Le Calvaire des Femmes

M.-L. (Marie-Louise) Gagneur · Chapitre 4 sur 33

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Le Calvaire des Femmes

Chapitre IV

Après la retraite si brusque de la famille Daubré et la discussion un peu orageuse de la soirée, les Borel se séparèrent avec quelque froideur.

Mlle Borel se trouvait blessée par l’attitude railleuse de sa famille.

Maxime appréhendait l’éloignement de Mme Daubré. Béatrix, jalouse de Madeleine, affecta de ne pas lui souhaiter le bonsoir. Madeleine se retira triste et pensive. Elle se répétait avec amertume ces paroles de Mlle Borel: «Il n’y a pas de dignité possible sans l’indépendance matérielle.»

C’était une nature fière et fortement trempée que cette fille d’ouvriers; et Mlle Borel s’était appliquée à développer chez elle la dignité et la force de caractère, qui sont la meilleure sauvegarde pour une femme.

«En effet, se disait Madeleine, que suis-je ici? Une enfant recueillie par charité. Mlle Bathilde est trop généreuse sans doute pour me faire jamais sentir ma position dépendante; mais le langage et les regards parfois méprisants et protecteurs de Laure et de Béatrix me rappellent trop que je suis une étrangère dans la maison. Mme Borel aussi ne me témoigne plus la même bienveillance. Enfin il me semble que parfois Maxime me parle avec une légèreté….»

À cette pensée, une rougeur brûlante lui monta au visage. Elle s’assit sur son lit.

«Malgré l’affection que me porte Mlle Borel, peut-il oublier que je suis la fille du père Bordier, de la pauvre Françoise, la sœur de Marie la veloutière? Je suis folle de penser si souvent à lui. Mme Daubré l’aime, c’est certain. Comment serait-il insensible à cet amour qui flatte toutes ses vanités! Elle est belle, spirituelle…. Non, elle n’est pas belle, elle n’a pas d’esprit, et elle n’a pas de cœur; ce n’est qu’une coquette…. Mais c’est une grande dame, riche, élégante, et Maxime aime tant le luxe! Ah! mon Dieu! comme je souffre!»

Elle cacha sa tête dans ses mains et pleura.

Tout à coup elle se redressa.

«Est-ce que je suis jalouse, moi? Et de qui? De Maxime qui ne m’aime pas, qui ne peut m’aimer? Allons, je suis vile. Non, je ne penserai plus à lui, je ne le veux pas.»

Elle se leva, alluma sa bougie et passa un peignoir. Elle se trouvait devant une psyché. Artiste, elle ne put s’empêcher d’admirer son image.

La passion éclatait dans ses yeux, animait ses joues. De son bonnet dénoué par l’agitation ruisselait une magnifique chevelure. Son petit pied cambré aux veines bleues, au talon rose, que la fièvre brûlait aussi, reposait nu sur le parquet sans en ressentir le froid.

Madeleine possédait une très-riche et très-complète organisation. Sans doute l’éducation est transmissible, puisqu’à la longue elle modifie et améliore les races. Pourtant on voit assez souvent parmi les demi-sauvages de nos campagnes surgir des êtres susceptibles d’un très-grand perfectionnement artistique et intellectuel.

Quoique née de parents incultes, Madeleine était douée d’aptitudes très-variées et fort étendues. Cette intelligence, à la fois prime-sautière et cultivée, se reflétait dans sa beauté, qui frappait bien plus par l’originalité que par la parfaite correction des lignes.

Sa peau brune, ses grands yeux de gazelle, un peu sauvages, le carmin éblouissant des lèvres, les frémissements voluptueux de la narine, sa taille cambrée et souple dénotaient la vigueur des races primitives; mais on trouvait aussi chez elle les caractères distinctifs des générations raffinées: un profil droit, le fini des modelés, la petitesse des mains et surtout l’expression méditative du regard.

Ces contrastes, qui se heurtaient dans son visage, causaient au premier abord une sorte d’inquiétude. Sa figure paraissait étrange, et cependant elle attirait. Songeuse, elle semblait dure; mais le sourire l’illuminait et lui prêtait une grâce, une douceur captivantes.

