Le Calvaire des Femmes

M.-L. (Marie-Louise) Gagneur · Chapitre 15 sur 33

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Le Calvaire des Femmes

Chapitre XV

«Comment avez-vous fait la connaissance de votre aristo? demanda Claudine à Fossette.

—Sur la place de la Madeleine, au marché aux fleurs. Je contemplais un magnifique pot d’azalées, et j’en demandais le prix.—C’est trop cher pour moi, dis-je avec un soupir. Lui, il était là qui me regardait tout surpris, et il me pria d’accepter le pot d’azalées.

—Monsieur, lui répondis-je fièrement, comme tout à l’heure à Robiquet, je n’accepte jamais rien des hommes.

—Pourquoi donc, mademoiselle?

—Parce que je les méprise.»

Là-dessus, la conversation s’engagea. Il tenait, disait-il, à me faire changer d’opinion, et il me demanda la permission de venir me voir. Je la lui accordai. Il me traita non pas comme une ouvrière, mais comme une femme de son rang. Je le trouvai original, car il prit la peine de me faire la cour. Ce procédé m’est allé au cœur, et je l’aime tout de bon. C’est bien réellement mon premier amour. Il y a six mois que cela dure. Bon! voilà que moi aussi je deviens triste. Décidément, Geneviève, tu engendres la mélancolie.

—Est-il beau? demanda encore Claudine.

—Non, mais il a de l’esprit. Et pas un défaut, c’est-à-dire qu’il n’est ni peintre, ni écrivassier, ni ivrogne.

—Et pas jaloux?

—Peut-être le serait-il; mais j’ai posé mes conditions. Nous avons passé un contrat sous seing privé. Je vais vous le montrer.»

Elle alla chercher le papier dans son armoire et lut:

 

«Nous, soussignés, Fossette et Léopold de Barnolf, unis par le caprice, ne croyant ni l’un ni l’autre aux amours éternels, et posant en principe que l’inconstance est aussi involontaire que l’amour, que le cœur se moque des serments aussi bien que de la raison.

«Arrêtons d’un commun accord ce qui suit:

«1° Ne jamais jurer de nous aimer toujours;

«2° Respecter notre liberté mutuelle;

«3° Éviter toute scène de jalousie;

«4° Nous abstenir de tout reproche quand la tiédeur viendra;

«5° Ne jamais habiter ensemble;

«6° Rompre comme nous nous sommes unis, c’est-à-dire en riant;

«7° Rester quand même les meilleurs amis du monde.

«Léopold s’engage en outre à ne jamais offrir d’argent à Fossette, et Fossette à ne jamais broder de pantoufles à Léopold.

«FOSSETTE. LÉOPOLD DE BARNOLF.»

 

«Eh bien! il n’y a que la liberté pour faire durer l’amour. Elle seule nous enchaîne. Nous nous cramponnons à notre bonheur, comme si chaque jour il allait nous échapper. Il y a des amours, n’est-ce pas? qui s’en vont tout de suite; le nôtre augmente au contraire, au point que cela m’effraye. Le dernière fois que je l’ai vu, j’étais si émue que je ne pouvais plus rire.

—Est-il riche? demanda aussi Claudine, que ce roman intéressait vivement, et qui commençait, au récit de cette aventure et de cette liaison originale, à trouver un peu terne son amour pour Jaclard.

—Je crois que oui; mais je ne m’en inquiète guère. Je n’ai jamais rien accepté de lui que des fleurs. Il m’étonne de mon désintéressement. Chez moi, c’est de la rouerie: si j’acceptais ses présents, il ne m’estimerait plus, et il m’aimerait moins.»

Robiquet entrant:

«Voilà, charmantes tourterelles. Quelqu’un m’a demandé de vos nouvelles. Gare à vos cheveux! ajouta-t-il d’une voix sinistre. On a essayé de me corrompre pour vous en voler à chacune une mèche.

—Qui donc? demandèrent-elles avec une vive curiosité.

—Je pourrais vous faire languir, mesdemoiselles, et me venger ainsi de vos malices; mais Robiquet n’a pas de rancune. C’est…. c’est…. Vous croyez que ce sont des amoureux, hein! Eh bien non! c’est le perruquier du n° 15. Il a des cheveux à rassortir, une commande importante. Il payerait bien.

—Comprenez-vous, s’écria Fossette, qu’on puisse faire ce métier-là, d’acheter les cheveux des pauvres filles pour les mettre sur la tête des femmes riches? Nous qui n’avons déjà que nos cheveux pour toute parure, la parure du bon Dieu!

—Je crois que M. Gorju viendra lui-même vous faire visite.

