Le Batelier De Clarens
Chapitre III
Le lendemain notre héros, – Semplice, puisque nous sa-vons son nom, – quittant son accoutrement de batelier, au lieu d’aller flâner sur le lac et de mettre à exécution son projet de la veille, alla flâner autour des maisons du voisinage, de celles sur-tout qu’il savait louées depuis peu.
Comme il tournait un long mur, très élevé au-dessus de l’étroit chemin, il vit au bout de la terrasse que ce mur soutenait, une jeune personne en robe blanche du matin. C’était Julia. Elle le reconnut aussi et n’eut pas la cruauté ni le mauvais goût de n’en point faire semblant. Elle s’apprêtait donc à le regarder passer à ses pieds, comme une châtelaine du haut de sa tour, lorsqu’un vieux serviteur, l’abordant d’un air pressé, lui dit quelques mots, et aussitôt elle se mit à courir à travers le jardin du côté de la maison.
Le chemin y amena aussi notre promeneur. Une calèche de voyage débouchait dans la cour, et il en descendit une dame à laquelle on eût donné quarante ans à peine, d’une certaine hau-teur de port, mais non pas de manières, et dont un peu d’embonpoint ne conservait que mieux la beauté. Julia, Ossian, Mademoiselle Lagarde, le vieux serviteur qui l’avait vue monter l’avenue le premier, s’empressaient autour d’elle et la condui-saient vers le perron garni de fleurs, où ce petit monde s’arrêta encore, chacun interrogeant plus qu’il ne répondait. Enfin, tous disparurent peu à peu dans l’intérieur.
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– J’ai mal choisi mon moment, pensa judicieusement Sem-plice ; car j’entendais leur faire une visite et en voilà une qui leur arrive, à ce qu’il paraît.
Il se décida donc à renvoyer jusqu’au soir ou même à un autre jour celle qu’il méditait ; mais, en faisant jaser une ou deux de ces bonnes âmes auxquelles leur charité ne permet ja-mais d’ignorer ce qui se passe chez le prochain, il apprit quelle était la dame dont la visite avait contrarié la sienne. C’était Ma-dame Glenmore en personne, arrivant un jour plus tôt qu’on ne l’attendait. Cela lui parut couper court à tout dessein de prolon-ger l’aventure, même par un moyen qui ne sortait en rien des convenances, et que lui avait fourni le hasard.
La veille, en remettant tout en ordre dans son bateau, il y avait ramassé sous un banc un petit carnet de poche au nom de Mademoiselle Lagarde, couvert de citations de poètes anglais et français. Ce carnet pouvait et, à son jugement, devait lui servir d’introduction pour opérer son entrée ou plutôt sa rentrée en scène. Maintenant celle-ci se compliquait de la mère, person-nage inconnu. Qu’avait-elle dit de la promenade en bateau ? La lui avait-on même contée de point en point et sans en omettre un seul ? Si le récit en était déjà fait, il y avait te risque de ne pas bien le répéter ; si, encore à faire, celui de le gêner. Le mieux était donc de s’abstenir, et de remettre à la voile en tâchant d’oublier.
Cependant il ne pouvait conserver ce petit portefeuille in-time. L’envoyer par un messager, c’était s’exposer à des cause-ries et peut-être à quelque maladresse. De deux maux il choisit le moindre ; il se décida à être lui-même le messager, mais en gardant l’incognito et en se tenant strictement à ce simple et unique rôle.
Pour cela, il lui fallait attendre au jour suivant, afin d’arriver avant toute visite, avant même que les dames fussent levées, et pour être bien sûr ainsi de n’avoir affaire qu’aux do-mestiques.
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Il était donc à peine huit heures du matin lorsqu’il sonna à la porte d’entrée. La grille s’ouvrit, et il s’achemina vers le per-ron où le vieux serviteur venait à sa rencontre.
– Voici, lui dit-il, ce que je suis chargé de remettre à Ma-demoiselle Lagarde. Il n’y a pas de réponse.
Là-dessus, il tourna les talons ; mais ce fut pour se trouver face à face avec Ossian, qui le traita aussitôt en vieille connais-sance et, bon gré mal gré, le retint un moment à jouer avec lui. Le joyeux Ossian était dans toute son effervescence matinale, et, sachant probablement par expérience que le vieux serviteur était peu capable ou peu en humeur d’y répondre, il s’adressait à son jeune ami de la veille, comme au seul qui pût le com-prendre, puisque sa maîtresse n’était pas là. Sans donc tenir compte des rappels à l’ordre qui lui venaient du majordome en cheveux gris resté debout sur le perron, il tournait autour de notre héros et, moitié sautant, moitié jappant d’un air de bonne amitié, il lui barrait le passage ou l’empêchait du moins de rendre sa retraite aussi discrète et aussi prompte qu’elle l’eût été sans cela. Il y fut cause ainsi d’un nouvel incident : l’apparition de madame Glenmore qui, en personne toujours levée de bonne heure, achevait de faire une reconnaissance de la maison et du jardin, et qui, attirée par le bruit, se montra tout-à-coup sur la terrasse.
