Le Batelier De Clarens

Juste OLIVIER · Chapitre 17 sur 18

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Le Batelier De Clarens

Chapitre X

 

 

Les deux jeunes gens se turent, Edgar agitant à peine sa rame ; Semplice, pour s’affermir dans sa pensée, essayant de se reprendre aux souvenirs de son ancienne vie aventureuse et libre, et tâchant d’en ressaisir l’image sur le tremblant miroir des flots. Mais en vain la lune écartait de plus en plus tous ses voiles, qui se rabattaient en draperies légères sur le sommet des montagnes ; en vain planait-elle sur le lac en toute liberté, bri-sant ses rayons sur la vague et donnant à la vague l’aspect d’un rayon : le rayon ni la vague ne répondaient plus comme naguère aux pensées de Semplice ; ce n’était plus l’ancienne image de sa vie, c’était une image nouvelle qu’ils lui apportaient ; sur cette pointe mobile et dansante des flots, il voyait, malgré lui, se dres-ser, en se jouant, une autre apparition. Lui aussi, il avait son riant fantôme, sa vision idéale, qu’il ne pouvait chasser. Il avait beau faire, beau fermer les yeux, beau la maudire même, il lui semblait la voir, les cheveux dénoués par la brise et plus blonds que le rayon doré, les pieds plus légers et plus blancs que l’écume argentée avec laquelle le bas de sa robe se confondait, courir ainsi vers lui sur les ondes et venir le chercher.

Qu’aurait-il dit s’il eût su que, dans ce moment même, Ju-lia, maudissant aussi sa faiblesse, mais n’y pouvant non plus ré-sister, était revenue à sa fenêtre en voyant le ciel éclairé ! C’était plutôt cependant avec un redoublement de colère qu’elle s’y sentait ramenée, mais toute sa fureur tomba subitement quand elle aperçut les deux canots.

 

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L’instinct de son cœur lui révéla sur-le-champ ce qui s’était passé, l’important du moins, car elle ne se doutait pas qu’Edgar y fût mêlé.

– Oh ! folle que je suis ! s’écria-t-elle en se laissant de nou-veau aller à l’élan de son cœur, ce n’est pas pour moi, ce n’est pas contre moi qu’il avait éteint tout à coup sa lumière, c’était à cause du second bateau. Comment ne l’avais-je pas vu ? com-ment n’y avais-je pas pensé ? Semplice, pardon ! Oui, il m’aime toujours ; il ne peut pas ne plus m’aimer, pas plus que moi lui, ajouta-t-elle de la voix la plus basse que puisse prendre la pen-sée. Folle que je suis !… oui, mais bien heureuse !… Pardon, cher Semplice, pardon !

Et dégageant ses bras du blanc tissu qui s’y enroulait, elle les étendit vers lui, comme pour lui faire signe et le remercier.

Son premier mouvement, après cela, fut de prendre sa lampe pour la replacer sur la fenêtre.

– Mais non, dit-elle en portant son doigt à son front, et, comme si Semplice était là, complétant cette petite pantomime par un fin et riant mouvement de tête : Non, Monsieur, vous aviez raison ; vous êtes toujours plus prudent que moi ; on pourrait nous voir. Voilà aussi pourquoi il aura éteint sa lu-mière.

Laissant donc sa lampe au fond de la chambre, elle tira même les épais rideaux de l’alcôve, qui firent ainsi, dans le reste de la pièce, une demi-obscurité.

Elle y demeura quelque temps immobile et debout, écou-tant pour ainsi dire ses pensées.

– Oh ! s’écria-t-elle encore à voix basse et presque avec ef-froi, comme je l’aime !

Elle se tut de nouveau, et ses yeux baissés, fixés sur elle-même, semblaient l’interroger. Elle les redressa soudain.

 

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– Eh bien ! oui, dit-elle, je l’aime ! Mais s’il ne m’aimait pas, s’il me repoussait encore… malheur sur lui !… et malheur sur moi !

Pour chasser ces noires idées, elle revint se placer à la fe-nêtre.

Les deux canots se rapprochaient du rivage, et, dans un instant, elle ne pourrait plus les voir. Toute au besoin de suivre des yeux le plus longtemps possible celui de Semplice, elle se hâta de compléter son costume, jeta une écharpe sur son cou, noua autour de sa taille un large ruban qui faisait une robe de son peignoir, et, descendant légèrement l’escalier, se rendit sur la terrasse, dont l’extrémité dominait mieux le rivage et une plus grande étendue du lac.

 

Les deux canots abordèrent. Julia les vit rangés côte à côte sur la grève, mais elle ne pouvait distinguer ceux qui en sorti-rent, et qui, eût-ce été en plein jour, se seraient également per-dus pour elle dans le labyrinthe des sentiers de vignes et sous les grands noyers. Elle resta cependant sur la terrasse, tantôt suivant Semplice au penchant de la côte, comme si elle l’y voyait, tantôt sondant du regard la molle et douteuse clarté de la nuit, qui, en dessinant vaguement toutes choses sous sa gaze d’argent, semblait n’attirer les yeux que pour les défier.

Edgar et Semplice, suivis de l’aubergiste, revenaient pour-tant bien réellement au village, et, après avoir traversé les pre-mières vignes du bord de la route, puis les premiers bouquets d’arbres qui en coupent la monotonie de leurs oasis clairsemés, ils marchaient depuis un moment sur cette large digue en pierres de taille, mais presque à fleur de terre, qui, de ce côté, encaisse le torrent, gardé de l’autre, comme on se le rappelle, par des collines et de hauts murs soutenant leurs terrasses su-perposées.

 

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– Pst ! Clair-de-Lune ! fit tout à coup Edgar en se tournant vers l’aubergiste à demi ensommeillé.

– Qu’y a-t-il ? demanda celui-ci, relevant aussitôt la tête, mais entrouvrant avec peine ses paupières surbaissées.

– Ne voyez-vous pas quelque chose ?

– Où ?

– Là-haut, sur ce monticule couronné de grands arbres.

– J’y vois de grands arbres : ce sont des châtaigniers.

