Le Calvaire des Femmes

M.-L. (Marie-Louise) Gagneur · Chapitre 2 sur 33

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Le Calvaire des Femmes

Chapitre II

Dix-neuf ans se sont écoulés.

En 1863, M. Borel, fabricant de soieries, jouissait sur la place de Lyon d’une réputation qu’il devait autant à la supériorité de ses produits qu’à l’étendue de ses relations commerciales.

Il occupait à la Croix-Rousse près de trois mille métiers; il faisait l’exportation sur une grande échelle, principalement en Amérique. Paris recherchait ses velours et ses façonnés; la Prusse et l’Angleterre copiaient ses dessins.

M. Borel était en outre un industriel intègre, justement considéré. À Lyon, d’ailleurs, ce proverbe: «Que le bien mal acquis ne profite pas,» est passé à l’état d’axiome et presque de croyance superstitieuse. Une fortune consolidée est une fortune légitimée dont on ne doit pas chercher à vérifier la source. Fortune entraîne donc essentiellement considération.

M. Borel possédait à un haut degré l’intelligence des affaires et une aptitude particulière pour l’industrie de la soierie, qui est surtout une industrie de détails. Incapable d’embrasser une idée d’ensemble, une idée de quelque élévation, il passait cependant pour un homme supérieur; et, grâce à l’importance que lui donnaient ses millions, il exerçait au conseil municipal, dont il faisait partie depuis 1848, une influence non contestée.

Il se disait libéral, entièrement dévoué aux intérêts de la classe ouvrière. C’était, il est vrai, un cœur généreux. Survenait-il une crise commerciale, il était le premier à organiser des quêtes auxquelles il souscrivait largement. À Lyon, les sociétés de bienfaisance sont innombrables. M. Borel en fonda une nouvelle sous le patronage d’un saint quelconque: car, à Lyon, la charité ne va point sans la superstition. Cette société avait pour but de secourir les ouvriers sans travail.

Toutefois, M. Borel n’admettait que l’aumône pour remédier au paupérisme, qu’il regardait comme un mal fatal, nécessaire même à l’équilibre social.

Il dépensait chaque année à soulager les ouvriers nécessiteux une somme considérable; mais il n’eût pas augmenté d’un centime leur salaire. Quoiqu’il mit son orgueil et qu’il éprouvât une satisfaction véritable à faire le bien, il voulait aussi que le bien lui profitât, soit en considération, soit en influence. Peut-être pratiquait-il un peu, à son insu, ce système de bienfaisance calculée qui consiste à placer l’obligé dans la dépendance du bienfaiteur.

Ainsi, comme il arrive souvent, l’esprit de conservation étouffait parfois en lui le sentiment de la bienveillance et de la justice.

M. Borel avait environ soixante ans. Il était grand, d’un blond grisonnant. Il possédait l’embonpoint qui sied à un homme de cet âge et de cette importance. Sur sa figure douce se lisaient les vertus domestiques. Tout en se targuant de libéralisme, il se disait chrétien; car il regardait la religion comme un frein nécessaire. Il allait aux offices les jours de grande fête. Ses deux filles avaient été élevées au Sacré-Cœur, et son fils au collège des Jésuites.

Mme Borel était une nature passive, religieuse jusqu’à la superstition. Elle était dame patronnesse d’une foule d’associations pieuses, et chaque année elle faisait quelque vœu à Notre-Dame de Fourvières.

Professant au plus haut degré le respect pour le sexe fort, elle admirait toutes les idées de son mari sans chercher à les comprendre; mais en revanche elle critiquait avec âpreté, sans les comprendre davantage, les opinions généreuses et avancées de Mlle Bathilde sa belle-sœur.

Il y avait entre Mlle Borel et son frère une complète dissemblance de pensée et de caractère.

Indifférente aux questions de détail, son intelligence élevée ne se plaisait qu’aux vastes synthèses. C’était non-seulement un esprit supérieur, mais un grand caractère, passionné pour la justice, inaccessible aux préoccupations égoïstes.

