Le Calvaire des Femmes

M.-L. (Marie-Louise) Gagneur · Chapitre 19 sur 33

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Le Calvaire des Femmes

Chapitre XIX

Pendant son entretien avec Renardet, Lucrèce avait quitté son attitude languissante, mais, lorsque M. de Lomas entra, elle se hâta de reprendre une pose de petite maîtresse.

«Bonjour, cher, dit elle, en laissant tomber nonchalamment sa main mignonne et parfumée dans celle de Lionel. Quel heureux événement vous amène si matin?

—L’impatience de vous voir ne suffit-elle pas?

—Toujours charmant, toujours semblable à vous-même! Ce qui vous manque, Lionel, c’est un peu d’imprévu. La passion vraie ne se sert pas d’expressions aussi polies, aussi gracieuses. Me trompé-je? Hélas! je ne demande qu’à me tromper.

—Enfant! vous savez bien ce qu’est pour vous, au fond du cœur, votre Lionel. Vous savez bien que vous occupez sans cesse ma pensée; que toujours je maudis l’instant qui nous sépare, et que, loin de vous, je n’aspire qu’à celui qui doit nous réunir.

—Tiens! s’écria Lucrèce avec un éclat de rire mutin aussi frais que celui d’une jeune fille, voilà une musique qui aujourd’hui se trouve dans mes cordes. J’ai mal dormi. Je suis éveillée depuis plus d’une heure. Devineriez-vous à quoi je rêvais quand vous êtes entré?

—Ce n’était pas à moi, je le crains.

—Non, je le confesse. Je composais une idylle, une églogue, tout ce qu’on peut imaginer de plus sentimental, de plus champêtre. Mais je m’aperçois que je me meurs de faim. Permettez-moi de manger d’abord, car voilà mon chocolat qui attend. Ah! mon ami, que cette vie me fatigue! Je rêvais…. comme vous allez rire!… je rêvais de me marier vertueusement et de me retirer à la campagne, dans quelque coin ignoré de la France. J’achèterais une grande propriété et je ferais de l’agriculture. Je me livrerais à l’élevage des races ovine, porcine et bovine, à l’engraissage des gallinacés. Car j’ai appris par une dure expérience que les bêtes valent mieux que les hommes. J’exposerais aux concours régionaux, et je ferais dans ma localité la pluie et le beau temps. J’ai toujours eu, vous le savez, des goûts de domination, et je pense, comme César, qu’il vaut mieux être le premier dans son village que le second à Rome. Enfin je veux quitter le monde avant que le monde me quitte. Comme je ne puis plus espérer de régner à Paris, je n’aspire maintenant qu’à gouverner une basse-cour et qu’à goûter les plaisirs innocents de la campagne.

—En effet, ma chère Lucrèce, un changement aussi imprévu dans vos goûts et vos idées m’amuserait, s’il ne m’inquiétait plus encore. Auriez-vous eu la fièvre cette nuit? Quelque cauchemar aurait-il jeté du noir dans votre esprit? J’aime mieux croire cependant que c’est le printemps qui infuse dans votre cœur cet amour des champs et de la vertu.

—Vous l’avez dit, de la vertu. J’éprouve le besoin de me rendre utile à la société. Je fonderai peut-être un hospice, ou bien je deviendrai dame patronnesse d’un bureau de bienfaisance.

—N’avez-vous pas rêvé aussi de couronner des rosières?

—Il se peut.

—Et de doter les jeunes filles de bonne conduite, afin qu’elles trouvent des maris?

—Pas encore; mais cela viendra.

—Enfin, dit Lionel en riant, il faut expliquer toutes les bizarreries des femmes par cet impérieux besoin de changement que je regarde moins comme un défaut que comme une richesse de leur nature, et qui les jette en un moment d’un extrême à l’autre. Et vous épouseriez?

—J’avais d’abord pensé à vous, Lionel; mais je crois que nous nous connaissons trop. Il faut un peu d’inconnu dans l’amour: car je rêve un mariage d’inclination. Je rêve…. vous allez rire encore!… je rêve l’amour dans le mariage; je rêve une lune de miel.

—Mais il me semble que ce ne serait pas la première, et que vous en pourriez compter un certain nombre.

—Toutes manquées, mon cher. J’ai été adorée, je n’ai jamais été aimée. Ah! c’est bien rare, l’amour! Ne sait pas aimer qui veut. L’amour tel que je le conçois est aussi rare que le génie. Il me semble que le bonheur suprême se trouve dans cette union complète, exclusive, indissoluble, que consacre le mariage. Vrai, je ne voudrais pas mourir avant d’avoir été aimée ainsi.

—Tout ce que vous me dites là est peu flatteur pour moi.