Les femmes délicates et nerveuses la déclaraient laide, car il y avait entre ce type et le leur une trop complète dissemblance. Mais les hommes, les hommes blasés surtout, à première vue en tombaient épris.

Après s’être admirée, elle se détourna du miroir avec impatience.

«Que ne suis-je blonde, maigre et riche comme Mme Daubré? soupira-t-elle…. Mais je serai célèbre, riche peut-être, et alors….»

Et, faisant un effort, elle se mit à travailler.

Sa bouche devint sérieuse, sa narine se souleva, son œil humide prit soudain de la fixité et de la profondeur. On l’eût dite inspirée.

À quoi donc travaillait-elle? La pauvre enfant écrivait un poëme, et sur ce poëme elle basait ses espérances de fortune.

Elle avait entendu parler cependant des difficultés de parvenir par la littérature, soit à la célébrité, soit à la richesse. Mais ces difficultés, tous les poëtes les connaissent, les uns par ouï-dire, les autres par expérience; et ils conservent quand même la foi au succès. C’est cette foi, ou plutôt cet orgueil sublime qui fait les grandes personnalités.

Madeleine était brave, parce qu’elle avait vingt ans.

Comme elle sentait la vie puissante en elle, elle ne pensait pas que son courage pût faiblir. Enfin, ayant un grand amour de l’art, elle ne soupçonnait rien des dégoûts du travail; et son imagination se formait sur le monde des artistes les plus chimériques illusions. Ainsi, elle se refusait à croire que les déboires d’amitié, les injustices, les critiques jalouses fussent ordinairement le dot du talent.

Elle ignorait également que, si cette carrière est difficile pour l’homme le plus intrépide, elle est presque impossible à la femme; car elle a de plus à lutter contre l’ironie masculine et contre le préjugé qui veut limiter ses facultés à l’art de plaire, à la science du ménage.

Élevée par Mlle Borel, qui réclamait hautement pour la femme son droit au développement et à l’exercice complet de son intelligence et de son activité, elle ne tenait aucun compte du préjugé. Elle ne prévoyait pas ce que la société inflige de tortures à quiconque veut lutter contre elle. Si, pour une femme riche, ces luttes peuvent être indifférentes, pour une femme pauvre, elles sont souvent mortelles. Aussi devant la confiance et la bravoure de cette enfant, on se sentait pris d’une immense pitié.

Elle se disait: En attendant que j’obtienne le succès littéraire, je ferai de la peinture pour gagner ma vie, car elle était peintre aussi. Elle possédait cette mémoire de l’image et de la couleur, cette vivacité d’impressions, ce sentiment énergique de la réalité et cette force créatrice qui font les peintres comme les poëtes.

Cependant était-il certain qu’elle eût du talent? Assurément elle avait le jet de l’inspiration; mais c’est là le diamant brut que le travail taille et polit. Il lui manquait cet autre génie plus sage, plus robuste qui, selon Buffon, s’acquiert avec la patience, et qui s’affine au creuset de la critique.

Quelques succès de salon l’avaient enivrée. On avait admiré ses vers et ses tableaux, qui surprenaient en raison de sa jeunesse. Mais comme elle trouvait ses essais encore imparfaits, comme elle sentait en elle tout un monde d’ébauches vagues et d’idées incomplètes, elle pensait: «Si je parviens à débrouiller ce chaos, à condenser mon inspiration, à fixer mon rêve, j’arriverai certainement à produire un jour des chefs-d’œuvre.»

Et, forte de cette espérance, elle croyait pouvoir surmonter toutes les entraves.

Elle travailla jusqu’au jour sans ressentir ni froid, ni fatigue; car elle éprouvait cette excitation cérébrale, cette fièvre brûlante de la composition qui est bien véritablement le feu sacré.

Cependant, de temps à autre, elle s’arrêtait d’écrire. Son beau corps s’alanguissait; ses yeux se fermaient à demi; elle restait immobile et rêveuse; puis tout à coup elle se redressait, écartait le bras comme pour chasser une image importune.

«Oh! laissez-moi travailler!» murmurait-elle.

C’était le souvenir de Maxime qui l’obsédait.

