Le Calvaire des Femmes

M.-L. (Marie-Louise) Gagneur · Chapitre 3 sur 33

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Le Calvaire des Femmes

Chapitre III

Lille est la cité industrielle la plus importante du nord de la France. Là, comme dans tous les centres de grande industrie, l’économiste est frappé du contraste choquant que présente l’opulence et l’excès de la misère.

C’est une triste, mais inévitable conséquence de notre ère de féodalité industrielle. L’application des forces mécaniques à l’industrie, dont le résultat ultérieur sera certainement pour l’homme l’affranchissement de tout travail dégradant ou pénible, le place aujourd’hui dans un esclavage plus douloureux qu’autrefois le travail isolé.

L’homme, confondu pour, ainsi dire avec la machine, qu’il sert en instrument plutôt passif qu’intelligent, ne prenant à son travail, ordinairement divisé à l’extrême, qu’un intérêt secondaire, s’atrophie peu à peu, et ses instincts moraux s’affaiblissent d’autant plus aisément que son intelligence est plus annihilée.

Dans la manufacture l’homme perd sa liberté. Il est caserné en quelque sorte, et placé jusqu’à un certain point sous l’autorité arbitraire du patron.

Sans doute cette féodalité n’a pas à beaucoup près des résultats aussi abusifs, aussi désastreux que jadis la féodalité territoriale; mais elle produit cependant ce que produisent toutes les oppressions, des essors subversifs de liberté, autrement dit une profonde démoralisation engendrant une ignoble misère; et vice versa, cette misère engendrant la corruption.

Cependant, en face des conquêtes de la civilisation, qui pourrait nier le progrès moderne, même au point de vue moral? et qui songerait à confondre ces deux époques dans une même réprobation?

Aujourd’hui, à la place des tours orgueilleuses du château féodal, à la place de ces engins stériles ou plutôt destructeurs, s’élèvent les murailles pacifiques de l’usine; de l’usine, avec ses machines puissantes, fécondes, avec son armée de travailleurs. À la place de ce seigneur oisif, ignorant, hautain, toujours prêt à abuser de sa force, c’est le patron intelligent, actif; c’est même assez souvent un ancien ouvrier presque toujours bienveillant pour l’ouvrier.

Mais l’époque que nous traversons est transitoire, et comme toutes les transitions, douloureuse. Les abus mêmes de cette féodalité nouvelle suscitent déjà et susciteront de plus en plus des tentatives d’affranchissement. Le perfectionnement des machines et de nos systèmes économiques amènera certainement pour l’ouvrier, qui sera un jour associé et non plus simplement salarié, une ère de liberté, de dignité moralisatrice et de bonheur relatif.

Aujourd’hui, un certain nombre de grands industriels comprennent les devoirs de la richesse, et se préoccupent incessamment d’améliorer les conditions hygiéniques de leurs établissements, aussi bien que le sort des travailleurs.

Mais, à côté de ceux-là, il en est d’autres que domine l’esprit du temps, et qui veulent s’enrichir vite et à tout prix. Leurs capitaux, disentils, ne peuvent dormir; et, par conséquent, pas de repos pour le travailleur. Ceux-là entassent les ouvriers dans des établissements insalubres, leur mesurant avec parcimonie l’air et l’espace. Ils exigent plus de travail et ils payent moins.

Ainsi se montrait M. Daubré. C’était pourtant un homme compatissant, qui s’intéressait au bonheur de ses ouvriers. Mais il était pressé par la nécessité. Les goûts aristocratiques et luxueux de sa femme l’entraînaient à des dépenses excessives qu’il fallait couvrir.

Il possédait deux filatures, l’une dans le quartier Saint-Sauveur, et l’autre en dehors de la ville. Il y avait joint tout récemment un tissage mécanique.

Quiconque n’a pas traversé les courettes de Lille, quiconque n’a pas visité ces caves malsaines et nauséabondes où croupissaient, il y a quelques années, les ouvriers de cette ville, la plus riche de la Flandre, celui-là n’a point vu la misère dans toute sa hideur, celui-là ne peut se représenter l’état de dégradation morale et physique où elle fait descendre l’être humain.

