Le Batelier De Clarens

Juste OLIVIER · Chapitre 7 sur 18

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Le Batelier De Clarens

Chapitre VII

 

 

L’endroit où elle conduisit notre héros était situé, nous l’avons dit, derrière la villa qu’habitait madame Glenmore. On pouvait y parvenir aussi, comme ils venaient de le faire, de l’extrémité de la terrasse et du jardin, par une allée sablée qui faisait le tour d’un petit parc et aboutissait, sur la lisière des vergers, à un pavillon devant lequel se trouvait un banc adossé à de grands arbres. La vue courait de là sur les prés en pente, entre le dernier renflement des montagnes, ou cette éminence que Semplice et Julia venaient de tourner, et les coteaux déjà plus hardis qui s’élançaient au-dessus.

– C’est ici, dit Julia : nous y serons plus en sûreté et plus certains du secret que sur le tertre auquel j’avais pensé d’abord, et où je doute, d’ailleurs, que j’eusse pu entraîner mademoiselle Lagarde. À la maison, tout le monde dort en ce moment, et le peu d’éloignement où nous en sommes est encore un gage de sécurité ; on nous soupçonnera moins, aussi près. Vous voyez, ajouta-t-elle en riant, que j’y vais bravement comme à la guerre, où il faut souvent affronter le péril pour l’éviter. Puis, à mettre tout au pire, quoiqu’il n’y ait assurément rien à craindre, s’il survenait quelque incident imprévu, nous serions aussitôt ren-trées par la porte de derrière, et vous, vous auriez bientôt dispa-ru sous les arbres des vergers. Enfin, voilà bien le meilleur en-droit, je pense, que j’aie pu choisir pour répéter la petite scène dont je veux faire une surprise à ma mère le jour de sa fête. C’est une bagatelle, au moins ; ne vous attendez pas à autre chose ;

 

– 114 – mais, vous le savez, en pareil cas, l’intention est tout. Vous, na-turellement, vous continuerez à être Valère, mais de mon auto-rité privée métamorphosé en berger, dont je vais vous apporter les insignes, le chapeau de paille, la panetière, le chalumeau que vous avez fabriqué l’autre jour pour nous amuser, et dont vous jouez aussi bien que le berger de la « Flûte enchantée. » Made-moiselle Lagarde sera une bergère quelconque, avec laquelle vous vous promenez comme par hasard, – comme par hasard, seigneur Valère ! – lorsque vous rencontrez, sur le bord de la fo-rêt, une pauvre vieille près de succomber de fatigue et de cha-grin. Cette intéressante vieille, ce sera moi, ne vous déplaise ?

– Oh ! cela me déplaît beaucoup ! fit Semplice.

– Attendez ! reprit Julia. Vous me ramassez donc au coin d’un bois, et, assez embarrassé de votre trouvaille, ne sachant trop qu’en faire, vous apercevez une maison isolée, vers laquelle il va sans dire qu’une faible lumière, brillant tout à point, attire vos yeux et guide vos pas dans l’obscurité. Vous arrivez, vous heurtez, vous exposez le cas, et vous demandez pour moi l’hospitalité. Il va sans dire aussi que cette maison est celle de madame Glenmore. On s’empresse de nous recevoir, on me soigne, on me donne des cordiaux, on me ranime, on me ressus-cite, et alors moi, je me déclare, je me fais connaître, je suis une fée, ni plus ni moins, une fée véritable, si vous le voulez bien.

– Pour véritable, dit Semplice, je le crois sans peine, mais…

– Je vous vois venir, interrompit Julia, Monsieur de la Dé-fiance personnifiée : vous désirez savoir si je suis une bonne ou une mauvaise fée. Rassurez-vous : très-bonne, comme vous ver-rez.

– Non, dit-il, ce n’est pas cela qui m’inquiète : c’est ce rôle et ce costume de vieille ; même en fée, je ne vois pas comment vous vous en tirerez.

