Le Batelier De Clarens

Juste OLIVIER · Chapitre 4 sur 18

Pages du PDF

Le Batelier De Clarens

Chapitre IV

 

 

Quelque temps après son introduction définitive auprès de ces dames, Semplice, arrivé ce jour-là plus tôt que de coutume, se trouva un instant seul avec Julia dans le petit atelier où, en attendant mademoiselle Lagarde, elle était déjà en train de des-siner.

Elle le salua gaiement, sans quitter son ouvrage toutefois. Puis, au bout d’un moment de silence :

– J’ai quelque chose contre vous, lui dit-elle soudain, quoique d’une voix douce, en laissant tomber son crayon, qu’il s’empressa de ramasser ; mais elle ne le reprit pas, et, comme il se tenait debout derrière elle pour la diriger dans son travail, se retournant vers lui et le regardant forcément ainsi de bas en haut et un peu de côté, elle répéta d’un air moitié enjoué, moitié sérieux :

– Oui, vous me jugez méchante, je le sais, je le vois, et vous devriez avoir au moins la franchise de me dire mes vilains dé-fauts pour m’aider à m’en corriger.

– Quelle idée ! s’écria Semplice.

– Une gracieuse idée, en vérité ! mais c’est comme cela, vous l’avez !

– Moi, j’ai cette idée !

 

– 56 –

– Le jour de votre arrivée ici, vous m’avez trouvée mé-chante, très-méchante, vous me l’avez presque dit, et depuis, qui sait ce que vous avez pensé ? Mais ce jour-là, n’est-il pas vrai, la chose était claire, l’arrêt porté ?

Semplice sourit, et leurs yeux se rencontrèrent plus peut-être qu’ils ne l’avaient voulu tous les deux.

Elle était toujours à demi tournée vers lui, l’un de ses bras replié et s’appuyant sur le dos de sa petite chaise de travail. Il lui tendit son crayon. Elle le reçut, presque par-dessus l’épaule, avec un mouvement lent dont la familiarité innocente et gra-cieuse ne trahissait ni coquetterie cherchée, ni sentiment hau-tain et dédaigneux : tout ce qu’il trahit sans le vouloir, ce fut ce bras relevé, qui vit ainsi glisser un instant et s’écrouler en partie les longs murs vaporeux de sa jolie prison brodée.

Julia, cependant, s’était aussitôt remise au travail.

– Elle me rendrait fou, pensait Semplice, si je n’étais bien résolu à ne pas l’être.

Et il recommença de son côté à suivre ce qu’elle dessinait.

– Ainsi, reprit-elle, tout en faisant droit à ses observations et montrant ainsi que son crayon du moins les écoutait, ainsi vous m’avez donc trouvée bien méchante ce jour-là, vous en convenez.

– Méchante ? non ; mais pas bonne : c’est bien différent.

– Toujours des distinctions admirables ! il n’y a que les hommes avec leur logique pour faire de ces distinctions-là. Mais vous avez tort, je vous assure, de vouloir ainsi tergiverser. Dites donc franchement que je suis méchante, car je le suis, je l’avoue, et, qui pis est, je veux l’être. Un mien cousin, encore plus philo-sophe que vous, va toujours répétant : « Que serait la vie sans un grain de méchanceté ? elle serait d’une duperie ou d’une fa-deur extrêmes. La méchanceté, mais c’est le sel de la société ! »

 

– 57 –

Voici une de ses maximes avouées : « Il faut donc être méchant avec ses amis pour les tenir en haleine et même, ajoute-t-il, pour leur plaire ; car, pour ses ennemis, si l’on en a, on ne doit pas leur faire cet honneur, on ne leur doit que de les oublier. »

– Moi, je suis pour les bonnes gens, répliqua presque ru-dement Semplice, et la philosophie de votre cousin n’est en effet pas la mienne : mais, reprit-il aussitôt d’un ton plus doux, quoique sans rien de troublé ni de factice, s’il en est ainsi que vous soyez méchante avec vos amis seulement, soyez-le, je vous prie, avec moi le plus que vous pourrez, termina-t-il en riant.

