Le Calvaire des Femmes
Chapitre XXIX
Certain de réussir, puisqu’il avait l’assentiment de Béatrix, M. de Lomas répondit à Geneviève:
«Ma chère enfant,
«Je ne puis plus longtemps vous cacher la vérité; mais d’abord, croyez-le bien, je vous conserverai toujours une affection profonde et une reconnaissance très-vive pour l’attachement que vous me témoignez. Je veux surtout que vous soyez bien persuadée que je ne vous abandonnerai jamais. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour assurer votre bonheur.
«Je vais me marier. Combien je souffre de tracer ces mots en pensant au chagrin qu’ils vous causeront; mais à quoi bon vous entretenir plus longtemps dans des espérances irréalisables? Ce serait peut-être entraver votre avenir, et plus tard vous rendre la déception encore plus douloureuse. Des considérations toutes puissantes de famille, de position nous séparaient à jamais. Un mariage entre nous étant impossible, ma conscience me fait un devoir de cesser des relations qui pourraient compromettre toute votre existence.
«Je m’abstiendrai de vous donner un conseil au sujet du duc. C’est un galant homme; et la carrière du travail que vous avez embrassée avec tant de courage est si difficile! Mais je comprends votre délicatesse. Votre désintéressement me touche. Cependant il faut envisager les choses sous leur vrai jour, et ne pas sacrifier à des sentiments, très-nobles assurément, mais peut-être un peu romanesques, les côtés positifs de notre misérable vie.
«Vous êtes un grand cœur, Geneviève, et, dans quelque position que vous vous trouviez jamais, vous saurez vous faire aimer et respecter.
«C’est avec ces sentiments d’affection, et, j’ose le dire, de vénération, que je vous prie de compter toujours sur mon amitié inaltérable et sur mon entier dévouement.»
Cette lettre n’était pas signée, et l’écriture, qui paraissait très-hâtée, était un peu contrefaite.
Lorsque Geneviève la reçut, elle était à l’atelier. Depuis la visite du duc, elle semblait si triste et si peu glorieuse de sa beauté, que ses compagnes, ordinairement impitoyables, respectaient cette douleur secrète. Dans ces têtes légères, les impressions comme les sentiments sont de courte durée. D’ailleurs, Geneviève, absorbée par ses préoccupations, ne prêtait aucune attention aux lazzis que de temps à autre encore on décochait contre elle.
Cette impassibilité avait achevé de désarmer les malicieuses filles, qui cherchèrent quelque autre sujet sur lequel elles pussent exercer plus efficacement leur verve caustique.
Elle ouvrit la lettre en tremblant, et, dès les premiers mots, ses yeux se troublèrent. Elle se renversa sur sa chaise et s’évanouit. On la ranima, et on la conduisit dans sa chambre, où elle se mit au lit.
Dès qu’il fit un peu sombre, elle se leva et se rendit à la rue Louis-le-Grand.
Elle était bien malade. Ses jambes la soutenaient à peine. La fièvre faisait claquer ses dents, et sur ses joues pâles se dessinaient des marbrures violettes.
De temps à autre elle s’arrêtait et s’appuyait aux murailles pour ne pas tomber.
À mesure qu’elle approchait, une angoisse horrible lui étreignait le cœur. Elle hésitait.
«Que lui dirai-je? pensait-elle; je ne le ferai point changer de résolution.»
Mais, poussée par le désespoir, ou plutôt par quelqu’une de ces espérances insensées telles qu’en peuvent concevoir les condamnés à mort, elle continuait d’avancer.»
Craignant d’être arrêtée ou reconnue dans l’escalier, elle fit un effort suprême, monta rapidement les trois étages et sonna.
Lionel vint ouvrir. Elle tomba mourante à ses pieds.
Lionel s’habillait pour aller dîner chez les Borel.
Grâce aux soins excessifs qu’il prenait alors de sa personne, grâce aussi à une vie un peu plus régulière, il semblait rajeuni.
Depuis qu’il adressait ses hommages à Béatrix, il mettait un soupçon de rouge. Aujourd’hui ce ne sont plus seulement les femmes qui se maquillent. Il en est parmi nos dandies qui ne dédaignent pas les précieux services du fard, du cold-cream et de la poudre de riz.
Ce brillant séducteur, en face de sa victime que la douleur rendait méconnaissable, eut-il du moins un remords, un mouvement de pitié?
«Quelle tuile! pensa-t-il en regardant la pendule. Je n’ai qu’un quart d’heure pour m’en débarrasser.
