Le Calvaire des Femmes

M.-L. (Marie-Louise) Gagneur · Chapitre 12 sur 33

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Le Calvaire des Femmes

Chapitre XII

Lyon est la seconde ville de France. Elle a une population considérable, de belles rues, des quais spacieux, des édifices somptueux, un bois de Boulogne en miniature, une situation admirable au confluent de deux grandes rivières. Comme Paris, Lyon s’est annexé ses faubourgs qui étaient des villes. Cependant Lyon ne plaît pas aux touristes. Que lui manque-t-il donc? Ce qui manque à ces belles femmes qu’on admire et qui ne charment pas: la physionomie, le pimpant, le coquet, le je ne sais quoi. Lyon ressemble à Londres, par l’impression qu’il cause. On y sent l’influence prépondérante et desséchante du commerce; et, comme Londres, c’est une ville de brouillards.

Enfin Lyon est à la fois grande ville et province. Le cancan s’y colporte comme dans le moindre village, et la corruption lyonnaise n’a rien à envier à la corruption parisienne. Mais elle est plus couverte, plus hypocrite; elle coûte aussi moins cher, ce qui la rend plus laide. Cette corruption s’allie d’ailleurs assez bien avec l’excessive bigoterie de la population.

Lyon possède de nombreuses bibliothèques, des musées remarquables, une école des beaux-arts, quelques journalistes de talent, quelques poëtes classiques, romantiques, réalistes. À Lyon, la musique est représentée par trois mille exécutants ou professeurs vivant de cet art; et pourtant l’esprit lyonnais n’est ni artistique, ni littéraire, il est essentiellement mercantile.

Or, l’activité commerciale paralyse nécessairement l’élan de la pensée vers l’idéal. Aussi Lyon a-t-il beau prêcher la décentralisation littéraire et artistique, Paris sera toujours sans rival. Là seulement se produisent ces larges courants électriques que dégage l’agglomération des intelligences et qui font jaillir l’inspiration.

Paris sera toujours aussi la première par ses femmes, qui, elles aussi, naissent artistes; car elles possèdent au suprême degré le génie de la coquetterie. La coquetterie, c’est l’art de la futile Parisienne, c’est sa poésie. Cependant les Lyonnaises ont de l’esprit, de la vivacité, de la grâce même, comme toutes les femmes qui veulent plaire; mais elles n’ont pas cette sorte de distinction, ni cet entrain humoristique, moitié railleur, moitié sentimental, qui sont les plus grands charmes de la Parisienne.

Où Lyon est seulement incomparable, c’est dans la fabrication des étoffes de soie façonnée. Toujours son commerce s’est relevé avec honneur des crises terribles qui, à diverses époques, l’ont paralysé. Malgré les causes graves et nombreuses qui aujourd’hui le menacent de ruine, longtemps encore Lyon tiendra le premier rang dans cette fabrication, qui est sans contredit l’une des plus intéressantes de l’industrie française.

Jadis le succès de la soierie lyonnaise jeta la plus grande partie de la population dans cette industrie, qui occupait toute une armée d’ouvriers et surtout d’ouvrières. Là, comme partout ailleurs, les hommes ont fait aux femmes une rude concurrence. Il est toutefois certaines branches de la fabrication de la soie, réclamant une très-grande souplesse de la main, et dans lesquelles les hommes n’ont pu encore les supplanter.

La soie, en effet, ne semble-t-elle pas être le domaine exclusif de la femme? Ces métiers si propres, ces belles étoffes si souples et si brillantes, lui offrent une occupation aussi attrayante pour les yeux que pour la main. Elle y trouve du travail, depuis la feuille de mûrier sur laquelle on élève le ver, jusqu’à l’atelier où l’on façonne la robe et le chapeau.

Que de mains occupées sur ce frêle brin de soie! Les femmes du monde seraient bien surprises si on leur apprenait quelle variété de travaux, que de soins minutieux il a fallu pour leur tisser les plus simples robes! Mais où l’homme véritablement excelle et surpasse la femme, c’est dans le dessin. Le dessinateur lyonnais est un véritable artiste. Dans les autres pays on copie ses modèles. Mais pour le goût, l’habileté, l’invention, on ne peut l’égaler.

La Croix-Rousse, un ancien faubourg maintenant annexé, est particulièrement le quartier des canuts.