– Eh bien, nous verrons ! fit Julia en secouant la tête… Mais j’oublie de profiter de ce moment pour vous montrer le dessin de mademoiselle Lagarde. Il est ici ; je l’y ai caché tout exprès. Tenez ! le voilà, dit-elle, en l’allant prendre derrière un meuble : n’avais-je pas raison de prétendre qu’il vous intéresse-rait ?

C’était une esquisse de leur promenade en bateau et un portrait assez ressemblant de Semplice en batelier.

– Qu’en pensez-vous ? reprit-elle, en considérant avec lui le dessin et en penchant sa tête à côté de la sienne.

– Hélas ! que j’y suis trop flatté, et que j’y tiens la première place bien mal à propos. Voici quelle aurait dû être la figure principale, et non pas celle du batelier, qui en faisait une assez triste, poursuivit-il en tirant son carnet de sa poche.

Il en feuilleta les pages, couvertes en tout sens de mille sortes de croquis et motifs de sa main ou de celle de ses amis, et il plaça sous les yeux de Julia une charmante ébauche où elle était représentée à demi prise dans la voile et ses cheveux dé-noués par le vent.

Elle la regarda en souriant, et non sans quelque furtive complaisance. Puis, après un moment :

 

– 58 –

– C’est une trahison, dit-elle tout-à-coup ; avoir fait mon portrait sans mon consentement, et ne m’avoir pas même con-sultée pour la toilette ! Mais, enfin, c’est mon bien, et je le re-prends !

Ce disant, elle détacha prestement la page.

– Est-ce la méchanceté qui commence ? demanda-t-il dou-cement ; ce serait d’une façon bien cruelle.

– Et puis… et puis… qu’est-ce que je vois ? continua-t-elle sans répondre. Il y a un second portrait de l’autre côté, et, mal-gré cet attirail plus ou moins fantastique, c’est le vôtre, seigneur Valère, à ne s’y pouvoir méprendre : moi-même je vous recon-nais.

– Ah ! dit Semplice, je ne me suis pas aperçu que cette feuille avait déjà servi. C’est un de mes amis, enragé dessinateur de tout ce qui lui tombe sous la main, qui m’a pris pour modèle faute de mieux, un jour de pluie, dans un chalet abandonné où elle nous retenait.

– Voilà qui devient embarrassant ; mais c’est égal, je garde le tout : votre portrait d’après nature sera pour celle qui l’avait déjà fait de souvenir, et qui pourra ainsi compléter le sien, dit-elle en reprenant son air indifférent et railleur. – Mais, en ce moment, le retour mademoiselle Lagarde l’obligea de serrer les deux derniers dans son portefeuille, au moins très précipitam-ment.

– Bon ! se disait notre héros, elle s’est quasiment emparée de mon portrait, et je m’oublie peu à peu à lui faire des bouts de déclaration. Où tout cela te mènera-t-il, Semplice ? Tu croyais avoir vu assez de pays pour un pauvre Bohême d’artiste, être re-venu d’assez loin pour songer à te tenir tranquille et te reposer ; mais tu pourrais bien n’avoir pas encore touché même à ce vieux pays toujours nouveau où tu te laisses engager, et y aller pour ton malheur plus avant que tu ne voudrais. Enfin, selon

 

– 59 – ma coutume, fions-nous à cette sauvegarde invisible qui ne trompe jamais l’honnête homme, encore qu’il se trompe lui-même ou qu’il soit trompé. Et pour honnête, même poli, même convenable à peu près, je fais toujours mon compte de rester tel jusqu’à la fin, quoique je ne sois pas toujours bien habillé.

– Bon ! se disait aussi Julia de son côté, le voilà qui, non content de faire nos portraits à la dérobée et sans dire gare, nous glisse encore le sien, par-dessus le marché, au revers de la page ! Encore est-ce bien heureux qu’il ait eu la distraction, s’il l’a eue, de placer ces deux portraits dos à dos, et non chacun sur une feuille à part : il n’eût plus manqué, en effet, que de les échanger à présent, afin de se rendre politesse pour politesse ! Le fait est que, pour ne pas commencer à nous supposer un peu folles de lui toutes trois, il faudrait qu’il fût lui-même un vrai sage ; mais je n’en crois rien : s’il ne nous dressait pas encore ici quelque piège de sa façon, se tiendrait-il autant sur ses gardes ? Il a un art incroyable de vous mettre au défi, sans vous mettre en défiance ; mais nous verrons bien ! il y a aussi quelqu’un qui l’observe et le guette.

