Le Calvaire des Femmes

M.-L. (Marie-Louise) Gagneur · Chapitre 9 sur 33

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Le Calvaire des Femmes

Chapitre IX

Madeleine rentra chez elle, non pas complètement heureuse, mais sûre du moins de pouvoir gagner honorablement sa vie.

Cependant, à la pensée de quitter cette famille au milieu de laquelle s’était écoulée son enfance, à la pensée surtout de se séparer de Mlle Borel, elle sentait chanceler sa résolution et son cœur se serrer douloureusement.

Pour sortir plus vite de cette inquiétude, elle résolut d’aller raconter immédiatement à Mlle Bathilde son entrevue avec Mme Daubré.

Comme elle montait, encore hésitante, dans la chambre de sa mère adoptive, elle rencontra Béatrix, qu’elle salua amicalement. Mais Béatrix évita de lui rendre son salut.

Cette froideur lui donna du courage.

L’absence aussi prolongée de Madeleine avait causé dans la maison un véritable scandale. La famille s’était réunie et avait décidé qu’elle s’interdirait de faire de nouvelles observations à Mlle Borel; mais que Laure et Béatrix s’abstiendraient dorénavant de toute relation intime avec Madeleine.

Madeleine trouva Mlle Borel dans son cabinet de travail, compulsant divers livres épars sur son pupitre.

Elle écrivait un ouvrage sur la destinée de la femme dans le passé, le présent et l’avenir. Elle croyait le moment venu de revendiquer pour les femmes la liberté qui est reconnue aujourd’hui, par tout esprit logique et avancé, comme la base légitime et nécessaire des sociétés. Dans l’après-midi, elle avait demandé plusieurs fois Madeleine, qui l’aidait ordinairement dans ses recherches, et elle s’étonnait aussi de ne pas la voir rentrer.

Elle accueillit Madeleine avec cet air de gravité affectueuse qui lui était habituel.

«D’où venez-vous donc, mon enfant?» lui demanda-t-elle, non pas d’un ton inquisiteur, mais avec l’accent d’une curiosité tout amicale.

Mlle Borel avait un esprit si sérieux, une âme tellement inaccessible aux petits intérêts et aux préoccupations mesquines, elle avait des principes si austères, en un mot, elle planait dans des sphères si vastes et si hautes que, malgré sa bonté, Madeleine avait toujours eu pour elle un respect poussé jusqu’à la crainte.

En outre, Mlle Borel, dans ses affections, n’était nullement démonstrative. Comme elle les témoignait par des actes, il lui semblait superflu de les exprimer par des caresses. Sa fille adoptive ne se rappelait point qu’elle l’eût jamais embrassée.

Madeleine lui raconta donc avec quelque timidité sa visite à Mme Daubré.

«Vous m’avez donné, ajouta-t-elle, une éducation et une force morale que j’étais impatiente d’employer. L’oisiveté, l’inutilité de ma vie m’étaient devenues insupportables.

«Comme vous le disiez encore hier au soir: «Il n’y a pas de dignité ni de liberté possibles sans l’indépendance matérielle.» Je le sais, mademoiselle, vous n’êtes pas généreuse à demi. Jamais vous ne m’avez fait sentir le poids du bienfait. Pour moi, le plus grand bonheur eût été de passer ma vie à vos côtés. Une telle dépendance m’eût relevée à mes yeux, au lieu de m’humilier; mais il me semble que, depuis quelque temps, Laure et Béatrix ne m’aiment plus et supportent impatiemment ma présence. D’un autre côté, je voudrais arriver à soutenir ma mère et épargner ce soin à mes sœurs qui gagnent à peine de quoi se nourrir. Ah! dites-moi que vous me pardonnez d’avoir pris une semblable résolution sans vous consulter?»

Elle était tombée aux genoux de Mlle Borel.

Mlle Bathilde ne répondait pas; mais elle serrait contre son cœur les mains de Madeleine. L’héroïsme de cette enfant lui cassait un attendrissement qu’elle ne pouvait dominer. Elle pleurait. C’était la première fois que Madeleine surprenait une émotion chez ce cœur qu’elle croyait impassible, qu’elle aussi avait accusé parfois d’insensibilité.

À la vue de ses larmes, elle se jeta à son cou par un élan irrésistible; et, pendant un instant, ces deux nobles âmes se confondirent dans une sainte effusion.

«Oh! mademoiselle, s’écria Madeleine, je suis à vous, je suis votre chose, car c’est vous qui m’avez tirée du néant. Si mon départ doit vous causer la moindre peine, parlez, je vous obéirai, vous le savez bien.

—Ce sont, ma fille, les plus douces larmes que j’aie versées en ma vie. Je suis fière d’avoir formé ton cœur. Tu es bien réellement ma fille, la fille de mon âme. Mais, tu le sais, mon enfant, les affections individuelles ne peuvent m’absorber entièrement. Ma vie et ma fortune ne m’appartiennent plus. Je les ai consacrées au triomphe d’une idée.