Avant d’arriver à Lyon, le touriste se figure cet antique Lugdunum avec une figure sombre, austère, tourmentée, et la Croix-Rousse comme un faubourg immonde et délabré, aux rues étroites et tortueuses. Il existe encore quelques parties du vieux Lyon et de l’ancienne Croix-Rousse; mais ces quartiers ont presque entièrement disparu pour faire place à des quartiers neufs, largement ouverts et régulièrement bâtis, trop régulièrement même, car ils donnent à Lyon l’aspect d’une ville de châteaux de cartes.

En effet, toutes ces maisons sont semblables; tous les étages ont à peu près la même hauteur, et toutes les fenêtres sont également rapprochées. Le caprice n’a point présidé à leur construction. L’architecte n’a obéi qu’à une nécessité, l’installation des métiers. C’est surtout à la Croix-Rousse que cette régularité est choquante, car dans toutes les maisons et à tous les étages se trouvent des ateliers.

En arrivant à la Croix-Rousse, on remarque d’abord avec surprise le peu d’animation qui règne dans les rues. En effet, toute la vie est dans l’intérieur des maisons. On entend du dehors le bruit étourdissant que font des milliers de métiers et de mécaniques qui battent, frappent, glissent, tournent, roulent mille fois à la minute sous les mains et sous les pieds des ouvriers.

C’est un bruit confus, sourd, merveilleux. Il semble que ce fracas, ce soit la grande voix du travail, de l’industrie, du génie et de la gloire de Lyon. C’est la vie, toute la vie de la Croix-Rousse. C’est sa prospérité, sa richesse. Le silence, c’est l’inaction, le chômage, la misère.

La Croix-Rousse contient à elle seule près de trente mille métiers.

Deux sœurs de Madeleine, ouvrières en soierie, Marie et Claudine, travaillaient à la Croix-Rousse, chez M. et Mme Bonfilon, chefs d’atelier.

Les Bonfilon logeaient au cinquième étage, et pour y arriver, il fallait gravir un long escalier étroit et malpropre, avec balcon à chaque étage. Ces escaliers à balcons, communs à Lyon, empruntés peut-être à l’architecture italienne, sont d’un aspect fort gracieux, lorsqu’ils n’ouvrent pas toutefois, comme celui des Bonfilon, sur une cour sombre et infecte.

Les Bonfilon avaient un atelier prospère. Ils possédaient six métiers à tisser, un ourdissoir et deux dévidoirs.

Mme Bonfilon était une maîtresse femme, un peu grondeuse, bonne toutefois pour le compagnon. Ces chefs d’atelier n’avaient pas entièrement oublié les anciennes traditions.

Autrefois, il y a quelque trente ans, le patron logeait et nourrissait le compagnon, le traitait pour ainsi dire comme un membre de la famille. C’était encore l’époque du labeur résigné. On s’attachait au patron, on se mettait de bonne heure au travail, on le quittait tard. Aujourd’hui, le canut est un ouvrier nomade, qui va où la besogne se présente la plus lucrative. Logé loin de l’atelier, prenant ses repas au dehors, il rencontre, dans ses sorties fréquentes, des occasions de distractions et souvent de débauche. C’est là une des principales causes de la décroissance qu’on observe dans la prospérité de l’industrie lyonnaise.

Cependant Mme Bonfilon, âpre au gain comme toutes les Lyonnaises, se montrait fort exigeante à l’égard des apprenties.

La maison Borel lui donnait de l’ouvrage et la favorisait en lui confiant des pièces à longue chaîne, d’un montage facile, et se montrait envers elle moins sévère pour la rendue des pièces. On lui faisait ces avantages en considération de Madeleine. Aussi les Bonfilon traitaient-ils les filles Bordier avec un peu plus de déférence que de simples ouvrières[5].

Il était huit heures du matin. C’était un lundi. L’atelier de Mme Bonfilon, qui chômait rarement, offrait cependant l’aspect du plus complet désarroi. Mais si les bistanclacs[6] se taisaient, Mme Bonfilon faisait retentir le vaste atelier de sa voix aigre et forte.

«Il est huit heures et personne n’est encore arrivé! Je sais bien que Marie Bordier est malade; mais Claudine, pourquoi ne vient-elle pas? Et Jaclard? Et Grangoire?

—Présent! dit une voix qui fit retourner Mme Bonfilon. Bonjour, patronne! vous maugréez contre les paresseux?