Ainsi raisonnait ou croyait raisonner Julia, pour s’affermir dans sa résolution de surveiller et de tourmenter Semplice. Ne la jugeons pas trop sévèrement, quoi qu’il en advienne, même pour elle aussi bien que pour lui. La Fontaine a dit de la jeu-nesse : « Cet âge est sans pitié. » Que doit-il donc en être lors-que la jeunesse est femme et dans toute la naïve et impitoyable assurance, non-seulement de la vie, mais de la beauté ?

L’après-midi de ce même jour, se trouvant fatigués d’une assez longue promenade, ils étaient assis, tous les quatre, sur les premières pentes des monts, d’où l’on voit à ses pieds le lac, d’un bleu profond et uni, et devant soi, dans les cieux, comme un diamant enchâssé dans l’azur, la pointe de quelque cime. De propos en propos, Semplice fut entraîné par les questions de ces dames à un récit abrégé de sa vie. C’était là, d’ailleurs, un sujet sur lequel toutes trois l’avait souvent ramené à l’envi, tantôt

 

– 60 – l’une, tantôt l’autre, et peut-être chacune avec un genre de cu-riosité différent. Il y entra, ce jour-là, avec plus d’ouverture et de suite. Que l’on se rassure pourtant ! Ce récit serait, à vrai dire, rigoureusement nécessaire au plan de cette histoire, où, comme dans les histoires de ce genre, tout est nécessairement de pre-mière nécessité ; mais comme il n’est pas certain qu’il en soit nécessairement de même pour le lecteur, nous n’en donnerons que le début.

– Je suis né sur ces bords, dit Semplice, mais j’ai presque autant vécu ailleurs. Ayant perdu mes parents de bonne heure, je me trouvai maître de mes actions à un âge où le caractère est à peine formé. Cependant le mien l’était à peu près, en ce sens que j’avais, sinon une vocation bien marquée, au moins un goût décidé, celui de la peinture. J’en avais même deux, car j’étais également possédé de celui des voyages ; et quand nous cau-sions, comme on cause entre jeunes gens, de ces projets d’avenir sur lesquels, je l’avoue, je ne me sentais pas le cœur aussi facile et léger que je le voyais à la plupart de mes compagnons, mes amis de ce temps-là prétendent m’avoir entendu dire, que, pour moi, il me faudrait trois vies successives : une, où je serais peintre ; une seconde, que je passerais à voyager ; et une troi-sième, ajouta-t-il en riant, dans laquelle je me marierais.

– Et cette troisième vie, pensa Julia, sans doute il est en train de s’y mettre. Mais voyons d’abord les autres, en atten-dant.

Semplice leur dit donc quelques mots de sa carrière d’artiste. La Suisse a produit de nos jours des peintres de mé-rite, quelques-uns même d’un beau nom, Léopold Robert, Ca-lame, les Girardet, Charles Gleyre, le premier de tous. On peut voir de leurs tableaux au Luxembourg et au Louvre, et en Suisse comme ailleurs, dans plusieurs collections privées ou publiques. Semplice avait étudié avec eux ou sous eux, à Rome et à Paris. Il avait aussi séjourné en Allemagne, parcouru à pied toute l’Italie, où il était descendu des hautes passes neigeuses du Mont-Rose

 

– 61 – pour lui dire adieu du sommet de l’Etna ; il avait visité Munich, Düsseldorf, Berlin, Vienne et Prague, et, de la Hongrie, poussé même une pointe d’étudiant dans les provinces turques.

– Où j’eus l’honneur, dit-il, de voir poser devant moi un pacha, comme savent poser les Turcs, les meilleurs modèles que je connaisse. Le Turc, au reste, m’aurait fait tuer comme un chien s’il ne se fût pas trouvé ressemblant ; mais comme il ne manquait pas un fil à son turban et à sa pelisse, il fut aussi con-tent de son portrait que l’eût pu être du sien un bon bourgeois de Paris. Ainsi courant et m’arrêtant ça et là durant de belles années, j’avais deviné ou entrevu bien des choses, j’en avais même vu quelques-unes d’assez près ; mais, dans tout cela, j’avais été plutôt peintre que voyageur, et, revenu dans mon pays natal, le goût proprement dit des voyages et des décou-vertes me donnait toujours des tentations terribles, qui me har-celaient comme une vocation manquée que l’on veut en vain ressaisir.