On se souvient encore de l’émotion produite par les révélations navrantes d’un illustre économiste; on n’a pas oublié le sombre tableau qu’il traça de ces logements souterrains.

Aujourd’hui la plupart de ces caves ont été détruites; mais en 1863 un assez grand nombre existaient encore.

Vers le milieu de la rue des Étaques, rendue célèbre par la description qu’en a faite Blanqui, se trouvait un de ces bouges. Il était habité par un fileur du nom de Gendoux.

Un soupirail fermé par une trappe servait à la fois de fenêtre et de porte. Il n’y avait d’autre escalier qu’une mauvaise échelle appuyée contre l’entrée. Ce jour parcimonieux, arrivant d’en haut, rendait plus lugubres encore des murs noircis par le temps et la malpropreté. Le mobilier était sordide.

Cependant, quelques objets de luxe à bon marché, un miroir sur un bahut entre deux vases dorés, des fleurs en papier, des images encadrées, attestaient qu’une jeune fille avait paré naguère ce triste intérieur. Maintenant il y régnait ce désordre et cette incurie qui accusent l’abandon bien plus encore que la misère.

Une femme déjà vieille, Thérèse Gendoux, était assise au-dessous du soupirail. Elle cousait un sarrau. À peine recevait-elle un jour suffisant pour ce travail grossier. Deux enfants étiolés, au visage blafard et boursouflé, aux membres amaigris, se tenaient à côté d’elle.

Le plus jeune était âgé de quatre ans; mais on lui en eût donné deux au plus. Il se traînait à terre et fouillait dans les immondices qui couvraient le sol. L’autre, une fille de sept ans, ourlait un carré de grosse toile. À ce travail, elle gagnait environ deux sous par jour.

Ces enfants appartenaient, non pas à Thérèse, mais à une ouvrière de fabrique qui s’absentait tout le jour et habitait la même cave.

En effet, dans le fond de cette cave, déjà si sombre, se trouvait encore un réduit, et celui-là était tout à fait obscur. Il y avait place à peine pour un lit, une table et deux chaises.

L’humidité suintait le long des murs, dont la couleur primitive avait entièrement disparu. On devinait, à l’entassement indescriptible de vêtements ou plutôt de haillons, d’ustensiles brisés, de débris informes, qu’on n’entrait là que pour passer la nuit. C’était plus triste et plus horrible qu’une prison; car on se disait: «Dans cet air putride vivent des êtres libres, qui n’ont commis aucun crime, qui ont droit à l’air, à l’espace, au soleil; c’est la misère seule qui les a relégués dans ce cachot infect.»

En pénétrant là, on avait le cœur serré par l’angoisse, et la poitrine oppressée par une atmosphère méphitique. Un petit enfant s’y trouvait couché. Il dormait. Son visage livide ressemblait à celui d’un vieillard avec ses traits étirés, ses orbites creusées, ses lèvres décolorées. C’était effrayant à voir.

Depuis quand dormait-il? Depuis le matin, depuis que sa mère était partie pour la fabrique, et maintenant il était cinq heures!

Sa mère lui avait fait prendre un dormant[3] qui devait le plonger dans le sommeil jusqu’au soir.

Cet enfant avait deux ans. Peut-être n’avait-il jamais respiré le grand air. Peut-être jamais ses pauvres petits membres n’avaient-ils senti la chaleur vivifiante du soleil. Et l’on se demandait tout d’abord s’il était bien possible qu’il y eût une mère assez cruelle pour condamner son enfant à ce sommeil, à cette réclusion.

Hélas! cette femme avait trois autres enfants, et son mari ne revenait au logis que lorsque son gain de la quinzaine était épuisé. Elle emmenait avec elle à la fabrique son fils aîné qui avait huit ans. À eux deux, ils gagnaient un franc cinquante par jour. Avec ces trente sous, elle devait loger, nourrir et vêtir cinq personnes.