—Eh! ne faut-il pas que les métiers marchent! Quand ils s’arrêtent, c’est de l’argent qui dort. Et puis il y a des pièces qui sont pressées; il faut que votre façonné soit rendu demain; Jaclard aussi devrait avoir terminé cet échantillon qu’on attend depuis huit jours.

—Oh! pour lui, n’y comptez pas; il fait le lundi.

—Et Claudine qui avait promis de venir de bonne heure nous rattacher cette pièce!

—Claudine Bordier, n’est-ce pas cette belle fille qui a donné dans l’œil à Jaclard? dit Grangoire encore nouveau à l’atelier. Ce Jaclard, avec son air moribond, a autant de bonnes fortunes qu’un bourgeois.

—Oui! ça vous a une langue dorée, et c’est si corrompu!

—Est-ce qu’il vous aurait manqué, madame Bonfilon!

—À moi, il aurait fallu voir! Monsieur Bonfilon! Ah çà, Bonfilon, vous en mettez du temps à manger la soupe; vous donnez le mauvais exemple.

—Voilà, voilà, patronne, dit M. Bonfilon, qui apporta sa figure ronde et réjouie dans l’entrebâillement de la porte.

—Allons, un peu plus vite que ça, hein! Si nous ne travaillons pas, nous, qui est-ce qui travaillera? Vous voyez que je suis à mon ourdissoir[7] depuis six heures. Adrienne, attention! je vois deux canettes qui ne marchent pas. Dieu! que cette petite me donne de tracas! Il faut toujours avoir les yeux sur ses canettes. Et puis, c’est mou, c’est mou!»

Ces paroles, prononcées d’une voix rude, s’adressaient à une jeune apprentie canetière occupée silencieusement devant un de ces petits métiers qui prennent la soie déjà enroulée sur de longues bobines, pour la placer sur les canettes, bobines plus petites qui s’attachent à la navette du tisseur.

Cette apprentie n’avait pas quatorze ans. C’était une jolie Arlésienne au visage d’enfant, au corps de jeune fille. Sa figure pâlie, son regard doux et tendre, son sourire attristé inspiraient la sympathie et l’intérêt. Elle travaillait depuis six heures du matin jusqu’à huit heures du soir, sans autre distraction que les causeries de l’atelier, sans autre exercice que le mouvement du pied faisant tourner les canettes et le mouvement des doigts qui rattachaient les fils rompus.

Elle restait pendant treize heures attentive, inquiète, avec cette appréhension terrible d’entendre la voix acariâtre de Mme Bonfilon[8].

Marie Bordier entra.

«Comment! vous voilà, Marie? Ça va donc un peu mieux?

—Pas beaucoup mieux; mais si l’on s’écoutait….

—Cependant, il ne faut pas vous forcer, mademoiselle Marie, dit Grangoire en arrêtant son métier. On sait bien que vous êtes courageuse, et qu’il y a force majeure quand vous ne venez pas.

—Mais aujourd’hui, répondit Marie avec un sourire navrant, il y a force majeure. La mère est au lit, il faut bien manger, et nous avons un terme à payer dans huit jours.

—Pourquoi, fit Mme Bonfilon, n’avez-vous pas écrit à votre sœur qui est chez les Borel?

—Nous avons écrit. Nous attendions une lettre d’elle ce matin; mais nous n’avons rien reçu. Il lui sera arrivé quelque chose; car Madeleine nous aime bien, quoique elle soit riche.

—Cependant, Marie, ce n’est pas une raison pour vous rendre malade. Vous savez bien que nous ne regardons pas à faire une avance à une ouvrière courageuse et rangée comme vous.

—Je le sais, madame Bonfilon, mais les avances, voyez-vous….

—Ça, c’est vrai, interrompit Grangoire, il n’y a rien qui mette en retard comme ça.

—Mais Claudine, comment n’est-elle pas encore ici! s’écria Marie avec inquiétude. Il y a plus d’une heure qu’elle s’est mise en route pour venir.

—Elle aura rencontré quelque connaissance, dit Bonfilon.

—Pourvu que ce soit une bonne connaissance! soupira Marie. Je crains plutôt qu’elle n’en ait rencontré une mauvaise; car Jaclard n’est pas ici non plus.

—Ça, mademoiselle Marie, objecta Grangoire, vous êtes donc bien sage, vous, que vous ne voulez pas permettre à votre sœur la plus petite amourette?

—Ah! on sait bien où ça conduit, et ma pauvre sœur est ensorcelée.»