– Et lui, pensa encore Julia, ne voudrait-il point amener ma chère mère à le prendre pour notre attaché de voyage et pour notre dessinateur en chef dans toutes les nouvelles expédi-tions qu’elle médite ?

– Ce goût, continua Semplice, je le sentais donc en moi aussi vif qu’au premier jour. J’essayai de le tromper au moyen de ce petit Océan, le seul que j’eusse à ma portée, et de cette autre mer, la houleuse mer des cimes, qui semble rouler autour de lui ses hautes vagues de pierre à la crête de neige, perpétuel-lement dressées et perpétuellement immobiles. J’y fis toutes sortes de courses fantastiques, et je pourrais presque dire aé-riennes. Tantôt, sur les glaciers, je me figurais être au milieu des glaces et des banquises du pôle ; tantôt, la nuit, sur le lac, mon navire voguait vers les Îles Fortunées…

– Et quel était alors votre capitaine ? dit Julia.

– Je n’ai jamais été sous les ordres de personne.

 

– 62 –

– Je pensais que c’était un certain capitaine Poë…

– Puisque vous le voulez, Mademoiselle ! répondit de même Semplice. Tout ce que je puis dire, continua-t-il, c’est que j’ai fini par m’accoutumer à cette manière de voyager, et je vous assure, Mesdames, qu’elle est non-seulement la moins coûteuse et la plus commode, mais qu’on peut y faire bien des décou-vertes et qu’elle m’a fait voir à moi bien du pays.

C’est ainsi qu’il termina, par quelques traits de ses voyages d’imagination, le récit de ses voyages plus réels, où certains dé-tails cependant ne paraissaient jamais à Julia suffisamment clairs et explicites.

– Voilà donc, conclut-il, comment sans avoir vécu plus d’une vie d’homme, au moins il ne me le semble pas, je me trouve pourtant avoir été déjà un peu peintre et passablement voyageur.

– Et de deux ! fit Julia, à très-haute et intelligible voix.

– Quant à cette troisième carrière, reprit tranquille ment Semplice, pour laquelle je croyais aussi qu’il me faudrait toute une vie…

– Quoi ! serait-ce déjà fait et aussi lestement que pour les deux autres ? se demanda Julia, qui fut sur le point de le de-mander tout autrement que par un rapide regard.

– Je ne puis rien en dire, poursuivit encore Semplice, sans se laisser démonter par ces interruptions, attendu…

– Attendu quoi ? dit-elle : voilà un attendu qui promet. J’aurais cependant mieux aimé : considérant… c’est bien plus dans le style…

– D’un interrogatoire, fit-il en souriant.

– Non, d’un jugement, d’un arrêt en bonne forme. Et at-tendez, puisque attendu il y a, attendez-vous au vôtre, seigneur

 

– 63 –

Valère, je vous en avertis. Donc, attendu ?... nous attendons im-patiemment.

– Eh bien, acheva-t-il en croyant se tirer d’affaire par une saillie, attendu… que je ne suis pas veuf.

– C’est cela ! s’écria-t-elle. Qu’est-ce que je vous disais, Mesdames : que M. Damont était un mystère complet ! Le voilà marié à présent ! il l’avoue : il n’est pas veuf.

On rit beaucoup de cette folie ; mais, pendant le chemin, car on s’était levé là-dessus pour se mettre en route, Julia n’en allait pas moins répétant à travers les dissertations de sa mère et de Semplice :

– Il n’est pas veuf.

Madame Glenmore avait pris le bras de leur compagnon, et, avec son aisance familière mais digne, dans laquelle toutefois il entrait bien ici un peu de cette curiosité féminine qui n’est ja-mais de la curiosité toute pure et absolument désintéressée comme celle de nous autres savants, chemin faisant elle lui dit :

– Sans partager les soupçons de ma fille, je m’étonne ce-pendant qu’ayant déjà vécu de deux vies, celle de voyageur et celle d’artiste, vous n’en ayez pas retiré au moins quelques aper-çus, quelques perspectives, sur cette troisième qui venait seule-ment en dernier lieu dans votre esprit, mais qui y venait pour-tant, semble-t-il. Quoi ! vous n’en avez rien observé comme ar-tiste, rien ouï dire comme voyageur ?