—J’aimerais autant voir Dumolard en personne, dit Fossette. Celui-là du moins rendait service à ces malheureuses en les débarrassant de la vie. On défend le trafic des nègres et on permet le commerce des cheveux. Des cheveux, n’est-ce pas aussi de la chair humaine? Qu’il vienne, votre M. Gorju, c’est moi qui le recevrai!

—Comme je lui parlais, un homme à museau de fouine, est entré dans sa boutique. Il est aussi maigre que Gorju est gras, mais il est encore plus laid. Il m’a regardé avec des yeux qui m’ont fait froid dans le dos. À eux deux, ils doivent comploter de mauvais coups.

—En effet, monsieur Robiquet, dit Fossette, vous avez l’air tout drôle. À moins que ce ne soit ce beau chapeau neuf qui vous donne cette singulière physionomie.»

Le chapeau de Robiquet, trop grand pour sa tête, lui cachait les sourcils.

«Si vous m’aimez, monsieur Robiquet, dit encore Fossette, vous ôterez ce chapeau, car vous me feriez croire que Gorju vous a enlevé la peau de la tête, comme un sauvage qu’il est, et j’en aurais cette nuit des cauchemars.»

Robiquet posa son chapeau.

«Qu’est-ce qu’il a donc, ce chapeau? n’est-il pas à la dernière mode, et retapé dans le meilleur goût? On nous paye si peu, comme tournuriers-retapeurs, que je veux au moins avoir l’étrenne des chapeaux que je bichonne. Si cela les fane un peu, tant pis pour le fabricant! il gagne assez, lui, en revendant un vieux chapeau tout retapé sept, huit, jusqu’à dix francs. Et pour l’ouvrière en casquettes, c’est encore pis. Elle est payée à raison de un franc cinquante centimes la douzaine pour poser les doublures et les visières. On parle de se mettre en grève; mais moi, ça ne me va pas, la grève. On s’expose à mourir de faim, et, le plus souvent, c’est tout ce qu’on y gagne.

—Tiens, à propos, dit Fossette, si toutes les femmes se mettaient en grève et refusaient de se marier jusqu’à ce que les hommes leur fissent de meilleures conditions!

—Il y aurait toujours, fit observer Claudine, les vieilles et les laides qui profiteraient de la grève pour trouver des maris.

—Et puis les femmes sont trop bêtes, reprit Fossette. Elles ont si bien l’habitude d’être exploitées, qu’elles ne s’en aperçoivent seulement pas.

—Ce n’est pas vous, du moins, mademoiselle Fossette, qui vous laisseriez exploiter, remarqua Robiquet.

—Moi comme les autres, et c’est bien par force. Tenez, monsieur Robiquet, vous qui vous plaignez de votre salaire, comptez un peu les points qu’il nous faut tirer pour gagner dix-huit sous. L’entrepreneuse de lingerie qui nous donne de l’ouvrage est une grande dame à falbalas. Elle ne fait pas autre chose que de recevoir ses amants et ses pratiques. Y compris la broderie, elle dépense cinq francs pour établir une chemise comme celle-ci, et elle la vend douze ou quinze francs. Elle se dorlote dans la moire et le salin. Tandis que nous autres, à quoi arrivons-nous en restant tout le jour et une partie de la nuit courbées sur le travail? à ne pas mourir tout à fait de faim.

—Il y a au quatrième, juste au-dessous de moi, dit Robiquet, une mauvaise tête, un socialiste. Il dit là-dessus bien des choses qui paraissent avoir de la raison. Il est cordonnier de son état, et se plaint aussi de son salaire. Il a cinq enfants et une femme toujours malade à nourrir. Vous pouvez croire qu’ils ne mangent pas toujours à leur faim. Ce malheureux a quelquefois des yeux qui font peur: on dirait qu’il veut dévorer quelqu’un.

—C’est Brisemur? demanda Fossette.

—Oui.

—Pauvres gens! Quand je rencontre ces enfants si déguenillés avec leurs figures de squelette, j’en ai le cœur serré, et je ne puis pas dîner.

—Ne reçoivent-ils pas des secours de la paroisse et de la mairie?

—Oh! qu’est-ce que cela? De temps en temps, pour six, un secours de dix francs ou bien quelques bons de pain. Et puis il est fier, Brisemur. Quand il faut aller au bureau, il dit à sa femme: «J’aime mieux passer deux nuits au travail que de mendier un secours.» C’est sa femme qui y va quand elle peut sortir. Ce qui l’ennuie surtout, ce sont certaines dames de charité qui se croient obligées de leur donner des conseils, et qui veulent mettre le nez dans toutes leurs affaires. Il faut entendre aussi comme il arrange tous ces grands blagueurs qui veulent faire le bonheur des ouvriers sans les consulter, et qui n’ont pas d’autre but que de parader et de poser devant le public. Lui, Brisemur, il a une idée magnifique qui rendrait riches tous les ouvriers.