Marie s’était installée à son métier, voisin de celui de Grangoire. Ils travaillaient ainsi côte à côte. Depuis huit jours seulement, Grangoire venait à l’atelier. Il connaissait donc fort peu Marie; mais, d’après les récits de Mme Bonfilon, il avait appris à estimer cette vaillante fille, qui, quatorze heures par jour courbée sur la barre, lançait et relançait la navette, sans repos ni trêve, pour nourrir sa vieille mère infirme.

Ce n’est guère que dans les classes laborieuses, endurcies à la souffrance, qu’on rencontre cette abnégation, ce dévouement de toutes les heures, cet héroïsme qui dure toute la vie, héroïsme aussi modeste qu’il est sublime.

Marie Bordier était une de ces natures admirables, plaçant toute leur religion dans un sentiment élevé du devoir. Elle s’était de bonne heure consacrée à sa famille. Sans consulter ses forces, car elle était assez chétive, elle avait choisi le pénible état de veloutière, comme plus lucratif. Avec ses trois francs par jour, elle payait le loyer et soutenait sa vieille mère; souvent même elle aidait Claudine, que son métier de remetteuse exposait à de fréquents chômages.

Elle avait près de trente ans. Ses traits fatigués, ses yeux noirs voilés, accusaient aussi bien les luttes morales que la souffrance physique.

«Mais l’amour peut conduire au mariage, mademoiselle Marie, reprit Grangoire.

—Croyez-vous donc que le mariage soit toujours le bonheur pour une femme? S’il s’agissait d’un honnête homme, rangé, laborieux, je ne dis pas.

—Et si vous en rencontriez un comme cela, vous marieriez-vous?

—Moi, d’abord, je suis trop vieille, répondit Marie avec dignité: et puis mes sœurs, ce sont mes enfants. Enfin tous les mariages que je vois autour de moi ne m’en donnent guère envie. Mon père n’est pas un mauvais homme. Il était fier, il avait du cœur; mais la misère, voyez-vous, ça change le caractère. D’abord il a bu du genièvre pour s’étourdir et aussi pour tromper la faim. Maintenant, c’est irrémédiable, et jusqu’à son dernier jour il boira toutes les ressources de la famille. Vous autres hommes, vous n’avez pas notre patience. Et puis vous ne savez pas aimer comme nous. C’est pourquoi nous pouvons résister au vice, tandis que vous, vous ne le pouvez pas. Mon père nous a toutes rendues très-malheureuses. Les hommes sont maîtres de tout dans la maison, et c’est une grande injustice; car une femme peut être dépouillée par son mari sans avoir seulement le droit de réclamer. Un jour, mon père, pour payer des dettes de cabaret, a vendu tout notre pauvre mobilier qui nous avait coûté tant de peines, tant de sueurs, et il nous a laissées sur la paille. Comment une femme peut-elle se mettre de gaieté de cœur dans un pareil esclavage?

—Ça, mademoiselle, c’est l’exception.

—Ah! il y en a trop comme cela. Précisément, Jaclard est paresseux, débauché. Si ma sœur l’épouse, elle mourra à l’hôpital.

—C’est vrai, dit à son tour Mme Bonfilon; Jaclard n’est pas un marieur sérieux; il a de l’esprit; c’est même un très-bon ouvrier quand il s’y met; mais ça aime la bouteille et la goguette; et puis ça veut faire le monsieur.

—Voilà ce qui flatte Claudine; elle est fière de se promener à son bras le dimanche, au parc de la Tête-d’Or, quand il a mis sa redingote et son pantalon de drap noir.

En cet instant la porte s’ouvrit, et Claudine parut.

«Sapristi! le beau brin de fille tout de même! s’écria Grangoire. Faut avouer que le bon Dieu est un fier canut, et qu’il travaille joliment dans le satin! Quel teint et quels yeux!… Il n’est pas difficile, Jaclard!

—Allons! allons! s’écria Mme Bonfilon, n’arrêtez pas le métier. Faut pas qu’un tisseur regarde tant que ça les demoiselles.»

Claudine entreprit de raconter à sa sœur quelque odyssée impossible pour expliquer son retard.

«C’est bon! c’est bon! interrompit Marie; tu as rencontré Jaclard. Il est bien temps que cette vie-là finisse, car la mère en mourrait, vois-tu.»

Claudine rougit.

