour vo-ler sur ses pas, lorsque son excellence, qui semblait n’avoir plus la force de prononcer une syllabe, s’écria d’une voix de stentor : « J’ai faim ! » Ce cri, véritablement parti du fond des entrailles, me rappela au sentiment de la vie réelle, que j’allais oublier dans l’égoïsme de ma fantaisie. Je fis bien encore quelques ob-jections timides, je proposai à M. le gouverneur d’aller m’attendre à l’auberge avec le guide…

– Vous voulez donc abandonner votre vieil ami ? me dit son excellence, en arrêtant sur moi un regard fixe et triste : et à l’heure du souper encore, d’un souper que vous me promettez depuis si longtemps et qui recule toujours, qui plus que jamais va donc fuir, car vous savez que dans aucun cas je ne peux ni ne dois souper sans vous, je n’aurais plus aucun appétit. – Ce peu de mots, cette plainte voilée et à peine sensible, m’ont fait rou-gir, et après avoir causé encore quelques instants de la blanche apparition, qui décidément ne paraissait pas vouloir nous don-ner de seconde séance, nous nous sommes acheminés vers l’auberge, où l’on s’est fait longtemps tirer l’oreille, par le moyen du cordon de la sonnette, pour nous y recevoir à cette heure de nuit.

– Et le guide, demanda madame Glenmore, que pensait-il ? ne disiez-vous pas qu’il était du pays ?

– Oui, mais des hauteurs, et, en sa qualité de montagnard, s’il savait quelque chose, il l’a gardé pour lui.

– Voilà un récit des plus circonstanciés et des plus com-plets : une véritable enquête ! il y manque pourtant encore une chose, dit Julia.

– Laquelle ?

– Allons ! vous le savez bien.

– Ma foi non, je ne crois pas avoir rien oublié.

 

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– Un fort petit détail, il est vrai, mais qui a bien son mérite.

– Et c’est ?…

– Si cette apparition, cette ombre, cet astre, comme vous l’appelez, car vous ne nous l’avez encore dépeint que d’une ma-nière fort vague…

– Je vous ai dit qu’elle était vêtue de blanc, ou du moins qu’elle paraissait telle dans la nuit ; mais si c’était d’un tissu fa-briqué dans ce bas monde ou dans un monde plus éthéré, avec des rayons, des fils de vapeur, je n’en sais rien, car à cette dis-tance nous ne pouvions pas même distinguer sa figure. Mais voilà bien les dames ! et, en effet, je n’avais pas assez insisté là-dessus : toute description de personne leur paraît insuffisante et ne leur apprend encore rien si on n’y joint pas celle de la toi-lette ; la toilette d’abord : c’est sur cela que l’on juge. Que vous dirai-je donc pour vous satisfaire et rester néanmoins dans la vérité sur ce grave sujet ? qu’elle avait un habit de clair de lune ? Eh bien ! va pour ceci, qui est vrai dans tous les sens, poétique et réel, ne dit trop ni trop peu, et ne risque pas de me compro-mettre. Êtes-vous contente à présent, ma belle cousine ? Tissé sur la terre ou dans les airs, elle avait un habit de clair de lune.

– Elle ! c’était donc une femme ? Encore une chose que vous ne nous aviez pas dite, mon cher cousin.

– Ah ! par exemple ! quand je me suis déclaré son chevalier errant ! et bien errant, puisque je ne sais encore ni qui elle est ni où elle est.

– Cela n’empêche pas que, parmi les ombres et les reve-nants, il n’y en ait des deux sexes. Ou bien serions-nous les seuls habitants de l’autre monde qui pourrions de temps en temps vi-siter celui-ci, et, à défaut d’autre, nous accorderiez-vous cet immense privilège ? Votre apparition était un homme, j’en ga-gerais, un homme déguisé en grand fantôme blanc.

 

– 177 –

– Horreur ! et cette voix secrète qui m’a dit aussitôt : « C’est elle ! » et cet involontaire élan qui m’emportait sur ses pas, et auquel je suis résolu d’obéir… avec la permission de son excellence M. le gouverneur !