– J’ai voulu dire « quelqu’un » quand j’ai dit « quelque chose. » Précisément là, au pied de ces grands arbres que vous prétendez être des châtaigniers, ne voyez-vous pas quelqu’un… comme un point blanc ?

– Je comprends, milord : toujours votre idée !

– Il ne s’agit pas de comprendre, mais de voir, monsieur l’hôte.

– S’il y a là quelque chose de blanc ?

– Quelqu’un ! répéta Edgar.

– Peut-être un buisson fleuri, que je crois en effet y avoir remarqué.

– Un buisson fleuri ? dit le jeune rêveur en secouant la tête et se parlant à lui-même ; au fait, c’est possible.

Celle que je cherche n’est peut-être en réalité qu’un beau lis, qu’une fleur.

Et il se remit en marche, mais les yeux toujours fixés sur le point qu’il avait indiqué.

– Clair-de-Lune ! s’écria-t-il encore un instant après.

 

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– Milord ?

– Ne voyez-vous rien à présent ?

– Pas davantage.

– Décidément, vous n’y voyez pas de nuit aussi bien que je le pensais. Vous vous faisiez fort cependant de pouvoir distin-guer toutes les nuances de clair de lune, blanc argent, blanc do-ré, blanc monnayé…

– L’argent, je ne dis pas ! fit l’ami Vincent, tout à fait reve-nu à lui-même.

– Et vous, mon cher Monsieur, ne voyez-vous rien ? conti-nua Edgar en s’adressant à Semplice.

– Oui, je vois quelque chose,… répondit Semplice d’un air indifférent,… et même quelqu’un, si vous le désirez.

– Il n’en est pas besoin, interrompit Edgar en lui serrant le bras : chut ! le buisson fleuri, le beau lis a bougé.

– C’est le vent, dirent Semplice et l’hôte.

– Chut ! répéta leur compagnon : vous voyez bien vous-même qu’il n’y a plus rien devant les châtaigniers.

– Parce qu’il n’y avait rien auparavant, firent-ils encore tous les deux.

Mais à l’instant même apparut au premier penchant de la colline, dans un endroit découvert, une forme blanche, descen-dant si légèrement le sentier tortueux, que, vue ainsi dans la nuit, elle semblait à peine toucher la terre et seulement l’effleurer. Elle se montra distinctement, puis se perdit de nou-veau sous les arbres d’un petit verger dont la pente, d’abord très-raide, finissait par s’aplanir en un bout de prairie à pic sur le torrent. Bientôt elle reparut, mais seulement à mi-corps, la taille cachée par les buissons et les ceps qui plus loin bordaient

 

– 286 – le sentier. Il était évident qu’elle se dirigeait vers le mur, et en effet ils ne tardèrent pas à l’y revoir, debout sur le parapet, le suivant comme d’un air rêveur, ou plutôt ressemblant elle-même à un rêve.

Nos trois promeneurs nocturnes restèrent d’abord muets de surprise et de saisissement : Edgar, sur le point de croire à une illusion maintenant qu’il avait la réalité devant les yeux, se demandant s’il n’était pas le jouet d’une plaisanterie ou d’une hallucination, appelant enfin à son aide toute sa méfiance et son ironie pour se défendre contre l’espèce de vertige qu’il éprou-vait, vertige délicieux, mais qui lui faisait peur ; Semplice, au contraire, ne sachant que trop bien qui était là, ne doutant point que ce ne fût elle, et se sentant lui-même non-seulement effrayé, mais embarrassé de cette nouvelle imprudence, dont il ne pou-vait s’expliquer le motif. Quant à l’ami Vincent, il tenait ses yeux si fixes dans la direction du mur, qu’il en oubliait de tirer de sa pipe les bouffées nécessaires pour l’entretenir, et, en outre, il voyait malgré lui se redresser au fond de son esprit tous les contes de chalet de ses souvenirs d’enfance sur les fantômes, les ombres et les revenants.

Ce fut le jeune Anglais qui rompit le premier le silence.

– Vous êtes bien ici, mon cher monsieur, dit-il à Semplice, à côté de moi ?

– Assurément.

– Vous n’êtes pas là-bas en même temps ?

– Quelle folie !

– Mais vous y étiez la nuit précédente ?

– Comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire.

– À la même place ?

– À la même place.

 

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– Étrange ! murmura Edgar.

– Au moins, fit l’hôte en retirant sa pipe de sa bouche et en plongeant le petit doigt dans le foyer demi-mort pour en abattre la cendre, au moins n’est-ce pas le diable, ni même sa femme, puisqu’il n’en a pas.

– Pourquoi pas, Clair-de-Lune, pourquoi pas ? demanda Edgar, suivant toujours des yeux l’ombre blanche, qui tantôt s’arrêtait, tantôt avançait lentement et gracieusement sur le mur. Pourquoi le diable aussi ne serait-il pas marié ? Vous l’êtes bien, vous, ce me semble.

– Il y a trois bonnes raisons, et même quatre à cela, répon-dit l’aubergiste qui, selon l’habitude des campagnards ou du moins des campagnards suisses, réagissait par la plaisanterie contre un premier moment de surprise et peut-être de terreur instinctive.

– Trois raisons, et même quatre ? pourrait-on les savoir, Clair-d’Argent, non, Clair-de-Lune ? c’est-à-dire, le diable vous permet-il de nous les apprendre pour rien ?

– La première, continua l’hôte sans broncher, c’est qu’il a toujours été trop vieux pour se marier ; la seconde, qu’il est aus-si trop fin et trop bien avisé pour se mettre en puissance de femme ; la troisième, que les femmes font déjà bien assez bon ménage avec lui sans l’avoir encore pour mari ; la quatrième, que, tout en restant garçon, il n’en a pas moins une nombreuse famille, dont milord et moi, et même l’ami Semplice, faisons partie.