—Voyons, Geneviève, remettez-vous. Tenez, buvez un peu d’eau fraîche.
—Oh! je n’ai pas soif, dit-elle en repoussant le verre qu’il lui tendait. Est-ce bien vous qui m’avez écrit cette lettre? N’est-ce pas un rêve? J’ai cru que j’en deviendrais folle. Vous vous mariez, vous ne m’aimez plus, vous m’abandonnez! Est-ce bien vrai? répétez-le-moi, car je ne puis le croire encore.»
Elle prononça ces mots d’une voix brève, saccadée, et puis elle éclata en sanglots.
«Ma pauvre enfant, j’en suis désolé, je vous assure. Vous ne sauriez croire combien cette séparation me coûte à moi-même.»
La pauvre fille se jeta de nouveau à ses genoux. Elle les embrassait.
«Lionel, mon Lionel, moi qui vous aimais tant! Moi, qui vous ai tout sacrifié, l’amour de ma mère et l’amour de mon père; qui vous ai sacrifié leur bonheur, leur gloire, mon repos, ma conscience, mon honneur; moi qui encore maintenant donnerais ma vie pour vous; je vous en supplie, ne me laissez pas, ne vous mariez pas. Oh! aimez-moi, aimez-moi encore: car, si vous ne m’aimez plus, je le sens, je vais mourir.
—Mais, mon enfant, je vous aime; je vous l’ai dit, je vous le répète, je vous garderai toujours un excellent souvenir. Vous avez été si bonne pour moi, si tendre! Comment pourrais-je jamais l’oublier?»
Geneviève écoutait, l’œil hagard, ces froides protestations.
«C’est donc fini, bien fini, dit-elle lentement. Adieu, vous ne me reverrez plus.»
Il la retint.
«Quoi! Où allez-vous? Que voulez-vous faire? Écoute-moi, Ginevra.»
Ce nom, qu’il lui donnait autrefois quand il l’aimait, la fit tressaillir; et, se rattachant à ce frêle espoir, elle resta.
Debout, le regard morne, la bouche impassible et serrée, elle attendit. Mais son attitude exprimait une résolution désespérée.
«Il faut raisonner, mon enfant, dit Lionel, en prenant dans les siennes la main glacée de la jeune fille. Où cet amour nous mènerait-il? Jamais ma mère ne consentirait à cette union. Jamais Mme Daubré ne vous accepterait pour sa belle-sœur. Je suis sans fortune, je vous le répète. Que ferions-nous donc? Habitué à l’oisiveté, je ne puis songer à gagner ma vie à la sueur de mon front. En vous épousant ou en continuant nos relations, je perds mon avenir comme je perds le vôtre; car c’est un avenir que le duc vous offre, un brillant avenir. Ce n’est pas une position tout à fait régulière, je le veux bien; pourtant ces unions illégitimes sont si communes aujourd’hui que l’usage les a presque consacrées. Vous êtes si bonne, si charmante; avec un peu plus d’éducation, vous seriez une femme accomplie. Le duc vous appréciera, vous aimera; et peut-être, plus tard…. Sa femme est âgée, maladive; si vous savez vous rendre indispensable à son bonheur….
—Ah! oui, il m’épousera, n’est-ce pas? dit-elle avec amertume. Je sais maintenant le cas qu’il faut faire de semblables espérances. Non, je n’accepterai pas cette position humiliante. Vous m’avez trompée, vous êtes lâche, vous êtes sans excuse!
—Vous me faites cruellement sentir, Geneviève, la malheureuse et fausse situation dans laquelle je me trouve placé. Le mariage qui s’offre à moi est inespéré; et il est certaines dettes d’honneur que je ne pourrai jamais payer autrement. Or, vous le savez, on doit sacrifier à l’honneur son bonheur même.»
Geneviève retira sa main. L’indignation fui prêta des forces. Ses larmes se séchèrent. Son œil brillant toisa le fourbe avec mépris. En cet instant ce n’était plus l’ouvrière humiliée, suppliante, c’était la digne fille de Gendoux.
Sous ce regard, de Lomas baissa le sien.
«Vous vous mariez, dites-vous, pour payer une dette d’honneur; mais de quel nom appelez-vous donc la dette que vous avez contractée envers moi! Vous appelez dettes d’honneur les dettes de jeu, n’est-ce pas? celles que tout le monde connaît. Mais vous séduisez une pauvre fille, vous l’arrachez à sa famille, vous l’abandonnez, et, ce qui est plus vil encore, vous la poussez à se vendre pour vous débarrasser d’elle. Vous commettez toutes ces lâchetés sans scrupule, et vous croyez rester un homme d’honneur; car vous savez bien que je n’irai pas raconter votre infâme conduite, que je suis trop fière pour me venger ainsi, que j’aime mieux mourir, moi et mon enfant.»