Le soir, ces cinq êtres, semblables à des animaux, dévoraient quelque nourriture indigeste, car le feu ne s’allumait jamais; puis ils s’étendaient sur la paille humide qui leur servait de lit[4]. La mère Gendoux avait pitié d’eux. Quelquefois elle leur faisait de la soupe ou donnait aux enfants un peu de bière. Elle avait pris de l’affection pour ces petits qui demeuraient avec elle tout le jour, et elle devait chercher l’affection, car sur son visage triste et austère, plein de bonté pourtant, se lisait une douleur profonde. De temps à autre, un soupir s’échappait de ses lèvres, elle essuyait une larme et murmurait:

«Pauvre Geneviève! que fait-elle? Mon Dieu! qu’est-elle devenue?»

Quand la nuit fut close, la mère Gendoux alluma la lampe, monta l’échelle vermoulue, ferma la trappe, puis alluma le feu et prépara le souper pour Gendoux qui allait venir.

L’enfant cessa de coudre et joua avec son petit frère.

La mère Gendoux, inquiète, prêtait l’oreille à tous les bruits. Enfin elle entendit battre la retraite.

«C’est bientôt l’heure; ils vont arriver,» pensa-t-elle.

Elle mit un peu d’ordre dans ce souterrain. On ne tarda pas à frapper au soupirail. La trappe s’entr’ouvrit.

C’était un homme de soixante ans environ. Encore robuste, il marchait cependant avec quelque difficulté; et sa taille était un peu déviée. Depuis longtemps il était fileur. Or, avant l’invention du renvideur mécanique, ce travail très-fatigant produisait souvent des déformations corporelles. Cet homme avait néanmoins dans le maintien et dans la démarche une distinction qu’on trouve rarement chez l’ouvrier, courbé toute sa vie sur le même travail.

«C’est bon, tout est prêt. Thérèse, sers-moi la soupe, dit Gendoux d’une voix brève, car ils vont venir.»

Il s’accouda sur la table, et parut préoccupé.

La vieille femme servit le repas, et resta debout, les deux mains sur les hanches, baissant la tête dans une attitude inquiète, en face de Gendoux, qui ne la regardait point.

«Ils vont venir? répéta-t-elle d’un ton interrogatif.

—Oui, va chercher les tabourets de la voisine, car ils seront bien une trentaine.

—Une trentaine! s’écria-t-elle effrayée. Ah! Gendoux, prends bien garde à ce que tu vas faire! Si on allait te mettre en prison! Es-tu sûr au moins de tous ceux que tu attends?

—Je suis sûr de tous les camarades. Ce sont des mécontents. Il y va d’ailleurs de leur intérêt comme du mien.

—Mais tous n’ont pas les mêmes motifs, murmura Thérèse.

—Sans doute, pas tous les mêmes; mais pourtant, combien auraient à se plaindre comme moi. Si ce ne sont pas les maîtres, ce sont les contre-maîtres qui, les premiers, corrompent nos filles et nos femmes; car ces manufactures, c’est trop souvent pour elles l’infamie.

—Au moins, reprit encore la femme de Gendoux, ne parle pas de Geneviève; c’est bien assez qu’elle nous ait quittés. Il ne faut pas qu’on sache tout notre malheur.

—Ah! tu crois qu’on l’ignore! répliqua le fileur dont le visage devint pourpre. Geneviève était la plus belle fille de la fabrique. Tout le monde la connaissait, et tout le monde savait bien que ce libertin de Lomas ne venait visiter la carderie que pour la voir. Depuis longtemps ses amies, et les hommes aussi, enrageaient contre elle parce qu’elle était sage. À la fabrique, un air modeste c’est un scandale! Aussi maintenant que ne dit-on pas? Parfois, il m’en arrive des bruits jusqu’aux oreilles, et elles me tintent à m’étourdir; le sang me monte aux yeux; je vois tout rouge, et je voudrais tuer quelqu’un. Mais il y a une meilleure vengeance. Je la tiens.»