—Allons donc! Convenez-en, Lionel, vous êtes trop sceptique pour être jamais sérieusement amoureux. L’amour vrai comporte une jeunesse de cœur, une sincérité, une naïveté d’impressions et en même temps une élévation d’âme, une générosité, qu’on ne peut rencontrer chez des gens comme nous, plus ou moins blasés, qui connaissons à fond le cœur humain et toutes ses petitesses.

—Croyez-vous donc pouvoir trouver le bonheur dans un amour que vous vous reconnaissez incapable de partager?

—Ah! mon cher, j’étais née tendre, avec des sentiments élevés. Mais quel caractère, si fortement trempé qu’il soit, peut résister à ce dissolvant, la misère! Maintenant que je suis riche, je me sens encore le cœur assez jeune pour lui refaire, par l’amour vrai et désintéressé, une virginité.

—Eh bien! ce phénix l’avez-vous déjà rencontré?

—Je le cherche. Savez-vous que ce jeune Daubré est fort bien?

—Ah! ah! fit Lionel avec un sourire contraint. Réaliserait-il votre idéal? Pour de la candeur, il en a, je vous en réponds.

—Quand j’aimerai, je vous le dirai, mon ami. Nous ne devons pas gêner nos inclinations. D’ailleurs, pendant trois ans, nous nous sommes suffisamment prouvé l’estime que nous avions l’un pour l’autre.

—Est-ce mon congé que vous me signifiez?

—Non, ne voyez exactement dans mes paroles que ce qu’elles disent; n’y cherchez aucune arrière-pensée. Avec vous, je suis d’une simplicité antique. Je joue toujours cartes sur table. Je n’ai, certes, aucune raison pour vous ménager, puisque je viens d’apprendre que vous m’avez trompée pour une ouvrière. Vous voyez que je suis bien informée, et que j’y mets de la mansuétude. Je vous pardonne, car on la dit très-jolie. Ah! si vous m’aviez fait une infidélité pour une beauté médiocre, je me montrerais plus sévère!

—Vous me voyez stupéfait de cette accusation! exclama Lionel qui simula fort bien la surprise. Mais je m’explique l’erreur où votre espion sera tombé. Ne m’avez-vous pas ordonné d’envoyer chez votre couturière la petite blonde que vous avez rencontrée, il y a quinze jours, sortant de chez Mme Daubré? Eh bien! j’ai à peu près réussi dans ma négociation. Elle se présentera demain chez Mme Thomassin. Je vous apporte une autre nouvelle qui vous fera également plaisir: j’ai découvert la maîtresse de Barnolf. Me reprocherez-vous encore de manquer de zèle?

—La maîtresse de Barnolf! s’écria Lucrèce qui s’était soulevée sur son coude pour écouter plus attentivement Lionel. Son nom? où demeure-t-elle?»

M. de Lomas lui raconta tout ce qu’il savait de Fossette.

«Et vous dites, demanda Mme de Courcy, qu’elle désire entrer aussi chez Mme Thomassin?

—Non, pas elle; je ne lui ai pas parlé; mais Geneviève, très-probablement, la déciderait. Seulement, avec son amour et ce caractère original, peut-être refuserait-elle toute dépendance.

—Elle gagne, dites-vous?…

—Vingt-cinq sous par jour.

—Oh! alors elle ne refusera pas. Mme Thomassin lui donnera deux francs, quand je devrais même payer de ma bourse. Je veux la voir, lui parler, je jugerai alors de quelle manière me venger de ce Barnolf, qui, avant-hier encore, appelait mon salon un «infâme tripot.»

Lucrèce ajouta, comme se parlant à elle-même:

«Quelque instruction, du goût, de l’esprit, piquante et fantaisiste? Cette Fossette plairait peut-être à Maxime. J’y songerai.

—Maxime! Et Pouliche?

—Il a de cette péronnelle par-dessus les yeux. J’ai mes projets sur Maxime. Veillez à ce que votre sœur ne les entrave pas. À propos, vous venez ce soir. Renardet m’a parlé de votre affaire; elle s’arrangera. Ne manquez pas d’amener M. Daubré.

—Un rival! repartit Lionel avec un accent jaloux. C’est de l’héroïsme que vous me demandez là.

—Lionel, dit Mme de Courcy en souriant finement, je connais votre projet de mariage avec l’aînée des demoiselles Borel. Je vous promets de ne rien faire pour l’entraver.»

M. de Lomas voulut protester.

«Oh! mon cher ami, un homme comme vous, exempt de tout préjugé, c’est si rare! Et puis réfléchissez-y: nous nous tenons réciproquement par la crainte de l’indiscrétion. Nous ne pouvons donc pas nous brouiller. Ce que nous avons de mieux à faire, l’amour s’éteignant, c’est de rester amis. Servez-moi comme je vous servirai à l’occasion.

