Le Calvaire des Femmes
Chapitre XI
M. Renardet était un petit homme maigre qui tenait à la fois du renard et de la fouine. Son nez long et pointu, ses lèvres minces et rentrantes, ses cheveux d’un ton fauve, ses doigts crochus, ses yeux, petits et couverts, dont la prunelle pâle et avide se fixait parfois avec une acuité terrifiante, l’eussent fait prendre pour un usurier ou un limier de police. Il n’était pourtant ni l’un ni l’autre, bien qu’il tînt de tous les deux. M. Renardet était simplement agent d’affaires, rue Richer, 53.
Agent d’affaires! Quelles affaires? Toutes les affaires possibles et impossibles, difficiles et véreuses. De la finesse poussée jusqu’à l’astuce; une persistance opiniâtre; une activité incessante; un manque absolu de conscience ou de sentiments généreux, telles étaient les qualités qui faisaient de M. Renardet un précieux serviteur du vice, un fripon accompli.
Maxime à sa vue était devenu pâle. Évidemment ce n’était point le hasard qui avait conduit Renardet dans le même compartiment; et un pareil homme n’avait pas dû s’endormir. Il avait donc entendu toute sa conversation avec Madeleine, il savait maintenant que son père était fort riche et ne le laisserait pas en prison.
«Je suis pincé, se dit Maxime, il faut prendre mon parti en brave.
—Eh bien! monsieur Renardet, je vous félicite, vous avez admirablement tendu vos filets. Nous venons de traverser la dernière station. Vous avez sans doute vos gardes du commerce dans le compartiment voisin, ou ils m’attendent à la gare; je suis donc un homme coffré, et à Lyon encore, où mon incarcération fera scandale. Ma foi! vous êtes artiste, et, quoique victime de votre talent, je suis forcé de reconnaître que voilà un coup de génie.
—Eh! eh! fit le Renardet avec un rire sec qui découvrait de petites dents aiguës et espacées comme celles d’un limier. N’est-ce pas, c’est adroit?
—Je ne me répète pas, monsieur Renardet, repartit Maxime avec un ton méprisant; je vous ai offert mes compliments une fois, c’est assez.
—Je vois, monsieur Borel, que vous me jugez mal. Je suis moins terrible que vous ne le pensez. Quoique je sois depuis longtemps dans les affaires, on a des entrailles. Tenez, vous me croirez si vous voulez, mais j’ai de la sympathie pour les mauvais sujets et les beaux garçons comme vous. Attrait de contraste sans doute. Hi! hi! hi! (Il tira sa tabatière et offrit une prise à Maxime qui refusa.) Eh bien! ce que je suis venu faire, ce n’est point vous coffrer, mais vous proposer un traité de paix.
—Un traité de paix! fit Maxime qui observait Renardet avec défiance.
—Cela vous surprend, n’est-ce pas? Vous allez ce matin de surprise en surprise; car tout à l’heure cette petite femme, elle aussi, vous a bien étonné. Pauvre, et vous résister! Savez-vous que, si j’avais vingt-cinq ans de moins, je m’intéresserais à cette vertu phénoménale. Il serait peu à souhaiter toutefois qu’il y en eût beaucoup ainsi.
«Qu’est-ce qui fait aller les affaires? c’est le vice. Supprimez le vice, supprimez les jolies petites femmes qui l’entretiennent, et voilà une foule d’industries ruinées, complètement ruinées. Sans doute, il en faut quelques-uns de ces petits dragons de vertu pour mieux nous faire sentir le prix du vice et nous apprendre aussi que la vertu n’est pas un vain mot. Mais il n’en faudrait pas beaucoup, sapristi! ou Renardet n’aurait plus qu’à fermer boutique. Je suis également agent d’affaires dans la spécialité; et j’ai pu faire des études qui, ma foi! ne sont pas à l’honneur de la morale. Tenez, dernièrement, j’avais été chargé de porter des consolations, c’est-à-dire l’offre d’un cœur, d’un mobilier en noyer et de douze cents francs de rente à une pauvre ouvrière qui n’avait rien mangé depuis quarante-huit heures. Une belle créature! et pas vingt ans. Tout d’abord elle refusa. Quand j’ai vu cela, moi, Renardet, j’en avais les larmes aux yeux. J’ai su depuis qu’elle avait un amoureux. C’est égal, cette fidélité, c’est encore très-beau.
—Mais a-t-elle fini par accepter?
—Parbleu! que vouliez-vous qu’elle fît? Sur le théâtre on dirait: «Qu’elle mourût.» Vous voyez qu’on sait ses auteurs. Sur le théâtre, bon! Mais dans la vie réelle on ne se laisse pas mourir comme cela. Elle a fait des façons; heureusement j’ai de l’éloquence.
—Et quand on jeûne depuis quarante-huit heures, ajouta Maxime, on est peu difficile sur les métaphores.
—Monsieur Borel, je mets mon éloquence à votre service, si jamais vous en aviez besoin.
—Oh! ces sortes d’affaires, je les traite moi-même.
Vous avez tort; soi-même on n’ose pas marchander, tandis qu’un tiers….
—Je ne marchande jamais.
—Mais enfin, vous les manquez quelquefois vos affaires, témoin cette petite femme de tout à l’heure. Ainsi, règle générale….
—Monsieur Renardet, le traité, le traité que vous vouliez me proposer tout à l’heure! interrompit Maxime avec impatience.