«Quand j’aurais rencontré Jaclard? répondit-elle avec humeur. Je ne suis plus une enfant, et je sais me conduire.

À cette réponse, la bonne Marie eut des larmes dans les yeux.

Claudine se mit au travail.

Elle était à la fois tordeuse et remetteuse, c’est-à-dire qu’elle posait une nouvelle chaîne sur le métier dès qu’une pièce d’étoffe était terminée; ou, si la pièce nouvelle était de même largeur, elle se bornait à la rattacher sur la même lisse.

À voir Claudine manier ces fils si ténus avec une agilité prestigieuse, on se rappelait involontairement cette ancienne métaphore: elle a des doigts de fée.

Le silence s’était rétabli. On n’entendait plus que le fracas des métiers, et de temps à autre la voix sévère de la patronne criant a la petite Arlésienne:

«Un fil, deux fils cassés! Voyons! plus vite que ça.»

Enfin Jaclard parut.

Claudine et lui s’adressèrent un regard d’intelligence.

«Comme vous venez tard, Jaclard! dit Mme Bonfilon.

—Je n’ai pu venir plus tôt. Le lundi, tout le monde flâne un peu. Un camarade par ci, un petit verre par là. Quatre ou cinq heures sont bientôt passées. Je louerai une chambre plus près d’ici; lorsque la route est longue, on rencontre trop de pierres d’achoppement.

—Vous avez raison, Jaclard, car si vous continuez à ne faire que des demi-journées, cela ne peut durer; il faut que le métier rapporte.

—La patronne a raison, appuya M. Bonfilon, qui était ordinairement l’écho de sa femme; il faut que le métier rapporte.

—Tiens, tiens, vous êtes profond aujourd’hui, notre patron, et rapace donc! Comment l’idée ne vous est-elle pas encore poussée de le faire marcher la nuit? Il rapporterait bien davantage. Maintenant que vous voilà sur le chemin de la fortune, ce n’est pas le moment d’avoir du cœur. Il faut amasser, amasser. L’argent appelle l’argent. Et plus on en a, plus on est dur au pauvre monde. Et cependant, quoique vous bougonniez toujours, je fais vos affaires sans que vous vous en doutiez.

—Je vois ce que c’est, vous vous êtes encore fourré dans quelque mauvaise société. Ah! mon garçon, je vous le prédis, cela ne vous fera pas rouler carrosse. Vous risquez plutôt d’attraper des horions.

—Nous ne nous occupons pas de politique pour le moment. Nous voulons encore porter plainte au tribunal des prud’hommes contre l’aune à crochet, et demander pour les veloutiers l’augmentation des salaires. Si nous gagnons notre procès, vous y gagnerez vous aussi, madame Bonfilon, puisque vous prélevez la moitié de notre gain.

—Peuh! mauvaise affaire!

—Nous avons pour nous la justice.

—Je ne vous trouve pas justes, au contraire, dit Marie. On connaît bien les fabricants qui se servent de l’aune à crochet. On est bien libre d’accepter ou de refuser leur ouvrage.

—Oui, Mme Bonfilon est libre parce qu’elle a du pain sur la planche; mais nous, compagnons, nous sommes libres d’accepter ou de mourir de faim.

—Ah! vous me faites souffrir avec cette scie-là, s’écria la patronne. Sont-ce deux ou trois sous par jour de plus ou de moins qui pourraient vous empêcher de mourir de faim?

—Je crois bien que vous n’y regardez pas de si près, vous, madame Bonfilon, car vous avez d’autres petits bénéfices. Un peu de piquage d’once par ci…[9].

—Ah! prenez garde, monsieur Jaclard, dit sévèrement Mme Bonfilon, je ne permets pas ces plaisanteries-là.

—Je ne trouve pas si grand mal à cela, madame Bonfilon. Le fabricant, lui, ne se gêne guère pour faire le piquage d’once vis-à-vis des commerçants. Mais lui, c’est en grand. Alors il n’y a rien à dire.

—Comment! Supposez-vous, par exemple! que M. Borel ait jamais trompé quelqu’un? fit Marie indignée.

—Je ne dis pas lui, mais tant d’autres!… Sans doute, aussi, ce n’est pas précisément tromper que de prélever sur notre travail un gain qui dépasse deux ou trois fois notre salaire.

—Et l’intérêt de leur argent? objecta Mme Bonfilon.

—Je le mets au quinze pour cent, et je soutiens que si les Borel n’avaient jamais gagné que le quinze, ils n’auraient pas aujourd’hui tant de millions.