– Monsieur vient d’apporter ceci pour mademoiselle La-garde, lui dit le majordome, en s’avançant vers elle et en faisant un nouvel effort pour maîtriser la fougue d’Ossian, qui ne se rendit qu’à l’appel de madame Glenmore.
À voir l’entrain d’Ossian, cette dernière craignit qu’il n’eût pas exercé l’hospitalité d’une manière convenable. L’inconnu ne paraissait, d’ailleurs, aucunement fâché ni embarrassé : il s’était contenté de s’incliner de l’air d’un homme plutôt retenu par le respect que disposé à se mettre en avant. Elle répondit donc à son salut, avec sa vivacité ordinaire, par quelques mots polis tournés en façon d’excuses.
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– Mademoiselle Lagarde, ajouta-t-elle, n’est sans doute pas visible à cette heure ; mais si vous pouviez repasser dans la journée…
– Je n’ai malheureusement aucun droit à me présenter de-vant elle, interrompit Semplice, même à une heure moins mati-nale… ou moins rustique, observa-t-il en souriant.
– Vous la connaissez cependant ! poursuivit madame Glenmore, qui, une fois lancée, n’aimait pas seulement à voya-ger de pays en pays, mais aussi de question en question.
– Hélas ! non, Madame, je suis un inconnu pour elle, ré-pondit-il en un sens vrai pour lui, mais qui ne pouvait être soupçonné de son interlocutrice.
– Elle serait certainement fort aise, insista encore madame Glenmore, d’avoir par vous, Monsieur, des nouvelles de ses amis de France, qui, je suppose, vous ont chargé de cette com-mission pour elle.
– Vraiment, Madame, je suis confus d’être obligé de vous avouer que je ne suis point un compatriote de mademoiselle La-garde : je suis de ce pays ; je devais rendre cet objet à son adresse, et j’allais me retirer, ayant seulement voulu m’assurer par moi-même que c’était bien ici.
Notre héros, fort différent en cela de la plupart de ses con-frères, avait évité tout air mystérieux. Cependant madame Glenmore se sentit étonnée, sans trop savoir pourquoi. Made-moiselle Lagarde avait aussi ses petits secrets, elle en avait bien le droit, et on les avait toujours respectés : il n’en était, d’ailleurs, jamais rien sorti que de très innocent, quand par ha-sard ils avaient éclaté au grand jour ; ils faisaient partie de son bagage de distractions et de rêveries ; c’étaient, à vrai dire, des secrets purement littéraires, qui, par la forme seulement, se rangeaient dans le genre sentimental. En était-il de même de ce-lui-ci ? il venait bien à l’improviste et bien matin pour n’être que
– 38 – cela. Madame Glenmore resta donc intriguée, et, pour avoir un motif de continuer :
– Puisque vous êtes de ce pays, dit-elle, vous y connaissez sans doute M. Damont : j’ai une lettre pour lui, mais je ne sais pas exactement son adresse : pourriez-vous me l’apprendre ?
Cette question parut causer à celui à qui elle était adressée, un mouvement de surprise, peu agréable même, à en juger par son hésitation à répondre sur-le-champ.
– On m’a dit que ce M. Damont demeurait dans le voisi-nage, ajouta madame Glenmore.
– Je ne sais trop, Madame, si je dois… Et notre héros s’arrêta de l’air de quelqu’un qui craint de mettre le pied dans un trou.
– Au surplus, fit madame Glenmore en se dirigeant, sans remarquer cet embarras, vers un petit secrétaire portatif placé sous le péristyle, où une page commencée témoignait qu’elle avait aussi l’esprit matinal et non pas seulement les habitudes et le caractère, tenez ! voici cette lettre et le nom de la personne à qui elle est adressée.
Notre visiteur intempestif prit la lettre et, jetant les yeux sur l’adresse, rougit légèrement, comme un homme qui se de-mande à quoi l’on en veut venir avec lui par quelque démarche inconsidérée ou hardie.
– Je comprends, dit-il, on vous aura parlé…
– Oui, c’est cela, interrompit madame Glenmore, on m’a parlé de ce monsieur Damont, que d’ailleurs je ne connais pas.
– Que vous ne connaissez pas ? répéta-t-il, en la regardant d’un air incrédule et en relevant la tête.
Puis, soudain, prenant son parti, il décacheta la lettre avec le plus beau sang-froid.
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– Mais, Monsieur ! que faites-vous là, je vous prie ? s’écria madame Glenmore.
– À monsieur S. Damont : Je me nomme Semplice, Ma-dame, Semplice Damont, et je vais lire la lettre qui m’est adres-sée… Vous ne me croyez pas ? Mais si ! vous savez très bien que je suis ce peintre dont la méprise, pardonnable après tout, n’a rien eu et n’aura jamais rien d’offensant, bien qu’on semble vou-loir encore me la faire sentir.