 

– 115 –

– Rassurez-vous encore sur ce point je suis une vraie fée, une bonne fée, et même une jeune fée, pour ne pas vous contra-rier. Rejetant ma mante et mon chapeau de vieille, j’apparais soudain dans tout l’éclat de ma puissance et…, puisque vous le voulez bien, de ma beauté ; car, étant fée et jeune, le moyen que je ne sois pas belle ou que je ne le paraisse du moins ? D’ailleurs, quand j’aurai rejeté mon affreux chapeau de paille qui me couvrait la figure presque jusqu’au menton, on me verra autour de la tête un cercle de petites étoiles bleues, qui ne se-ront autres que ces charmantes gentianes, d’un si parfait azur, que vous nous avez rapportées hier de votre course sur les pre-mières pentes des monts. Il me semble que ce diadème d’azur n’ira pas si mal à mes cheveux, puisque, à en croire le bruit pu-blic, ils sont blonds. Voyons, qu’en dites-vous, Monsieur le rê-veur, ajouta-t-elle, en soulevant de la main une de ces larges ondes dorées, comme si elle voulait le forcer à y porter les yeux. Mais vous êtes si difficiles, vous autres artistes, fit-elle en la laissant retomber, si difficiles en matière de beauté, que vous ne croyez qu’à celle que vous avez dans la tête. Vous pensez donc que ma couronne de petites gentianes ne m’ira pas bien ?

– Trop bien ! s’écria Semplice, les yeux toujours fixés sur ces boucles encore à demi soulevées.

– À d’autres ! Avec vous, c’est toujours trop ou trop peu, lui échappa-t-il de dire comme si elle eût pensé tout haut.

Mais rentrant aussitôt dans le sujet et dans le léger ton d’emphase avec lequel elle avait commencé de l’exposer :

– Ainsi, continua-t-elle, c’est décidé, vous y donnez votre approbation, je suis une fée, une bonne et belle fée, la fée Gen-tiane, puisque j’en aurai les attributs, et d’ailleurs il me faut bien avoir un nom. Je m’intéresse au berger Semplice, bien qu’il se défie de moi, et que, pour chercher à m’échapper, il se déguise sous toutes sortes de personnages, celui du seigneur Valère, ce-lui d’un peintre, celui d’un batelier, d’un voyageur, d’un veuf, et une foule d’autres que mon art n’a pu encore découvrir ; mais il

 

– 116 – a beau faire : outre que cela même pique ma curiosité (et si une curiosité de femme n’est pas peu de chose, que doit être celle d’une fée !) je vous l’ai dit, je m’intéresse à lui et, ajouta-t-elle avec une légère pause…, et à sa bergère. Seulement j’ai voulu les éprouver, surtout le berger Semplice. Comme il a la manie de toujours recommander aux gens d’être bons, j’ai voulu savoir si lui-même l’était. Je me suis donc présentée à lui et à sa bergère, sous les traits d’une pauvre vieille, digne de commisération. Je dois reconnaître à leur louange qu’ils ont aussitôt cessé leur conversation langoureuse pour venir à mon secours. Je suis donc contente de l’épreuve ; aussi veux-je leur octroyer un don…

Là dessus, – continua Julia d’un ton tout simple et comme si elle ne faisait plus qu’esquisser en quelques mots le dénoue-ment de sa fiction, quoiqu’elle méditât d’y en ajouter un second dont elle ne parlait pas, – là dessus, vous comprenez, vous me demandez d’employer tout mon pouvoir en faveur de la bonne dame qui nous donne l’hospitalité : ce que je vous accorde à l’instant. Mademoiselle Lagarde me fait cette demande en vers qu’elle a préparés, et un peu compilés, je crois, pour la circons-tance. Je déclare exaucer ses souhaits et ses vœux pour ma mère ; je voudrais même chanter ma réponse sur un beau motif, celui, par exemple, de la fin de la « Symphonie Pastorale », et notre petite scène ainsi terminée, nous sommes si émus tous les quatre, que je ne répondrais pas que nous ne nous embrassions.