– J’admire votre profond savoir, monsieur l’hôte, et tout ce que vous a appris votre maître, celui dont vous venez de parler d’une façon si intime ; non, je voulais dire : tout ce que vous a appris votre parrain Clair-de-Lune ; mais décidément ma tête s’embrouille. Encore un mot cependant, je vous prie : si ce n’est

 

– 288 – pas sa femme, pourquoi ne serait-ce pas le diable lui-même que nous voyons ?

– Parce qu’on n’a jamais ouï dire qu’il fût vêtu de blanc.

– Supérieurement raisonné, monsieur l’hôte ! mais, à pro-pos, mon cher monsieur Semplice, et votre blouse blanche ? elle m’inspirait déjà des doutes : qu’en pensez-vous à présent ? A-t-elle aussi une écharpe qui puisse flotter à la brise comme celle qu’il me semble voir se soulever là-bas et nous faire signe ?

Semplice, absorbé dans ses pensées, n’entendit pas même cette interpellation ironique.

L’ombre blanche paraissait en effet s’être retournée comme si, hésitant à s’éloigner davantage, elle voulût revenir sur ses pas, et par suite de ce changement de position, ou peut-être pour intriguer ceux qu’elle devait aussi apercevoir indistincte-ment sur la digue, elle laissait son écharpe dénouée flotter au gré de cet air plus vif qui, dans la nuit encore endormie, an-nonce déjà de loin la présence et comme la fraîche respiration du matin.

– C’est elle, pensait Semplice : qui me l’assure pourtant ? J’ai vu briller et s’éteindre sa lampe un peu après minuit, et il doit être deux heures pour le moins. N’y a-t-il qu’elle ici de jeune fille romanesque ou malicieuse, et peut-être tous les deux à la fois ? Il s’est probablement déjà répandu quelque bruit de nôtre aventure. Si une autre avait voulu l’imiter, avait eu aussi la fantaisie de se promener la nuit sur ce mur… Si nous l’y avions rencontrée hier !… Ah ! fit-il tout haut, elle descend le petit es-calier qui termine le mur de ce côté-là : si elle continue par le sentier, dans un instant nous ne pourrons plus la voir.

– Fou que je suis ! s’écria Edgar : et moi qui m’oublie à la regarder au lieu de la poursuivre. Vite, courons, mes amis ! ombre ou réalité, tâchons devoir où elle ira, où elle disparaîtra.

 

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Ils achevèrent rapidement de remonter la digue jusqu’à un pont sur lequel, au débouché de la gorge, un chemin vicinal franchissait le torrent ici plus étroit, et suivait de là derrière les collines, en s’insinuant à travers leurs plis.

Arrivé au chemin, l’aubergiste parut hésiter et, au lieu de tourner vers le pont, vouloir tourner plutôt à l’opposite.

– J’espère que vous ne m’abandonnez pas, Clair-de-Lune, s’écria Edgar.

– Il est passé deux heures du matin, observa l’ami Vincent.

– J’ai toujours compris, je comprends ; ne craignez rien : c’est entendu.

– Dans une heure nous serons à la petite pointe du jour.

– C’est plus qu’il ne nous en faut pour rattraper notre ombre fugitive, si avant le jour elle ne se rend pas invisible. Mais dépêchons ! elle n’a déjà que trop d’avance sur nous. Vous venez aussi, mon cher monsieur Semplice ?

– Sans doute, répondit ce dernier qui avait déjà pris son parti ; mais il est inutile d’aller tous les trois ensemble : il ne nous reste quelque chance de l’atteindre, l’un ou l’autre, qu’en nous séparant et en prenant la colline de deux côtés à la fois.

– C’est cela, dit Edgar : de la stratégie… avec l’idéal ! déci-dément vous n’êtes pas si avancé que moi dans notre maladie. Mais pourtant vous avez raison. Dans toute guerre et dans toute poursuite, il faut avoir un plan. Donc, l’un sur la droite attaque-ra la colline à revers, n’est-ce pas ? l’autre, sur la gauche et de front. Quel côté me destinez-vous ?

– Celui que vous voudrez ; mais vous connaissez déjà le mur ; voici, à quelques pas du pont, le sentier qui y mène ; sui-vez-le avec l’ami Vincent ; moi, je prendrai par derrière, puis par le sommet, dont je sais toutes les pentes et toutes les issues, et

 

– 290 – nous nous rejoindrons. Il lui sera difficile d’échapper à notre rencontre, si elle ne se presse pas plus.

– Parfaitement ! dit Edgar. Et il s’élança dans le sentier avec son guide, pendant que Semplice tournait à grands pas le monticule et en gravissait rapidement le sommet.

Mais à peine Edgar eut-il traversé tout d’un trait ce bout de prairie avancée où le sentier courait d’abord, que, s’arrêtant à l’entrée des vignes, il dit à son guide :

– Décidément nous ne sommes que des imbéciles ; il y a un troisième passage : celui par où elle a descendu ce verger là-haut qui aboutit à ce pré ; il y a aussi là un sentier ; où mène-t-il ?

– Sur la colline également, sous les châtaigniers.

– C’est ce que je pensais : bon ! je vais le prendre et tâcher d’opérer ma jonction avec monsieur Semplice. Vous, Clair-de-Lune, vous suffirez bien à garder le mur, par lequel il n’est d’ailleurs pas probable qu’elle revienne, puisque c’est par là qu’elle a disparu. Enfin, à tout hasard, attention ! Vous l’observeriez bien au passage, si vous n’osiez l’arrêter, et me di-riez qui elle est, si elle est quelqu’un. Je compte sur vous, Clair-de-Lune. Faites le guet, des yeux et des oreilles, mais pas de la voix ! entendez et comprenez bien : pas de la voix ! cela pourrait tout gâter, mes affaires et les vôtres, vous comprenez, Clair-d’Argent, vous y êtes intéressé, Argent-Clair.

Cela dit, il se mit à gravir à son tour le monticule, par ce cô-té plus étroit et plus raide, mais d’où l’on gagnait aussi plus di-rectement les premières ondulations du sommet.

