Le Calvaire des Femmes
Chapitre XXVIII
Le retour imprévu de son mari causa en effet à Mme Daubré une vive contrariété. Mais elle était forte quand elle le voulait. Elle supporta sans émotion apparente cette surprise désagréable.
La veille, Maxime lui avait dit:
«Pourquoi faut-il que le destin nous ait séparés! Nous étions si bien faits pour nous comprendre! Passer ma vie à vos pieds, Géraldine, c’eût été pour moi le suprême bonheur.»
Et Géraldine, qui à vingt-cinq ans eût souri peut-être de l’éloquence moulée de cette phrase, à trente-six ans s’était laissé persuader. Comment eût-elle pu supposer que Maxime ne prenait pas au sérieux cet amour qui l’absorbait elle-même tout entière, et qu’elle regardait comme le dernier de sa vie?
M. Daubré ne pouvait donc arriver en un plus fâcheux moment. Aussi jamais ne parut-il à sa femme plus lourd, plus trivial, avec sa figure épaisse, avec son intelligence commune, bourrée de chiffres, enfoncée dans les tripotages du commerce. Jamais il ne l’avait autant choquée par ses airs de Prudhomme, ses façons bourgeoises et ses opinions toutes faites auxquelles il tenait avec l’opiniâtreté de la sottise. Essayait-on de combattre ses affirmations sans preuves, par paresse d’esprit il s’abstenait de répondre. On le croyait convaincu. Mais si, une heure après, on revenait sur le sujet discuté, on demeurait stupéfait de l’entendre répéter son affirmation avec le même aplomb, avec une égale confiance en lui-même. C’était cette impassibilité dans la bêtise que ne pouvait lui pardonner Mme Daubré, surtout quand elle le comparait au brillant Maxime, d’un esprit si souple, si alerte, et dont la beauté originale et délicate resplendissait de passion et d’intelligence.
M. Daubré ne suivit nullement les conseils de sa belle-mère. Il ne témoigna ni jalousie, ni colère, ni recrudescence de tendresse. Il dit simplement à sa femme qu’il venait la chercher.
Mme Daubré lui répondit qu’elle suivait un traitement pour ses nerfs, et que le médecin lui ordonnait le séjour de Paris pendant quelque temps encore.
Il ne fit aucune objection, et reprit docilement sa chaîne. Il accompagnait sa femme quand elle le lui demandait, et le reste du temps s’ennuyait le plus pacifiquement du monde.
Géraldine lui présenta Madeleine. Il approuva ce choix. Il essaya bien quelques objections sur la manière de diriger Jeanne, qu’il trouvait déjà trop coquette; mais Mme Daubré se borna à répondre: «Il faut bien qu’elle soit habillée comme ses petites amies. Plus de simplicité serait ridicule.» Il s’inclina.
Du reste, comme jamais sa femme ne lui avait montré autant de prévenance et d’affection, que jamais il ne l’avait vue moins nerveuse, moins rêveuse, plus gaie, mieux portante, il se dit que Mme de Lomas était folle ou qu’elle avait pris ce prétexte pour hâter le retour de sa fille.
Géraldine rencontrait Maxime au Bois, au spectacle ou en soirée; ces jours-là elle disait à son mari d’une voix câline:
«Mon ami, ce soir vous avez congé. C’est Lionel ou c’est Albert qui m’accompagnera.»
Et M. Daubré allait tranquillement à la brasserie fumer sa pipe, boire son pot de bière et lire le Constitutionnel.
Avant de risquer sa demande en mariage, Lionel chargea Maxime de sonder le terrain.
M. de Lomas était à peu près certain de plaire à Béatrix et à sa mère. Mais il fallait l’assentiment de M. Borel.
Un jour que toute la famille, y compris la tante Bathilde, se trouvait réunie à déjeuner:
«Quel homme charmant que ce Lionel! dit Maxime. Vraiment, quoiqu’il ait peu de fortune, je serais très-flatté de l’avoir pour beau-frère.»