On lui refusait la tendresse; on l’accusait parfois d’insensibilité; mais elle avait au suprême degré cette bonté réfléchie qui excuse toutes les faiblesses parce qu’elle tient compte des luttes entre les organisations et les milieux où ces organisations se développent, parce qu’elle tient compte surtout des déviations causées par la contrainte qu’imposent souvent à nos penchants les lois morales ou sociales.

Dans sa jeunesse, Mlle Borel avait, elle aussi, pratiqué la charité chrétienne, c’est-à-dire l’aumône; mais elle eut bien vite reconnu l’impuissance de ces secours isolés. Son esprit avait mûri, et son cœur s’était ouvert à de plus larges sentiments. Une souffrance individuelle l’affectait sans doute, mais surtout comme symptôme social. Le dévouement à l’individu lui paraissant stérile, elle fut entraînée vers les études et les spéculations qui remontent aux causes mêmes du mal afin de les détruire.

Ainsi préoccupée d’intérêts généraux, elle n’avait jamais pensé au mariage. Sa supériorité et ses idées indépendantes très-connues avaient aussi effrayé les prétendants que sa fortune eût pu attirer. Elle était assez forte pour supporter l’isolement, et les affections intimes ne lui étaient point indispensables. D’ailleurs l’adoption de Madeleine Bordier, le soin qu’elle avait pris de l’éducation de cette enfant, avaient occupé son cœur. Cette maternité élective satisfaisait son caractère élevé mieux que ne l’eût fait peut-être la maternité du sang.

Mlle Bathilde montrait une grande indulgence pour l’infériorité intellectuelle des personnes qui l’entouraient. Cependant la fermeté qu’elle mettait à défendre ses opinions, faisait dire parfois que, semblable à toutes les vieilles filles, elle tournait à l’aigreur. Elle était respectée, mais non point aimée de son neveu et de ses nièces, dont elle critiquait l’éducation ultra-catholique.

Mlles Laure et Béatrix, au sortir du couvent, avaient une tenue modeste, c’est-à-dire compassée, parlaient à demi-voix, connaissaient un peu d’arithmétique, de géographie, un peu d’histoire profane d’après le père Loriquet, beaucoup d’histoire sainte et de catéchisme, tapotaient un quadrille, solfiaient un cantique, brodaient admirablement une chasuble, possédaient en un mot de ces petits talents dits d’agrément juste ce qu’il en faut pour obtenir dans le monde la réputation de jeunes personnes accomplies.

Lorsque Mlle Bathilde s’élevait contre cet enseignement, Mme Borel lui répondait d’un ton sec:

«Croyez-vous que je veuille faire de mes filles des voltairiennes ou des socialistes?»

M. Borel aurait désiré que son fils Maxime continuât son industrie et profitât du capital de considération que lui-même s’était acquis parmi ses concitoyens. Mais Maxime, au collège des Jésuites, s’était lié avec des jeunes gens de famille noble qui lui avaient communiqué des idées de grandeur. Il voulut entrer dans la diplomatie; il obtint donc d’aller à Paris pour y faire des études spéciales.

À Paris, Maxime, au lieu de viser au ministère des affaires étrangères, se fit admettre dans les clubs de la fashion; au lieu d’étudier les langues orientales, il ne cultiva guère que cette sorte d’argot qui est la langue du quartier Bréda.

Comme la pension fournie par son père ne lui suffisait pas, il emprunta. Mme Borel, confiante dans l’éducation religieuse qu’avait reçue Maxime, croyait à la vertu de son fils comme à un article de foi. Quand elle acquit la preuve qu’il avait dépensé trois cent mille francs en cinq ans, et perdu son innocence baptismale avec des Coralies, des Madelons et des Rigolboches, elle faillit en mourir de douleur.

Elle obtint de M. Borel d’aller avec ses filles passer dorénavant l’hiver à Paris, afin d’y surveiller la conduite et les études de Maxime.

