Le Batelier De Clarens

Juste OLIVIER · Chapitre 13 sur 18

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Le Batelier De Clarens

Chapitre VI

 

 

La lettre de Julia était à peine une lettre, quelques lignes seulement :

« Monsieur, »

Mais elle avait effacé « monsieur, » comme si elle eût ainsi commencé par distraction ; et, soit oubli encore, soit intention positive, nouvel accès de franchise ou d’humeur, elle n’avait pas pris une autre feuille de papier, n’ayant peut-être que celle-là sous la main.

« Ma mère, disait-elle, est sortie avec mon cousin Edgar et M. Ray pour aller juger elle-même s’ils sont confortablement établis à leur auberge. Ils ont pris la voiture, et feront proba-blement une petite promenade. En venant tout de suite, si vous ne craignez pas de me trouver seule avec mademoiselle Lagarde et d’attendre un moment ma mère, ce serait le plus sûr moyen de ne pas la manquer avant votre prochain voyage, que je viens d’apprendre par votre messager. Vous l’annoncez sans doute à ma mère dans votre lettre ; mais, moi aussi, avant votre départ, j’aurais quelque chose à vous dire dont il est nécessaire que vous soyez prévenu, car nous y sommes désagréablement intéressés tous les deux, moi surtout, qui dois seule m’en accuser.

« J. »

Pas d’autre signature que cette simple initiale ; point de sa-lutation cérémonieuse ou coquette, ni « monsieur mon

 

– 213 – maître, » ni « monsieur » tout court ; pas même de post-scriptum, où l’on dit que les dames cachent toujours le vrai mot de leurs lettres, qui en serait ainsi moins difficile à trouver. Ici, au contraire, il était peut-être au commencement, dans ce mot « monsieur » si ouvertement, si hardiment biffé : trait presque trop doux, presque brûlant, et qui aurait pénétré jusqu’au fond le cœur de Semplice, si des souvenirs du même genre et d’autres tout différents ne l’eussent averti de ne pas s’y laisser aller.

Il eût été, d’ailleurs, par trop brutal de tenir cette lettre pour nulle et non avenue, quoique Semplice en fût tenté, par fierté, non-seulement de caractère, mais de sentiments. Il partit donc, mais bien décidé toujours à ne pas faiblir devant elle ni en lui-même, quelle voulût le regagner par caprice ou le déconcer-ter encore pour s’en amuser. Il partit, disons-nous, armé, cui-rassé, ou du moins croyant l’être, et, en réalité, il l’était, avec sa nature extérieurement facile et sereine, s’accommodant à tout, mais au fond très-sensible et assez farouche, et qui, une fois blessée, ne revenait pas volontiers. Si armé pourtant que l’on soit en pareille rencontre, l’est-on jamais suffisamment ?

Julia était seule au salon. Mademoiselle Lagarde, fatiguée de leur nuit blanche, était allée se reposer, et, toute perdue en-core d’émotions et de scènes, qui passèrent peu à peu pour elle à l’état de rêve, elle avait fini par s’endormir tout de bon.

Julia avait aussi préféré se coucher que d’accompagner son cousin et sa mère ; mais elle n’avait dormi que quelques heures, et, comme on l’a vu, elle était déjà debout ayant l’arrivée du vieux messager de Semplice.

Ce peu de sommeil avait suffi pour lui rendre toute la fraî-cheur de son teint, tout le riant de ses yeux. Seulement, il s’y mêlait je ne sais quoi de vague et de demi-clos que l’on garde souvent au réveil. Cela se sentait dans ses mouvements et ses at-titudes, dans sa tête et son cou légèrement inclinés, dans son maintien non pas indolent, mais moins vif, et jusque dans ses bras plus mollement appuyés sur le marbre blanc de la table,

 