Béatrix rougit, mais elle adressa à son frère un regard de remerciement.
«Certainement, repartit Mme Borel, c’est un homme très-distingué. Et puisque vous appréciez son caractère, vous devriez l’imiter, Maxime; car où le voit tous les matins à la messe de la petite chapelle de la rue de Provence. Lui du moins sait allier aux manières et à la conversation du meilleur monde un esprit sérieux et une piété exemplaire.
—En effet, répliqua M. Borel, je crois m’apercevoir que depuis quelque temps il fait à Béatrix une cour très-assidue. Sans doute la piété et la distinction sont d’excellentes qualités, que j’apprécie comme vous; mais je me suis informé: il est complètement ruiné.
—Avec un homme qui me plairait, je serais toujours assez riche, dit Béatrix.
—Il faudrait au moins, reprit M. Borel, qu’il nous apportât quelques compensations. S’il obtenait un poste important dans une ambassade; ou seulement s’il était décoré….
—Mais son nom, répliqua vivement Béatrix, ne vaut-il pas mieux que toutes les décorations? Il appartient à l’une des plus anciennes familles de la Flandre. Il porte de gueules à bandes de sable avec un croissant d’or en pointe.
—Vous aurait-on enseigné le blason au couvent? demanda Bathilde avec un sourire d’ironie.
—Certainement, on nous en donne quelques notions; car c’est de l’histoire. N’est-il pas fort intéressant pour ces demoiselles, qui la plupart sont nobles, de connaître l’origine et les armes de leur famille?
—Alors je ne m’étonne plus, ma pauvre Béatrix, de ton enthousiasme pour M. de Lomas.
—Je ne suis pas non plus de ton avis, ma chère enfant, reprit M. Borel. En ma qualité de commerçant, je n’attache qu’une médiocre importance à la gloire nobiliaire. Je suis à cet égard un enfant de 89. Pour moi, le mérite personnel est tout. Ce n’est pas que je trouve M. de Lomas dépourvu de mérite; mais vous, Bathilde, qu’en pensez-vous?
—Oh! ma tante doit le trouver fort mal, dit aigrement Béatrix. Un homme qui va à la messe!
—Puisque vous me demandez mon avis, répondit Mlle Borel, je pense tout simplement que c’est un homme ruiné qui est à la poursuite d’une dot, et qui n’a ni valeur morale, ni valeur intellectuelle. Il faudrait précisément savoir, ma chère Béatrix, si, avant de songer à t’épouser, il allait à la messe.
—Peut-être bien, allégua Maxime, ne pratiquait-il pas autrefois avec autant de ferveur; mais il a toujours eu des sentiments chrétiens. À supposer qu’il aille un peu plus souvent à la messe pour plaire à Béatrix qu’il aime, le mal ne serait pas grand.
—Moi, j’avoue, fit Laure étourdiment, que le petit Daubré me plairait davantage. M. de Lomas ne me parait pas toujours très-sincère.
—Ah! ma chère, si tu penses à M. Albert, tu as tort; car Madeleine est là qui le soigne, insinua Béatrix, comme pour se venger de la tante Bathilde.
—Ma chère Béatrix, répliqua sévèrement Mlle Borel, Madeleine est une noble fille, tout à fait incapable d’un calcul de ce genre.
—Madeleine est impie et mes filles sont dévotes, fit observer Mme Borel avec sarcasme; voilà pourquoi vous la vantez à leurs dépens.»
M. Borel coupa court à la conversation, qui commençait à s’envenimer. Mais après le déjeuner, Béatrix rejoignit Maxime et lui dit à voix basse:
«Engage M. de Lomas à attendre, pour faire sa demande, le départ de la tante Bathilde.»
D’un autre côté, Lucrèce avait dit à Renardet:
«Il m’importe beaucoup de retarder le mariage de M. de Lomas. Sachez donc de Maxime où en est l’affaire, afin que je mette, s’il y a lieu, des bâtons dans les roues.
Mme de Courcy comptait sur Lionel pour séparer Madeleine et Albert.