– Très-bien ! dit Semplice ; je ne doute pas que, grâce à la fée, tout cela ne réussisse à merveille et ne soit charmant.

– Enfin, j’aurai eu au moins une fois votre approbation. Maintenant, je vais vite chercher notre chère Garde, que je croyais trouver ici, mais qui se sera ennuyée de nous attendre, et vous rapporter les insignes de votre dignité pastorale, tels que nous vous les avons préparés.

Semplice, resté seul, voulut réfléchir un peu, selon sa cou-tume dans les grandes occasions ; mais, à sa propre surprise, il ne le put jamais ; lui qui, sur une pointe des Alpes où le moindre

 

– 117 – faux pas l’eût perdu sans ressource, envisageait froidement le béant abîme et calculait d’un œil calme où il devait mettre son pied, il se sentait incapable de recueillir en ce moment ses pen-sées. Il avait beau se demander ce que tout cela signifiait, et où tout cela le mènerait, il ne pouvait voir qu’une chose, la char-mante main qui l’avait amené jusque-là en réalité. Il lui sem-blait la tenir toujours dans la sienne, et suivre encore Julia, les yeux toujours bandés ; s’il les fermait, il la voyait se dresser tout à coup devant lui, lui faire signe d’un air espiègle, ou lui mon-trer du doigt le chemin, se dérober et courir en avant comme un lutin léger, puis revenir, l’engager, l’intriguer, lui sourire, s’arrêter et, d’un mouvement gracieux, presque tendre, appuyer une main sur son front, sur ses yeux ; il croyait entendre le frô-lement des plis de sa robe blanche, se sentir frappé au passage par les rameaux fleuris sous lesquels elle avait dû se courber elle-même et qui avaient dénoué à demi ses cheveux. Bref, comme il nous le disait dans la suite, il lui fut impossible de faire aucune autre espèce de réflexion.

Julia revint bientôt, apportant une partie du costume de Semplice et conduisant mademoiselle Lagarde, ou plutôt, un bras passé autour de sa taille, la poussant doucement au milieu de l’obscurité.

– Tenez, voici notre belle effrayée, dit-elle ; mais ce n’est pas sans peine que je l’ai amenée jusqu’ici. Soit peur feinte ou réelle, soit dépit de ce que son berger a tant tardé à venir au rendez-vous, elle voulait encore rétrécir le cercle des conve-nances et le borner à la terrasse du jardin. Je lui ai d’abord dé-montré que c’était déjà les avoir dépassées que d’être restée si tard sur la terrasse, malgré l’incontestable beauté de la nuit. Puis, je lui ai déclaré à mon tour que si elle ne voulait pas faire un peu la folle avec moi, je la ferais toute seule et irais vous re-joindre à l’endroit convenu, ne fût-ce que pour vous dire de vous en aller ; ce qui l’a si fort alarmée, ma témérité, je ne sais, ou l’idée de votre départ, qu’elle est revenue à de meilleurs senti-ments. Enfin, pour achever mon discours en trois points, un

 

– 118 – dernier argument l’a tout à fait décidée, c’est qu’elle était déjà habillée selon le programme, et regardez en effet comme cette robe à la bergère lui sied bien ; que sera-ce quand nous y aurons joint des fleurs en sautoir, et un chapeau rond tout garni de ru-bans et tout pavoisé ! Pour vous, beau pâtre, ajouta-t-elle en donnant à Semplice ce qu’elle portait sur son bras, voici tou-jours votre panetière, votre chalumeau, et votre veste sans manches, que nous vous aiderons à mettre, car vous ne sauriez jamais vous l’ajuster tout seul. Ce commencement de costume pourra suffire pour la répétition, le reste viendra plus tard, et nous aurons soin, pour la représentation définitive, que vous trouviez de quoi vous habiller de pied en cap dans ce petit pavil-lon, là tout près. Et maintenant, attendez-moi encore un ins-tant : il faut qu’à mon tour j’aille aussi un peu m’habiller, mais dans quelques minutes c’est fait.