—Osez-vous bien attaquer les Borel? s’écria Marie. Eux qui font tant de charités!

—Ce n’est pas la charité que nous voulons, c’est le prix équitable de notre travail. Je viens de rencontrer tout à l’heure le fils Borel dans une voiture à deux chevaux. Croyez-vous que ça donne du cœur à l’ouvrage et que ça m’amuse de me dire: «Voyons, Jaclard, lance la navette encore… et encore! Il est vrai que tu parviens à manger de la soupe et à acheter des souliers; mais tu as une mission plus noble: tu entretiens les chevaux de ce jeune mirliflore.» Si nous ne gagnons pas notre cause, nous nous mettrons plutôt en grève.

—Ah! la grève! voilà une jolie trouvaille! grommela la patronne.

—Je suis de l’avis de la patronne, reprit Grangoire, le grève est un mauvais moyen. Et vous n’empêcherez jamais, Jaclard, avec tous vos beaux discours, que l’argent ne soit maître, puisqu’on ne peut se passer de lui. D’ailleurs, le fabricant court de grands risques. Pour un qui s’enrichit, combien se ruinent! Ce qu’il faudrait, il en avait été question en 1848, ce serait que les ouvriers et chefs d’atelier pussent s’entendre, se cotiser pour acheter eux-mêmes la soie. De cette façon, nous recevrions tout le prix de notre travail. Au lieu d’aller le jouer et le boire, Jaclard, vous verseriez votre cotisation comme un autre, et vous deviendriez propriétaire[10].

—Ah! les braves gens comme nous, reprit M. Bonfilon, ne font pas tant de raisonnements, et ils arrivent tout de même au bout de leur carrière. Faut pas tant se tourmenter la bile.

—Êtes-vous bien sûr, demanda Marie à Jaclard, d’avoir vu ce matin M. Maxime?

—Oui, de mes yeux vu. Tout à l’heure il descendait la rue Impériale et traversait la place des Terreaux.

—Mais alors les Borel seraient revenus, et Madeleine….»

Au même instant la porte de l’atelier s’ouvrit. Madeleine parut, Madeleine pâle, émue, presque défaillante, qui conduisait sa mère aveugle.

Lorsqu’elles entrèrent, au cri que poussa Marie, les trois métiers s’arrêtèrent. Marie s’élança, et les deux sœurs, les deux nobles filles, s’embrassèrent avec effusion.

Claudine montra un peu moins d’empressement. Elle pressentait que l’arrivée de sa sœur la séparerait de Jaclard.

Mme et M. Bonfilon firent à Madeleine et à la mère Bordier un accueil empressé.

Cependant Claudine ne pouvait quitter l’atelier avant d’avoir terminé son travail. Madeleine prit place à côté de son métier.

«Eh bien! Claudine, lui dit-elle, je viens te chercher, je t’ai trouvé de l’occupation à Paris. Il ne convient vraiment pas qu’une jeune fille soit remetteuse et coure ainsi d’atelier en atelier. Enfin, si tu gagnes parfois de bonnes journées, il y a aussi de fréquents chômages. À Paris, adroite comme tu l’es, tu pourras gagner davantage.

—Je ne m’en soucie pas,» fit Claudine qui leva les yeux sur Jaclard.

Jaclard avait entendu. La surprise autant que la colère lui faisaient monter le sang au visage. Pourtant il n’osa rien témoigner. La présence de la mère Bordier lui imposait silence. Et puis cette belle Madeleine aux formes élégantes, au langage choisi, inspirait à cet ouvrier, dont l’intelligence n’était pas sans culture, un respect involontaire. Cependant, de temps à autre, il levait sur elle un regard où se lisait une sorte de défi.

Madeleine ne connaissait pas Jaclard. Elle ignorait qu’elle avait devant elle l’amoureux de sa sœur. Toutefois ce visage déjà tourmenté par les passions sollicitait son examen de poëte et d’artiste. Et puis elle, lui trouvait avec Maxime une vague ressemblance.

Cet ouvrier, en effet, c’était tout un poëme.

Armand Jaclard était le type de l’ouvrier cultivé, indépendant et révolté, de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Il n’avait pas trente ans, et cependant il semblait déjà fatigué. L’orgie avait laissé ses traces sur ce jeune visage. Il avait le regard voilé et profond, la bouche large et sensuelle, un teint délicat, mais plombé, les paupières assombries par les veilles. Ses cheveux, rejetés en arrière à la manière des artistes, découvraient un front puissant, traversé par une veine saillante qui se gonflait à tous les orages du cœur, à toutes les fièvres du désir ou de la colère.