Thérèse s’était assise, et elle essuyait avec le coin de son tablier les larmes qui roulaient sur ses joues.

«Ah! je te le disais bien, Gendoux, il ne fallait pas l’envoyer dans ce gouffre. Si elle était restée dentellière!

—Tu ne te souviens donc pas? J’étais malade; mon genou m’empêchait de travailler. Comme sarrautière tu gagnais douze sous, et Geneviève un franc avec sa dentelle. Encore lui fallait-il passer une partie de la nuit. Et quand je la voyais pâle, les yeux fatigués, toujours courbée sur son carreau, avec cette petite toux qui m’inquiétait, je me disais: «À la fabrique, elle peut gagner trente sous sans trop de peine; les couleurs lui reviendront aux joues.» Il y avait une place chez M. Daubré, à l’atelier des préparations, comme soigneuse de carderie, un métier propre et sain. Et puis elle était si fière! Qui aurait pu se douter jamais que ce Lomas aurait raison de cette vertu-là!

—Et tu es sûr que c’est lui qui a fait partir Geneviève?

—Je n’ai pas de preuves, malheureusement; mais j’en suis sûr, oui, sûr.

—Au moins il ne la laissera pas mourir de faim. Pauvre petite, que fait-elle là-bas? Ah! si seulement je savais son adresse! j’irais, vois-tu, et je la ramènerais. Car je ne dors plus, je ne mange plus, je n’ai de cœur à rien. Une enfant qui ne nous avait jamais quittés! Gendoux, si elle ne revient pas, je crois que j’en mourrai.»

En cet instant, la trappe se souleva.

«Ce sont eux! s’écria Thérèse avec effroi.

—Non, c’est la Bourgeat et son petit,» dit Gendoux.

En effet, c’était leur locataire. Ses enfants la regardèrent entrer avec cet air morne et hébété, cette immobilité torpide que donne l’appauvrissement excessif de la constitution.

Cette femme avait le type des ouvrières lilloises: blondes, maigres, au teint hâve. Elle était encore jeune, mais des rides nombreuses annonçaient une vieillesse hâtée par le travail et les privations. Ses vêtements ou plutôt ses haillons étaient malpropres, et recouverts, aussi bien que ses cheveux, de fragments d’étoupes; car elle était employée à l’atelier d’épluchage d’une filature de lin.

Elle vivait donc tout le jour les pieds dans l’eau, au milieu d’une poussière épaisse et malsaine, dans une atmosphère empestée et chauffée à vingt-cinq degrés. Après une journée de treize heures, elle rentrait dans son réduit sombre, où il n’y avait pas de feu, où elle trouvait quatre enfants qui avaient faim.

Quel courage, quel amour maternel ou quelle inertie lui fallait-il pour accepter une pareille existence?

«Vous viendrez tout de suite, qu’on vous trempe la soupe, lui dit Thérèse. Nous aurons du monde ce soir. Si vous entendez parler un peu tard, il ne faudra pas vous en étonner.

—Ah! que je vous remercie, madame Thérèse. Et les petits ont été sages?

—Oui, bien sages. Et l’autre n’a pas bougé.»

L’ouvrière sourit avec tendresse à ses deux enfants. Puis elle alluma sa lampe à celle des Gendoux et passa dans le réduit que nous avons décrit.

L’enfant dormait toujours. Elle le prit et le baisa. Mais son corps était roidi et son front glacé.

À ce contact, elle éprouva un horrible frémissement. Elle poussa un cri, et, l’œil dilaté, la figure contractée par l’épouvante, elle se précipita chez les Gendoux.

Elle tenait son enfant dans ses bras et le serrait convulsivement sur son sein. Elle ne put qu’articuler un gémissement rauque, et elle s’affaissa sur une chaise.

Gendoux et sa femme n’osaient questionner.

«Mais voyez donc, voyez donc! s’écria-t-elle enfin d’une voix déchirante. Il est mort, mon Dieu! il est mort! Et c’est moi, c’est moi peut-être qui l’ai tué! Je suis allée ce matin chez le pharmacien…. Hier, la dose n’était pas assez forte, et aujourd’hui….»