S’échappant à ces mots, elle les laissa seuls dans ce réseau d’ombre et de lumière qui s’étendait à leurs pieds sous les arbres, et qui ne figurait pas trop mal celui de ses propres pen-sées s’entrelaçant autour d’eux et en elle comme un filet.

Mais, au moment de rentrer dans la maison par cette petite pièce du rez-de-chaussée dont elle avait fait son atelier, elle hé-sita, et, tournant brusquement sous le péristyle, elle se mit à marcher d’un pas rapide sur la terrasse.

– Faut-il ?… se demandait-elle : il ne reste qu’à donner l’éveil… mais voilà que je n’ose plus à présent… Vraiment, ma mère n’y songe pas de dormir ainsi sans penser à rien, quand nous sommes à courir comme des folles au clair de lune ! Pour-quoi n’irais-je pas lui dire de venir l’admirer aussi ? pour-quoi ?… Mais non : je n’ose plus, je ne veux plus. Ils sont là tous deux cependant… Que se disent-ils ? Mais, au fait, est-ce que je m’en soucie ! Allons dormir… Eh oui ! c’est cela, fit-elle en frap-pant des mains : la bonne idée ! laissons-les rêver tout à leur aise, et allons dormir. Oui, oui, je vais me coucher tout tranquil-lement sans rien dire, et, de cette façon encore, je les attraperai

 

– 119 – bien… Il m’en voudra terriblement… Mais quoi que je fasse, est-ce qu’il ne m’en veut pas toujours, et de tout, et sur tout ! S’il m’aimait, est-ce qu’il ne me pardonnerait pas tout, et ne serais-je pas sûre de le ramener toujours ? Eh bien ! qu’il m’en veuille, puisqu’il lui plaît ainsi ! C’est cela ! c’est cela ! répéta-t-elle en courant : laissons-les rêver ensemble, et allons dormir !

Comme elle s’animait à ce changement d’idée et se dirigeait précipitamment vers la maison, en s’écriant à haute voix : – Al-lons dormir ! – En effet ! répondit-on derrière elle. Et, se re-tournant, elle se vit tout-à-coup face à face avec sa mère, débou-chant d’une des contre-allées du jardin.

– En effet, vous feriez bien ! répéta madame Glenmore ; ou plutôt, continua-t-elle, depuis longtemps vous auriez dû le faire. Je suis étonnée de vous trouver ici, Julia !

Surprise et, pour ainsi dire, forcée de tomber dans son propre piège au moment où elle venait d’y renoncer pour les autres.

– C’est que, répondit-elle avec embarras, j’avais cru en-tendre du bruit dans le jardin.

– Et moi aussi, dit madame Glenmore : mais comment se fait-il que nous ne nous soyons pas rencontrées ?

– Il y a déjà quelque temps que je suis descendue, et quand j’ai vu qu’il faisait si beau, je me suis un peu attardée.

– Je n’aime pas ces promenades nocturnes ; mais, enfin, c’est sans doute vous que j’aurai entendue.

– Probablement.

– Comme moi, vous n’avez vu personne ?…

– Je ne puis pourtant pas mentir pour eux, pensait Julia, dont le silence contraint frappa sa mère, qui répéta d’un ton bref :

 

– 120 –

– Personne ?

– De dangereux, non assurément, chère mère.

– Quoi ! vous auriez réellement vu quelqu’un… Quelle im-prudence !… Ici, sur la terrasse ?

Julia secoua la tête.

– Dans le jardin ?

Même signe de dénégation.

– Qui croyez-vous que ce puisse être ?

– Qui ?…

Julia s’arrêta. Elle voyait le fil de ses mauvaises pensées fa-talement revenu sur elle par un juste retour : elle y résistait et y cédait à la fois, comme un nageur luttant contre le torrent qui l’entraîne.

– Oui, je veux savoir qui vous avez cru reconnaître ; qui que ce soit, dit nettement madame Glenmore.