– 214 – auquel ils semblaient ajouter le leur, quand un reste de fatigue les y laissait un moment dériver, et son front avec eux. Enfin, comme si elle n’eût pas vécu jusqu’alors, n’ayant pas vécu par le cœur, on eût dit qu’elle en éprouvait une sorte d’étonnement se-cret ; sa beauté en paraissait plus recueillie et plus calme ; mais, avec ce sentiment d’une nouvelle vie, elle en avait aussi la grâce naissante et qui s’éveille : aimable abandon, rêveur oubli de soi-même, oubli de plaire qui fait que l’on plaît encore mieux. Tout traduisait en elle ce changement de disposition intérieure. Ses yeux même n’avaient plus tant ces éclairs détournés qui ve-naient vous enlacer tout à coup comme dans un filet de lu-mière ; ils semblaient veiller, pour ainsi dire, en dormant, sous leurs longs cils abaissés ; ce n’était plus l’heure étincelante de midi, et son azur radieux ; c’était plutôt le charmant lever du jour, le matin encore hésitant et voilé, avec son azur plus frais, plus fin, encore baigné d’ombre et de rosée.

Tel fut le regard qu’elle jeta sur Semplice, lorsque, arrivant par le jardin, il parut inopinément à la porte vitrée, sans s’être fait annoncer. En même temps, elle rougit, mais d’émotion bien plus que de surprise. Tout entière, cependant, aux sentiments nouveaux qui s’agitaient en elle, incapable cette fois d’en maîtri-ser la première explosion, encore moins de leur donner le change, elle courut à lui, et, avant même qu’il l’eût saluée :

– Eh ! bien, oui, s’écria-t-elle, j’ai eu tort, je tenais au moins à vous le dire !

Mais après ce rude aveu, pâlissant plutôt que faiblissant sous l’effort, elle se laissa presque choir dans ses bras, emportée tout d’un trait jusqu’à lui, plus vite et plus loin que sa pensée. Ébranlement soudain de deux cœurs qui s’aimaient sans oser ni même vouloir se le dire ! À son élan avait répondu l’élan non moins instantané de Semplice : leurs bras ne s’étaient pas ren-contrés que les siens étaient déjà ouverts pour la recevoir. Toute la froideur dont il s’était armé, avait aussitôt disparu, comme une mince couche de neige sous un chaud rayon de soleil.

 

– 215 –

– J’ai eu tort, répétait-elle, tandis que lui, éperdu et ravi, plus tremblant qu’elle encore, la serrait avec transport sur son cœur, comme on y serre sa joie et son bien.

Elle releva sur lui ses beaux yeux, seulement ses yeux :

– J’ai eu tort, mais vous ?… ajouta-t-elle en achevant de se dégager ; sa pensée était :

– Ne pouviez-vous donc me trouver d’excuse ?

Mais elle se contenta de dire en souriant :

– Vous, vous ne voulez pourtant pas me pardonner !

Pour toute réponse il était à ses pieds, retenant et baisant sa main.

– Enfin !… dit-elle de son air d’autrefois et comme se par-lant à elle-même : – Mais, seigneur Valère, il a presque fallu vous en prier !

Semplice, à ce mot, faillit craindre d’avoir retrouvé la si-rène ; mais la manière dont elle le regardait, en lui laissant tou-jours sa main, l’eut bientôt rassuré. En revenant à son ton habi-tuel avec lui, elle ne faisait que revenir à elle-même et lui mon-trer ainsi qu’elle y avait été peut-être plus vraie qu’il ne l’avait pensé. Ce retour de badinage était si peu joué, que le sourire re-naissant sur sa joue et passant dans ses yeux, y fit trembler une larme au bord de sa paupière.

– Méchant ! dit-elle, et leurs regards mouillés se rencontrè-rent ; mais ce ne fut, comme presque tout cela, qu’un éclair, car elle se hâta d’ajouter : – Ce n’est pas là précisément ce que j’avais à vous dire de « désagréable à tous deux, » il ne nous faut pas l’oublier. Vite, venez donc avec moi au jardin, car nous pourrions bien n’être plus seuls qu’un instant, et, en nous pro-menant sur la terrasse, nous aurons mieux l’air de deux vieux amis qui causent pour passer le temps.

 

– 216 –

– Votre mère ne s’étonnera que de me voir revenu si vite, mais non pas de me trouver ici plutôt qu’au jardin, dit Semplice.

– Non, non, il nous faut le grand air pour ce que j’ai à vous dire : vous voyez bien qu’ici j’ai déjà risqué de m’évanouir, ajou-ta-t-elle en riant et prenant son bras.

– Ah ! s’écria-t-il, voilà déjà que vous fuyez ! c’était encore un rêve !