– Elle était donc seule ?

– Pourquoi ce donc ?

– Mais puisque M. le gouverneur serait le seul opposant possible à vos vues sur elle !

– Supérieurement raisonné, et de la plus fine logique fémi-nine ! Oui, elle était seule, à moins qu’elle ne fût réellement une fille de l’air, auquel cas son compagnon pouvait n’avoir pas jugé à propos de se rendre visible comme elle ; mais sur le mur, je m’en suis assuré en venant, il n’y a aucunement place pour deux personnes de front : l’autre, s’il existe, aurait donc été forcé de marcher devant ou derrière elle, et alors nous l’aurions vu cer-tainement.

– Il peut avoir tardé.

– Je ne crois pas ; nous avons encore attendu assez long-temps.

Julia respira tout-à-fait ; s’applaudissant de sa hardiesse et voyant qu’elle lui réussissait si bien, elle résolut de s’y confier.

– Allons voir ce mur, dit-elle, qui, à vous entendre, est tout au moins bien fantastique, s’il n’est pas ensorcelé.

– Je suis à vos ordres, ma belle cousine, quoique pour ma part j’aie déjà suffisamment arpenté et examiné le terrain.

– Vous oubliez, Julia, dit madame Glenmore, que ces Mes-sieurs doivent être fatigués.

– Bon ! quand on est décidé à courir après une ombre, est-ce qu’on doit l’être jamais ?

 

– 178 –

– Que dit son excellence M. le gouverneur ? demanda le fo-lâtre jeune homme. C’est cela ! suivant son habitude, son excel-lence ne dit rien, mais elle fait bien mieux : elle étire ses jambes, et la voilà déjà sur pied ; c’est signe que nous pouvons marcher.

– Puisqu’il en est ainsi, je ne serai pas fâchée, moi non plus, de voir de près ce fameux mur, dit madame Glenmore, comme on se levait ; mais est-ce loin ?

– Non, l’aller et le retour ne nous prendront guère qu’un quart d’heure : venez, chère tante, donnez-moi votre bras, je vous conduirai.

Julia, en sortant, retint un moment mademoiselle Lagarde sur le seuil : – Chut ! lui dit-elle à voix basse, si vous tenez à ne pas me brouiller avec Edgar. Puis elle ajouta à haute voix : – Voilà son excellence M. le gouverneur dont le bras inoccupé s’arrondit déjà, à votre intention évidemment, mais il n’ose pas aller plus loin que ce signe muet. Et la poussant vers lui, elle re-joignit sa mère et son cousin.

Le jeune homme prit d’abord par la petite route ombragée qui serpentait entre les collines, puis il entra dans les prés : c’était un chemin plus long ; mais naturellement Julia le laissa faire.

– Voilà ! dit-il, quand on fut arrivé.

De jour, le mur n’avait rien de particulier que sa hauteur là où il se rapprochait du torrent, sur lequel il ne plongeait pas même aussi longtemps ni aussi perpendiculairement que, dans la nuit, l’oreille se le figurait. Cependant Julia sentait, à ne pou-voir s’y méprendre, qu’elle n’y poserait plus un pied aussi assu-ré. Autre chose singulière : quoiqu’elle n’y retrouvât pas ses im-pressions de la veille, et qu’en tout cas elle se fût bien promis de ne pas y monter avec son cousin, elle en avait l’envie mainte-nant, sans avoir le courage de la réaliser. Déjà il l’invitait à l’y suivre.

 

– 179 –

– Non, répondit-elle avec un accent de vérité, jamais je n’oserais !

– Vous êtes devenue bien peureuse, je vous ai vue me dé-fier autrefois dans des passages bien plus périlleux.

Elle gravit les cinq ou six marches du petit escalier de pierres brutes ; arrivée au haut, elle voulut faire quelques pas, mais véritablement elle tremblait.