Une certaine instruction avait développé en lui des aspirations légitimes sans doute, mais dangereuses dans un milieu où elles n’ont aucune chance d’être satisfaites. Cette éducation incomplète lui avait donné non-seulement des aspirations, mais des besoins réels, sans lui procurer les moyens d’arriver à la richesse. Le grand vice de l’éducation actuelle, dans la classe ouvrière comme dans toutes les classes de la société, c’est d’égarer l’esprit, de fausser le jugement par des notions plus métaphysiques que positives; c’est de développer le côté intellectuel sans développer suffisamment le côté moral, c’est-à-dire la dignité et le sentiment de la solidarité.

Jaclard possédait sans doute une intelligence exceptionnelle. Il lui manquait toutefois cette énergie de caractère, et surtout cet esprit de suite qui font les hommes puissants ou seulement ces hommes de fer qu’on appelle les parvenus de la fortune, capables, pour arriver au but, de surmonter tous les obstacles.

Il y avait en effet entre lui et Maxime Borel une certaine ressemblance aussi bien morale que physique. Comme Maxime, il avait de la spontanéité; de l’enthousiasme; comme lui, il n’offrait aucune résistance aux entraînements des sens, et se laissait entièrement dominer par la fantaisie. Mais il existait entre eux cette énorme différence: Maxime était en haut de l’échelle sociale et Armand Jaclard se trouvait en bas. Le vice chez tous les deux était produit par les mêmes causes, des causes inhérentes à leur caractère. Seulement chez l’un le vice était élégant, presque séduisant, parce qu’il se parait de tous les prestiges du luxe; chez l’autre, grâce à la jeunesse, il n’était encore que triste; mais à coup sûr il deviendrait ignoble.

De leur nature faible et capricieuse devait résulter inévitablement le malheur des femmes qui s’attacheraient à eux.

Le regard observateur de Madeleine à la longue embarrassait Jaclard. Il quitta son métier et sortit.

Madeleine alors se leva et alla voir l’étoffe qu’il tissait.

C’était un magnifique velours façonné, une étoffe nouvelle qui réclamait de l’attention et de l’intelligence. Jaclard, dans sa spécialité, était presque un artiste. Il avait plusieurs fois composé des échantillons qui avaient eu de la vogue et qu’on lui avait payés fort cher.

«Voyez, mademoiselle, dit Mme Bonfilon, quelle étoffe superbe! Ce Jaclard est un excellent ouvrier. S’il avait un peu plus de conduite, il gagnerait tout ce qu’il voudrait. Le dernier échantillon qu’il a composé lui a été payé deux cents francs par la maison Borel.

—Oui, reprit Marie, mais au bout de huit jours il ne lui restait pas un centime. Il ne revient à l’atelier que lorsqu’il a épuisé toutes ses ressources. Jamais il n’aura d’avance.»

Madeleine vit des larmes dans les yeux de Claudine. Elle fit à Marie un signe interrogatif auquel la veloutière répondit affirmativement.

C’était donc là l’homme indigne qu’aimait Claudine. Elle compatit profondément à son chagrin; car elle souffrait d’une douleur à peu près semblable.

Lorsqu’elles sortirent toutes ensemble, la mère Bordier voulut faire avec Madeleine quelques visites à ses amies. Les Lyonnais sont pleins de cordialité. Partout la pauvre aveugle et ses filles reçurent un accueil empressé. Elles ne revinrent donc que fort tard à la rue Terraille, une rue étroite et malpropre où se trouvait le taudis des ouvrières.

La mère Bordier, après avoir soigneusement caché dans un bas qui lui servait de bourse l’argent apporté par Madeleine, et avoir enseveli son trésor dans sa paillasse, avait laissé aux voisins la clef de sa chambre, car elle attendait aussi Amélie, l’institutrice de l’Ardèche, à laquelle Madeleine avait écrit de venir la rejoindre.

Amélie n’était pas arrivée; mais il était venu un autre visiteur, un visiteur que l’on n’attendait pas; c’était le père Bordier.

Lorsque la voisine lui annonça cette visite, la pauvre aveugle éprouva une véritable terreur: elle pensa à son argent.