—Moi, Lucrèce, je vous aimerai toujours; mais je vous montrerai que je sais pratiquer la générosité.

—À propos,… cet Albert Daubré?…

—Votre futur mari?… fit Lionel en souriant.

—On ne peut pas savoir, répondit Lucrèce… Quel homme est-ce?

—C’est une nature tendre, un peu féminine…

—Tant mieux! Seuls ces êtres-là savent aimer d’un amour frais, pur, exclusif. Mon cher ami, je suis dans mes jours d’expansion, je vous ferai toutes mes confidences; je suis altérée de platonisme. Riez maintenant à belles dents, si vous voulez!

—Décidément vous êtes amoureuse d’Albert, car l’amour seul a pouvoir de nous transformer ainsi.

—Je n’en sais rien, c’est possible.

—Mais alors je vais vous percer le cœur…. Oui, vraiment, j’hésite à vous faire cette révélation.

—Quoi! il aimerait?

—Je le crois.

—Qui?

—C’est une supposition: l’institutrice de ma nièce, Madeleine Bordier. Or, l’institutrice de ma nièce, ce sont précisément ces beaux yeux noirs que vous avez un jour rencontrés sous ma porte cochère.»

Lucrèce ferma à demi les paupières; ses lèvres se contractèrent avec dépit; elle pâlit légèrement. Se rappelant soudain les révélations de Renardet, elle venait de faire ce rapprochement: c’est Albert Daubré que Renardet a surpris aux Tuileries avec l’institutrice.

«Ah!… cette Madeleine est très-jeune? demanda-t-elle?

—Vingt ans.

—Vous la trouvez belle?

—Fort belle.

—Spirituelle?

—Plus que cela: c’est une intelligence remarquable.

—Je vous permets de lui faire la cour.

—Je proteste.

—Je l’exige.»

Lionel eut un demi-sourire que ne remarqua point Mme de Courcy, et qui sans doute signifiait: Je n’ai pas attendu votre permission pour dresser mon plan d’attaque.

«Vous êtes séduisant, Lionel.

—Vous êtes bien bonne, fit-il en s’inclinant

—Et puis vous avez peu de scrupules. Lorsque vous voulez plaire, vous avez du feu, sans vous départir de votre diplomatie, vous avez à la fois de la passion et du calcul. Elle vous aimera, je vous le prédis.

—Euh! euh! ces femmes philosophes chez qui la tête domine, c’est de la glace.

—De la glace qui fondra sous l’influence de votre magnétisme. Elle est artiste aussi; et d’ailleurs, avec ces yeux-là…

—C’est très-pur.

—Mais vous l’êtes si peu!

—Très-désintéressé.

—Parce qu’elle n’a jamais souffert.

—Non, vrai, je la crois incorruptible. Vous, savez pourtant que je n’ai pas trop bonne opinion des femmes. Mlle Borel, qui l’a élevée, est un roc de vertu.

—Oui; mais à l’école de votre sœur, qui est coquette….

—Je crois deviner qu’elle n’a pour ma sœur ni admiration, ni sympathie.

—Elle a donc beaucoup de préjugés?

—Elle a plutôt de la fierté.

—Peuh! laissez donc! elle est fière, donc elle a conscience de sa valeur. Elle aura peine à supporter cette demi-servitude. Comme artiste, elle doit aimer le luxe. Elle se fatiguera de sa pauvreté. Libre et entourée de séductions de toutes sortes, comment voulez-vous qu’elle résiste? Elle tombera, c’est dans la force des choses.

—Elle a reçu une éducation à l’américaine.

—Raison de plus.

—Non, car elle pense que les femmes doivent se créer une position indépendante par le travail.

—C’est bon en théorie; mais, dans la pratique, c’est impossible.

—Enfin elle base sa morale, non pas sur des dogmes ou des principes sujets à controverse, mais sur la dignité pure.

—Oh! oh! il est des accommodements avec toutes les morales comme avec le ciel. Et puis, quand le cœur parle, la raison se tait. Dites-moi donc, Lionel, ajouta Lucrèce en attachant sur lui un regard scrutateur, il me semble que vous connaissez déjà beaucoup Mlle Madeleine, et qu’elle vous rend bien pusillanime, tout Don Juan que vous êtes. En seriez-vous amoureux?

—Ah çà! vous me croyez donc amoureux des onze mille vierges? répliqua-t-il avec un rire forcé.

—Au surplus, ce que je veux, reprit coquettement la courtisane, ce n’est point que vous me fassiez une infidélité sérieuse.

—Alors j’essayerai pour vous obéir.

—Il faut d’abord réussir à la compromettre gravement aux yeux de votre sœur et d’Albert; ensuite nous verrons,» ajouta-t-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, comme pour souligner ses paroles.