Était-ce uniquement de peur ? Était-ce aussi parce que ses regards venaient de tomber sur la nacelle de Semplice, qui se balançait au rivage et semblait prête à le quitter ?

– Julia, vous me faites frémir, lui cria sa mère ; finissez cet enfantillage, vous allez tomber.

Elle se raffermit pourtant, plongea encore une fois ses re-gards dans la nacelle, persuadée que Semplice y était, mais ne pouvant le distinguer derrière la voile détendue sans être atta-chée, et, sur une nouvelle interpellation de sa mère, elle sauta à terre avec une gracieuse légèreté.

– Oh ! quel manque de courage ! répéta Edgar ; son excel-lence M. le gouverneur lui-même, malgré sa dignité et son âge, ne craindrait pas de me suivre, surtout si son aimable compagne daignait l’accompagner.

M. Ray, sans faire entendre aucun son qu’un bruissement nasal, pareil au rapide battement des roues d’un bateau à va-peur, appuya l’un de ses pieds sur le talus de gazon, l’autre sur le mur, et, d’une seule et lente, mais formidable enjambée, y ap-parut majestueusement, debout dans toute sa hauteur : sa taille, longue et droite, mais non pas raide, plutôt arrondie au con-traire vers le milieu, semblait presque encore plus grande de moitié. Après cette ascension opérée d’un seul jet, il ne donna, d’ailleurs, d’autre signe de triomphe qu’une nouvelle prise de tabac, cette fois bien gagnée, et un léger pétillement de ses pe-tits yeux noirs, riants et enfoncés. Cela fait, il réintégra dans la

 

– 180 – boutonnière de son habit la patte à gros boutons de jais qu’il en avait retirée prudemment pour monter ; puis, revenant en ar-rière vers les marches, il s’inclina, du haut de son piédestal, de-vant mademoiselle Lagarde, de l’air d’un homme qui, dans un salon, vient inviter une dame à danser. – « Mademoiselle veut-elle bien me faire l’honneur ?… » dit-il galamment, avec ce sin-gulier contraste, fréquent chez lui en cas pareil, de mots articu-lés avec une rigoureuse précision et d’une pensée qui semblait cependant se faire jour avec timidité. Mademoiselle Lagarde montra ici sa docilité et peut-être sa distraction accoutumées. Elle prit machinalement la main qu’on lui tendait ; mais, aussi-tôt sur le mur, elle se hâta de détourner la vue de l’espace béant qui se déroulait à ses pieds. Entraînée par M. Ray qui la précé-dait la tête levée, elle le suivit un moment, mais regardant tou-jours le sol, et ne voulant marcher que de côté. Enfin, tout à coup, elle lâcha sa main et, quoique le mur fût bien ici de quelques pieds plus qu’à fleur de terre, elle se précipita, heureu-sement sans se faire de mal, sur le gazon. – Oh ! s’écria le digne M. Ray, d’un air de visible désappointement. Il ne lui restait ce-pendant qu’à imiter son exemple, et on put bien voir que ce fut sa première pensée, car déjà il se penchait en avant ; mais il s’arrêta tout court, mesura encore une fois la hauteur d’un œil exercé, la comparant sans doute avec le volume et le poids qu’il s’agissait d’y laisser tomber, et finit par retourner piteusement vers les marches, suivi des regards de ses compagnons et de leur risée. Le seul Edgar montra plus de respect et se contenta de cette observation sentencieuse : – Son excellence M. le gouver-neur n’aime pas à descendre ; c’est cependant à quoi il faut s’attendre une fois ou l’autre dans tout poste élevé.

– On prétend, lui dit Julia, car on s’était remis en marche, et ils avaient pris un peu les devants, on prétend que j’aime par-fois à jouer la comédie ; ce n’est pas vrai, mais le serait-ce, vous la jouez bien plus et bien mieux que moi, Edgar, ou plutôt vous ne faites que cela, convenez-en.

 

– 181 –

– Peut-être ! répondit-il, cette fois d’un ton naturel, qui n’avait plus rien d’ironique, mais rien non plus de trop sensi-blement attristé.