Au mois de mars 1863, la famille Borel se trouvait réunie au grand complet dans le luxueux appartement qu’elle occupait rue de la Chausséed’Antin. C’était une soirée tout à fait intime. Il n’y avait là que la famille Daubré de Lomas.

M. Daubré était un riche manufacturier de Lille. Sa femme, fort coquette, habitait Paris pendant la saison des bals.

Elle s’était éprise de Maxime, et, pour le rencontrer, elle venait chez les Borel, qu’en sa qualité de Lomas elle trouvait pourtant bien bourgeois.

M. Borel, arrivé de Lyon la veille, transmettait à M. Daubré les nouvelles commerciales. Ils devisaient ensemble sur les probabilités d’une guerre civile aux États-Unis. Ces bruits de guerre alarmaient également les deux industriels. En effet, un conflit en Amérique fermerait le principal débouché de l’industrie lyonnaise, et amènerait nécessairement pour la fabrication lilloise la hausse des cotons.

Mlle Bathilde causait en aparté avec un tout jeune homme, le frère de M. Daubré.

Mme Daubré coquetait avec Maxime.

Mme Borel les observait attentivement. Elle avait fait un vœu à Notre-Dame de Fourvières pour la conversion de son fils, et elle s’étonnait que tant de vœux et de neuvaines eussent encore produit si peu de résultats.

Laure feuilletait un album, et Béatrix, au piano, déchiffrait une romance à demi-voix. À côté d’elle se tenait le frère de Mme Daubré, Lionel de Lomas, un gandin de la seconde jeunesse, qui lui débitait des fadeurs en veloutant son regard. Lionel était pauvre et Béatrix aurait un million de dot. Mais, à la dérobée, il contemplait Madeleine Bordier avec une expression singulière.

Madeleine brodait une tapisserie, et, plus rapprochée de la lampe que les autres personnages, elle se trouvait en pleine lumière. Parfois elle relevait la tête. Cette tête, resplendissante de vie, de réelle jeunesse, jetait comme un rayonnement sur cette société plus ou moins guindée et factice.

«Ces crises commerciales qui nous sont si funestes, disait M. Borel, ont cependant leur utilité, car elles matent la classe laborieuse. Depuis la guerre d’Italie, il s’est produit à Lyon, parmi les anciens voraces, je ne sais quelle sourde fermentation qui ne laisse pas que d’être inquiétante. On dit que la misère seule pousse le peuple à l’insurrection; mais trop de bien-être a aussi son danger: il développe chez l’ouvrier l’esprit d’indépendance et des idées ambitieuses; plus l’ouvrier possède, plus il devient difficile à gouverner; enfin, quand il a devant lui quelque avance, il n’hésite point à se mettre en grève pour obtenir une augmentation de salaire. Chez vous les grèves sont-elles fréquentes?

—Nous en avons eu une en 49, répondit M. Daubré.

—Et vous avez cédé?

—Il le fallait bien alors. D’ailleurs, dans nos filatures, nous ne pouvons laisser chômer, sans une perte considérable, un matériel qui représente un capital énorme.

—Quand je devrais y perdre jusqu’à mon dernier sou, reprit avec force M. Borel, moi, je ne céderais jamais.

—Mais votre industrie n’offre pas les mêmes inconvénients que la nôtre.

—C’est vrai, nous avons moins à redouter que vous les grèves et les crises industrielles. La soierie se tisse dans des ateliers avec un outillage qui n’appartient pas au fabricant. Quand une crise se manifeste, nous suspendons nos commandes, et, n’ayant aucun capital engagé, nous perdons seulement l’argent que nous ne gagnons pas. Mais aussi le mauvais côté de cette organisation, c’est que, ne demandant que de faibles capitaux, elle permet à une foule de petits industriels de nous faire concurrence. Pour se soutenir, ils fabriquent à tous prix et fabriquent mal, gâtent les ouvriers et compromettent la haute considération dont la fabrique lyonnaise jouissait naguère. Beaucoup même ont adopté l’aune droite au lieu de l’ancienne aune à crochet. C’est depuis longtemps un grave sujet de conflit entre l’ouvrier et le fabricant.