– Eh ? qui serait-ce, s’écria Julia, emportée par sa nature impétueuse et, puisqu’on la poussait dans le précipice, aimant mieux, plutôt que de se jouer ainsi sur ses bords, s’y jeter tout d’un coup les yeux fermés, – Qui serait-ce, sinon…

– Sinon ?… répéta impérieusement sa mère.

– Eh ! sinon M. Semplice et mademoiselle Lagarde.

– Vous en êtes sûre ?

– Parfaitement sûre.

– Ainsi, vos soupçons…

– Laissons mes soupçons, ma mère.

 

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– Enfin, que signifie tout cela ? Voudrait-il l’enlever par hasard ?

Quoique mortellement triste à présent, Julia ne put s’empêcher de rire à cette supposition.

– L’enlever ! dit-elle : M. Semplice enlever quelqu’un ! Ah ! la bonne idée ! Est-ce qu’on enlève encore de notre temps ?

– Mais, enfin, où peuvent-ils être allés ?

– Tout bonnement vers le banc du petit pavillon, où ils sont non moins tranquillement à causer, voilà tout, chère mère.

– C’est déjà bien assez !

– Rentrons-nous, chère mère ? Je me sens fatiguée.

Restée seule avec Semplice, mademoiselle Lagarde se te-nait debout, silencieuse, à la place même où Julia l’avait « abandonnée aux serres du vautour, » comme celle-ci se plai-sait à le dire, sans se plaire aussi bien à le penser. Immobile et les yeux fixés à terre, on voyait seulement, à sa main appuyée contre le petit banc, qu’elle tremblait. Semplice, l’invitant à s’asseoir, la remit peu à peu, en lui parlant de choses indiffé-rentes, puis de leurs sujets accoutumés d’entretien, où le nom de Julia revint naturellement se placer.

– Sans doute, dit enfin Semplice, elle nous engage dans des choses étranges, mais c’est pour sa mère ; et, d’ailleurs, elle est ainsi, et c’est ainsi, n’est-ce pas, malgré tout, que vous l’aimez ?

– Oui, elle est encore si enfant… et en tout si extraordi-naire, répondit mademoiselle Lagarde d’une voix basse et tou-jours un peu émue.

– Mais, enfin, elle vous est sincèrement attachée, et vous avez une seconde mère en madame Glenmore : elle vous re-garde comme sa fille aînée.

 

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– Madame Glenmore est remplie de bonté pour moi, dit mademoiselle Lagarde, et c’est assurément la personne au monde que je respecte et vénère le plus, et dont je doute le moins, ajouta-t-elle d’un air pensif ; mais j’ai trop aimé ma pauvre mère et j’en chéris trop le seul souvenir pour donner même ce nom à nulle autre : cela me ferait mal.

– Oui, vous avez raison ! fit Semplice après une pause ; je suis comme cela aussi.

– Vous m’appelez une rêveuse, poursuivit mademoiselle Lagarde ; que voulez-vous que je fasse ? je rêve, parce que je suis solitaire : il faut bien rêver, quand on est seul…, à moins de pleurer, ajouta-t-elle, en laissant retomber sa voix.

Mais toute cette réflexion lui était venue comme un trait, et elle l’avait exprimée d’un ton simple et franc, presque vif, avec une fixité de regard qui n’avait plus rien de vague, mais sans se tourner encore vers Semplice. On sentait cette fois que c’était bien elle, et non plus ses poètes, qui parlait. Le tout sans plainte et sans aigreur, comme une souffrance déjà ancienne, mais, pour cela même, irrévocable et sur laquelle il n’y avait plus à re-venir.

C’était le cri d’un cœur ordinairement voilé qui se découvre un instant, et oublie de se laisser oublier.