– Au contraire, Madame, répondit Semplice, en achevant de donner à la chose un tour de plaisanterie, j’ai entendu parler d’une île appelée l’île des Bonnes Femmes, et d’une autre que l’on nomme l’île des Bons Maris ; mais je ne sais par quelle fata-lité les mariages sont presque complètement prohibés entre ces deux îles, d’ailleurs peu peuplées, au lieu qu’une troisième, celle des Mauvais Ménages, l’est infiniment, car elle se recrute même des habitants des deux autres, qui, hélas ! une fois transplantés

 

– 64 – dans celle-ci, ne peuvent plus rentrer dans la leur. On y arrive avec des fleurs et des chants ; mais à peine entré, c’est une tem-pête dans une forêt d’épines, ou, ce qui est peut-être encore pis, un silence de mort. Rien qu’en naviguant sur la côte, j’y ai en-tendu un tel bruit, un tel grondement sourd, que j’aimerais au-tant vivre au fond d’un volcan. J’ai encore mieux su tout cela par des gens qui avaient fait naufrage sur les écueils sans nombre dont cette île est semée, les uns fort visibles, mais néanmoins à peu près inévitables à cause de certains courants qui s’y croisent en tout sens, les autres à fleur d’eau, mais qui se révèlent seule-ment quand il est trop tard. J’ai moi-même été témoin de quelques-uns de ces naufrages et les ai vus d’assez près pour me féliciter d’en être exempt. Il est bien aussi question d’une qua-trième île toute différente, l’île Bienheureuse, que l’on trouve ça et là indiquée dans de vieilles cartes. Mes renseignements me portent à croire qu’elle existe, mais si loin, si loin, ou si bien ca-chée, que fort peu de navigateurs viennent jeter l’ancre sur son rivage ; ou, s’ils ont ce bonheur, ils se contentent de s’y fixer et gardent pour eux le secret de leur découverte, craignant, par quelque imprudence, d’exciter la contrariante humeur de la des-tinée. Voilà, quant à cette troisième carrière qui, pour la plupart des hommes, résume, ou absorbe, ou entrave toutes les autres, le peu que j’ai pu en apprendre dans les deux seules que je con-naisse, celle d’artiste et celle de voyageur.

– Eh ! il me semble, observa madame Glenmore, que ce que vous en savez n’est pas peu de chose, et j’ajoute, pour être franche, que ce n’est pas si mal. Ainsi, fit-elle tout-à-coup, et comme d’une affaire entendue, vous êtes donc pour le célibat ? Moi aussi, je le regarde comme une sorte d’état supérieur…

– Oui, par la plus grande et plus libre pratique du dévoue-ment. Autrement, c’est de l’égoïsme, ajouta Semplice, même l’égoïsme très-bourgeois de ses aises, quand ce n’est pas pis.

– Mais alors, vous êtes un sage en toutes lettres !

 

– 65 –

– Loin de là : car il vaudrait mieux avoir le tort d’ignorer la sagesse, que celui de savoir seulement ce qu’elle est.

Ils continuèrent ainsi pendant quelque temps une de ces dissertations qui peuvent amuser dans la vie, mais non pas dans un récit. Plus le terrain était glissant, plus Semplice y gardait sa tactique instinctive de dire à tort et à travers tout ce qu’il avait dans l’esprit, pour ne dire à personne, ni peut-être à lui-même, ce qu’il avait dans le cœur : sans précisément raisonner la chose, il agissait ainsi. Il allait tout aussi droit en avant que madame Glenmore, mais il y allait moins à l’aventure, et l’œil plus atten-tif. Ne voulant pas même s’avouer ce que plus d’un autre à sa place eût fini par penser follement tout haut, il avait seulement l’air d’un homme qui reçoit tout avec reconnaissance, mais qui conserve d’autant mieux sa dignité, qu’il ne se permet pas de rien prétendre et d’ambitionner rien. Serait-ce là un moyen de réussir ? Parfois obtiendrait-on davantage en demandant moins ? C’est le contraire en matière d’intérêts et de politique ; mais dans celle-ci ?… question naïve, pour ceux qui, en effet, y sont plus que naïfs, et même pourraient bien y être un peu fats dans ce qu’ils nous en disent.