«Je veux entreprendre une nouvelle croisade, la croisade des femmes contre les préjugés qui les oppriment, et contre cette injustice qui place la femme pauvre, l’ouvrière, dans cette alternative effroyable: l’ignominie ou la misère. Il faut que la femme puisse conquérir la liberté par son travail. Il ne s’agit pas encore pour elle, tu le conçois, de droits politiques; il faut avant tout la tirer de cet esclavage quotidien qui la livre à une révoltante exploitation; et, pour atteindre ce but, nous ne devons plus nous borner à des protestations stériles. Il faut agir, il faut fonder des institutions qui garantissent la femme contre toutes les oppressions: la misère, la concurrence masculine, et surtout la corruption. C’est à cette grande œuvre, mon enfant, que je me suis vouée. Je veux d’abord publier cet ouvrage où j’expose toute ma pensée: la critique et l’organisation. Mais avant de le terminer, il faut que je fasse un long voyage pour étudier dans les principaux pays d’Europe et d’Amérique la situation de l’ouvrière. Or, je ne voudrais pas te faire partager les fatigues et peut-être les périls de cette entreprise.

«J’avais pensé déjà à te placer, avant mon départ, soit dans une maison honorable, soit dans un pensionnat. Je n’aperçois donc aucun inconvénient à ce que tu entres chez Mme Daubré. Je vois avec plaisir, au contraire, que tu sentes le besoin du travail, et que tu te formes à la rude expérience de la vie. Car les individus subissent les mêmes nécessités que les sociétés. On n’est grand, on n’est fort qu’à la condition d’avoir souffert, qu’à la condition d’avoir travaillé. Je vais maintenant hâter mon départ. Quand je reviendrai, j’aurai besoin de ta jeune activité.»

Madeleine avait écouté Mlle Borel avec une religieuse admiration.

«Alors, comme aujourd’hui, mademoiselle, lui dit-elle, je serai fière d’être l’humble instrument de votre grande pensée.

—Cependant, mon enfant, ajouta Mlle Borel, je ne veux pas te laisser dans l’inquiétude relativement à ta famille. J’ai cherché à la tirer de la misère en donnant à tes sœurs des professions. J’ai cherché aussi à guérir ton père de son malheureux penchant en lui procurant de l’ouvrage. Il était trop tard. Puisque ta mère et tes sœurs sont encore dans une position si précaire, je te remettrai mille francs pour elles, afin que Claudine puisse venir à Paris, afin que Marie et ta pauvre mère reçoivent les soins que réclame leur état.

—J’accepte, mademoiselle, ce dernier bienfait. J’irai leur porter cette somme moi-même. En partant demain pour Lyon, je pourrai être de retour au commencement de la semaine prochaine. Je ramènerai Claudine.»

Mlle Borel applaudit à cette pensée affectueuse, et le voyage de Madeleine fut décidé.

Le soir même, Mme Daubré vint chez les Borel.

Madeleine fut définitivement engagée comme institutrice de Jeanne.

Incitée par Maxime, Béatrix s’était réellement éprise de M. de Lomas. Aussi, dès qu’elle apprit que Madeleine, dont elle redoutait déjà la rivalité, allait justement s’établir chez M. Daubré et se trouver en relations intimes et journalières avec M. de Lomas, éprouva-t-elle un vif désappointement et un ressentiment même qu’elle ne put dissimuler.

Quand Madeleine et Mlle Borel se furent retirées:

«Oh! je sais bien, insinua Béatrix à Mme Daubré, pourquoi Mlle Bordier tient à entrer chez vous.

—Pourquoi donc?

—La charité m’ordonne de me taire; et cependant, depuis que M. de Lomas vient à la maison, il est assez facile de voir….

—Comment! vous croyez? interrompit Mme Daubré. Soyez tranquille, je la surveillerai, et si je m’apercevais de quelque intrigue de ce genre….

—Ah! je ne vais pas aussi loin que cela, reprit Béatrix d’un ton jésuitique, et je craindrais vraiment de vous avoir donné une mauvaise opinion de Madeleine, qui est une très-bonne fille.

—C’est égal, j’y veillerai, dans son intérêt comme dans celui de mon frère. Je vous remercie d’avoir appelé mon attention sur ce danger-là.

—Certainement, reprit Mme Borel, Madeleine est une charmante fille que nous aimons beaucoup; et c’est pourquoi je vous engage à veiller sur elle un peu plus que ne l’a fait Bathilde jusqu’à présent. Je ne la crois pas légère, mais elle est jolie, et elle a peu de piété. Elle serait donc plus exposée qu’une autre.

—Ah! par exemple, reprit Béatrix, je ne sais trop si elle supportera aisément les observations et pourra se soumettre aux exigences de sa position nouvelle.

—Je suis moi-même si facile à vivre; et j’ai si peu d’exigences vis-à-vis de mes domestiques,» dit en minaudant Mme Daubré, qui déjà assimilait Madeleine à sa femme de chambre.

Béatrix s’abstint de rien ajouter à ces dernières paroles, car elle savait bien que Madeleine, ne resterait pas longtemps dans une maison où elle serait traitée à l’égale d’une domestique.