Cette réalité de vie et d’accent en donnait à la figure, à la physionomie de mademoiselle Lagarde : elle lui rendait, pour ainsi dire, son genre d’attrait, toujours un peu gêné sans doute et où manquait la grâce, mais non pas, à défaut d’expression plus vive ou plus tendre, la faculté rare de s’intéresser encore aux autres lorsqu’on ne s’intéresse plus beaucoup à soi. Nous avons vu, d’ailleurs, que si elle n’avait pas ce qu’on appelle de l’agrément, elle n’était point cependant sans certains traits de beauté. Ses joues pâles, mais unies, n’avaient plus le duvet de pêche et n’avaient jamais eu les vermeilles fossettes de celles de Julia, mais on n’y pouvait surprendre aucun de ces plis d’une

 

– 123 – autre nature qui témoignent du passage du Temps et sont comme la trace d’un coup de son aile. Si de longues boucles y tombaient assez bas, ce n’était pas pour y rien dissimuler, dans ce grave moment de sa vie où une autre à sa place aurait cru né-cessaire de se mettre sous les armes. La pire supposition qui pût venir à l’esprit, c’est qu’elle avait trouvé autrefois plus poétique cette manière de se coiffer, et qu’elle l’avait gardée dès lors, la développant plus ou moins selon les occasions, mais sans y atta-cher d’importance particulière.

Aussi, nous avons à peine besoin de le dire, Semplice n’y fit-il pas autrement attention. En revanche, il fut frappé de cet aspect en quelque sorte intérieur et secret où mademoiselle La-garde se révélait sous un jour à la fois plus réel et plus à son avantage.

– Oui, dit-il, je le vois, vous souffrez, ou du moins vous avez souffert.

– Oh ! reprit-elle, continuant à raffermir sa voix, ne me croyez pourtant pas ingrate, et Dieu me garde de l’être jamais ! Combien de pauvres filles, isolées et sans famille comme moi, voudraient être à ma place ! Madame Glenmore a le cœur le plus généreux et le plus haut placé. Je sais que je puis compter sur elle mieux encore que sur une amie, et même sur Julia, mal-gré ses caprices. Mais ajouta-t-elle avec un sourire qui n’avait rien non plus d’affecté, moi aussi ne suis-je pas une grande étourdie, même plus grande et surtout plus âgée qu’elle, sans avoir par conséquent une aussi bonne excuse à faire valoir ? Je vous ai dit comment j’avais été amenée à vivre beaucoup dans mes pensées et, si vous voulez, dans mes rêveries ; mais je sens bien que la nécessité a fini par devenir une habitude, et, vrai-ment, je conviens que je rêve un peu trop : vous-même, vous m’en avez avertie…

– Dites que je vous ai méconnue, et peut-être que je vous ai fait souffrir aussi.

 

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– Vous, jamais ! fit-elle avec vivacité, en se tournant et en avançant involontairement la main vers lui.

Il la prit.

– Eh bien, dit-il, nous étions déjà liés d’amitié, ou du moins nous avons vécu ici comme tels sans le savoir et sans nous le dire ; mais maintenant ne vous regardez plus comme seule dans le monde, et croyez que vous avez en moi un ami.

Elle lui laissa sa main tremblante, mais sans lui répondre, n’osant trop même le regarder, les yeux fixés plutôt sur la prai-rie onduleuse que le clair de lune leur montrait en ce moment toute blanchissante à leurs pieds, et qui d’arbre en arbre et de détour en détour se perdait au loin dans l’ombre.

– Je suis comme vous solitaire et sans famille, poursuivit Semplice ; mais je suis si heureux ce soir, le cœur si plein et si ouvert ! Vous le voulez, n’est-ce pas, et de ma part ce n’est point un vain mot, vous saurez désormais que vous avez un ami.

Il y eut une nouvelle pause ; mais, le regardant cette fois avec des yeux émus et sans dégager sa main.

– Merci ! murmura-t-elle.

– Il est bien tard !… dit une voix derrière eux. Oui, conti-nua madame Glenmore qui venait de sortir du pavillon et ache-va d’apparaitre, il est bien tard ! d’autant plus qu’il me semble vous avoir entendu dire, Monsieur Damont, que ce n’était pas la coutume dans votre pays, comme dans les grandes villes, de se retirer après minuit, et si je ne me trompe, voilà plus d’une heure que minuit a sonné.