– Croit-il, par exemple, se disait l’ami Vincent, que son ar-gent me tienne tellement au gosier qu’il m’empêchât de prévenir Semplice, si c’est après lui qu’il court à présent, comme il en a bien la mine, et pas à trop bonne intention, j’en gagerais. J’ai bien envie, puisqu’il m’a fait guet, d’en remplir toutes les fonc-

 

– 291 – tions : oui, ma foi, j’ai bien envie de chanter. Ou si je huchais, comme les bergers dans la montagne, car dans la plaine on ne sait pas bien hucher. Semplice et moi, nous y étions de première force, lorsque nous gardions les vaches là-haut, moi pour gagner mon pain, lui pour s’amuser, car il n’a jamais fait autre chose, ce pauvre Semplice, que s’amuser à sa mode qui, moi, ne m’amuserait pas. Il dit cependant que c’était le bon temps. Le bon temps ! quand de ma vie je n’avais vu un jaunet. J’étais loin de me douter que j’en attraperais ainsi deux ou trois rien qu’en me promenant la nuit : il est vrai qu’alors je dormais tout mon soûl et que maintenant j’ai diantrement sommeil. Oui, si je hu-chais ? ne fut-ce que pour me tenir éveillé ! Ou si je sifflais ? Semplice connaît mon coup de sifflet. Mais c’est presque parler que siffler, et il y a des gens qui ne disent pas tant, en parlant même beaucoup que d’autres en sifflant un petit air de rien, qui dit tout cependant : c’est comme les « m’bleunne » du père Sa-lomon. Chanter, hucher, siffler, tout cela tient encore un peu trop de la langue ; je m’en moquerais pas mal pour rendre ser-vice à un ami, mais il y a aussi les voisins qu’il ne faut pas réveil-ler avant jour. Si j’imitais le cri des animaux ? c’est là un talent comme un autre, et Semplice prétend que j’y suis artiste, comme il dit : heureusement je n’ai pas été réduit à ce métier-là pour gagner mon pain. Voyons : Je cri de cette espèce de chouette que nous avons entendue un soir et qu’il appelle l’effraie, vrai nom de chouette, ma foi !… ou les hurlées des chiens courants qui se sentent sur la trace du gibier, et se le crient de loin. Ça n’a l’air que d’une musique enragée et toujours la même, mais ils vous y mettent des variations dont ne se dou-tent guère ceux qui n’ont pas essayé de les imiter comme moi. Il faut que je n’aie pas trop mal attrapé leur accent et leur manière de donner de la voix, puisque j’ai ainsi détourné ceux de l’aubergiste de l’Ours, quand il chassait dans la plaine au lieu d’être à son auberge : Semplice et moi, avons bien ri de les voir quitter leur piste et se mettre en quête après moi. Si je ne parle pas l’anglais, je parle au moins le chien courant, je puis m’en vanter, ce me semble : ou plutôt il ne faut se vanter de rien,

 

– 292 – comme dit M. le ministre, mais se servir de tout et ne rien mé-priser, car tout a son usage et tout sert en ce monde. Oui, c’est cela : mon Anglais ne pourra pas se plaindre que j’aie parlé ; car, si tous les animaux ont chacun leur langage, composé d’un très-petit nombre de sons, il est vrai, mais très-différents, et j’ai con-nu un chien qui en avait plus d’une trentaine, s’ils savent fort bien se dire de la bouche, du bec ou des yeux ce qu’ils veulent (et qui sait s’ils n’en disent pas de belles sur notre compte !) ce n’est là qu’un langage, ce n’est pas une langue, d’après les sa-vants, qui pourtant n’ont pas encore pu l’apprendre. Dans tous les cas, celle que je vais employer ne sera pas une langue hu-maine, je n’aurai soufflé mot, et mon Anglais n’aura pas le mot à dire non plus. Oui, fais la bête, mon ami Vincent, fais la bête ! c’est encore le plus sûr moyen de ne pas l’être.

Pendant ce soliloque mental, dont l’ami Vincent eut soin plus tard de rédiger le thème, avec variations pour Semplice et un autre curieux (ce curieux, c’était moi-même, car j’aimais aus-si à le faire jaser et à l’entendre), Semplice avait gravi la colline par son versant le plus large et arrivait sous les châtaigniers. Ne voyant là personne, ni plus bas vers le mur, il continua aussitôt dans la direction de la maison de madame Glenmore. Edgar dé-bouchait en ce moment sur le monticule à l’extrémité opposée. Il marchait non moins rapidement, mais plutôt par sauts et par bonds, pour se glisser d’un arbre à l’autre, et en ayant soin d’en avoir toujours un devant lui. Parvenu ainsi au groupe principal, à celui qu’ils avaient vu du bord du torrent, il n’y entrevit non plus âme qui vive dans la demi-obscurité. À partir de là, le ter-rain était plus clairsemé d’arbres et de buissons, mais plus ca-pricieux et plus accidenté. Aussi, ayant continué de s’avancer dans ce sens, crut-il apercevoir quelqu’un à une certaine dis-tance : c’était Semplice sans doute ; mais comme il en faisait la réflexion, il le vit disparaître derrière un nouveau pli du sol, qui touchait à la pente. Il se précipita de ce côté, aussi loin qu’il pouvait le faire sans être découvert lui-même.

 

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Semplice, en effet, après avoir exploré du regard les vergers et les prés qui s’étendaient en arrière de la maison de madame Glenmore, était descendu dans le sentier par où l’on pouvait en aborder la terrasse et la partie du jardin la plus reculée. Julia avait trop d’avance sur eux pour qu’il pût espérer de l’y trouver encore ; mais, si elle n’était pas rentrée, il l’avertirait du moins que son cousin était aussi sur ses traces. La porte de la palissade n’était pas fermée à clé ; il prit d’abord par une allée écartée, et s’y glissa d’un pas rapide, l’œil tendu en avant, lorsqu’il s’arrêta tout à coup sous un massif plus épais qu’il allait aussi traverser. Il tressaillit… il avait cru voir se dessiner une forme blanche dans un renfoncement de la voûte feuillée. Il se rappela qu’on avait ménagé dans cet endroit comme une salle de verdure, avec un banc au pied d’un grand arbre qui en occupait le milieu. À travers les longues branches dont quelques-unes touchaient presque le sol, il regarda plus attentivement. C’était bien Julia, quoique de la place où il était, il ne pût pas très-bien voir sa fi-gure. S’approchant donc doucement, mais sans hésiter :

– Quelle imprudence ! lui dit-il à demi-voix, lorsqu’il en était encore à quelques pas. Mais elle ne se détourna point, et n’eut pas l’air de l’avoir vu ni de l’entendre.

