Le Calvaire des Femmes
Chapitre XVII
Geneviève reposait encore sur le lit de Fossette. Elle éprouvait une si violente anxiété que cette douleur morale absorbait toutes ses forces physiques. Viendrait-il? Ne viendrait-il pas? Elle ne donnait point, mais elle paraissait assoupie. Le moindre bruit la faisait tressaillir et lui serrait le cœur.
Fossette et Claudine continuaient à travailler silencieusement.
Robiquet ne précéda M. de Lomas que de quelques minutes.
Quand Geneviève vit entrer Lionel, elle se souleva, poussa un cri de bonheur et lui tendit les bras.
«Que les femmes sont lâches!» dit Fossette à l’oreille de Claudine, comme les deux ouvrières se retiraient par discrétion dans la pièce voisine.
Geneviève était si reconnaissante de la visite de M. de Lomas, qu’elle ne lui adressa pas un reproche, pas un mot amer. C’était de joie qu’elle pleurait en serrant les mains de son ami.
Ces derniers bonheurs d’une union qui se brise sont souvent plus âpres, plus véhéments, que les félicités d’un amour à son début.
«Calmez-vous, mon amie, lui dit Lionel. Comme vous l’avez pensé, sans mon étourderie qui m’a fait oublier de vous demander votre adresse, je serais venu plus tôt; mais j’ai beaucoup, beaucoup pensé à vous. Je me suis même occupé, ne pouvant vous aider de ma bourse, à vous trouver une meilleure position.
—Oh! que vous êtes bon de songer à moi! Mais ce que je veux de vous surtout, c’est votre affection. Qu’ai-je besoin de luxe? Je gagne à peu près ma vie. Je ne souffre que de votre oubli, de votre froideur.»
Elle se remit à pleurer.
«Voyons! ma Ginevra, tu es une enfant; ne pleure pas. Je ne veux pas que ces beaux yeux soient rouges, entends-tu! Ne vois-tu pas que je t’aime?
—Je ne sais pourquoi, quand je pense à vous, j’ai le cœur serré; et puis, je sens, je devine…. j’ai peur…. Il me semble que le bonheur m’échappe et que…. je vais rester toute ma vie seule avec le remords, avec cette pensée horrible que j’ai torturé le cœur de mes pauvres parents qui m’aimaient tant. Ma mère encore me pardonnerait; mais mon père?…»
Elle se souleva sût son coude.
«Lionel, connaissez-vous Gendoux?
—Oui, j’en ai entendu parler, répondit M. de Lomas en baissant les yeux et la voix.
—Je crois qu’il me tuerait et vous aussi, s’il apprenait… s’il savait…
—Oh! ma chère enfant, on s’habitue à ces douleurs-là.
—Mon père s’habituer à la honte, jamais!
—Quand tu auras ici une position lucrative, tu lui écriras que tu as quitté Lille, parce que cette vie de travail et de pauvreté sans perspective d’amélioration possible t’a rebutée, et que tu es venue chercher à Paris une existence plus conforme à tes goûts. Enfin, dans quelques mois, tu seras majeure et libre par conséquent. Tes parents ne pourront pas s’opposer à tes volontés.
—Il faudra bien me résoudre à leur donner ce grand chagrin, dit Geneviève en soupirant; car je ne puis plus retourner auprès d’eux dans la position où je me trouve. Vous me comprenez, Lionel; il y a quelque temps j’espérais encore me tromper, mais maintenant je ne puis plus douter.»
Elle fondit en larmes.
M. de Lomas ne s’attendait pas à une semblable révélation. Et comme il n’aimait plus Geneviève, il ne chercha pas beaucoup à dissimuler la vive contrariété qu’il en éprouva. Il quitta soudain le ton presque tendre et le tutoiement qu’il venait d’employer, et lui adressa quelques froides consolations.
Il savait bien que Geneviève n’aimait que lui. Mais comme tous les hommes sans conscience, plus coupables cependant que la femme séduite, il voulait douter, afin de rejeter sur Geneviève seule la conséquence de leur faute commune. Il pouvait du moins feindre des soupçons qui donneraient un prétexte à son abandon.
«Quel est ce jeune ouvrier, demanda-t-il, qui vient de me remettre votre lettre?»
Geneviève était si candide dans son amour, que, ne pouvant deviner la pensée injurieuse qui traversait l’esprit de M. de Lomas, elle répondit naïvement à sa question. Elle attribua son refroidissement subit à toute autre cause et regretta presque de lui avoir fait cette révélation.