Sa tête se renversa et elle s’évanouit.

En cet instant, trois ouvriers entraient et descendaient l’escalier de bois. L’un d’eux alla chercher le médecin, et les autres aidèrent les Gendoux à transporter l’ouvrière sur son lit.

Le médecin déclara que l’enfant n’avait pas succombé à l’ingestion d’une dose trop forte de thériaque, mais que la vie s’était éteinte par manque de soins, d’air et de nourriture suffisante.

«Pourquoi donc, demanda-t-il à la mère, ne portiez-vous pas cet enfant à la crèche?

—Quand j’y suis allée, il n’y avait pas de place, et tant d’autres étaient inscrits avant le mien! Enfin, là comme ailleurs, il faut des protections, et je n’en avais pas.»

Les trois enfants entouraient le grabat de leur mère, toujours mornes et impassibles. Qui donc aurait éveillé la sensibilité chez ces jeunes cœurs?

La mère aussi était calme maintenant. Tout à l’heure, à la vue de son enfant inanimé, l’instinct maternel s’était soulevé.

Dans son désespoir, il y avait eu peut-être plus d’effroi que de douleur réelle. À présent elle pouvait penser, et elle faisait ce raisonnement horrible de la part d’une mère: «N’est-il pas heureux pour lui comme pour nous qu’il soit mort?»

Devant tant de misères, le médecin était à peine ému. D’ailleurs, que pouvait-il? Chaque jour il rencontrait des malheurs semblables.

Les amis de Gendoux continuaient d’arriver. Ils étaient déjà nombreux. Le médecin les regarda avec surprise.

«Voyons, dit-il, il faut se cotiser.»

Les ouvriers, avec un élan unanime, portèrent la main au gousset, et remirent leur petite offrande à la pauvre femme.

Cependant cette scène avait vivement impressionné tous les assistants.

Quand la réunion fut au complet, les ouvriers se comptèrent. Ils étaient trente. Chacune des principales filatures de Lille avait un représentant.

Gendoux se leva.

Sa tête rejetée en arrière n’avait point le flegme des gens du Nord. Elle accusait au contraire une rare énergie. Un feu méridional éclatait dans ses yeux noirs et perçants.

En 1848, membre d’un club, il s’était acquis une réputation d’orateur. Dans toutes les circonstances où s’agitaient les intérêts des ouvriers, c’était lui qui portait la parole. Il passait pour un esprit turbulent, dangereux.

C’était un homme juste, intelligent, aimé et respecté de ses camarades. On l’écoutait avec déférence. Il possédait réellement quelques talents oratoires. Sa parole, vive, expressive, frappait juste et fort. Il avait de la mise en scène, un geste abrupt, éloquent.

Son discours fut à la fois une revendication énergique des droits du travail et un exposé douloureux et sévère des misères morales de la manufacture.

Ce discours, qui rappelait un peu trop les déclamations révolutionnaires de 1848, fut cependant ce qu’il pouvait être de la part de cet ancien clubiste, de ce père mortellement offensé dans ses plus chères affections. Sans doute il ne prit guère de précautions oratoires pour stigmatiser l’injustice de certaines conventions, de certains privilèges. Il fut acerbe dans sa critique, et se montra d’une exigence relativement excessive dans ses réclamations.

Se basant sur les prétentions de quelques corporations ouvrières d’Amérique qui réduisaient à huit heures par jour le temps du travail, il émit des propositions qu’il savait être inadmissibles; car, disait-il, il fallait demander des concessions exagérées pour en obtenir de moindres. Enfin, rappelant l’incident douloureux qui avait ému l’assemblée quelques instants auparavant, il réclamait pour les femmes, qu’il voulait attirer aussi dans la coalition, deux heures au milieu du jour pour préparer le repas de la famille et soigner leurs enfants.