– Un rêve !… Et se penchant vers lui, le regardant ainsi d’en bas et de côté, de ses longs yeux bleus souriants :

– Un rêve ! répéta-t-elle en secouant sa blonde tête, qui s’était relevée à l’instant. – Un rêve !

– Oui, comme hier soir, quand je vous suppliais de me lais-ser partir avant que rien ne vint me réveiller.

Elle quitta brusquement son bras.

– Ne me parlez jamais de ce soir-là, s’écria-t-elle d’un ton de colère : je le déteste ! Qui sait si vous ne vous êtes pas cru en droit de me mépriser ?

Et elle rougit à ces mots, moins de ce qu’ils pouvaient signi-fier pour Semplice que de ce qu’ils signifiaient réellement pour elle, et de ce qu’il ignorait.

– J’étais folle, continua-t-elle plus bas : je n’y comprends rien moi-même. J’ai eu tort, grand tort, je vous le dis encore ; ainsi, promettez-moi, quoi qu’il arrive, d’oublier ce qui s’est passé ; jurez-le moi, fit-elle en s’animant et le perçant d’un long et fixe regard qui semblait non-seulement vouloir s’assurer, mais s’emparer de toute sa pensée : oui, jurez-le moi, si vous m’aimez !

– Si je vous aime ! dites plutôt : s’il m’est permis, si vous me permettez de vous aimer. Si je vous aime !

 

– 217 –

– Oh ! c’est que ce n’est pas encore bien sûr.

– Voyez si je ne devrais pas vous faire promettre, à mon tour, de ne pas vous jouer si cruellement d’un amour que vous savez bien trop réel.

– Mais, reprit-elle en se hâtant de chasser le nuage qui avait reparu à ces derniers mots sur le front de Semplice, d’abord vous n’avez pas juré…

– Je vous jure de ne me souvenir de rien…

– Oh ! c’est trop, cela !

– … Et de ne rien oublier.

– À la bonne heure ! reprit-elle d’un air fin et tendre, je vois que nous pourrons nous arranger ; mais je ne vous tiens pas quitte encore : vous m’avez appelée un serpent…

– C’est, maintenant, vous qui vous souvenez.

– Puis, vous dites que tout ceci est un rêve… Alors, sei-gneur Valère, il faudra donc que la pauvre Dorine s’enhardisse au point de vous battre pour vous faire sentir que vous êtes bien éveillé.

Et, comme si elle allait exécuter sa menace, elle en eut le geste, le geste seulement, car à peine à deux doigts de la joue de Semplice, sa main folâtrement jetée avait rebroussé déjà de tout le chemin qu’elle avait fait : à peine le flot de dentelle où s’ensevelissait son bras y avait-il roulé comme une petite ava-lanche sur une pente de neige, que bras et dentelle s’envolèrent avec le caprice du papillon prêt à se poser, mais qui, en les fer-mant, rouvre déjà ses ailes.

– Cela ne suffit pas pour vous tirer de vos mauvais rêves ? continua Julia, et, les yeux à demi fermés, elle semblait rêver elle-même. On eût dit que, se parlant toute seule, elle se répon-dait et souriait en dedans. Sa figure en avait le reflet vaguement

 

– 218 – rose et diaphane d’une lampe d’albâtre. Elle avait si bien l’air de rêver ainsi, que Semplice l’écoutait immobile, comme s’il crai-gnait de l’éveiller et de troubler son propre enchantement.

– Un rêve, un mauvais rêve, un serpent ! répétait-elle… Le sourire qui errait sur sa bouche devint subitement plus vermeil. Elle reprit la main de Semplice, que ce sourire tenait, en quelque sorte, en suspens, l’éleva un peu devant elle, et comme lady Percy dans Shakespeare, elle murmura d’un charmant air de colère : – « En vérité, je te briserai le petit doigt, Henry. »

« In faith, I’ll breake thy Iittle flnger, Harry. »

Peut-être cesseriez-vous alors de prendre tout ceci pour un rêve. En même temps, non moins vive que la jeune femme de Hotspur et pour bien entrer dans son rôle, elle fit mine de tordre le bout du petit doigt de Semplice ; mais elle se contenta de le frapper légèrement du sien jusqu’à ce qu’il fût séparé des autres et tout à fait replié : alors elle y appuya l’émeraude d’un mince anneau qu’elle ne quittait jamais, et l’y pressa, sans ôter la bague, de toute la force de son joli poing fermé.