—Laissez-moi achever: règle générale, quand une femme résiste à un joli garçon qui l’aime et qui lui déclare son amour, il y a une raison pour cela. Cette raison, ce n’est pas toujours la vertu, c’est souvent l’occupation de la place par un autre amoureux. Ah! on connaît un peu son cœur féminin. Ça vous étonne, n’est-ce pas? J’entends rabâcher sans cesse: «Le cœur de la femme, quelle énigme!» Savez-vous pourquoi on ne conçoit rien à la femme? C’est que, la plupart du temps, ceux qui font ces sortes d’études ont un intérêt d’amour-propre à ne pas voir clair. Ainsi vous êtes resté convaincu que cette demoiselle était parfaitement incorruptible parce que vous-même n’aviez pu la corrompre. Cependant, mettez un instant de côté votre amour-propre et cherchez bien. N’en aimerait-elle pas un autre?»
Maxime contemplait Renardet avec stupéfaction.
«Dans son genre, se disait-il, cet être ignoble n’est pas sans quelque valeur.»
Mais, à cette dernière supposition, il sentit le rouge lui monter au visage. Si réellement elle avait joué la comédie de la vertu, et s’il avait été dupe! Il éprouvait, non pas de la jalousie, mais une vive souffrance de vanité. Néanmoins il ne se fut pas abaissé à faire des confidences à Renardet.
«Peu m’importe!» répondit-il froidement.
Mais Renardet ne fut pas dupe de cette feinte indifférence.
«Voyons, ajouta-t-il, vous faut-il des renseignements positifs sur la jeune personne?
—Non, merci, je ne l’aime pas. Mais laissons cela; mon cœur est pourvu pour le moment, trop pourvu, car cela me coûte horriblement cher, plus cher même que vous ne le supposez, puisque cela m’oblige à écouter le verbiage d’une fouie de gens qui ne m’amusent pas du tout.
—Bon! voilà une parole qui lui coûtera deux mille francs,» pensa l’agent d’affaires.
Et son regard devint si aigu que Maxime en eût été effrayé, s’il l’eût observé en ce moment.
«Voyons le traité de paix,» reprit-il avec insistance.
M. Renardet renouvela l’air de ses poumons ainsi que le tabac dont il se bourrait les narines. Il frappa plusieurs coups sur sa tabatière, comme si le préambule l’embarrassait, et il commença ainsi:
«Je serai bref et explicite; vous êtes un homme d’esprit, vous me comprendrez. Le sieur Pinsard, qui m’a chargé de vous poursuivre, ne m’alloue que cinq mille francs d’honoraires si j’obtiens le payement intégral des cent quatre-vingt mille francs que vous lui devez. C’est assez maigre, convenez-en, pour toute la peine que vous m’avez déjà donnée. Ce Pinsard, vous le connaissez?
—Beaucoup trop.
—Un usurier de la pire espèce, qui ne se contente pas de gros bénéfices, et qui tondrait sur un œuf. Vous êtes de cet avis?
—Entièrement. Toutefois, vous vous assimilez à un œuf; je ne saisis pas bien l’analogie.
—C’est une métaphore pour exprimer ma pauvreté. Quand on est honnête et qu’on a du cœur, on reste pauvre. C’est ce qui m’arrive. Eh bien! je parie qu’il vous gruge, ce Pinsard, d’une manière révoltante. Combien vous a-t-il pris pour ces cent quatre-vingt mille francs?
—Soixante mille.
—C’est une indignité; prêter aussi cher avec une presque certitude de remboursement! Vous voyez bien! si vous aviez un homme d’affaires, on ne vous exploiterait pas ainsi. Moi, par exemple, je vous aurais trouvé cette somme à 20 pour 100. Je sais bien que vos parents peuvent vous faire interdire; mais c’est là une extrémité à laquelle on ne recourt pas souvent, et vos parents vous aiment.
—Mes parents m’adorent.
—Je le sais, Pinsard le sait aussi, le coquin. Mais c’est un madré compère, malheur à ceux qu’il tient entre ses pinces de vautour!
—Eh bien! voyons! quelles autres griffes me proposez-vous? demanda Maxime, qui jeta involontairement un regard sur les mains crochues de Renardet.
—Là n’est pas encore la question. Faisons d’abord nos conventions personnelles. Je veux être coulant avec vous et vous prouver que je ne cherche pas à vous exploiter. Voulez-vous m’allouer dix mille francs par an, et je ferai toutes vos affaires. D’abord, pour cette somme, je mets dedans le Pinsard; je vous préserve des gardes du commerce, qui en effet voyagent dans le compartiment voisin; je vous trouve de l’argent au vingt pour payer toutes vos dettes. Et par-dessus le marché, avant un mois, je vous saurai le nom du mortel heureux que vous préfère votre jolie petite cruelle.»
Entre la prison, ou Renardet pour homme d’affaires, Maxime n’avait pas le choix.
«J’accepte vos conditions, dit-il; mais je ne veux pas d’espionnage vis-à-vis de cette jeune fille.
—Je travaillerai donc pour ma propre satisfaction; car je fais quelquefois de l’art pour l’art. Elle demeure….
—Vous ne saurez rien de moi.
—Ah! ah! vous êtes chevaleresque. Eh bien! revenons au traité; c’est conclu?
—Conclu, répondit Maxime.
—Oui, mais il faut payer un semestre d’avance.
—Dès ce soir, vous viendrez place Bellecour, n° 7, je vous remettrai cinq mille francs.
—C’est entendu.»
En cet instant, le train arrivait à la gare de Perrache. Les deux voyageurs se séparèrent.