«Est-il resté longtemps? demanda Marie d’une voix altérée.

—Oui; quand il a appris que Mlle Madeleine était ici, il a voulu l’attendre, et nous l’avons laissé entrer.»

Les quatre femmes pénétrèrent dans cette sombre mansarde, en proie à une affreuse appréhension; car ces mille francs, c’était pour elles un bonheur inespéré, le bien-être, l’insouciance pour plusieurs années.

«Va voir, Marie, dit la pauvre mère toute tremblante; tu sais bien, toujours au même endroit.»

Marie y courut

Hélas! il n’y avait plus rien. Elle souleva la paillasse, la secoua, la remua en tous sens, et puis toutes fiévreusement la vidèrent, et brin à brin éparpillèrent la paille. Leur père avait enlevé leur unique, leur suprême ressource.

Les yeux éteints de la vieille mère retrouvèrent des larmes pour pleurer cette nouvelle infortune. Marie et Claudine pleuraient aussi. Madeleine, elle, ne pleurait point; car elle ne connaissait pas encore la valeur de l’argent pour celui qui le gagne sou à sou à la sueur de son front.

Bien qu’elle n’eût cessé de vivre par le cœur au milieu de sa famille, il était cependant une foule de privations, d’angoisses, de tortures, d’humiliations journalières causées par la misère, et qu’elle n’avait pu deviner. Aussi la douleur si grande de sa mère et de ses sœurs lui paraissait presque enfantine. Il lui semblait que les larmes devaient couler seulement pour les souffrances du cœur. Mais la misère ne nous fait-elle pas souffrir à toute heure dans nos affections les plus chères?

«Allons trouver le père, proposa Madeleine, et tâchons de l’amener à nous rendre cet argent.

—Mais nous ne savons pas son adresse, répondit Marie avec accablement; car voilà plus de trois mois que nous ne l’avons vu.

—Quand il a de l’argent, reprit l’aveugle, il va d’ordinaire chez son ami Tribouillard, un mauvais sujet qui a achevé de le perdre. C’est là qu’on le trouvera très-probablement. Mais les Tribouillard demeurent à la Guillotière; et comme les jeunes filles ne peuvent s’aventurer la nuit dans ce quartier-là, je vais vous accompagner.

—Non, mère, repartit Marie; en vous voyant, le père se défierait. Il n’est que sept heures; à neuf heures, nous serons de retour, et ce n’est guère qu’à dix que sortent les mauvais sujets.

—Allez donc, mes enfants, et que le bon Dieu vous conduise!»

Madeleine et Marie se mirent en route.

Claudine paraissait moins atterrée que ses sœurs, car elle pensait: si nous n’avons pas d’argent, je ne pourrai pas partir.

 

[Note 5: Il y a dans l’industrie de la soierie trois classes bien distinctes: le fabricant, le chef d’atelier et le compagnon. Le fabricant, c’est-à-dire le capitaliste, achète la matière première, la donne à tisser au chef d’atelier et lui paye le tissage à tant le mètre. Le chef d’atelier, c’est-à-dire le propriétaire des métiers, paye aux compagnons ou simples ouvriers la moitié du prix alloué par le fabricant, se réservant l’autre moitié pour la location des métiers et du local. Le chef d’atelier est presque toujours lui-même un ouvrier.]

[Note 6: Nom imitatif donné par les canuts à leurs métiers.]

[Note 7: L’ourdissoir est le plus joli métier employé dans la fabrication de la soie. Il compte et dispose les fils de la chaîne.]

[Note 8: L’apprentissage du métier de tisseuse dure quatre ans. Ce temps est tout à fait disproportionné, car on apprend ce métier facilement en un an.]

[Note 9: Le piquage d’once est un dol très-usité dans les diverses branches de l’industrie de la soierie. Le fabricant pèse la soie avant de la livrer. Comme on peut augmenter artificiellement le poids de la soie, il est facile d’en soustraire de petites quantités.]

[Note 10: Après la grève des veloutiers de Saint-Étienne, si longue et si désastreuse pour les fabricants et les chefs d’atelier, il vient de se former entre ouvriers veloutiers une société coopérative de production. Enfin, tout récemment, les ouvriers lyonnais ont reconnu que le remède le plus efficace à la crise actuelle serait la fondation de sociétés coopératives pour la fabrication de la soie, et ces sociétés sont dès aujourd’hui en voie de réalisation.]