– Voilà toujours la marque du serpent, dit-elle, du serpent aux yeux verts ! Mais elle n’y restera pas longtemps, pensez-vous : cela ne suffit donc pas encore ?… Eh bien, prenez garde ! le serpent est colère, méchant, vous savez ! il mord, fit-elle en relevant la tête et montrant ses lèvres entrouvertes comme une grenade où, à travers les fruits rouges, on aperçoit les pépins blancs. Que diriez-vous, ajouta-t-elle, si, pour vous apprendre à ne voir partout que songes et mensonges, il punissait ainsi le songeur ?

Le doigt déjà si bien cacheté le fut-il réellement d’une se-conde empreinte à la fois plus fine, plus forte et plus douce ? Bien preste eût été l’œil qui aurait pu dire : « Je l’ai vu. » Tout ce que nous savons, c’est que le rouge sourire ne courant plus seu-lement sur ses lèvres, elle entraîna Semplice qui, n’ayant plus ni

 

– 219 – la force, ni même la pensée de lui résister, la suivit au jardin, comme on suit un invincible aimant.

– À présent, causons de nos choses désagréables, reprit-elle ; mais, d’abord, qu’écriviez-vous à ma mère ?

– Que j’allais faire un voyage, et que je désirais prendre congé d’elle auparavant.

– J’avais donc bien deviné, l’ayant arraché non sans peine au vieux Salomon, et à travers force « bleunne, » dont il m’a gratifiée, comme je les ai supportés, ne vous déplaise, à votre in-tention. Mais ce voyage, maintenant, il ne faut plus le faire.

– Ah ! Julia, c’est pour le coup que je reviens forcément à la réalité. Ce voyage, je le crains, est tout à fait nécessaire, pour-suivit Semplice. Et il lui conta ce qu’il avait appris de l’aubergiste, et celui-ci du cousin de Julia.

– Justement la chose désagréable pour laquelle je vous avais prié de venir, s’écria-t-elle, et que je voulais avoir au moins le plaisir de vous conter moi-même. Quoi ! vous la savez déjà !

– Oui, déjà, et pas même de première main, comme vous voyez. Jugez donc du chemin qu’elle peut faire.

J’ai essayé de lui barrer le passage en la détournant sur moi.

Et il lui apprit ce qu’il avait dit à Vincent.

– Il est très-vrai, d’ailleurs, ajouta-t-il, que je suis souvent allé de jour et de nuit sur ce mur. Mais il y a un meilleur moyen que tout cela, le seul bon, pour faire tomber tous ces bruits, avant qu’ils s’étendent, c’est mon départ. Je m’y étais triste-ment, mais fermement résolu il y a quelques heures. C’est bien plus pénible à présent, si ce n’est plus aussi douloureux ; mais il le faut pour vous, Julia.

 

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– Pour moi ? vous partiez donc pour moi.

– Je n’avais plus que cela à faire.

– Au moins, à présent, si vous le croyez toujours néces-saire, j’espère que ce ne sera plus pour moi seulement, mais pour nous deux.

Cela fut dit d’une voix basse, mais si douce, que Semplice aurait voulu l’entendre à genoux et allait s’y jeter. Elle vit son mouvement et lui fit, de la main, un petit signe de calme et de prudence. Alors, ne sachant comment mieux lui répondre, il at-tacha ses yeux sur les siens, d’un air si heureux, mais d’une fa-çon si obstinée, qu’elle reprit, plus haut cette fois :

– Seigneur Valère, regardez un peu de ce côté, là-bas sur la route.

– Il se tourna dans cette direction, suivit le bras qui la lui indiquait, mais n’alla pas plus loin.

– Que voyez-vous ? lui demanda-t-elle.

– Quand vous êtes là, vous me le demandez ?

– Eh bien, moi, j’aperçois la voiture qui revient. Nos gens seront ici dans un quart d’heure, en comptant la montée. Et, à propos, que direz-vous à ma mère ?