—Est-ce que les femmes en sont? demanda Fossette.

—Oui, tout le monde.

—Eh bien! parlez, pourvu que ce ne soit pas de la politique.

—Oh! il n’est pas question de politique. Il dit tout bonnement qu’il faudrait, au lieu de travailler pour un entrepreneur, se réunir, former une société, se cotiser pour acheter les outils et les cuirs, avoir un agent qui vendrait les produits et empocherait les bénéfices au profit de tous les associés.

—Tiens! mais au fait! dit Fossette, si nous trois, mesdemoiselles, nous formions une société?»

Geneviève s’était arrêtée de coudre. Elle était fort pâle. Ses yeux fixes, qui semblaient agrandis, avaient une expression singulière. C’était connue une anxiété, suivie tout aussitôt d’un abattement profond.

«Mon Dieu! Geneviève, qu’as-tu donc? s’écria Fossette.

—Vous souffrez, c’est sûr,» dit à son tour Robiquet tout effrayé.

Geneviève ferma les paupières et se renversa sur sa chaise.

«Je suis perdue! murmura-t-elle; il ne vient pas, lui, il m’abandonne!»

Elle avait entendu un pas rapide dans l’escalier. Depuis quinze jours elle attendait vainement Lionel. La veille encore elle lui avait écrit, et il ne venait pas. Cette dernière déception achevait de la briser.

«Elle s’évanouit!» cria Claudine, qui la soutint dans ses bras.

En effet, elle avait perdu connaissance.

On la transporta sur le lit:

«Monsieur Robiquet, courez chercher du vinaigre.»

Robiquet effaré se précipita dehors. Il faillit se heurter dans le corridor avec une dame qui lui demanda si Mlle Claudine Bordier était sortie.

«Non, au fond, la porte à droite,» répondit Robiquet qui poursuivit sa course.

C’était Madeleine qui venait voir sa sœur. Elle la trouva, ainsi que Fossette, en grand émoi auprès du lit où reposait Geneviève.

Madeleine, qui avait plus de sang-froid que les jeunes ouvrières, bassina les tempes de la malade avec de l’eau fraîche et lui frappa dans les mains.

Geneviève recouvra ses sens. Elle ne remarqua pas d’abord la présence de Madeleine.

«Que ne m’avez-vous laissée mourir! s’écria-t-elle en fondant en larmes! Au moins, je ne souffrirais plus. Me délaisser dans un moment pareil! Ô mon père, ma mère, si je vous ai fait souffrir, vous êtes bien vengés!»

Madeleine interrogeait du regard.

«C’est son amant qui l’a abandonnée,» lui dit Claudine à voix basse.

Tout à coup Geneviève se dressa sur son lit.

«Ah! mais…. c’est ma faute s’il n’est pas venu…. Hier, dans ma lettre, j’ai oublié peut-être de lui donner mon adresse. Et je l’accusais!»

Elle riait maintenant d’un rire nerveux qui faisait mal.

«Je t’en prie, Fossette, écris-lui bien vite, et dis-lui que je vais mourir s’il ne vient pas. Tu sais: M. de Lomas, 31, rue Louis-le-Grand.

—M. de Lomas!» s’écria Madeleine stupéfaite.

Et son visage se couvrit de rougeur; ses sourcils se froncèrent.

Quel sentiment l’émouvait?

À cette exclamation, Geneviève regarda Madeleine, et l’ayant reconnue, elle retomba sur son lit, honteuse qu’une étrangère eût surpris son secret.

Fossette cherchait une plume et du papier, lorsqu’on entendit des sanglots dans l’escalier; Robiquet entra tout essoufflé en rapportant du vinaigre.

«Encore une autre histoire! dit-il; vous entendez bien pleurer? C’est la petite danseuse du sixième. Les sergents de ville viennent d’arrêter sa mère, parce qu’ils l’ont surprise qui mendiait dans la rue Quincampoix.»

Fossette courut dans l’escalier et fit entrer celle que Robiquet appelait la petite danseuse du sixième. C’était presque une enfant; elle avait quinze ans à peine. Sa figure brune et pâle rappelait un peu le type passionné de la bohémienne. Ses grands yeux noirs, animés par l’indignation, avaient une vivacité, un éclat sauvages. Elle portait sur sa chevelure épaisse, un peu crépue, une résille de chenille rouge.

Sa taille souple, cambrée, était à la fois énergique et voluptueuse, comme celle de ces filles vagabondes, de sang mauresque, dont les passions brûlantes n’admettent pas d’entraves.