– Mais, Monsieur, dit madame Glenmore, soupçonnant seulement une susceptibilité d’artiste qu’elle aurait involontai-rement blessée, la méprise est toute simple, je vous assure. Puisque vous êtes M. Damont, et je lis trop bien la vérité sur votre figure pour en douter, ouvrez cette lettre : elle est d’un peintre genevois de ma connaissance. Je lui avais demandé quelques instructions pour ma fille, qui aime beaucoup la pein-ture et y a fait de grands progrès… d’amateur, cela va sans dire. Ne pouvant à cette distance, malgré la facilité des bateaux à va-peur, venir un peu fréquemment jusqu’à nous, il a pris la liberté de vous écrire, en qualité de confrère, pour vous demander si vous voudriez bien le remplacer. Mais entrez, Monsieur, nous causerons, je vous prie : on m’avait bien dit que vous étiez ar-tiste dans l’âme, et par conséquent un peu original, n’est-ce pas ? mais que je pouvais m’adresser à vous en toute confiance comme en toute liberté.
Semplice respira d’aise, encore qu’il craignît d’avoir déjà fait un faux pas dans le chemin qui s’ouvrait inopinément de-vant lui, là où auparavant se dressait un mur infranchissable.
– Voilà ce que c’est, pensa-t-il, que de trop se presser ! J’ai peut-être tout gâté par mon sot mouvement d’irritation et mes paroles inconsidérées.
Et il se promit bien de se tenir sur ses gardes.
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Mais si les fréquents séjours de madame Glenmore en pays étrangers lui avaient fait perdre la morgue et la réserve britan-niques, ils avaient fortifié chez elle, en revanche, un trait non moins saillant de sa race, l’amour du pittoresque et du singulier. Portée par son genre d’esprit et ses habitudes à vivre, pour ainsi dire, en oiseau de passage, elle craignait d’autant moins ce qui sortait de l’ordinaire et du convenu, qu’elle en jouissait en per-sonne fort capable de le découvrir et de l’apprécier, mais que cependant elle ne s’y livrait pas. Tout demeurait pour elle ren-contre de voyage, et celle-ci la piquait au jeu.
Introduisant donc notre héros au salon, où il la suivit avec une docilité silencieuse, elle le fit asseoir auprès d’elle et se mit à lui parler de son art, sans faux enthousiasme ni dédaigneuse et ignorante curiosité, avec un sentiment, au contraire, qui, s’il n’était pas complètement exercé, était dû moins le sien propre, au lieu d’avoir cet air de leçon qu’on récite, si fréquent chez les gens du monde et même chez de prétendus connaisseurs. In-sensiblement, les tableaux leur rappelant des lieux, des faits et des personnages, vivants ou morts, ils se trouvèrent passer de question en question à toutes sortes de sujets, comme l’on cause entre voisins de table d’hôte dont les opinions et les goûts se conviennent, qui font commerce d’esprit un moment, puis tout-à-coup se lèvent, se saluent et ne se reverront jamais. La part échue à Semplice dans ce dialogue était plutôt de donner la ré-plique, comme on dit au théâtre ; mais tout en se tenant à ce rôle pour être plus sûr de ne pas sortir de la défensive, ses ré-ponses, justes et mesurées, témoignaient d’un homme qui a vu et bien vu. Madame Glenmore le trouva d’abord un peu froid ; mais cette froideur, à la longue, lui fit plutôt l’effet de la vive fraîcheur d’une eau pure qui reste transparente et nette jusqu’en sa profondeur.
Ils causaient ainsi depuis assez longtemps, lorsque la porte intérieure du salon s’ouvrit, et livra passage à Julia en simple robe du matin. Elle s’arrêta, voyant que sa mère n’était pas seule, et, reconnaissant Semplice, demeura d’abord interdite. La
– 41 – curiosité cependant l’emporta bien vite sur l’embarras, et après ce fugitif temps d’arrêt, qu’elle put croire n’avoir pas été remar-qué, mais dont Semplice aurait eu conscience alors même qu’il ne l’eût pas vu dans la glace, elle s’avança résolument.
– Ma fille : dit madame Glenmore tout en continuant la conversation ; ce qui permit à ceux qu’elle venait de présenter l’un à l’autre, de se saluer légèrement, quoique avec cérémonie.
Le canapé sur lequel elle avait fait asseoir Semplice, était séparé de la croisée par un espace vide et un renfoncement du mur attenant. Il y avait là un fauteuil. Julia s’y étant placée, se trouvait ainsi à côté de sa mère, mais un peu en arrière, de façon à voir leur ex-pilote à demi tourné vers madame Glenmore, et à le tenir sous son regard. Elle savait déjà, par expérience, que ce n’était pas chose facile autant qu’on l’aurait pu croire ; mais cela même la poussait à le vouloir, et puis, si elle n’était pas précisé-ment courroucée, elle était au moins bien intriguée et, pour ain-si dire, un peu inquiète, après leur rencontre fortuite au bord du lac, de le voir maintenant dans leur salon, aussi tranquillement assis sur un canapé qu’à la barre du gouvernail : comment son bateau avait-il pu le conduire encore jusque-là ?