– Rien, si elle ne me demande rien, sinon que je vais faire un voyage ; tout, si elle me demande quelque chose : c’est-à-dire que ses suppositions étaient absurdes, et que je n’ai jamais eu ni n’aurai jamais pour mademoiselle Lagarde que de l’amitié. Et, en vérité, qu’elle ait pu se figurer autre chose, même sur un moment de fausse apparence et de badinage, j’ai peine à le con-cevoir.

Julia secoua la tête.

 

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– Ma mère ne vous croira pas, dit-elle en paraissant réflé-chir et comme s’il lui fût revenu une pénible pensée ; puis elle ajouta :

– Pas du moins complètement ! Enfin, voilà bien, je crois, ce qu’il faut dire à ma mère, ni plus ni moins suivant ce qu’elle vous demandera : très nettement, mais dans des termes géné-raux et vagues, n’est-ce pas ?

– Il y aurait bien un moyen d’être précis ! dit-il, plus par badinage que sérieusement.

– Ah ! bon, s’écria-t-elle du même air, voilà le fin batelier qui revient sur l’eau.

– Hélas ! ce ne sera pas pour longtemps, reprit-il avec tris-tesse ; je vous aime, voilà tout, et je sais trop que je n’ai aucun droit de l’avouer à madame Glenmore.

– Qui sait ? dites-le lui pourtant ! fit-elle avec explosion. Mais non, ajouta-t-elle en se reprenant à son tour d’un air triste et redevenant tout à coup soucieuse, non, vous avez raison, ce n’est pas le moment. D’ailleurs, à quoi bon chercher à voir si loin les choses ? contentons-nous du présent. Voilà donc ce que vous direz à ma mère, c’est l’essentiel, poursuivit-elle en se re-mettant à sourire : et à moi, monsieur, que comptiez-vous me dire, à moi, qui ne suis que l’accessoire par conséquent ? Rien, je gage ; oui, vous étiez fort capable de partir sans demander seulement à me dire adieu.

– Au contraire ; car je voulais vous rendre cette lettre.

Et il lui tendit celle qu’elle lui avait écrite au sujet de la fête de sa mère.

– Pourquoi me la rendre ?

– Elle expliquait tout, dit-il simplement, et aux yeux du monde elle aurait peut-être trop expliqué. Ce n’est pas, vous le croyez bien, que je songeasse à m’en prévaloir ; mais, comme

– 222 – tout paraissait fini entre nous, je voulais au moins que rien ne vous pût faire penser à moi désagréablement.

– Toujours plus méchant ! dit-elle.

– Appelez-moi toujours ainsi, et je ne vous demanderai plus d’être bonne.

– Oui, les rôles sont changés, et plaise au ciel qu’ils ne re-viennent pas à ce qu’ils étaient ! dit-elle moitié riant, moitié de cet air de réflexion et de retour secret sur elle-même qui la re-prenait parfois subitement. Oh ! c’est que je suis bien plus mau-vaise que vous, quand je m’y mets ! Dites, s’écria soudain l’étrange et capricieuse fille, oui, dites-moi en conscience et comme s’il ne s’agissait pas de nous deux : pensez-vous que tout soit réellement bien fini et bien expliqué ?

Voyant qu’il hésitait à répondre, tant il était à la fois char-mé et surpris :

– Hélas ! continua-t-elle, vous êtes comme moi, vous n’en êtes pas sûr, vous ne l’affirmez pas. Oui, défiez-vous, Semplice, ne croyez point que je plaisante, défiez-vous de moi, répéta-t-elle d’un regard fixe et d’un ton presque dur ; car, moi-même, je m’en défie, comme je me défie de tout le monde, de vous, de mademoiselle Lagarde, de ma mère, de mon cousin, mais de vous tout d’abord.

– De moi ! vous avez dit : de moi, Julia !

– Oui ! Vous m’aimez… eh bien, je le crois. Mais, suis-je certaine que vous m’aimiez comme je le veux, que vous m’aimiez assez, que vous m’aimerez toujours et quand même, que, sans le savoir, vous n’en aimez point d’autres peut-être en-core mieux ? Ne me faites pas ces grands gestes négatifs, ni sur mademoiselle Lagarde, ni sur vos continuelles pérégrinations aux deux bouts du lac. Je veux bien me laisser persuader que dans tout cela il n’y a de votre part que de l’amitié ; mais d’autres ? et si ma mère…

 

– 223 –

Elle s’arrêta pourtant dans ce flot tumultueux de pensées confuses, qu’elle avait si souvent agitées et qui menaçaient de l’emporter ; puis, elle ajouta ces mots à double sens :

– Je suis folle, elle n’y pense même pas.

