Le Calvaire des Femmes
Chapitre VI
Ce fut Lionel qui vint lui ouvrir.
«Comment, c’est vous, Geneviève?» s’écria-t-il.
Ce vous, l’étonnement désagréable qu’exprimait le visage de Lionel, bouleversèrent la pauvre fille.
Il l’introduisit dans un appartement de garçon fort coquet: panoplies, objets d’art, riches tentures, meubles de prix, tout était disposé avec goût et sobriété.
Il offrit une chaise à la jeune fille, qui s’assit avec embarras; car elle sentait que sa pauvre robe faisait tache au milieu de toutes ces élégances.
Lui, Lionel, reprit son fauteuil au coin du feu, posa ses pieds sur le marbre de la cheminée, ralluma sa cigarette, et attachant ses yeux sur la corniche du plafond, par son attitude il semblait dire: Voyons, parlez, je vous écoute avec résignation.
Lionel de Lomas était un homme du meilleur monde, élégant, spirituel, fort intrigant, pour ne pas dire fort corrompu. Son type régulier offrait beaucoup de distinction et de finesse. Ses yeux bleus, ordinairement froids comme l’acier, savaient prendre, selon la circonstance, une expression rêveuse ou lascive. Grâce à de réelles bonnes fortunes, à quelques indiscrétions habiles, à quelques extravagances calculées, il s’était acquis une réputation d’homme irrésistible.
Il affectait encore le ton et les allures d’un jeune homme. Cependant, aux rides qui commençaient à cerner ses paupières, on devinait aisément qu’il approchait de la quarantaine.
Il était vêtu, comme une femmelette, d’un gracieux costume du matin, veste et pantalon de drap blanc avec agréments bleu ciel. Ce vêtement seyait aux lignes féminines de son visage, à son teint pâle, à sa jolie chevelure blonde.
La jeune fille demeura interdite devant ce luxe qu’elle ne soupçonnait point. Honteuse d’abord de sa pauvreté, elle se remit pourtant et s’écria avec un accent de reproche, presque d’indignation:
«Oui, c’est moi, moi que vous abandonnez. Oui, je viens, quoique vous me l’ayez défendu, car je meurs d’inquiétude, de chagrin et de misère aussi. Enfin, puisque je ne vous vois plus, il faut bien que je vienne, moi, pour vous dire…. pour vous apprendre….»
Elle éclata en sanglots.
Lionel avait toujours traité l’amour assez légèrement, et n’avait guère aimé que des femmes légères.
Cette explosion de douleur le surprit et le déconcerta. Il jeta sa cigarette avec impatience.
«Il faut que je la calme et que je la renvoie,» pensa-t-il.
Il approcha son fauteuil de Geneviève, et lui prenant les mains:
«Voyons, voyons, mon enfant, dit-il avec un ton de caresse, pourquoi ce chagrin, pourquoi douter de mon affection? Si vous saviez combien vous occupez ma pensée, et combien je suis privé moi-même de ne plus vous voir! Ne vous avais-je pas prévenue que mes affaires me retiendraient pendant quelque temps éloigné de vous? Mais, vilaine enfant gâtée, vous ne tenez aucun compte des affaires.»
Geneviève releva vers lui son visage encore humide, mais rasséréné.
«Vous m’aimez encore! Bien vrai? dit-elle avec un sourire attendri. Et moi qui vous accusais! Ah! sans doute, j’avais tort de m’inquiéter, car vous êtes bon. C’est que je suis seule, voyez-vous, toute seule, sans autre distraction que votre amour; et tout le jour, et toute la nuit, je pense à vous. Et c’est bien long, bien long, quinze jours sans vous voir.»
Lionel jugea qu’il l’avait trop consolée. Il retira son fauteuil, reprit sa première attitude et dit:
«Maintenant, mon enfant, causons raisonnablement. Je vous parlais de mes affaires. Je vais vous donner une grande preuve de confiance, à condition toutefois que vous me garderez le secret. Vous me croyez riche parce que vous me voyez dans un riche appartement avec une mise élégante. Eh bien! ma chère enfant, ce luxe couvre une profonde misère. J’ai cent mille francs de dettes, et parfois j’éprouve de très-graves embarras. Car j’ai un rang à soutenir, une position à me créer. Vous le voyez bien, il n’y a pas de ma faute si je ne vais pas vous voir. Vous êtes jeune, vous aimez la gaieté. Je craindrais de vous apporter un visage fatigué et morose.
—Oh! mon Lionel, s’écria Geneviève en tombant à ses genoux et en l’entourant de ses bras, je vous aime assez pour partager vos ennuis, vos inquiétudes. Et si vous êtes pauvre, tant mieux, cela vous rapproche de moi. Oh! que je vous aime mieux ainsi! Je me disais souvent que, riche et beau, jamais vous ne pourriez aimer comme elle vous aime, la fille de Gendoux le fileur; mais aujourd’hui j’ai un peu d’espoir. Quelle bonne nouvelle vous me donnez là!
—Décidément, pensa Lionel, c’est un vrai crampon, cette fille-là.
—Petite égoïste, va, fit-il à haute voix en frappant à petits coups sur la tête de Geneviève.
—Oui, c’est vrai, je suis égoïste de te vouloir pour moi seule.
—Je ne vous ai pas encore tout dit, reprit Lionel. J’ai souscrit des lettres de change, et je suis menacé de la prison. Mes créanciers me poursuivent, et voilà pourquoi je ne puis sortir.
—De la prison! s’écria Geneviève, qui pâlit. Ah! alors, que ne venez-vous chez moi; je vous cacherais, et personne ne viendrait jamais vous y chercher.