—Et l’ouvrier a raison, dit Mlle Borel d’un ton cassant.

—«L’ouvrier a tort; l’usage fait loi,» répliqua sur le même ton M. Borel.

Béatrix avait cessé de chanter, et Lionel était venu s’asseoir à côté de Madeleine.

Madeleine, qui écoutait la conversation, avait interrompu son travail.

«Comment, mademoiselle, dit Lionel, d’un ton à demi railleur, vous vous intéressez à de pareilles questions?

—Monsieur, répondit Madeleine avec quelque émotion, ma sœur aînée est ouvrière en velours, et c’est elle qui nourrit ma mère.

—C’est-à-dire, reprit Mlle Borel en s’animant, que l’ouvrier subit la loi du plus fort. L’ouvrier a droit à une mesure plus équitable. Or, votre aune à crochet n’est pas équitable, puisqu’elle le prive d’une partie de son salaire.

—Ma chère Bathilde, sur ce sujet nous ne nous entendrons jamais. Rompons donc là cette discussion. Vous êtes toujours dans la théorie pure; moi, je reste dans la pratique, par conséquent dans le vrai.

—Ma théorie, c’est le droit; votre pratique, c’est l’abus, repartit avec fermeté Mlle Borel.

—Ah! que ces utopistes nous font de mal! soupira M. Borel. Avec ces grands mots de droit, d’abus, d’exploitation, de privilège, ont-ils assez perverti le sens moral de la classe ouvrière, qui n’en est certes pas plus heureuse!

—Assurément, appuya M. Daubré, si Mlle Borel venait à Lille, elle verrait ce que produit l’augmentation des salaires. Chez nous un bon ouvrier peut gagner aisément quatre francs par jour, et une habile tisseuse deux et trois francs. Il y a peu de chômages. Et que voit-on chez nous? Une population abâtardie, livrée à la débauche. L’ouvrier est imprévoyant. S’il gagne au delà de ses besoins réels, il dépense son salaire au cabaret, et la famille n’en est que plus pauvre. Quant aux femmes employées dans nos manufactures, elles sont pour la plupart perverties dès l’âge de quinze ans, et leur gain se gaspille en colifichets.

—Monsieur, répondit Mlle Borel, il y a à cela d’autres causes que l’augmentation des salaires. C’est l’organisation même du travail manufacturier, c’est-à-dire la dispersion de la famille dans les manufactures, l’extrême division du travail; puis aussi le défaut d’éducation, l’exiguïté et l’insalubrité des logements; mais par-dessus tout, le sentiment de l’impuissance où sont les ouvriers d’améliorer leur position. Comment voulez-vous que cette femme qui, dès l’âge de huit ans, est réduite à l’état de machine, dont on n’a jamais cherché à développer le cœur ni l’intelligence, ait des instincts affectifs bien élevés, qu’elle exerce sur l’ouvrier une influence bienfaisante et sache le retenir dans des liens sérieux? Tant qu’on ne changera pas la condition de l’ouvrière, il n’y aura pas de salut possible pour l’ouvrier.

—Oui, ajouta le jeune Daubré d’un ton rêveur. En cela, l’idée chrétienne est juste: c’est la femme qui sauvera l’humanité.

—Enfin, ma sœur, c’est là votre dada!» repartit M. Borel avec humeur.

Madeleine regarda anxieusement Mlle Borel, qui ne répondit pas.

«L’ouvrier, l’ouvrière, la femme! dit Mme Daubré en se drapant coquettement dans la gaze qui l’enveloppait. Tous nos écrivains aujourd’hui se croient une mission sociale. À les lire, on dirait vraiment que l’ouvrier est une invention toute moderne, et qu’ils viennent de découvrir la femme.

—Ils la cherchent sans la trouver, répondit gravement Mlle Borel, ainsi que Diogène cherchait un homme. La femme n’existe pas encore.

—En vérité? Mais alors, ma tante, que sommes-nous donc?» demanda, en raillant, Béatrix qui visait à l’esprit.