«Monsieur de Lomas, dit-elle avec dignité, mais avec une émotion concentrée, lorsque vous m’avez arrachée à ma famille, vous m’aviez laissé entrevoir la possibilité d’un mariage. Je ne vous rappellerai pas les subterfuges que vous avez employés pour me séduire. Je vous ai pardonné depuis longtemps, parce que je vous aime. Si j’ai pu croire un moment que vous m’épouseriez après la mort de votre mère, maintenant que j’ai un peu plus d’expérience, j’ai complètement perdu cet espoir. Je sais bien qu’un homme de votre classe, de votre éducation, ne consentira jamais à épouser une pauvre ouvrière, et à la présenter comme son égale dans le monde et dans une famille qui la repousserait. Non, tout ce que j’espère, c’est que ce lien vous attachera à moi, que vous continuerez à m’aimer, à penser quelquefois au milieu de vos plaisirs à la pauvre fille qui vous a donné toute sa vie. Oh! dites, promettez-le moi.»
Lionel prit dans sa main sèche et froide la main fiévreuse que lui tendait la jeune fille.
«Sans doute… sans doute… dit-il avec embarras. Je vous aime, et d’ailleurs je vous le prouverai.
—Oh! Lionel, reprit Geneviève un peu rassurée, quand je pense que je vais avoir un enfant qui sera le vôtre aussi, j’oublie tout mon malheur… j’oublie la honte, et je l’aime déjà, cet enfant qui vous ressemblera. Vraiment, je crois que je vous en aime aussi davantage.»
L’accent plaintif dont elle prononça ces tendres paroles, son regard ému, voilé par les larmes, la rendaient si touchante et si séduisante même que Lionel eût pu en être attendri; mais il était alors trop préoccupé de chercher une combinaison qui lui permît de se débarrasser de Geneviève avec honneur.
«Je suis bien sensible, mon enfant, dit-il, à votre affection. Il faut songer à vous créer une position; et c’est à quoi je vais mettre tous mes soins.»
Il était si éloigné de penser à un mariage qu’il ne s’excusa pas même auprès de Geneviève de manquer à ses promesses.
«Une dame, une amie de ma sœur, poursuivit-il, à qui j’ai parlé de votre position comme ouvrière, m’a promis de s’occuper de vous. En attendant, elle vous a recommandé à sa couturière, qui vous donnera du travail et qui vous procurera une chambre dans sa maison même. C’est un grand atelier et une couturière en vogue. Vous y apprendrez cet état qui, à Paris, avec des protections, peut devenir très-lucratif.
—Quitter mes amies, s’écria Geneviève, Fossette qui est si bonne pour moi?
—Il le faut, mon enfant; d’ailleurs Mme Thomassin demeure rue Neuve-Saint-Augustin, tout à côté de la rue Louis-le-Grand. Nous pourrons ainsi nous voir plus souvent.»
Ce dernier argument décida Geneviève.
«Je vais vous donner l’adresse en question, ajouta Lionel; vous pourrez vous y présenter de la part de Mme de Courcy.
Apercevant sur la table l’encrier et la plume dont Fossette s’était servie, il s’en approcha pour écrire cette adresse.
Il n’y avait qu’une feuille de papier, mais elle était écrite au verso.
Lionel y jeta les yeux et lut avec un vif étonnement.
C’était le contrat de Fossette et de M. de Barnolf.
Il posa le papier sans rien témoigner de sa surprise.
«Mlle Fossette a-t-elle aussi un amant? demanda Lionel.
—Oui, un monsieur fort riche qui l’adore. Mais c’est une singulière fille, cette Fossette, et très-honnête, quoiqu’elle soit très-pauvre.
—Ils se voient souvent?
—Tous les jeudis.
—Ah!
—Ces belles fleurs que vous voyez sont les seuls cadeaux qu’elle lui permette.
—Il ne vient jamais la voir?
—Jamais.»
Voilà donc ce secret qui intrigue si fort Lucrèce, pensa Lionel.
Il ajouta tout haut:
«Votre amie est vraiment une étrange créature. Depuis quand la connaissez-vous?
—Depuis que je suis ici, c’est-à-dire depuis un mois… mais je l’aime, comme si nous nous étions toujours connues. Oh! vraiment, Lionel, si vous pouviez aussi vous intéresser à elle et lui obtenir de l’ouvrage chez la couturière de Mme de Courcy…
—C’est possible, nous verrons cela.
—Elle est très-bonne ouvrière. Elle a quelque instruction et surtout beaucoup de goût. Elle sait s’habiller gentiment avec des loques. L’état de fleuriste lui plairait mieux que la couture et la passementerie; car elle est passementière; mais elle n’a pas d’avances pour faire un apprentissage. Enfin, Lionel, je vous en prie, pensez à elle aussi; car j’aurais un très-grand chagrin de m’en séparer.
—Je vous promets d’en parler, répondit Lionel. Vous irez donc demain sans faute chez Mme Thomassin.»
Geneviève promit.
«Lucrèce sera contente de moi, pensa Lionel en descendant l’humide et sombre escalier du n° 37. Dire que des êtres humains vivent là-dedans! Pouah!»
Et il s’éloigna en fredonnant un air d’opéra.