Mais son premier mouvement de surprise n’était rien, en comparaison de celui qu’elle eut lorsqu’elle entendit madame Glenmore revenir avec Semplice au but de la lettre qu’on lui avait remise à Genève, la veille seulement de son départ. Ce n’étaient pas des leçons qu’elle demandait pour sa fille, mais une direction et des conseils, avec des excursions dans l’histoire des arts.
– La vie ne se compose que d’excursions, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle ; mais enfin cela aidera ma fille à classer et à juger tant de belles choses qu’elle a vues en Italie. Qu’en pensez-vous, Monsieur, ne serait-ce pas aussi une étude utile ?
– Certainement, Madame, répondit Semplice, bien qu’elle ait son danger… pour l’artiste, continua-t-il après cette pause
– 42 – presque imperceptible, si elle lui fait étudier trop uniquement l’art dans les autres, fût-ce chez les maîtres, et qu’il oublie de l’étudier et de le chercher avant tout en lui, dans son âme ! fit-il avec une sorte de brusquerie involontaire dans la voix.
S’il y eut, dans cette nouvelle digression, quelque chose à l’adresse de Julia, ce fut bien en pure perte. Elle ne l’écoutait pas. Elle était tout entière à la révélation inattendue qui l’avait amenée : leur batelier devenu son maître de dessin ! Peu s’en fallut qu’elle ne se levât et ne se mît à rire et à sauter comme une folle.
Elle se contint pourtant ; mais s’accoudant derrière sa mère sur le bras du fauteuil, elle dirigea tout-à-fait vers Semplice ses longs yeux souriant sous leurs longs cils. La main repliée sur sa joue, elle semblait s’y appuyer comme sur une petite arme à la crosse d’ivoire pour mieux ajuster l’ennemi ; mais l’ennemi res-ta impassible et ne broncha pas sous ce regard fixé sur lui.
– C’est vrai ce que vous me dites là, poursuivit madame Glenmore, mais ma fille ne risque guère de tomber dans cet écueil ; car, outre que nous ne voulons point en faire une artiste, je vous avertis qu’elle a une bonne dose d’indépendance, d’individualité, comme on dit.
Semplice fit une inclination de tête, à laquelle Julia, tou-jours assise, répliqua par une autre, très-courte, mais très ac-centuée aussi.
– Ainsi, monsieur Damont, voilà qui est entendu, conclut madame Glenmore : nous sommes tout à votre disposition pour les moments que vous pourrez nous donner ; dès aujourd’hui si vous êtes libre. C’est une bonne fortune de vous avoir rencontré dans ce pays, ajouta-t-elle avec cordialité, car je ne pense pas qu’on y cultive beaucoup les arts ; nous sommes presque dans la montagne ; il doit s’y trouver moins de peintres, j’imagine, que de chasseurs de chamois.
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– Il y en a pourtant d’autres que M. Damont, interrompit Julia : par exemple, si je ne me trompe, M. Semplice ; dit-elle en regardant notre héros qui se levait pour sortir.
– Monsieur Semplice Damont, hélas ! c’est tout un, dit-il en souriant d’un air doux et tranquille, et l’on m’appelle même plus ordinairement de ce nom familier de Semplice ; c’est celui que me donnent toujours nos campagnards, mes anciens cama-rades d’école, ainsi que mes amis.
– Mais Julia, ma chère, comment saviez-vous ?… demanda madame Glenmore.
Ce fut au tour de Semplice de regarder Julia et de voir comment elle s’en tirerait.
– C’est, dit-elle, prise à son propre piège, et tardant à ré-pondre, c’est… voyons ? que je me rappelle… Eh ! fit-elle comme par une inspiration subite, ce doit être mademoiselle Lagarde qui m’a parlé d’un M. Semplice, oui, c’est elle qui m’en a parlé, je me le rappelle à présent !
Et la jeune folle riait presque aux éclats en faisant cette dé-claration.
– Mademoiselle Lagarde ! eh, c’est juste ! s’écriait de son côté madame Glenmore. Et moi qui oubliais… Julia, courez dire à mademoiselle Lagarde que Monsieur a quelque chose à lui remettre, et demandez-lui si elle peut le recevoir.
Julia, n’y comprenant plus rien, mais voyant que tout s’embrouillait de mieux en mieux, partit en riant de plus belle.
Elle fut assez longtemps à mettre sa compagne au fait de ce nouvel incident, et à combiner et comploter la figure qu’elles fe-raient en rentrant au salon. En les attendant, madame Glen-more avait renoué l’entretien avec Semplice.