Quoi qu’il en soit, Semplice avait non-seulement inspiré à madame Glenmore la plus parfaite sécurité par sa manière na-turelle d’agir, mais, sans le vouloir, il lui avait presque donné le change. Aussi l’aurait-elle soupçonné de penser à toute autre qu’à sa fille, à qui, d’ailleurs, elle n’entendait pas que nul s’avisât de penser encore de longtemps ; mais évidemment il ne pensait à personne et n’avait pas de lien. Soit antipathie d’artiste contre le mariage, soit autre chose, il y avait renoncé, il s’en défiait pour lui du moins. Elle l’en louait tout haut, avec une nuance de moquerie, et tout bas, avec un sentiment plus sérieux, qui, dans ces sortes de sujets prétendus philosophiques, va souvent plus profond qu’on ne s’en doute d’abord, lorsqu’il n’y a pas seule-ment différence d’âge, mais de sexe, entre les interlocuteurs.

 

– 66 –

– Avec toutes vos îles, reprit-elle, lorsqu’ils eurent épuisé à eux deux ce petit badinage allégorique, car elle y entra aussi de son côté et y fit très-bien sa partie, – disant que pour elle, cer-tainement, elle était née dans l’île des Bonnes Femmes et qu’elle n’avait point changé pour en être sortie ; ajoutant que cette île, si peu peuplée fût-elle, l’était malheureusement encore beau-coup plus que l’autre, et qu’ainsi tout le mal venait de ce que ceux qui, n’étant point nés dans cette dernière, comme lui, par exemple, à l’entendre, n’avaient point comme lui, en revanche, la sagesse de s’abstenir : – Oui, avec toutes vos îles, conclut-elle, je n’en suis guère plus avancée sur la manière dont vous jugez, en elle-même, toute vue et toute impression personnelle mises à part, cette troisième carrière à laquelle presque toutes les autres viennent aboutir.

– Eh ! Madame, s’écria Semplice non sans quelque rudesse, en se voyant ainsi un peu poussé à bout, j’en juge d’après cette maxime du Sage, dont, encore un coup, je professe, mais ne pra-tique pas l’opinion : je pense « qu’on hérite de ses pères une maison et des biens, mais qu’une bonne femme est un don de l’Eternel. »

– Donc, fît madame Glenmore en riant, vous pensez en d’autres termes, et même vous pensez surtout, n’est-ce pas, « qu’une femme querelleuse, » comme moi par exemple en ce moment, « est pire à supporter qu’une gouttière continuelle ; » que « mieux vaut habiter un désert que d’avoir une femme que-relleuse et chagrine ? » Oh ! nous connaissons aussi nos pro-verbes de Salomon, et je pourrais au besoin vous citer les Apo-cryphes ; tenez, ceci entre autre : « Une femme babillarde est telle à l’égard d’un homme paisible qu’une montée pleine de gravier (celle, par exemple, où nous sommes) aux pieds d’un vieillard. » Oui, voilà bien mieux ce que vous pensez ; et avouez même, homme paisible, que dans ce moment vous le pensez très-fort.

 

– 67 –

– Pourquoi me faire dire ce que je ne dis pas ? demanda froidement Semplice.

– Précisément parce que vous ne le dites pas.

– Non, répliqua-t-il avec la même tranquillité, mais un peu comme celle qu’il eût eue sur l’étroite arête d’une roche à pic, non, je crois réellement, et j’aime surtout à penser qu’une bonne femme est un trésor, que « la trouver, » pour continuer nos cita-tions des Proverbes, « c’est trouver le bonheur et obtenir une faveur de l’Éternel ; » mais, ajouta-t-il aussitôt avec bonne grâce et ne voulant pas risquer d’avoir l’air de trop préciser, mais, à mes yeux du moins, je m’en accuse humblement, il y a une chose presque encore plus difficile que d’obtenir ce trésor…

– C’est de le trouver ?