Semplice la regardait tristement sans rien dire.

– Allons ! continua-t-elle après un moment de silence, voi-là votre air sévère qui vous reprend : c’est de lui surtout que j’ai peur, faut-il vous le redire ? voyons, monsieur, soyez gai, et n’oubliez pas si vite, ne vous découragez pas pour si peu. Songez que nous n’avons plus que quelques minutes, et qu’il ne faut pas nous quitter avec cet air-là, votre grand air sérieux.

Enivrant abandon ! ravissants caprices ! charme dangereux peut-être, mais délicieux ! l’esprit et le cœur, chez cette éton-nante fille, semblaient alterner et se poursuivre autour de celui qu’elle aimait, comme deux oiseaux frères que l’œil ne peut ja-mais parvenir à bien distinguer l’un de l’autre et à reconnaître. On aurait pu dire de même que Semplice tantôt se courbait, tan-tôt se relevait sous leur vol enlacé, suivant l’air froid ou brûlant qui lui venait de ces rapides coups d’aile. Aussi, dans ce mo-ment, docile à reprendre un air de sérénité, puisqu’elle le lui commandait, lui dit-il en riant, mais non pas, au fond, sans quelque inquiétude réelle :

– Parmi le grand nombre de ceux dont vous vous défiez, moi compris, n’avez-vous pas aussi nommé votre cousin ?

– Sans doute.

– Mais vous n’avez fait que le nommer, et vous avez passé outre, même assez vite…

– Ah ! vous avez remarqué cela ! je vois que l’esprit d’observation vous revient. Cependant, je n’en sais guère plus que vous sur le compte d’Edgar ; mais c’est justement pour cela que je me défie de lui encore davantage : malgré toutes ses vi-

 

– 224 – sions fantastiques et de clair de lune, je le soupçonne d’être fort capable d’y très-bien voir. Gardez-vous donc de vous ouvrir et de vous confier à lui en quoi que ce soit ; ni à ma mère, ni à ma-demoiselle Lagarde. Faut-il vous le dire : ne vous confiez qu’en moi ! mais vous y confiez-vous, Semplice ?

– Que je vive ou que je meure, lui répondit-il avec une ar-deur contenue, ce sera désormais pour vous ou par vous. Oui, Julia ; vous aussi, songez-y bien : vous, uniquement vous ! dé-sormais vous serez ma mort ou ma vie.

Elle lui répondit d’un sourire et d’un regard qui semblaient vouloir s’enlacer autour de lui.

– Je vous aime ainsi ! dit-elle d’un ton bas. Oui, je crois que je pourrai vous aimer, reprit-elle, car il ne faut jamais tout dire ni trop dire, vous me l’avez appris. Ainsi, confiez-vous en moi, Semplice !…

On entendit rouler la voiture sur le sable de l’avenue.

– Vite, dit-elle, cette lettre, donnez-la moi, pendant que nous sommes encore seuls : je vous la rendrai un jour.

Elle lui tendit la main, et la laissa un moment dans la sienne, pendant qu’elle répétait :

– Défiez-vous ! et elle le menaça d’un petit geste du doigt ; mais confiez-vous aussi, quoi qu’il arrive !

Elle le quitta là-dessus, rentra au salon, le traversa rapide-ment, et se trouva de l’autre côté de la maison, comme sa mère descendait de voiture.

– M. Damont est venu en votre absence, lui dit-elle à demi-voix : il est là à vous attendre au jardin.

– M. Damont ! fit madame Glenmore avec étonnement.

 

– 225 –

– Oui, il a l’air plus lugubre encore que ce matin : il prétend qu’il a quelque chose à vous dire. Faut-il aller le prévenir que vous êtes arrivée ?

– Non, j’y vais plutôt moi-même.

Laissant donc à sa fille le soin d’entretenir Edgar et M. Ray, madame Glenmore se rendit seule au jardin.

 

– 226 –