– Jouerait-elle donc la comédie à toutes les heures du jour et de la nuit ? se demanda involontairement Semplice. Il s’approcha tout à fait. Elle était endormie ! Comme elle rentrait, ayant voulu s’asseoir un moment, la fatigue, jointe au flux et re-flux d’émotions si diverses, avait tout à coup repris ses droits sur elle, et, sans avoir même le temps de songer à se remettre en marche, elle avait été prise brusquement d’un profond sommeil.

Assise sur le banc, elle avait en outre pour appui le tronc lisse et clair d’un platane ; ses pieds croisés l’un sur l’autre lais-saient à peine entrevoir, sous son grand peignoir blanc tombant jusqu’à terre, le bout de petites pantoufles en peau de chamois qu’elle avait gardées sans s’en apercevoir ; l’un de ses bras s’accoudait sur le dossier du siège rustique, où le rayon furtif de

 

– 294 – la lune à travers le branchage, achevait de donner à sa main entr’ouverte la blancheur mate et polie du marbre ; de son autre main repliée elle tenait le long ruban dont elle s’était fait une ceinture et avec lequel elle semblait encore jouer en ce mo-ment ; enfin, sa tête un peu rejetée sur son épaule, la douce et paisible haleine qui soulevait autour de son cou la gaze de son écharpe et un vague flot de sa chevelure, ainsi entremêlés dans l’animation de sa course nocturne, tout montrait bien qu’elle dormait réellement.

Fallait-il l’éveiller, au risque de retrouver la sirène ? Ne va-lait-il pas mieux se jeter à genoux devant elle (et Semplice le fit en effet), remplir son cœur et ses yeux de cette apparition der-nière, et, regagnant tout seul le rivage, persévérer dans le des-sein de la fuir pour jamais ? Comme Semplice, se sentant de nouveau sous la fascination, cherchait à y résister, et se rappe-lait pour cela les révélations de madame Glenmore, ce que Julia elle-même lui avait dit dans un moment de franchise : de se dé-fier ; enfin, l’opinion d’Edgar sur le caractère de sa cousine, il entendit soudain comme le cri d’une voix lugubre, à la fois per-çante et plaintive.

– Ah ! pensa-t-il, ce sera quelque effraie logée dans les vieux châtaigniers, à moins que Vincent… Il prêta l’oreille : le cri retentit de nouveau, et plus rapproché, semblait-il, coupant par intervalles la sourde voix du torrent, qui semblait bercer le si-lence plutôt que l’éveiller.

– Oui, conclut Semplice, ce pourrait bien aussi être Vin-cent, qui trouve là-bas le temps trop long ; mais il est rare pour-tant qu’il fasse jamais rien sans but, même quand il plaisante.

Cette réflexion et le souvenir d’Edgar qui lui revint plus présent avec celui de l’aubergiste, achevèrent de le rappeler à lui-même et au danger de la situation. Il prit résolument la main de Julia, la secoua plutôt qu’il ne l’étreignit dans les siennes, mais non sans se faire violence par respect pour elle et pour ce qu’il s’était promis à lui-même. Elle ouvrit les yeux, le regarda

 

– 295 – sans le voir ou croyant ne le voir qu’en rêve, et, d’un charmant air de bouderie, avec le mouvement de tête et de cou d’un enfant qui se plaint qu’on l’éveille, elle se remit à dormir. Semplice, n’osant l’appeler trop haut, s’assit à côté d’elle, et se penchant presque à son oreille : – Julia ! lui dit-il avec insistance, mais sans élever la voix. Elle laissa glisser sa tête sur lui, comme une personne qui change seulement de position pendant son som-meil. Hors d’état de lutter plus longtemps, il allait la prendre dans ses bras et l’emporter comme un furieux sans réflexion et sans but, lorsqu’un nouveau cri retentit encore, plus éclatant ou plus près de lui. Ce n’était plus cette fois le sinistre appel de l’oiseau nocturne, mais la forte et longue « huchée » monta-gnarde qui soudain traverse les airs et qui les déchire, voix si re-tentissante et si dure que l’on dirait une voix de pierre, celle même du rocher du haut duquel le son est parti. – Julia ! dit en-core Semplice : on va vous découvrir. Elle ouvrit les yeux, hési-tant toujours entre le réveil et le sommeil de plomb qui l’avait surprise ; mais au même instant il crut entendre grincer les herbes et le feuillage derrière lui : il n’eut que le temps de la re-placer dans sa position première, et de se jeter en toute hâte dans un autre renfoncement du massif. Malédiction ! c’était Ed-gar qui arrivait.

Après plus de détours par les prés que n’en avait fait Sem-plice, il avait fini par rencontrer la clôture, l’avait franchie en s’aidant d’une borne qui se trouvait là, et était tombé à peu près juste derrière cette partie du bosquet.

Étonné d’abord que Julia ne témoignât aucune surprise à sa vue, il ne tarda pas à comprendre à son tour qu’elle avait cédé au sommeil, et la voyant encore à moitié endormie, il la consi-déra un moment.

– C’était donc bien elle ! se disait-il : mais est-ce toujours ma charmante vision, ou de nouveau la réalité qui va prendre sa place ? Pourtant, qu’elle est belle ainsi ! oui, comme cela, c’est encore l’ombre blanche et le rêve ; mais, en s’éveillant, l’ombre

 

– 296 – blanche et le rêve, tout disparaîtra. Et le Semplice ? car j’ai bien cru voir à travers les arbres deux figures, deux têtes sur le banc, et ce ne peut être que lui ; il s’est donc éclipsé ; va-t-il jouer à son tour le fantôme et s’évanouir ?… Fous que nous sommes tous deux… et tous trois… ajouta-t-il en regardant sa cousine et l’appelant aussi voix basse…

Julia ! Julia !