—Des poupées dont les ressorts sont plus ou moins perfectionnés, selon l’habileté de vos institutrices; des poupées plus ou moins bien vêtues, selon votre bourse et le génie de vos modistes. Vous a-t-on jamais appris à occuper utilement votre intelligence? A-t-on jamais ouvert votre cœur aux idées grandes, généreuses? Mais tandis que la frivolité et l’oisiveté perdent la femme des classes supérieures, l’excès du travail et l’insuffisance des salaires avilissent l’ouvrière. En haut comme en bas, le défaut d’éducation est le plus grand mal. Quelle instruction lui donne-t-on à cette femme qui doit élever ses enfants? On ne connaîtra la femme que lorsqu’elle pourra développer ses facultés et s’affranchir, en gagnant honnêtement sa vie, de la dépendance matérielle de l’homme, dépendance qui l’annihile et la dégrade. Jusque-là, elle passera pour un être inférieur, frivole, corrompu ou corruptible.

—Ma chère Bathilde, interrompit M. Borel, vous n’êtes pas Française. Vous êtes digne d’être quakeresse et de prêcher en Amérique.

—En France comme en Amérique, et pour la femme comme pour l’homme, il n’y a de dignité possible qu’avec la liberté. La femme ne doit point être placée sous la tutelle absolue de l’homme. On doit surtout assurer, à celle qui travaille, l’indépendance qu’elle gagne à la sueur de son front.»

Madeleine, en écoutant Mlle Borel, avait rougi et pâli tour à tour. Elle abaissa les yeux sur sa tapisserie, et l’on vit au bord de ses cils trembler une larme.

«C’est à l’homme à travailler pour la femme,» objecta M. Borel.

«Non, jamais, dit Maxime en lançant une œillade à Mme Daubré, nous n’habituerons nos Françaises à ces idées d’indépendance. Elles n’ont que faire de la liberté. Ce sont des autocrates qui veulent régner à tout prix. Ravissantes hypocrites, elles acceptent leur esclavage afin de mieux assurer leur empire.

—Je suis de votre avis, reprit Mme Daubré en minaudant: je trouve que nos bas-bleus sont injustes. Les hommes ne sont pas si ogres que certaines femmes, vieilles et laides, veulent bien nous les représenter. Et quand on sait les prendre….

—Pardon, madame, si je vous interromps, dit Mlle Bathilde. Quand on sait les prendre, dites-vous? Par ces mots seuls ne reconnaissez-vous pas une dépendance? Vous parlez pour la petite exception des femmes, jeunes et jolies, qui sont au-dessus du besoin, et qui ont le temps d’être coquettes. Moi, je parle pour le grand nombre: je parle de l’ouvrière, de celle qui n’a que ses yeux et ses doigts pour toute fortune, et qui se demande souvent, le soir, comment ses enfants mangeront le lendemain. Sans doute, madame, vous n’avez jamais pénétré dans ces bouges immondes où habitent la misère et le vice; vous y auriez rencontré souvent, bien souvent, hélas! des femmes battues par leurs maris ivrognes, privées de tout jusqu’à leur propre gain, par celui-là même qui devrait pourvoir à leur existence; vous les auriez vues désespérées en face de leurs enfants pleurant de faim. Toutefois, sont-ce les hommes qu’il faut condamner? non, ce sont les causes mêmes du mal. Vous dites que c’est à l’homme de travailler pour la femme; mais d’abord savez-vous ce que c’est que travailler du matin au soir à une besogne souvent répugnante? Vous faites-vous une idée de la souffrance morale et physique qu’il faut endurer pour gagner son pain? Vous qui passez votre vie dans l’insouciance, dans le plaisir, vous blâmez, n’est-ce-pas, sans miséricorde, le malheureux qui, un jour sur sept, va au cabaret, se laisse entraîner et dissipe son gain de la semaine? Assurément cet homme est égoïste, qui, par une coupable imprévoyance, laisse une famille dans la détresse; mais représentez-vous donc cette nature vigoureuse qui réclame, elle aussi, ses heures de liberté, d’expansion, de plaisir. Sans doute l’ivrognerie et la paresse engendrent de grands malheurs; sans doute il faut les combattre par tous les moyens; mais ce n’est pas à nous, oisifs, qui ne savons rien des tortures du travail et de la misère, de les condamner sans pitié, ces martyrs.