– Vous l’avouez donc ! vous jouez la comédie !

– Il faut bien faire quelque chose en ce monde peu gai, ne fût-ce que pour s’occuper.

– Vous la jouez tout d’abord et sans cesse, c’est bien évi-dent, avec ce pauvre M. Ray.

– C’est pour m’entretenir la main, comme on dit. Il est si bon ! il s’y prête. Et puis cela l’amuse et lui évite l’embarras ou l’ennui de parler. D’ailleurs, soyez sans crainte, nous nous en-tendons à merveille : le soir, à nous deux, nous causons lon-guement, familièrement, savamment même, sans nous vanter, et c’est étonnant toutes les réflexions qu’il me suggère ; je lui évite, ai-je dit, l’embarras de parler ; mais il m’en ôte un bien plus grand, celui de penser. Aussi, pour tout cela, même sans ce-la, que voulez-vous ? je l’aime, et il le sait bien, le traître ! je ne saurais vivre sans lui, il m’empêche de faire trop de sottises, il entretient ma gaîté, mes idées, mon appétit même ; oui, vrai-ment, s’il me quittait, adieu ma belle fleur de santé ! vous me verriez bientôt dépérir comme une plante sans rosée, et votre pauvre cousin Edgar ne pourrait plus boire ni manger. Chose triste ! à votre tour convenez-en, quand même elle vous diverti-rait.

– Voilà déjà que vous recommencez ! bien à propos, du reste, car cela me ramène tout droit à ma conclusion : c’est que vous jouez la comédie non-seulement avec M. Ray, pour vous entretenir la main, comme vous dites, mais avec le premier ve-nu, avec tout le monde, avec maman, avec mademoiselle La-garde, avec la lune, les étoiles, les fantômes blancs, que sais-je ? et, enfin, avec moi indigne, comme je viens de vous y prendre encore à l’instant même.

 

– 182 –

– Vous croyez que je joue la comédie avec vous, Julia ?

– Je crois ! dites que je le vois ; mais je ne vous en fais point un reproche, je vous demande seulement si cela n’est pas vrai.

– Oui et non, selon que vous le prenez.

– Mais il n’y a pas deux manières de le prendre, ce me semble.

– Pardonnez-moi, je joue en effet la comédie avec vous comme avec tout le monde, si vous comprenez dans tout le monde une personne encore que vous avez oublié de mention-ner.

– Et cette personne ?…

– C’est un Monsieur.

– À la bonne heure ! car si c’eût été encore un de nous autres pauvres fantômes du genre féminin, je ne vous l’eusse pas pardonné.

– Et ce Monsieur, c’est moi-même, comme dit, je crois, un vieux poète français. Telle est la personne avec qui je joue aussi, et le plus fréquemment, la comédie, s’il est vrai de dire que je la joue avec tous sans exception, même avec cette belle cousine ou non cousine que vous savez.

– C’est bien philosophique, ce que vous dites là.

– Ne vous en étonnez pas ! nous sommes, sans en avoir l’air, très-philosophiques, son excellence M. le gouverneur et moi, son humble élève. Mais le voici qui nous rejoint de son pas majestueux et donnant le bras, comme Jupiter, à Junon et à Minerve.

M. Ray arrivait en effet, redressant sa taille, la poitrine en avant, où brillait son bouton de jais, et arrondissant ses bras,

 

– 183 – auxquels se suspendaient madame Glenmore et mademoiselle Lagarde, qu’il tenait ainsi à une distance parfaitement égale à ses côtés.

– Comme vous courez, Edgar ! dit la première ; j’ai cru que nous ne vous rattraperions jamais.

– Chère tante, n’aviez-vous pas son excellence M. le gou-verneur en otage ? Il sait bien que je lui suis attaché comme son ombre, et qu’il n’a qu’à faire un pas pour me retrouver.