Comme une personne dont le corps seulement s’éveille et recommence à se mouvoir, mais dont l’âme est toujours ailleurs, dans les régions du rêve, où elle se répond à elle-même et à ce qu’elle croit voir ? – Ah ! c’est donc vous, mon ami, dit-elle : il me semblait bien entendre votre voix qui m’appelait. Moi aussi, je vous ai bien appelé, j’ai suivi votre bateau cette nuit. Et vous avez vu ma lampe, n’est-ce pas ? Croirez-vous à présent ? Mais venez donc vous asseoir près de moi.

Elle prononça ces mots lentement, assez haut, et Semplice en les écoutant un à un, mordu soudain par la jalousie, se de-manda si tout cela en effet ne s’appliquait pas aussi bien à Ed-gar.

– Je vous attendais, reprit-elle. À tout moment je croyais vous voir, je vous voyais réellement venir. Enfin !… ce n’a pas été sans peine toutefois ; et que vous avez tardé, monsieur le méchant ! mais mettez-vous donc là, mon ami.

– Non, venez, donnez-moi le bras, dit Edgar, d’un ton doux, mais décidé, presque de commandement.

Il lui prit le bras, le passa dans le sien et, comme un aveugle qui se plie à tous les mouvements de son guide, se lais-sant ainsi mettre debout sans résistance, elle le suivit machina-lement, toujours dans un état de demi-sommeil. Ils commencè-rent à remonter le sentier, où Semplice n’eut qu’à se glisser un peu derrière les branches pour les voir bientôt disparaître sous le péristyle.

 

– 297 –

À peine en eurent-ils franchi les marches que le mouve-ment ayant achevé de l’éveiller, elle s’arrêta, regarda autour d’elle d’un air interdit. – Semplice !… oh ! Edgar ! ajouta-t-elle presque avec un cri.

– Oui, Edgar, ma belle cousine ; hélas, oui, rien qu’Edgar !

Elle porta la main à son front, à ses yeux. Ses joues se tei-gnirent d’une vive rougeur, à laquelle succéda aussitôt une pâ-leur non moins vive, comme une vague de glace qui, en se pre-nant, étoufferait dans son sein une vague de feu.

– Qu’est-il arrivé ? demanda-t-elle d’un air d’angoisse.

– Il est arrivé que vous avez dormi.

– Que j’ai dormi ?

– Tout simplement, et que moi, j’ai couru, en vain comme toujours, après mon fantôme blanc.

– Ah ! oui, je me rappelle ?… c’était moi, en effet ; mais je comptais vous le dire un jour…, bientôt, Edgar.

– Vous ne me l’avez que trop dit à présent.

– Trop dit !… quoi ? vous ne me le pardonneriez donc pas ?

– Vous oubliez toujours que vous avez dormi, de fatigue sans doute, là-bas sur un petit banc.

– Et je vous aurais déjà avoué que j’avais eu la folle idée de faire le fantôme… une seconde fois, ajouta-t-elle avec un sou-rire, puisque sans le vouloir la première avait si bien réussi.

– Non ; ceci, qui va du reste sans dire, vous me l’apprenez en ce moment ; mais pourtant, tout à l’heure, vous m’avez parlé dans votre sommeil, ou du moins lorsque vous étiez encore à moitié endormie.

– J’ai parlé en dormant !

 

– 298 –

– Oui.

– À vous ?

– À moi.

– Et que vous ai-je dit ?

– Plusieurs choses, dont je ne comprenais pas très-bien la suite et le sens.

– Quoi, entre autres ?

– Entre autres, vous avez prononcé le nom de Semplice.

Il y eut un moment de silence ; mais, prenant tout à coup sa résolution :

– Edgar, que pensez-vous de moi ? dit-elle.

– Que vous dormiez, belle cousine.

– Adieu, vous n’êtes pas franc.

– Attendez ! je pense de plus, ou du moins j’incline à pen-ser que vous avez aussi ma maladie. Qui sait ? peut-être que tout le monde l’a.

– Quelle maladie ?

– Eh ! celle des fantômes blancs, ou de l’idéal, comme dit monsieur Semplice, qui l’a aussi.

– Il vous a parlé de moi ?

– Oui ; c’est-à-dire que j’ai pris la liberté de lui parler de vous, belle cousine.

– Pourquoi ?

 

– 299 –

– Parce que je m’étais figuré qu’il vous aimait et que vous étiez ainsi la cause innocente de son mal ; mais il n’a pas voulu en convenir.

– Eh bien, moi, Edgar, je serai franche : j’aime Semplice. J’avais déjà pensé à vous faire cet aveu, comme à un frère, car nous nous chérissons comme frère et sœur malgré nos taquine-ries, et j’ai besoin d’un ami. Oui, je l’aime ; vainement j’ai douté, j’ai lutté, j’ai voulu me railler de cet amour et de lui : cet amour est plus fort que moi, que ma fierté, que tout ce que je me suis dit de l’opposition de ma mère et de ma famille. Mais lui… je l’ai blessé… m’aime-t-il encore ? Vous dites qu’il n’a pas voulu en convenir.

– Oh ! naturellement, notre conversation était un peu gé-nérale, et avait même pris un certain tour philosophique.

– Ainsi, vous ne savez rien de plus.

– Rien, sinon que tout à l’heure, ou je me trompe fort, il était assis à côté de vous sur le banc, ma chère Julia.

– Voilà qu’après le rude aveu que je vous ai fait (croyez-vous qu’il ne m’ait rien coûté, Edgar ?) vous revenez déjà à vos plaisanteries. Oh ! l’on voit bien qu’avec tous vos fantômes et votre idéal vous n’aimez pas.

– Mais je vous assure que je ne plaisante en aucune ma-nière et n’en ai nulle envie. Il y avait, j’en suis sûr, deux per-sonnes sur le banc, et j’ai cru même entendre l’une d’elles invi-ter l’autre à s’y asseoir.