—Euh! euh! fit M. Daubré, voilà des maximes qui mèneraient loin!

—Moi, avec mes nerfs, dit Mme Daubré, je ne puis songer à ces choses-là. Comme on ne saurait y remédier, le mieux est d’y penser le moins possible.

—Mais ma sœur y remédie, repartit M. Borel avec raillerie. L’augmentation des salaires est au bout de ses tirades. De nos capitaux engagés, de nos risques, elle ne tient aucun compte.

—L’augmentation des salaires est un moyen insuffisant, répliqua Mlle Borel.

—Alors, voyons ta panacée.

—Je n’en ai pas. Je crois seulement qu’il est très utile de poser ces formidables problèmes, et d’appeler sur eux, dans l’intérêt de la classe riche, l’attention des législateurs. Je crois aussi au progrès de toute science; je crois qu’après des tâtonnements nécessaires, on trouvera cette panacée, et qu’on arrivera à régler, d’une manière plus équitable, les conditions du travail. Au siècle dernier, le Contrat social de Jean-Jacques était une théorie audacieuse. Quel est aujourd’hui l’homme de bon sens qui croie au droit divin? Il viendra un temps, qui n’est pas éloigné, sans doute, où l’on reconnaîtra à tout homme et à toute femme son droit à une existence proportionnelle à ses besoins et en rapport avec ses facultés.»

Madeleine et le jeune Daubré écoutaient Mlle Borel avec admiration, tandis qu’un sourire ironique effleurait les lèvres des autres auditeurs.

«Eh bien! mademoiselle, dit tout bas Lionel à Madeleine, auriez-vous envie de devenir aussi économiste et bas-bleu? Ce serait dommage. Vous êtes si jolie et vous brodez si bien!»

Madeleine rougit et reprit sa broderie.

Béatrix observait le jeu de Lionel, et Lionel remarqua l’inquiétude de Béatrix.

«Elle est jalouse, pensa Lionel, c’est bon à savoir: je tiens la dot.»

Il se pencha de nouveau vers Madeleine.

«Je gage, lui dit-il toujours à voix basse, que vous aimez la toilette?

—J’aime tout ce qui est beau, répondit-elle: les belles robes, comme les belles et généreuses pensées.

—J’avoue, moi, dit Béatrix en se rapprochant, que je n’entends rien à tous les beaux discours de ma tante. Mais, par exemple, j’adore les chiffons.

—Et moi les chevaux, ajouta Laure. Maxime, comment va Mademoiselle Lucie?»

Maxime possédait une jument qu’il appelait Mademoiselle Lucie; mais, en revanche, sa maîtresse se nommait Pouliche.

«Mademoiselle Lucie avait aujourd’hui ses nerfs, exactement comme une jolie femme, répondit Maxime. Les beaux chevaux et les jolies femmes, voilà mes passions. Ah! par ma foi! s’il est vrai que l’horizon soit chargé de nuages, jouissons toujours, et après nous le déluge! Louis XV était un philosophe qui valait bien Jean-Jacques. Vos idées d’amélioration, ma tante, me semblent impraticables. Si toutes les femmes allaient devenir indépendantes, dignes, quakeresses, ce serait la mort de notre société qui vit de luxe, d’oisiveté, de raffinement, j’oserai même dire de galanterie. J’espère que nos adorables Françaises y regarderont à deux fois avant de se laisser endoctriner. Ne faut-il pas que de mauvais sujets comme moi, qui ne saurions être autre chose, trouvent aussi une existence en rapport avec leurs facultés?

—Vous déraisonnez, Maxime, interrompit sévèrement Mme Borel, jusque-là silencieuse. Sans doute il y aura toujours des privilégiés et toujours des malheureux; non pas afin que vous puissiez satisfaire vos mauvais penchants, mais parce que Jésus-Christ a dit: «Il y aura toujours des pauvres parmi vous.»