– Il est vrai, poursuivit-elle, que nous nous sommes encore un peu arrêtés à considérer ce fameux mur, et savez-vous ce que j’ai pensé ? Décidément, mon pauvre Edgar, votre apparition est tout simplement… une paysanne attardée, qui avait pris le plus court chemin pour regagner sa chaumière.

Madame Glenmore, en cela, n’exprimait tout haut qu’une partie de la conclusion à laquelle elle était arrivée, car tout bas elle se disait en outre à elle-même : « J’ai eu peur un moment que l’une de mes deux folles n’eût été se promener là dans cette nuit d’aventures ; mais en les y voyant si peureuses de jour, comment croire que de nuit elles eussent osé s’y hasarder ! » – Oui, répéta-t-elle, une paysanne attardée, ou mieux encore, votre apparition est un rêve, un rêve de voyageur déjà dormant à moitié.

– Rêve ou non, dit le jeune homme sans regarder Julia, il faut bien m’en contenter ! Mais, ajouta-t-il aussitôt, quelle jolie voile blanche ! elle se balance là-bas à quelque distance du ri-vage et semble glisser, comme un cygne, à la surface du lac ! Se-rait-ce celle d’un pêcheur ? Oh non ! elle a une coupe trop fine et trop élégante.

– Ce doit être celle de M. Semplice, dit mademoiselle La-garde, qui pensait volontiers tout haut, lorsque par timidité ou par distraction elle ne se taisait pas.

 

– 184 –

– Quel est ce M. Semplice et son drôle de nom ? demanda Edgar.

– M. Semplice Damont, dit résolument Julia ; ce matin ma mère vous l’a présenté.

– Je me rappelle maintenant : mon tragique buveur ?

– Un homme de talent et d’esprit, et qui vous plairait.

– Ah ! fit Edgar.

– Seulement un peu mystérieux, continua-t-elle en repre-nant son ton enjoué ; c’est au point que nous ne savons pas en-core bien au juste s’il est veuf ou non, et si, dans ses lointains voyages, il n’a pas été marié quelque part.

– C’est votre tour maintenant, Julia, de nous conter des histoires ! dit madame Glenmore.

– Mon cousin ne peut vivre sans cela, il vient de me le dé-clarer. Enfin, ce n’est pas un homme comme un autre, sur ce point ma mère ne me démentira pas ; il est très-curieux à voir et à entendre, je vous répète que vous devriez faire sa connais-sance, Edgar.

– Il suffit : sur votre recommandation, ma belle cousine, elle est faite, ou le sera aujourd’hui même.

– Mais je vous en avertis, il n’est pas facile à aborder.

– En ce moment, je le crois bien : les flots nous séparent, et il a trop d’avance sur moi ; mais je vais prendre aussi un bateau, et le poursuivre, s’il le faut, sur le lac jusqu’à ce qu’il mette pa-villon bas.

– Un bateau : le sien, je vous en avertis encore, est très fin voilier.

– Nous verrons bien ! son excellence M. le gouverneur et moi ne sommes pas de si mauvais marins qu’on pourrait le

– 185 – croire. Son excellence tient admirablement le cap, vous l’avez vu par l’histoire de mon blanc fantôme, histoire très véridique, ne vous déplaise, toujours plus véridique, hélas ! et moi, je fais force de rames, quand je m’en mêle. D’ailleurs, vous oubliez que j’ai élu mon domicile à l’auberge, où ne peut manquer de revenir un si dramatique buveur.

« Allons ! pensait Julia, tout se complique encore : on ne peut faire un pas sans voir reparaître, accompagné de plusieurs autres, ce maudit fil embrouillé. Mais, au fait, tant mieux ! nous verrons comment s’en tirera M. Semplice, et n’est-ce pas à lui plutôt qu’à moi de s’en tirer ? »

À ce nom de Semplice, madame Glenmore, de son côté, s’était subitement et désagréablement souvenue que, si le mur et le fantôme blanc n’étaient pour rien, croyait-elle, dans ce qu’elle savait, tout, dans cette nuit d’aventures, tout n’était ce-pendant pas encore expliqué.

 

– 186 –