– Je croyais maintenant l’avoir rêvé, mais serait-ce vrai ? dit-elle en se parlant à elle-même plutôt qu’à Edgar.

– Et, j’y pense, poursuivit ce dernier, si vous vous aimez, et si vous aviez le dessein assez cruel, permettez-moi ce seul re-proche, ma chère Julia, de me faire passer du rôle d’amoureux d’un fantôme à celui de son confident, pourquoi diable s’est-il

 

– 300 – enfui ? Vous m’auriez dit votre secret tous les deux, et moi qui aime assez à savoir les petits mystères des autres, faute d’en avoir aussi pour ma part, j’eusse été encore mieux forcé de prendre galamment mon rôle et de vous en remercier cordiale-ment.

– Il était là ! il s’est enfui ! répétait Julia, en retombant dans sa rêverie ; il a un idéal… suis-je un idéal, moi ?… il a nié, facilement nié, qu’il m’aimât… Ô Edgar, je le vois, je le sens, et, d’ailleurs, ne me l’a-t-il pas dit aujourd’hui même ! il ne veut plus m’aimer, c’est donc qu’il ne m’a jamais aimée. Que je suis malheureuse, Edgar ! je me hais, je me déteste de ne pouvoir le chasser de mon cœur, comme je l’ai déjà essayé bien souvent. Plaignez-moi, mon ami, mon frère. Vous souffrez : croyez-vous que je ne l’aie pas compris ? mais vous ne souffrez pas autant que moi, Edgar. Que je voudrais être comme vous ! aimer une chimère, qui est toujours là du moins, si on ne l’atteint jamais. Au lieu que moi… c’est la triste et froide réalité qui se joue de ma destinée. Je l’aime, lui, je veux l’aimer, je le lui dis, et il me repousse. Je ne l’aurais pas blessé, qu’il me repousserait en-core ; oui, ma mère me donnerait à lui, qu’il me refuserait. Oh ! vous ne le connaissez pas ! Je ne puis bien vous expliquer, mais j’ai senti tout cela dès le premier jour. Il n’y avait que trop d’obstacles à notre union, de bien grands de mon côté ; mais le plus grand, le plus difficile était encore du sien, était en lui-même. C’est pour cela que j’aurais voulu le gagner, lui avant tout, même avant ma mère, l’enlacer, le séduire et l’empêcher de se reconnaître. Mais toutes mes petites ruses de femme ont tourné contre moi, et il les a interprétées de la façon la plus sé-vère. Il ne me trouve que belle et, comme il me la dit, car il me l’a dit, Edgar, il me croit fausse, coquette, perfide, il ne voit en moi qu’un serpent sur sa route, obscure, mais droite et dont il est justement fier, qu’un serpent pour l’y faire trébucher et s’en rire après. L’auriez-vous jamais cru, Edgar ? voilà où j’en suis cependant ; voilà comment l’amour, quand il est venu, est venu pour moi.

 

– 301 –

Pendant cette explosion d’un cœur longtemps tourmenté, et dont Edgar, malgré son esprit d’observation ironique, resta un moment stupéfait autant qu’il en était attendri, de grosses larmes sillonnaient lentement les joues pâles de Julia, qui répé-ta encore avec la même énergie d’accent :

– Oui, Edgar, vous voyez que je vous dis tout, comme à un frère, voilà où j’en suis venue : l’auriez-vous jamais cru, me voir, moi si orgueilleuse à ce point humiliée ? Qui me défendra contre lui, contre cet amour ? qui me défendra contre moi-même ?

– Moi, ma chère Julia, oui bien chère, plus que vous ne l’avez pensé peut-être ; mais je veux l’oublier et ne plus vous aimer que comme un frère aime sa pauvre petite sœur effarou-chée, j’espère, encore plus que blessée.

Enfin, quoi qu’il arrive, nous verrons, et je serai là.

– Non, tout serait inutile, dit-elle, et il n’y a d’ailleurs au-cun reproche à lui faire ; je vous le répète : c’est un grand et noble cœur. Mais il faut que je rentre ; demain, je vous dirai tout avec plus de détail. Adieu. Merci de m’avoir écoutée et, ajouta-t-elle avec un triste sourire, de ne vous être pas moqué de moi.

Elle lui serra la main et entra dans le salon pour regagner son appartement.

 

Le caractère impétueux de Julia, ce sommeil fiévreux et ce réveil qui l’avait prise au dépourvu, le besoin, d’autant plus âpre qu’il était plus refoulé, d’ouvrir son cœur et de se confier à quel-qu’un, la nécessité, enfin, de tout dire pour que tout, dans sa conduite en apparence si étrange, retrouvât son explication na-turelle, ces diverses causes réunies lui avaient fait tellement brusquer et précipiter ses questions, puis ses aveux à son cou-sin, que Semplice n’eût pas beaucoup à attendre pour voir celui-ci ressortir du péristyle, d’où ne lui était plus venu que le vague

 

– 302 – murmure d’une conversation rapide et pourtant retenue, parfois saccadée, sans qu’il pût rien saisir de l’entretien.

Edgar, après avoir fait quelques pas dans l’avenue, tourna au plus court par les prés, avec l’intention sans doute de revenir au rendez-vous commun. Semplice, tout oppressé qu’il fût par son rôle d’acteur dans cette scène et encore plus peut-être par celui de témoin, n’hésita pas non plus à se rendre à l’endroit fixé, bien moins occupé cependant de la nécessité de faire bonne contenance que de se demander : – Où en étaient-ils avant son arrivée ? le jouerait-elle aussi ? ne se sont-ils point aimés ?

Mais, au lieu de reprendre par le monticule, il suivit le sen-tier qui de zigzag en zigzag, d’escalier en escalier, descendait les terrasses de vignes, rencontra l’aubergiste sur le mur, où celui-ci, las d’attendre, avait poussé plus d’une reconnaissance, et, lui faisant signe de se presser, l’y chassa devant lui en courant, de sorte qu’ils arrivèrent au petit pont les premiers.