– Vous avez demeuré à Rome ? lui dit-elle.
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– Quatre ans, Madame.
– Alors vous savez parfaitement l’italien. Parlez-le à ma fille, je vous prie. Tout le monde croit savoir cette langue ; mais bien peu, même de ceux qui la lisent et la parlent couramment, se doutent de ses nuances et de ses délicatesses. Parlez aussi le français à ma fille, bien qu’elle l’ait étudié plus à fond et qu’il soit aussi sa langue d’enfance, sinon maternelle. Mais point d’anglais, n’est-ce pas ? car on m’a dit à Genève que vous le pos-sédiez assez pour vous en servir, si je le désirais. Faites-le seu-lement lorsque cela vous sera nécessaire pour rendre plus sen-sibles vos explications.
Et là-dessus madame Glenmore, avec sa vivacité de mou-vement sur tout ce qui traversait son esprit, se mit à continuer l’entretien en anglais, enfreignant ainsi la première la règle qu’elle venait d’imposer. Semplice commençait à s’y prêter de son mieux, lorsque ses deux promeneuses débouchèrent de l’intérieur des appartements : Julia, de plus en plus enchantée de l’imbroglio, la pauvre et bonne mademoiselle Lagarde, qui n’avait pas un génie à complots ni à combinaisons, tout étourdie et stupéfaite, l’esprit tout en l’air comme l’étaient encore un peu ses cheveux, ne sachant ce qu’on lui voulait, et n’ayant pas com-pris grand-chose aux explications de son élève, si ce n’est que leur prétendu batelier, déguisé en peintre, la demandait au sa-lon et se disait, avait ajouté Julia, parfaitement connu d’elle de-puis longtemps. Elle arriva donc, à moitié poussée par l’espiègle, et regardant tout le monde sans rien voir.
– Mademoiselle, lui dit Semplice, vous vous rappellerez peut-être que j’ai eu l’honneur d’être placé à côté de vous sur un petit bateau de débarquement, le soir du jour, je crois, que vous arrivâtes ici de Genève. Je vous donnai, sur le lac et sur les mon-tagnes, quelques explications que vous voulûtes bien me de-mander. Vous teniez votre carnet de voyage à la main, et sans m’en apercevoir j’y lus par hasard votre nom. Pardonnez-moi cette indiscrétion involontaire ; elle me permet de vous rendre
– 45 – un faible service. Vous avez laissé tomber votre carnet. Un de nos bateliers (il appuya légèrement sur ce mot l’a trouvé, et, ayant été, moi, assez heureux pour découvrir votre demeure, je me suis empressé de venir vous le remettre.
Mademoiselle Lagarde balbutia un remerciement, accom-pagné d’une profonde révérence, pendant laquelle Julia s’empara du bienheureux carnet, tout couvert de notes, d’impressions de voyages, de réflexions, et de citations de poètes. Mais que devint-elle, lorsque Semplice s’étant retourné du côté de sa mère, elle l’entendit lui répondre couramment en assez bon anglais ! Elle ne se rappelait pas exactement toutes les plaisanteries qu’elle avait faite à mademoiselle Lagarde devant leur faux batelier, sans se douter qu’il pouvait les comprendre ; mais elle s’en rappelait fort bien le sens et l’objet. Et ce bienheu-reux portefeuille : de quels épanchements intimes n’était-il peut-être pas le dépositaire ! Elle le feuilletait déjà d’une main curieuse, lorsque, sentant la pensée de Semplice deviner la sienne, elle rougit de témoigner un tel soupçon et de l’avoir eu.
Le vieux serviteur vint soumettre à madame Glenmore un cas d’économie domestique, sur lequel elle n’entendait pas ap-paremment laisser à d’autres qu’à elle-même le soin de décider et de voir. Elle sortit en s’excusant auprès de leur hôte, et ajouta qu’elle ne tarderait guère, mais qu’en attendant, Julia devrait montrer à M. Damont quelques-uns de ses dessins, pour qu’il pût juger tout d’abord du point où elle en était.
Quand ils furent seuls :
– Je parle l’anglais, mais je ne le lis pas ! dit froidement Semplice.
Cette observation n’était guère propre à effacer la rougeur qui commençait à poindre sur les joues de notre héroïne, où, d’ailleurs, elle n’était pas non plus tout à fait celle de l’innocence, d’abord interdite et confuse sous une accusation in-juste ; aussi la vit-on s’y répandre de proche en proche, et le
– 46 – sourire même, par lequel Julia cherchait vainement à l’éteindre, ne lutter un moment avec elle, sur cette arène de neige, que pour s’y empourprer à son tour comme un rayon du soleil.
– Vous ne lisez pas l’anglais, mais vous le comprenez et l’entendez fort bien, répliqua-t-elle pourtant assez vite, non sans un certain effort riant dans la voix.