Elle s’appelait Christine Ferrandès. Elle était Espagnole par son père, mais Française par sa mère.

«Mon Dieu! mon Dieu! criait-elle, que va devenir grand’mère et la poverinette? Ah! c’est la petite, surtout!»

Cette douleur était si expansive, si vraie, que tous les cœurs étaient touchés. Geneviève elle-même oubliait sa propre souffrance, et Madeleine avait des larmes plein les yeux.

Elle questionna Christine sur sa position.

Dans un récit entrecoupé de sanglots, la petite danseuse raconta qu’elles étaient quatre là-haut dans un grenier: une enfant de six ans, une aïeule paralytique, elle, qui apprenait à danser, sa mère enfin qui était blanchisseuse et qu’un commencement de phtisie empêchait de laver pendant l’hiver. Le jour, la pauvre femme cousait des chemises de soldat à six sous la pièce, et, vers le soir, en effet, elle allait mendier; car son mince salaire ne pouvait suffire à nourrir quatre personnes.

«Elle est si jolie, ma petite Rita! ajouta Christine avec passion. Sa mère est morte, et on l’avait mise aux Enfants-Trouvés, dans cette grande maison si triste. J’étais allée la voir. Elle demandait toujours sa mère; elle se pendait après moi pour me suivre; et je l’ai emmenée, la pauvre petite. Sans doute elle n’est pas aussi bien nourrie, mais elle a notre amour. Ah! nous l’aimons bien! Si vous voyiez, c’est elle qui est toujours la plus belle. Je travaille aussi, je fais des bonnets. En passant la nuit, je puis gagner trente sous. Là-dessus il faut payer mes leçons de danse; c’est ce qui nous ruine. Mais quand je serai célèbre, ajouta-t-elle en se redressant, j’aurai beaucoup d’argent et nous serons toutes heureuses. Maman!… Ah!… maman!… croyez-vous qu’on me la rendra?»

Et elle se reprit à sangloter.

Madeleine remit à cette enfant son porte-monnaie qui contenait sa dernière pièce de vingt francs.

«Tenez, lui dit-elle, quand voué serez riche, vous me la rendrez.»

Christine remercia avec, une effusion toute méridionale et courut rejoindre sa grand’mère qui ne connaissait pas encore la catastrophe.

Madeleine ne pouvait rester davantage, car Mme Daubré l’attendait aux Tuileries.

Robiquet partit derrière elle, portant le message de Geneviève à M. de Lomas.

«Je ne sais pas trop, fit observer Madeleine à Claudine, s’il convient que tu restes dans cette société-là?

—Comment, se récria-t-elle surprise. Fossette et Geneviève ont des amants, c’est vrai; mais ce sont de très-braves filles; elles ne se vendent pas.

—Ma chère amie, quand on est dans cette voie-là, et qu’on est pauvre….

—D’où sors-tu, Madeleine? interrompit Claudine. À Paris comme à Lyon, une ouvrière sage est une exception. On ne peut pas demander non plus aux ouvrières des grandes villes la même vertu qu’à ces petites demoiselles qui n’ont jamais quitté la robe de leurs mamans. L’amour n’est-il pas leur seul bonheur?

—Tu m’effrayes, Claudine, dit Madeleine émue; comment peux-tu excuser de pareilles mœurs?

—Oh! ne crains rien pour moi. J’ai bien résisté à l’amour de Jaclard. Je saurai donc me garder, malgré tous les conseils et tous les exemples. Et puis je penserai à toi, à Marie, à notre pauvre mère, qui toutes trois auriez tant de chagrin si je me conduisais mal.»

Madeleine, un peu rassurée, embrassa sa sœur en la suppliant de ne jamais manquer à cette bonne résolution. D’ailleurs, dans quelle maison placer Claudine où elle n’aurait pas à courir des dangers peut-être pires?

Commée les deux sœurs s’embrassaient justement en face du n° 15, il y avait sur la porte du perruquier deux hommes qui les observaient attentivement. C’étaient Gorju, le trafiquant de chevelures, et Renardet que Madeleine ne connaissait pas, mais qui, lui, la connaissait depuis le voyage de Lyon.

Renardet était l’homme d’affaires du principal propriétaire de la rue de Venise. Il venait toucher les loyers. Il était en outre en relations suivies et mystérieuses avec Gorju.

«Comment! elle ici? s’écria-t-il.

—Ah! fit Gorju, il y a de jolies filles et de bien beaux cheveux pour le moment dans le garni du 37.

—Je serais curieux d’admirer ces merveilles, monsieur Gorju; mais un autre jour, car pour le moment il faut que je sache où se rend cette beauté, d’un pied si léger,» dit Renardet avec un rire qui découvrait ses dents aiguës, ses dents de carnassier.