—C’est évident, s’écria Mme Daubré. S’il n’y avait plus de pauvres, nous n’aurions plus de domestiques. Qui laverait ma vaisselle? Qui brosserait mes souliers? Je ne puis cependant pas brosser mes souliers.»

Elle agitait, pour la faire admirer, sa main blanche et effilée.

«Et, reprit Maxime avec ironie, quels moyens, nous, riches, aurions-nous de faire notre salut? Nous n’avons que l’aumône pour racheter nos péchés. À chacun son lot: les pauvres se sauvent par la souffrance; nous nous sauvons, nous, par le plaisir de faire le bien. Dieu est juste, tout est pour le mieux.

—Ne plaisantez pas avec ces choses-là, Maxime, dit encore Mme Borel.

—Il est certain, reprit hypocritement Mme Daubré, qui voulait gagner la mère de Maxime, que l’aumône est sainte, et que la charité chrétienne a plus avancé le progrès que tous les discours des philosophes.

—C’est ce que je nie, repartit Mlle Borel. Avec l’aumône, peut-être sauve-t-on son âme; mais, à coup sûr, on perpétue le paupérisme.

—Et cependant sans l’aumône, se récria vivement M. Borel, que deviendraient toutes ces familles qu’une maladie, un chômage, la mort de leur chef réduisent à la dernière misère?

—À Lyon, répliqua Bathilde, vous avez au moins quatre-vingts associations charitables, qui toutes fonctionnent admirablement. Quand l’industrie est prospère, elles suffisent à peine; mais vienne une crise commerciale, et vous voyez combien le charité privée est impuissante contre un tel flot de misères. Sans doute, l’aumône est louable au point de vue de l’intention; mais, comme tous les palliatifs, elle entretient le mal au lieu de le guérir. Je pense comme M. Wolowski, que «l’aumône est une sorte de régime protecteur de la misère.» Elle avilit les âmes et développe la paresse. Loin de resserrer les intérêts des classes, comme vous paraissez le croire, elle inspire le mépris chez celui qui donne et la haine chez celui qui reçoit. La doctrine religieuse de l’aumône et de la résignation a produit beaucoup de mal. Voyez le moyen âge et aujourd’hui l’Espagne avec ses légions de mendiants!

—Je vous en prie, Bathilde, s’écria avec indignation Mme Borel, ne dites pas devant mes filles des choses semblables!

—Vos filles sont aujourd’hui des femmes, et pourquoi ne seraient-elles pas initiées à des problèmes qui préoccupent tous les esprits?»

Mme Borel haussa les épaules. Le front placide de M. Borel s’assombrit. Madeleine, émue, regardait Mlle Bathilde d’un air suppliant. M. et Mme Daubré avaient l’attitude embarrassée de gens qui vont assister à une scène de famille; car tous connaissaient le caractère entier de Mlle Borel.

Mais la porte du salon s’ouvrit; un domestique entra fort à propos et remit à M. Daubré une large enveloppe cachetée. C’était une dépêche télégraphique ainsi conçue:

«Agitation parmi les ouvriers. Tentative de coalition. Prompt retour.»

M. Daubré pâlit et tendit la dépêche à sa femme.

«Voilà, s’écria-t-elle, le résultat des discours de nos utopistes.»

Il était tard. Comme M. Daubré devait partir de bonne heure le lendemain, il désira se retirer.

Le jeune Daubré serra affectueusement la main de Mlle Borel, et lui exprima avec chaleur ses sympathies. Il salua respectueusement Madeleine.

«À propos, dit Mme Daubré en partant, j’ai besoin d’une institutrice pour Jeanne. Je voudrais trouver une jeune fille douce et bien élevée. Jeanne est déjà un peu grandelette, et il faut commencer son éducation.

—Nous nous informerons, répondirent Mlles Borel; et si, parmi nos connaissances, nous découvrons un phénix, nous vous l’adresserons.»