– Soyez bonne ! reprit Semplice : car si j’ai entendu par ha-sard, je n’écoutais pas.
– Voilà une distinction dont je ne crois pas un mot ! s’écria-t-elle, déjà remise de son embarras et ne perdant pas longtemps du terrain. Loin de me tranquilliser, elle augmente ma défiance et m’effraie. Mais enfin que mademoiselle Lagarde vous par-donne, si elle veut ; elle en est capable ; pour moi, je ne vous pardonne pas. À vrai dire même, je vous soupçonne plutôt d’avoir joué tous deux la comédie : oui, maintenant que j’y pense, vous étiez d’accord, vous êtes d’anciennes connaissances, vous l’avez dit à ma mère, c’est mademoiselle Lagarde qui m’a presque forcée à cette promenade, vous aviez arrangé la chose entre vous ; oui, c’était une réunion concertée… Avouez que j’ai deviné juste, et peut-être alors vous pardonnerai-je à tous les deux.
Semplice, entrant dans le jeu, se tourna vers mademoiselle Lagarde, comme s’il attendait sa réponse. Pour celle-ci qui n’en croyait pas ses oreilles et n’entendait malice à rien, quand elle se vit ainsi mise en demeure de répondre, à force d’être déconcer-tée, elle n’en prit la chose que plus au sérieux.
– Encore vos folies ! dit-elle, sans s’apercevoir qu’elle em-ployait, pour plus de secret, les mêmes mots et la même langue que sur le bateau.
– Vous le voyez ! reprit Julia triomphante, c’est absolu-ment comme hier : elle me parle anglais, à moi qui l’ai oublié,
– 47 – mais c’est pour vous, c’est pour vous dicter vos réponses, sa-chant que vous l’entendez, comme vous dites, très bien.
– Julia, je vous jure… interrompit mademoiselle Lagarde, qui ajouta, cette fois en français : Vous me faites de la peine, Ju-lia.
– Allons ! continua plus doucement l’obstinée, mais faisant toujours semblant de n’en vouloir pas démordre ; allons, elle n’avoue pas, et ni vous non plus, Monsieur, qui êtes aujourd’hui peintre comme vous étiez hier batelier. Ainsi, point de pardon ! Et d’abord, ces leçons il va sans dire que c’est une nouvelle in-vention de votre génie dramatique, imitée du Barbier de Séville, n’est-ce pas ? Oh ! je connais vos auteurs, vous voyez ! Donc, ces leçons, je ne les prendrai pas.
– Veuillez, en ce cas, présenter mes respects à Madame votre mère, dit Semplice en s’inclinant et se préparant à sortir.
– Bon ! fausse sortie, connue dans votre Molière, s’écria la jeune folle en allant à lui. Bon ! c’est cela : vous êtes Valère, et (montrant Mademoiselle Lagarde) voici Marianne, qui, dans sa fierté, ne dit mot, et n’en meurt pas moins de colère et de regret de vous laisser partir ; mais heureusement Dorine est là pour vous empêcher de faire cette sottise. Je suis Dorine. Souvenez-vous de m’appeler ainsi. Donc, Marianne est restée dans l’angle du canapé, et vous êtes déjà presque vers la porte : c’est assez ! revenez maintenant, que je vous raccommode.
Semplice, un peu blessé d’abord, voyant le singulier tour d’esprit qu’elle mettait à la situation, le trouva piquant, uni à tant de beauté. Le ton et le regard lui ôtaient d’ailleurs ce qu’il aurait eu de trop vif et de désobligeant. Semplice y sentait même vaguement un fond de caractère qui affectait une froideur et une insensibilité enjouée, plus peut-être qu’on ne la ressen-tait. Enfin, cette petite scène lui rappelait aussi la manière dont elle l’avait quitté sur le rivage, presque en fuyant. Il se dit donc qu’il fallait s’y accoutumer, et que, dans tous les cas, elle était
– 48 – assez belle à ravir les yeux, sinon le cœur, pour que l’on dût au moins prendre patience avec elle, et attendre de la mieux con-naître avant de la juger.
Cette réflexion lui étant ainsi venue à propos, il ne lui res-tait plus qu’à montrer qu’il savait aussi son Molière par cœur, et il entra tout de bon dans le rôle qu’on lui offrait.
– Non ! non ! s’écria-t-il du ton le plus tragique qu’il pût prendre, et auquel elle se mit aussitôt en devoir de répliquer par celui du rôle de suivante qu’elle s’était attribué : – Non, puis-qu’on me traite ainsi !…
– Mais, seigneur Valère…
– Puisqu’on me chasse !
– Écoutez la raison.
– Puisqu’on ne veut pas de moi !
– Vous savez bien le contraire.
– On ne m’a que trop fait entendre…
– Vous n’en croyez rien.
– Comment me dire plus clairement de me retirer ?…
– Histoire de rire.
– De ne plus paraître céans !…
– Vous y êtes bien déjà venu deux fois : que vous aurait coûté une troisième ?