Lionel essaya de quelques mots encore pour l’apaiser, mais elle refusa de l’entendre et sortit brusquement. Il ne tenta plus de la retenir. Le quart d’heure était écoulé.
«Enfin, exclamat-il quand elle eut fermé la porte, m’en voilà délivré! Elle a encore mieux pris cela que je ne l’aurais cru.»
Et, tranquillisant ainsi sa conscience, facile d’ailleurs à calmer, il continua sa toilette.
Il tira sa raie au milieu de la tête, ce qui lui donnait un air d’innocence, et, quand il fut pommadé, frisé, lissé et fardé dans toutes les règles de la dernière mode, il se regarda complaisamment au miroir, se sourit à lui-même pour s’étudier à sourire avec esprit. Rien de sa laideur morale ne se trahissait au dehors, car il savait attendrir quand il le voulait son regard sec et pâle, son regard d’acier. Rarement il s’était trouvé plus satisfait de lui-même, plus certain de son succès.
Geneviève ne fut pas plutôt dehors, que l’énergie qu’avait un instant surexcitée en elle le désespoir, l’abandonna. Elle marchait éperdue, sans savoir où ses pas la dirigeaient.
Il faisait froid. Une pluie fine et glacée mouillait ses vêtements. Que lui importait! Elle allait, elle allait toujours, sans se soucier des voitures et des passants.
Elle longea les boulevards. Ils resplendissaient de lumière. Mais elle ne vit ni les gerbes de gaz, ni les rayonnements des cafés ouverts, ni les éblouissements du luxe qui s’étalaient aux vitrines des boutiques. Elle n’entendit ni les bruissements de la foule, ni le galop des chevaux. Tout entière à sa douleur, elle semblait morte à tout ce qui l’entourait.
Arrivée sur la place de la Madeleine, elle tourna à gauche et descendit la rue Royale. Elle traversa la place de la Concorde. Elle se trouvait sur un pont désert. Il faisait tout à fait nuit. La rivière était grosse et rapide. Cette masse d’eau jaunâtre qui marchait vite, qui marchait toujours, était effrayante à voir, Geneviève se pencha pour la regarder.
Est-ce le froid qui la saisit, ou la peur, ou bien le vertige? Anéantie par la douleur physique, brisée par toutes ces émotions, elle s’affaissa sur elle-même.
Elle éprouva comme un immense soulagement.
«Quel bonheur! murmura-t-elle, je vais mourir!»
Elle pensa à sa mère et elle ferma les yeux.
Dix minutes plus tard, un passant, voyant cette femme étendue à terre, prévint un sergent de ville.
On la releva.
Au premier moment elle ne se souvint de rien. Elle indiqua sa demeure et on l’y transporta; elle était si faible de corps et d’esprit qu’elle n’opposa aucune résistance.
Elle se mit au lit avec une fièvre brûlante.
Le lendemain, Mme Thomassin la questionna et apprit ce qui s’était passé.
Dans l’après-midi le duc vint. Geneviève se laissa conduire au salon par Mme Thomassin.
Ce n’était plus la jeune fille de la veille, fraîche, gracieuse, encore enfant; c’était une femme qui avait souffert.
Grave, presque sévère, elle parut au duc si imposante qu’il resta un moment interdit devant elle.
«Sommes-nous enfin décidée? dit-il.
—Non, monsieur.
—Vous aimez donc encore M. de Lomas?
—Non, monsieur, je le méprise.
—Mais alors qu’espérez-vous faire?
—Mourir!»
Le duc crut à une comédie. Il éclata de rire. Mais quand il vit des larmes rouler sur les joues pâles de l’ouvrière, il ne rit plus.
«Écoutez-moi, mon enfant, reprit-il, vous m’intéressez réellement. Pour la première fois je crois à la vertu. Voilà cent francs. Retournez chez vos parents. Croyez-moi, cette maison n’est pas convenable. Paris offre trop de dangers. Vous résistez parce qu’à votre insu vous aimez encore. Mais dans six mois, peut-être auparavant, vous succomberiez. Vraiment vous êtes héroïque. J’en ai les larmes aux yeux. Prenez ces cent francs. Quand vous le pourrez, vous me les rendrez.
—Décidément je me fais vieux, se disait le duc en sortant. Encore quelques années, et je couronnerai des rosières.»