– Oui, mais il y a plus, et je dois encore le dire pour ma dé-charge : c’est que le trouver me semble non-seulement une diffi-culté capitale, mais un malheur.

– Le beau malheur, vraiment !

– Pour moi, certes, puisque ayant trouvé ce trésor, je ne l’obtiendrais pas.

– Tout cela n’empêche point que vous ne soyez déjà veuf ! s’écria derrière eux Julia, qui, s’attardant çà et là sur la pente et y faisant, avec Ossian, de petites reconnaissances dans les prés montueux, venait de rejoindre sa mère à ces derniers mots de Semplice, qu’elle acheva de tirer d’affaire par cette interruption folâtre.

Elle n’attendit pas la réponse, et s’élança de nouveau sur les gazons inclinés, au-dessous de l’étroit chemin tournoyant à mi-côte, qui devait les ramener insensiblement vers le lac et la grande route du bord.

Dans son preste élan pour échapper à toute répartie, elle fut obligée de courir plus longtemps et plus bas qu’elle n’avait

– 68 – pensé… Craignant même de ne pouvoir se retenir sur la pente assez raide, elle dirigea obliquement sa course pour amortir la descente, et finit par disparaître derrière de hauts buissons de coudriers, dont les interstices et les longues branches élevaient là comme un petit rempart de verdure, inégal et crénelé.

Elle reparut presque soudain avec un mouvement d’effroi et on l’entendit pousser un cri. Mais bientôt, se mettant à rire :

– Que je suis folle ! dit-elle ; ce n’est qu’un gros lézard vert. Et encore il se sauve, il a peur de moi.

Mais Semplice arrivait déjà.

– Ramenez-la bien vite, mon cher Monsieur Semplice, elle fera encore quelque imprudence ! criait de son côté madame Glenmore.

– Et ce lézard ? dit-il, en marchant devant la belle effrayée, et faisant quelques pas derrière les buissons.

– Je ne le vois plus, mais comme il m’a fait de vilains yeux ! dit Julia. Je crois bien qu’il voulait me disputer cette grosse fraise, tenez, celle-ci, que je m’apprêtais à cueillir… pour vous, ingrat ! déclama-t-elle d’un ton tragique.

Et ôtant son gant, puis se baissant avec une souplesse qui ne décelait plus le moindre effroi, elle la cueillit en effet, et ajou-ta de son ton de voix naturel :

– Oui, précisément cette belle fraise, que j’aurai la gloire d’avoir enlevée pour vous à la gueule du dragon, car je voulais vous la donner…

– C’est-à-dire que vous ne le voulez plus, interrompit Sem-plice.

– Si : toujours ; mais à une condition.

– Et c’est…

 

– 69 –

– Que vous me disiez, mais là, bien franchement…

– Alors, c’est déjà dit.

– Que vous me disiez… Et elle articula lentement et distinc-tement : « Si vous n’êtes pas veuf. »

– Encore ?

– Plus que cette seule fois.

– C’est bien la dernière ?

– Clôture définitive.

– Et sans remise ?

– Et sans remise.

– Allons, en considération de cette belle fraise et de la main qui me la remettra, je vous avouerai donc que je ne suis pas veuf.

– Oh ! quel malheur ! s’écria-t-elle, d’un charmant air de sympathie affligée.

– Pourquoi ? quel malheur ? dit Semplice, voulant voir à son tour jusqu’où elle pousserait la scène.

– La belle question ! Parce que, n’étant pas veuf, vous ne pouvez pas, je présume, vous remarier.

– Mais je ne suis point pour ceux qui se remarient, et j’entends bien ne me marier qu’une fois, dit Semplice, si jamais j’en viens là, ajouta-t-il, en conservant ainsi son propre rôle bien plus qu’il ne jouait son rôle imposé.

– Vrai ? vous ne vous êtes pas marié… en voyage, en Es-pagne, aux Îles Fortunées ?…

– Le ciel m’en préserve !

 

– 70 –

– Bon. Et vous n’êtes pas pour ceux, ni par conséquent de ceux, je pense, qui se remarient ? Très-bon ! Rien que pour cela vous méritez cette fraise. Tenez, la voilà.