– Me tourmenter de la sorte !
– Bagatelles.
– Repousser mon dévouement !
– 49 –
– Sornettes.
– Mettre en doute mon respect !
– Hum !
– Ma fidélité !
– Ah !
– Mon affection… sincère.
– Oh ! pour le coup, Marianne, c’est à vous de parler. Par-lez donc ! mais vous ne bougez non plus qu’une souche. Allons ! je vois bien que c’est à moi de tout faire et de tout dire jusqu’au bout. Or donc, seigneur Valère, approchez ; vous en grillez d’envie, quoique vous fassiez encore semblant de reculer. Ap-prochez !
Et la charmante fille s’avança de quelques pas vers lui.
– Çà, votre main ! Maintenant, la vôtre, belle Marianne, ajouta-t-elle en revenant avec Semplice vers le canapé.
Joignant alors leurs deux mains dans les siennes, malgré la résistance instinctive de mademoiselle Lagarde, qui restait con-fondue et presque effarée. – Là ! continua-t-elle, osez me soute-nir qu’au fond ce n’est pas tout ce que vous désiriez ! À présent il ne vous reste plus, et je vous le permets, qu’à vous embrasser.
Partant là-dessus d’un éclat de rire bien net, elle voulut dé-gager sa main des deux autres qu’elle avait unies bon gré mal gré ; mais Semplice, avant qu’elle eût eu le temps de s’en aper-cevoir, se trouvait avoir retourné la sienne, et elle s’y sentit prise à son tour, fort respectueusement sans doute, cependant de manière à lui rappeler que, dans l’occasion, ce pouvait aussi être une main de batelier.
– Ah ! c’est vrai, fit-elle, j’oubliais quelque chose ; mais le seigneur Valère n’oublie rien. Eh bien ! ces leçons de dessin
– 50 – pour lesquelles une lettre, toujours comme dans les vieilles co-médies, introduit céans le seigneur Valère sous le nom du peintre Semplice Damont qui ne manie pas moins bien la rame que le pinceau, ces leçons, disons-nous, il est entendu que c’est notre chère Marianne qui les prend : seulement, pour sauver les bienséances, j’y assisterai. J’ai dit. Êtes-vous contents ?
Mais Semplice secouait la tête, et la plus jeune comme la plus charmante des deux mains qu’il avait eu l’art et l’audace de réunir un moment dans la sienne, y était toujours prisonnière, et mademoiselle Lagarde avait bien autre chose à faire qu’à pen-ser, à celle qu’elle y avait aussi d’engagée. Elle était tout étourdie d’assister cette fois en réalité à des aventures d’imagination que, dans le rêve de la lecture, elle suivait sans scrupule ni embarras, et dont par là peut-être elle avait, à son insu, contribué à déve-lopper le goût chez son élève. Elle fut un moment à se croire en-core dans le bateau, et, s’expliquant même cette nouvelle folie comme une petite vengeance de leur mortification de la veille :
– Julia, fit-elle d’un ton de reproche et de bonté, ce pauvre jeune homme… je veux dire Monsieur…, vraiment vous le tour-mentez trop, Julia ! pour un peu d’embarras qu’il nous a causé.
– Quoi ! reprit à l’instant cette dernière, quoi ! Marianne, ingrate Marianne, je me suis mise en quatre, je me suis mise sur la brèche pour vous, et voilà comme vous m’en remerciez ! N’est-ce pas une conduite affreuse ? J’en prends à témoin le sei-gneur Valère lui-même : ou bien voudrait-il aussi m’accuser ?
– M’en garde le ciel ! dit Semplice.
– La réplique est assez bonne, mais elle n’est pourtant pas assez franche, et il eût mieux valu dire simplement : « Non, non, ma pauvre Dorine, je suis fort content de toi. » Enfin, puisque vous ne savez pas mieux votre Molière, je veux bien, moi, me contenter comme cela. Seulement rendez-moi ma main, dont je ne saurais toujours ainsi me passer. Bon ! Maintenant, que faut-il encore que je fasse pour vous complaire ?
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– Je vous l’ai déjà dit, répondit sérieusement Semplice : être bonne, et me permettre de mériter votre amitié.
Il y eut une légère pause dans le dialogue, ainsi revenu tout-à-coup à la réalité.
– Encore ! dit Julia d’un air de gravité offensée : eh bien !…
Puis avec un riant éclair dans les yeux, qui n’en parurent pas pour cela moins azurés :
– Eh bien, je vous le permets ! ajouta-t-elle d’un ton très-franc et très-naturel.
En même temps elle lui tendit la main qu’il venait d’abandonner.