Il termina par ces paroles, qui impressionnèrent vivement les assistants:

«Ah! s’écria-t-il, ils nous refusent l’augmentation des salaires et la diminution des heures de travail, sous prétexte que ce temps et cet argent nous les dépenserions au cabaret à nous enivrer. Mais comment emploient-ils, eux aussi, leur temps et leurs richesses, si ce n’est à satisfaire leurs vices?

«Nous, il est vrai, quand nous sommes ivres, nous tombons dans le ruisseau, on nous ramasse et l’on nous jette au violon; c’est un scandale. Mais, eux, quand ils sont ivres, ils roulent sur des tapis, et leurs laquais les emportent dans leurs carrosses: personne ne les a vus.

«Ils parlent de nos débauches, de nos désordres! D’où nous vient l’exemple? d’où nous vient la corruption? Que font-ils de nos filles?»

À cette dernière phrase, répétée deux fois avec un regard sombre et une voix vibrante de colère, il sembla voir courir un frisson dans l’auditoire, car tous connaissaient le malheur de Gendoux.

Ce discours, qui flattait adroitement les instincts populaires, fut vivement applaudi.

Quelques autres ouvriers, grisés par l’éloquence de Gendoux, prirent la parole pour appuyer ses conclusions, et la grève fut décidée à l’unanimité. Dès le lendemain, chacun de son côté opérerait dans ce sens. Tous étaient des compagnons influents, qui disposaient d’un groupe plus ou moins nombreux.

Comme ils allaient se retirer, trois grands coups frappés contre la trappe retentirent sous la voûte et firent tressaillir les assistants.

Thérèse devint livide.

«Chut! fit Gendoux, qui pâlit aussi. Pas un mot, nous sommes vendus!»

Un profond silence régna.

En ce moment, onze heures sonnaient à l’église voisine.

«Au nom de la loi, cria-t-on du dehors, ouvrez!»

Il était inutile de résister.

Gendoux monta à l’échelle et se présenta.

«C’est vous, Gendoux, le fileur?

—Oui, c’est moi.»

Le commissaire de police se montra, accompagné de deux gendarmes. Il observa pendant quelques instants la réunion, comme s’il en comptait les membres.

«Allons, dit-il à Gendoux, suivez-nous. Nous vous arrêtons pour avoir enfreint les articles 414, 415 et 416 du Code, prohibant les coalitions, et l’article 291 du Code pénal, défendant toute réunion au-dessus de vingt personnes. Or, vous êtes trente ici.»

Gendoux atterré suivit le commissaire.

Lorsque Thérèse vit disparaître son mari entre les gendarmes, elle poussa un cri, voulut s’élancer, mais ses jambes faiblirent, et elle retomba privée de sentiment.

C’était cette scène, si brièvement relatée dans la dépêche télégraphique, qui rappelait à Lille M. Daubré.

 

[Note 3: Potion composée de thériaque, que les ouvrières des manufactures donnent trop souvent à leurs enfants pour les assoupir.]

[Note 4: Les ouvrages de MM. Blanqui, Villermé, Jules Simon, etc., abondent de tableaux plus effroyables encore que celui-ci. En peignant toute la réalité, nous craindrions d’être accusé d’exagération ou d’invraisemblance; nous craindrions surtout de tomber dans un réalisme par trop abject. Nous reproduirons seulement ce passage que Jules Simon emprunte à Blanqui: «Le foyer domestique des malheureux habitants de ces réduits se compose d’une litière effondrée, sans draps ni couvertures; et leur vaisselle consiste en un pot de bois ou de grès écorné qui sert à tous les usages. Les enfants les plus jeunes couchent sur un sac de cendres; le reste de la famille se plonge pêle-mêle, père et enfants, frères et sœurs, dans cette litière indescriptible, comme les mystères qu’elle recouvre. Il faut que personne n’ignore qu’il existe des milliers d’hommes parmi nous dans une situation pire que l’état sauvage….» «Ce tableau est encore vrai, ajoute Jules Simon. «On a fait de grands efforts, mais le nombre des pauvres croit dans une proportion effrayante.»]