– Eh bien ! dit l’ami Vincent, ne t’ai-je pas fait là-bas une belle huchée ? car tu m’as entendu, j’espère ?

– Oui, et je te remercie de m’avoir averti.

– Mon Anglais m’avait bien défendu de souffler un seul mot ; mais, ma foi, les amis sont les amis, et puis hucher ou faire la chouette, c’est selon comme on l’entend, cela peut tout dire ou ne dire rien. Ce n’est qu’un passe-temps comme un autre, après tout. Que diable aussi ! il me faisait trop attendre, et ma foi j’ai battu le rappel : si tu n’étais pas venu, j’allais m’en aller. Avec toi j’attendrai bien encore quelques minutes, car je tiens toujours à mon clair de lune, comme il a eu la drôle d’idée de m’appeler ; mais s’il ne vient pas bientôt, il peut compter que je m’en irai et qu’il me paiera tout de même. Je gagerais que c’est déjà la petite pointe du jour au sommet de Jaman, et que les chamois y grimpent pour déjeuner.

 

– 303 –

À ce moment même, ils virent Edgar déboucher du chemin ombreux qui tournait les collines et qui le ramenait au petit pont où ils l’attendaient.

Arrivé près d’eux, – Voyons, dit-il, en s’essuyant le front, le résultat de notre chasse nocturne, et comme de francs chas-seurs, ajouta-t-il en se tournant vers Semplice, mettons en commun notre gibier. Mon cher Monsieur, à vous, comme de juste, le droit de parler le premier : avez-vous rencontré notre fantôme ?

– Oui, Monsieur.

– Et c’était ?

– Je n’ai pas à le dire, Monsieur.

– C’est tout ?

– C’est tout.

– À vous, Clair-de-Lune : avez-vous aperçu quelque chose ?

– Non, rien du tout : et milord ?

– J’ai vu une chouette ; c’est-à-dire, non, je ne l’ai pas vue, mais je l’ai entendue : Clair-d’Argent, vous comprenez ? Il y a donc ici des chouettes dans les vignes, je ne m’en serais pas douté : je croyais qu’il n’y avait que des grives, Clair-d’Argent, vous entendez.

– Il y a des chouettes partout, répondit sans sourciller l’ami Vincent : il y en a là-bas au pied des montagnes, et la nuit, dans leurs promenades, elles viennent souvent se percher sur les vieux châtaigniers.

– Voilà que de guide et de batelier vous devenez natura-liste, vous êtes vraiment un homme unique, monsieur l’hôte, un homme à tout faire comme à tout expliquer. Alors expliquez-moi encore ceci, je vous prie ; mais j’y pense ! ce sera sans doute

 

– 304 – une de ces chouettes de montagne qui aura poussé un long cri montagnard que j’ai aussi remarqué. Ne l’avez-vous pas enten-du comme moi, monsieur l’hôte ?

– Certainement, milord. Je connais même l’endroit d’où il partait.

– Vous le connaissez.

– Comme chacun connaît son propre gosier.

– Pas toujours. Enfin, vous connaissez le vôtre, c’est déjà quelque chose : mais votre conscience, est-ce que vous la con-naissez ?

– Je ne nie pas que ce ne soit moi qui ai huché, seulement huché : nous autres montagnards, nous appelons ainsi ce long cri que nous poussons du fond de la gorge pour nous amuser.

– Alors, et nos conventions, monsieur l’hôte ? Je vous avais loué, vous étiez à moi, et je vous avais intimé le silence.

– Aussi n’ai-je pas parlé, pas prononcé une syllabe dans aucune des dix mille langues de la tour de Babel, qui aurait bien pu se contenter d’une et n’en pas tant inventer pour troubler le pauvre monde ; une, c’est déjà bien assez. Je me suis donc con-formé à vos ordres, je n’ai pas dit un seul mot qu’un chrétien puisse comprendre ; mais milord m’avait chargé de faire le guet, et il faut bien qu’un coq chante pour se tenir éveillé. Je crois même que j’ai fermé les yeux une ou deux minutes, à force de rester debout à vous attendre ; en les rouvrant, j’ai pris un rayon de la lune pour celui de l’aube qui blanchissait le sommet des montagnes comme elle va le faire à présent, et, ma foi, j’ai chan-té comme un coq sans y penser.

– Certainement la lune vous a pris sous sa protection, monsieur l’hôte ; elle est la fée qui a présidé à votre baptême ; vous avez là une bonne marraine qui vous sauve de toutes les difficultés. Ainsi, pour vous tirer d’affaire, elle vient de vous

 

– 305 – transformer en coq de clair de lune à point nommé. Diable d’homme ! fit Edgar en se tournant vers Semplice et en se met-tant en marche pour retourner au village : il est impossible de le prendre en défaut. Mais vous, monsieur, continua-t-il en an-glais, vous m’avez bien dit que vous aviez vu mon fantôme, je dis « mon, » car il est bien à moi, l’ayant vu le premier ; mais vous ne m’avez pas demandé, en revanche, si je ne l’aurais point aussi rencontré.

– C’était inutile : je le savais.

– Vous le saviez.

– Oui, Monsieur.

– Et pourrais-je savoir à mon tour ?…

– Non, Monsieur.

– Très-bien : alors il ne me reste plus qu’à vous demander si je puis encore compter sur la promesse que vous m’avez presque faite en canot de différer en ma faveur votre voyage d’un jour ou deux.

– Ce nouveau délai me contrarie fort, je l’avoue ; mais je m’y soumets dès l’instant que vous l’exigez.

Ils gardèrent tous les deux le silence, tandis que l’ami Vin-cent était trop occupé de penser à son lit et de le savourer d’avance en idée pour maudire encore la tour de Babel et se dé-soler de ne pas savoir l’anglais.

Arrivés devant l’auberge, – Au revoir, Monsieur ! dit Edgar à Semplice. – Au revoir ! répondit ce dernier, du même ton calme et poli. – Et ils se séparèrent.

FIN DU PREMIER VOLUME

 

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