– Mais non ! fit-elle, se ravisant et revenant à son jeu : vous l’aviez prise, par conséquent je ne vous la donnerai point. D’ailleurs, que dirait Marianne, seigneur Valère ? Puis, quand vous avez une main, vous en avez bientôt deux, et on ne sait pas quand on peut les rattraper. Mais, continua-t-elle sur le champ : et la leçon de peinture ? Voyons, chère Garde (comme elle appe-lait quelquefois son ancienne surveillante, par une espèce de diminutif familier plutôt que par un jeu de mots dont l’intention primitive s’était depuis longtemps effacée), voyons, montrez-nous le tableau que vous avez ébauché hier.
– Mais, Julia, comment pouvez-vous ?… s’écria celle-ci, bouleversée.
– Comment je puis ? interrompit la mauvaise ; mais rien de plus simple : en allant chercher cette esquisse, pleine de poésie et…, ajouta-t-elle avec un sourire espiègle, et de réalité.
– C’est une plaisanterie !
– Le tableau ?
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– Le tableau, si vous voulez ; et c’est justement pour cela qu’il ne faut pas que personne le voie.
– Au contraire, il a beaucoup d’actualité. Je vais donc, avec votre permission…
– Non, bien certainement.
– Fausse modestie. Le principal personnage est on ne peut plus ressemblant.
– Julia !
– Je l’ai encore admiré tout à l’heure en venant ici.
– Je ne veux pas !
– Le temps seulement d’aller dans votre chambre, où vous travailliez il n’y a qu’un moment.
– Julia, je vous le défends ! s’écria mademoiselle Lagarde décidément fâchée : non, vous ne me ferez pas cette peine ! ré-péta-t-elle en se levant.
– Pauvre chère Garde, allons, « remettez-vous d’une alarme si chaude, » dit Julia, avec une sorte de compassion tendre, mais sans remords, de l’état où elle avait jeté son institu-trice ; puisque absolument vous ne voulez pas, c’est moi qui me sacrifierai, et il faudra que Monsieur le peintre Damont se con-tente de mes chefs-d’œuvre, que j’eusse à peine osé laissé voir au batelier Semplice, eût-il exigé cette condition pour ne pas nous faire une si longue peur et virer plus promptement de bord.
– Hélas ! dit notre héros, je vois bien que le peintre Da-mont ne parviendra jamais à obtenir le pardon de Semplice le batelier.
– C’est ce que nous verrons plus tard ; mais, ajouta Julia, venez donc dans l’espèce d’atelier que nous sommes parvenues
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à nous arranger ici, et préparez-vous à faire bonne contenance devant ma galerie.
Heureuse d’être quitte de ce qui l’avait si fort effrayée, ma-demoiselle Lagarde se hâta de prendre les devants. Julia resta ainsi un peu en arrière avec Semplice.
– Laissez-moi faire, lui dit-elle à demi-voix ; je trouverai bien moyen de vous montrer un jour ce fameux croquis. Il le faut, ajouta-t-elle en riant, car vous y êtes intéressé.
– Vous piquez beaucoup ma curiosité, dit Semplice ; mais il ne me tarde pas moins, je vous assure, de voir les dessins que vous, Mademoiselle, vous voulez bien me montrer.
– Oh ! pour cela, je n’en crois rien, fit-elle : ce n’est qu’un « en attendant mieux ; » mais tenez…
Et elle l’introduisit dans l’atelier en miniature qu’elles s’étaient fait d’un petit vestibule condamné, donnant sur le der-rière de la maison, mais précisément au nord, comme il le fal-lait.
Il y avait à louer. Il le fit sans froideur et sans emphase, de même qu’il n’apporta aux critiques ni fausse précaution ni rai-deur. Le bout de son crayon tombait si droit et si juste sur le point faible, à fortifier et le plus souvent à retrancher, que l’ouvrage en était comme éclairé et, au lieu de ne plus rien va-loir, paraissait au contraire susceptible de devenir meilleur. Tandis que la plupart des critiques vous glacent, vous jettent le froid et la mort dans l’âme, la sienne vous encourageait et vous donnait du feu. On y sentait le chaleureux désir d’être utile, et non pas seulement agréable, et il ne fallait pas beaucoup de temps pour avoir la preuve qu’il pouvait l’être à un rare degré. Il n’eut donc pas de peine à fixer même l’attention de mademoi-selle Lagarde, et à captiver celle, moins distraite, mais bien plus rebelle, de Julia. Madame Glenmore étant venue les rejoindre, il continua avec elle et en sa présence comme si elle eût été là tout
– 54 – le temps. Toutes les trois furent si charmées de sa manière na-turelle et franche, qui n’avait rien de commun ni de vide et don-nait toujours quelque chose à penser, que dès ce moment la connaissance fut faite et parfaite. Au bout de quatre ou cinq jours de visites et de promenades, ce fut à qui d’elles trois, cha-cune à sa façon, raffolerait le plus de leur nouvel ami, madame Glenmore pour le consulter sur tout et s’aventurer avec lui dans des conversations infinies, mademoiselle Lagarde pour lui faire part de ses émotions poétiques, Julia pour lui tenir tête et le contrarier.
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