Lorsque les premiers rayons du jour firent pâlir sa bougie, elle se glissa dans son lit pour se réchauffer, et, brisée de fatigue, s’endormit.

Madeleine s’éveilla fort tard et descendit vers la fin du déjeuner.

Mme Borel lui en témoigna une mauvaise humeur qui la bouleversa et surtout l’humilia.

«Il paraît, lui dit Béatrix d’un ton aigre-doux, que vous veillez toute la nuit. J’ai entendu du bruit dans votre chambre jusqu’à six heures.»

Madeleine rougit, car elle travaillait en secret à son poëme.

«Pourquoi donc rougissez-vous? remarqua Laure étourdiment. Lisiez-vous de mauvais livres?

—Je me suis relevée parce que je ne pouvais dormir, balbutia Madeleine encore plus confuse.

—Étiez-vous souffrante, mon enfant? demanda Mlle Borel.

—Un peu de fièvre, je crois; mais, ce matin, je suis mieux.»

En cet instant, on apporta une lettre à Madeleine. En lisant la suscription elle parut émue, prit un prétexté et se retira.

«Je trouve, dit Béatrix d’un ton sec, que Madeleine a d’étranges allures depuis quelque temps. Elle se couche à des heures indues, s’enferme toute la journée dans sa chambre. Enfin c’est une existence tout à fait mystérieuse.

—Il faut convenir, Bathilde, appuya Mme Borel, que vous donnez à cette jeune fille une singulière éducation. Vous l’autorisez à sortir seule, à lire des romans et des livres contre la religion, vous lui permettez de recevoir des lettres et d’en écrire sans vous les soumettre.

—Pourquoi n’ajoutez-vous pas de penser toute seule? Il faut juger un système d’éducation d’après les résultats qu’il produit. Qu’avez-vous à reprocher à Madeleine? N’est-elle pas parfaitement sincère, bonne et modeste?

—Oui, c’est vrai, confirma M. Borel.

—Cependant, ma tante, ajouta Maxime, laissez-moi vous dire que si je rencontrais dans la rue, se promenant seule, une fille avec ces yeux-là qui vous attirent comme l’aimant, avec des lèvres aux tons violents, avec cette démarche d’une réserve si provocante, j’en tomberais éperdument amoureux. Elle est horriblement séduisante, votre petite Madeleine, et si ce n’était la vénération que je vous dois….

—Taisez-vous, Maxime, interrompit vivement Mme Borel. N’oubliez pas devant qui vous parlez.

—Je l’observais hier au soir, insinua Béatrix, qui ne pardonnait pas à Madeleine le sentiment de jalousie qu’elle lui avait inspiré la veille, je crois que sous sa simplicité elle cache beaucoup de prétentions et d’orgueil.

—Et sur quoi appuyez-vous votre jugement? repartit sévèrement Mlle Borel.

—Moi, je la crois bonne fille, dit Laure; mais elle m’agace avec ses airs de muse.

—Je vous assure, Bathilde, reprit encore Mme Borel avec un peu d’aigreur dans la voix, que je ne suis pas sans inquiétude à l’égard de votre protégée. S’il lui arrivait quelque aventure, mes filles, qui la traitent presque en amie, pourraient s’en trouver compromises. Avec cette imagination, ces idées d’indépendance….

—Vous jugez la femme, ma chère sœur, interrompit Mlle Borel, telle que l’ont faite les préjugés et une éducation fausse, incomplète. Vous ne songez pas à critiquer une femme mariée qui sort seule, n’eût-elle que seize ans.

—Une femme mariée a son mari pour la protéger, pour l’avertir des dangers qu’elle doit craindre.

—C’est cela, comme la femme pauvre a son mari pour la nourrir, répliqua Bathilde. Mais quand le mari ne remplit pas son devoir, et combien le remplissent? que devient cette femme habituée à la protection et tout à coup privée d’appui? Si Madeleine était restée dans la condition d’où je l’ai tirée, elle sortirait seule, n’est-ce pas? et personne ne songerait à la blâmer.