L’ayant cueillie sans sa tige, force lui fut de la présenter à Semplice au bout de ses doigts, qui, ainsi rapprochés, sem-blaient ne faire qu’un avec la fraise des montagnes, et en avoir la fine pointe arrondie, comme aussi, en ce moment, la légère teinte rosée.

Mais la retirant aussitôt :

– Quoi ! dit-elle, vous ne la mangez pas ! eh bien, je la re-prends, et c’est moi, au contraire, qui vais voir le goût qu’elle a : je vous le dirai.

Là-dessus, elle la porta à ses lèvres en badinant.

– Trahison ! s’écria Semplice. Vous me l’aviez promise, vous me l’aviez donnée ! Bien repris, encore moins que bien dé-robé, ne profite jamais.

– Vous avez raison. Aussi, faites-en ce que vous voudrez, décidément la voilà.

Tout en causant, et s’arrêtant parfois, ils avaient continué de suivre ce pan de haie séculaire, oubliée par la serpe de notre âge, souvent plus impitoyable que la faux du temps. Le retour au chemin était, en effet, moins rude, sinon plus court, par l’extrémité opposée.

Près d’y arriver :

– Eh bien, reprit Julia tout-à-coup, puisque décidément vous n’êtes pas marié… Elle s’interrompit et, après une pause, ajouta du plus grand sérieux :… Eh bien, je vous marierai ! Cette chère amie, sera-t-elle heureuse !

Semplice la regarda fixement sans rien dire. Il tenait tou-jours la fraise qu’elle lui avait donnée.

 

– 71 –

– Savez-vous à quoi je pense ? fit-il au bout d’un moment.

– Assurément non. Sait-on jamais à quoi ni à qui vous pen-sez ? À qui ? c’est à elle, j’espère ; mais à quoi ? C’est une autre affaire, puisque vous ne pensez pas à vous marier. Aussi, vous dis-je, j’en ai fait le serment, je vous marierai.

– Alors, je pense que le lézard pourrait bien avoir laissé sa trace dans l’histoire de cette fraise. Qui sait ? avec sa robe écail-leuse et son œil d’émeraude, c’était peut-être un Génie déguisé, comme il y en avait autrefois ; mais était-ce un bon Génie ?… en êtes-vous bien sûre ?…

– De mieux en mieux ! me voilà pour le coup métamorpho-sée en serpent ! et encore un serpent vert ! Vous auriez bien pu me choisir une couleur plus agréable : je demande au moins grâce pour mes yeux, dit-elle avec un léger froncement de sour-cil, qui en fit comme jaillir l’azur.

Ce fut un tel rayonnement de beauté, que Semplice, ébloui, demeura un instant sans répondre. D’ailleurs, ne le tenant pas quitte, elle poursuivit aussitôt :

– Des yeux verts ! ah ! ce n’est pas bien, seigneur Valère, encore que vous leur préfériez justement ceux de Marianne, bruns et rêveurs. Mais des yeux de lézard ! tout ronds, et munis de leurs caparaçons ridés, en guise d’abat-jour de vieillesse. Les jolies paupières que vous me donnez là, seigneur ! Vous persis-tez donc à soutenir que toute notre malencontreuse aventure vient d’un Génie déguisé en lézard, c’est-à-dire en serpent, je ne m’y trompe pas !

– Cette grande envie qui vous a prise de me tourmenter, répondit-il enfin, aimez-vous mieux que je croie qu’elle vous est venue de vous-même ?

– Peut-être, fit-elle en laissant courir son regard comme tout à l’heure. Mais, reprit-elle sur-le-champ, pour vous ap-prendre à penser mal de moi et à mêler ainsi du serpent à mes

 

– 72 – pauvres fraises, celle qui m’a valu ce beau trait de votre part, vous ne la mangerez pas, vous ne la garderez même pas.

Et dans un mouvement de vivacité encore feinte ou invo-lontaire, elle s’en empara prestement, et la lança dans les buis-sons :

– Je la rends au lézard ! dit-elle d’un ton de colère… En outre, c’est le lézard qui vous mariera ! ajouta-t-elle pour adieu ; car, riant et s’enfuyant, elle remontait déjà la pente avec la légè-reté d’une chevrette qui court rejoindre sa mère sur la hauteur.

Tout cela fut fait en un instant.

 

– 73 –