Tous deux s’étaient levés comme par un coup électrique, mademoiselle Lagarde fléchissante, et retombant aussitôt.

– Venez, Mademoiselle ! rentrons ! ajouta madame Glen-more, en prenant le bras de la pauvre fille, qui obéit machina-lement.

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Et madame Glenmore se dirigea vers le parc, sans regarder Semplice qui la saluait.

Julia, accourue presque aussitôt par un autre chemin, quand elle avait vu sa mère aller droit sans lui répondre vers le pavillon, fit signe à Semplice de la joindre dans cette seconde al-lée, et lui dit rapidement, pendant que madame Glenmore rega-gnait la maison de son côté :

– Ma mère avait cru entendre du bruit dans le jardin ; je l’y ai trouvée ; impossible de vous avertir ; mais heureusement tout peut se réparer. Revenez ici à la pointe du jour ; ma mère ne se-ra pas encore levée ; nous lui donnerons notre petite comédie en guise de réveille-matin, et ainsi tout sera expliqué. Il est vrai que nous n’aurons pas eu de répétitions ; mais Garde et moi, nous savons déjà notre rôle, et le vôtre ne vous coûtera pas grand-peine à improviser : ce ne sont que quelques répliques qui vous viendront d’elles-mêmes. Vous trouverez dans le pavillon tout ce qu’il faut pour vous costumer.

Semplice la regarda lentement, profondément. Elle essaya vainement de sourire pour soutenir ce regard, et baissa imper-ceptiblement les yeux.

– Est-ce, dit-il, le serpent qui reparaît, ou la comédienne seulement ?

Elle releva fièrement la tête.

– Comédienne ! que veut dire ce mot ?…

– La vérité, je le crains, et je souhaite même qu’il n’y en ait pas une autre.

– Toujours cet éternel reproche ! s’écria-t-elle en frappant du pied.

Puis, se radoucissant et lui lançant cette fois le plus riant éclair de ses yeux, car le repentir de son action la rendait presque tendre :

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– Enfin, dit-elle, voulez-vous, oui ou non, revenir ici dans quelques heures ?

Il resta pensif un instant ; mais prenant son parti :

– J’y serai, dit-il, il le faut.

– Ainsi, vous me pardonnez ? demanda-t-elle en hésitant.

– Vous pardonner quoi ? fit-il avec un sursaut.

– Mais la peine et l’ennui que vous causent mes folies, beau ténébreux, déjà revenu à ses soupçons, à ses noires idées, et qui ne veut pas même que je lui demande pardon.

Elle dit cela de son ton le plus doux, le plus insinuant, tout en ayant l’air occupée à se protéger de son écharpe contre la fraîcheur de la nuit et à ramener ses cheveux sur son front plus blanc que la lune qui les éclairait.

– Oui, répéta-t-elle, en procédant avec grâce à ces arran-gements, il ne veut pas même que je lui demande pardon !

– Oh ! faites que je n’aie rien à vous pardonner ! dit-il d’un ton grave.

– Et, pourquoi cela, je vous prie ? répliqua-t-elle, de nou-veau piquée dans son orgueil.

– Parce que la comédie a ses bornes, et que s’il y a pis que la comédie…

– Eh bien ?… s’efforça-t-elle de demander.

– Eh bien, s’il y a le serpent, j’écraserai le serpent.

Elle pâlit à ces mots, prononcés avec un accent de vérité et de résolution qui lui rendirent tout son trouble.

– Vous verrez, tout ira bien ! dit-elle timidement.

 

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Elle voulut lui tendre la main, et l’avançait même déjà vers lui ; mais il ne la prit pas, et, sans avoir l’air de remarquer le mouvement de dépit avec lequel, la ramenant à ses tempes, elle y tordait fiévreusement un de ses bandeaux blonds comme s’il était nécessaire de les rattacher, Semplice, la saluant en silence, s’élança dans les prés, où il disparut en un instant.

 

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