«Or, je ne veux pas faire de Madeleine une de ces femmes s’étiolant dans l’inertie, dans une vie dépendante, futile, pleine de souffrances intimes, souffrances de cœur, souffrances d’imagination, souffrances physiques même, et qui sont le produit de l’oisiveté.

«Le moment est venu où l’éducation et la destinée des femmes doivent se modifier. Dans nos sociétés libres modernes, les femmes ne peuvent plus être tenues en lisière, ni exclusivement enfermées dans le gynécée. Elles doivent avoir leur part dans l’activité sociale, selon la mesure de leurs facultés; mais elles sont d’abord et avant tout appelées au gouvernement d’elles-mêmes, ce qui est leur vraie, leur unique émancipation.

«Il faut qu’elles sortent seules, agissent seules, pensent et se déterminent seules; que leur libre arbitre et leur moralité personnelle les soutiennent, les fortifient, les conduisent dans la vie. Il faut davantage: elles doivent pourvoir à leur existence, préparer leur avenir, au lieu de l’attendre de la vente de leur personne au plus offrant par des liaisons honteuses ou des mariages intéressés.

«En développant chez elles ces sentiments de dignité, on leur donne une tout autre attitude en présence des hommes. Au lieu de les élever dans une ignorance systématique du monde, montrez-leur les pièges qu’on leur tend, les précipices où l’on cherche à les attirer. Elles sauront, ne serait-ce que par un intérêt bien entendu, résister aux séductions. Or, c’est dans ces principes que j’ai élevé Madeleine, et je réponds d’elle.

—Assurément, repartit Mme Borel avec l’opiniâtreté irraisonnée d’une bonne catholique, s’il ne s’agissait de la compagne de mes filles, je me fusse abstenue de toute observation; car je sais que sur ce terrain nous ne nous entendrons jamais. Moi, je veux faire de mes filles des femmes du monde, vivant selon le monde, comme tout le monde; tandis que vous élevez Madeleine pour une société qui n’existe pas.

—Eh bien! Euphémie, puisque nous sommes sur ce chapitre, soyez tout à fait sincère. La présence de Madeleine vous importune, n’est-ce pas? la mienne aussi peut-être? Vous craignez sans doute que, à la longue, mes idées voltairiennes, comme vous les appelez, ne compromettent le salut de vos enfants, et peut-être craignez-vous encore que la beauté de Madeleine ne nuise à leur établissement dans ce monde. Aussi bien j’ai des projets de voyage. Quant à Madeleine, je la caserai convenablement.

—Voyons, voyons, ma chère Bathilde, interrompit M. Borel qui pâlit un peu, il ne s’agit pas de cela. Euphémie est allée trop loin. Tu sais que, malgré nos dissentiments, nous avons pour toi un attachement profond. Tout le monde ici est heureux de ta présence, et nous serions désolés si tu nous quittais pour quelques discussions sans importance.»

Il se tut; mais ni les deux jeunes filles, ni Mme Borel, ni Maxime lui-même, qui pensait en ce moment à Mme Daubré, ou à Pouliche ou à Mademoiselle Lucie, ou peut-être à toutes les trois à la fois, n’appuyèrent les paroles conciliatrices de M. Borel.

«Mon cher Théodore, répondit Bathilde, je te remercie de ces bons sentiments; mais je t’assure que je parle sans colère. Je suis fort indulgente, tu le sais, pour les opinions d’autrui; je comprends donc que vous combattiez les miennes. Seulement à quoi bon ces luttes qui fatiguent sans profit pour personne? Quand on ne peut s’entendre, ne vaut-il pas mieux se séparer?»

Elle se leva et sortit. Mais elle avait prononcé ces derniers mots avec un léger tremblement dans la voix.

«Vous faites des sottises, Euphémie, dit M. Borel fort ému. Puisque Bathilde ne surveille pas Madeleine, ne pouviez-vous la surveiller vous-même sans faire tant de tapage? Vous savez que j’aime beaucoup ma sœur, malgré ses extravagances. Enfin, s’il faut vous le dire, la plus grande partie de sa fortune est engagée dans mon industrie. En ce moment-ci, une rupture entre nous pourrait me gêner beaucoup.»

Toute la famille demeura interdite.