—Tu es charmante, mon enfant, mais c’est impossible, répondit-il d’un ton qui n’admettait pas l’insistance. Voyons, raconte-moi maintenant ce que tu fais. Qu’est-ce que ce paquet?
—C’est de l’ouvrage que je reporte à l’atelier.
—Comment, pauvre Geneviève, dit le gandin devenu sentimental, tu travailles? Ah! que je regrette d’être sans argent!
—J’aime à travailler, reprit simplement Geneviève. Ainsi, ne vous inquiétez pas. D’ailleurs, loin de vous, que deviendrais-je sans occupation?
—Combien gagnes-tu par jour? Peux-tu vivre, au moins?
—Oh! je suis riche, va! À la rigueur même, je pourrais faire des économies. Je gagne vingt-cinq sous par jour et trente sous quand l’ouvrage donne; mais il faut passer une partie de la nuit. Seulement, ajouta-t-elle en tâchant de rire, il y a des jours où forcément c’est fête chômée.
—Avec cela tu peux te nourrir?
—Oui; je fais ménage avec Fossette, tu sais, cette jolie ouvrière que tu as rencontrée une fois dans l’escalier. Ah! quelle bonne fille! et toujours si gaie, même quand elle n’a pas mangé depuis vingt-quatre heures. Sans doute, nous ne faisons pas bombance; mais, de temps à autre, quand il faut veiller tard, par exemple, nous nous payons un petit noir.
—Un petit noir?
—Oui, c’est la petite tasse de café de deux sous que les ouvrières appellent comme cela.»
Dans son égoïsme, Lionel ne devina point les mensonges héroïques de cette enfant. Il ne devina pas des souffrances matérielles d’autant plus horribles qu’elles étaient accompagnées des souffrances du cœur. Lui qui dépensait peut-être cent francs par jour, il crut, parce qu’il avait intérêt à le croire, qu’une pauvre fille pouvait vivre avec un franc. Et il se disait, la conscience calme, sans chercher à sonder cette énigme: Sont-ils heureux, ces gens-là, d’avoir si peu de besoins et si peu de désirs!
Satisfait d’être délivré d’un remords qui parfois lui pesait, il devint plus tendre.
«Eh bien! maintenant, apprends-moi ce que tu voulais me dire en arrivant, explique-moi tes sanglots.»
Geneviève rougit. Puis elle se mit à rire; mais c’était un rire nerveux, un rire forcé qui faisait mal.
«Non, pas aujourd’hui, j’ai tant de joie de vous revoir et d’apprendre que vous ne m’avez pas oubliée. Et d’ailleurs, j’espère encore…, peut-être me suis-je trompée!…»
Lionel tenait ses yeux opiniâtrement fixés sur la pendule, et Geneviève remarqua qu’il l’écoutait à peine.
«Mon Dieu! je vous gêne sans doute, peut-être attendez-vous quelqu’un?
—Non, pas immédiatement, mais tout à l’heure. Reste encore un instant, ma chère enfant.
—Comment! il est déjà si tard! il faut aussi que je parte; car on m’attend à deux heures. Au revoir, dit-elle; jurez-moi que vous viendrez bientôt.»
Lionel jura. Mais il lui fit promettre aussi de ne plus revenir. Les domestiques de M. Daubré pouvaient la rencontrer dans l’escalier. Elle se trouverait compromise.
Geneviève sortit presque heureuse.
«Ouf! s’écria Lionel, la voilà partie. Pauvre enfant; elle serait charmante si elle était moins ennuyeuse. Que n’ai-je le temps et la fortune! Ce serait une femme à former et à lancer. Elle est assez belle pour éclipser Pouliche et Fleur-de-Botte. Elle a de la distinction, de jolies mains. Dans un équipage à là Daumont, avec un chapeau à la dernière mode, elle ferait sensation; mais pour cela il faudrait cent mille francs de rente.
«Il faudrait aussi l’aimer un peu. Et, ma foi! depuis quelque temps elle est si larmoyante…. Non, elle n’aura jamais l’esprit et la désinvolture de ces femmes-là. Elle a trop de cœur. Elle prend l’amour au sérieux. Je sais bien qu’on pourrait la corriger de cela. C’est charmant l’amour quand on le partage; mais quand on n’aime plus, brrrr…. que c’est assommant! Et puis les parents qui sont par derrière, s’ils allaient apprendre que c’est moi…. Il faut rompre au plus tôt. D’ailleurs, dans ma position critique, je n’ai plus qu’une ressource, me marier.
«Béatrix n’est pas, certes, l’idéal de mes rêves. C’est un peu sec, guindé, puéril, une élève du Sacré-Cœur confite en bigoterie. Ah! si elle avait seulement les yeux de Madeleine! Qu’y a-t-il donc dans ces yeux-là qu’ils vous prennent ainsi! Quel regard caressant et fier, ouvert et profond! Quel magnétisme il projette! Comme il vous enveloppe, comme il vous saisit! il semble qu’on s’y abîme. Est-ce que Maxime…. Je saurai cela. Allons, allons, à quoi vais-je penser? Béatrix aura un million de dot, et pour le moment cela doit me suffire.
«Ah çà! que fait donc Lucrèce? il est deux heures et demie, dit-il en arrangeant ses cheveux devant la glace. Lucrèce!… ajouta-t-il avec une expression de fatigue. Il faut que je me marie, ne serait-ce que pour me délivrer de cette servitude. Mais si je lui recommandais Geneviève! Elle la placerait peut-être chez sa couturière. Oui, mais elle est jalouse…. Nous verrons.»