Le Calvaire des Femmes
Chapitre XVI
Il était cinq heures. Il y avait foule aux Tuileries. Les rayons dorés du soleil couchant se jouaient dans les bourgeons des marronniers. Ils se réfractaient en brillants arcs-en-ciel dans la pluie fine des jets d’eau et faisaient resplendir les belles toilettes des promeneuses et les visages roses des enfants.
C’étaient une vie, une gaieté, un bruit de caquets, de cris, de rires, de voix fraîches et de chants d’oiseaux. Le printemps n’est pas seulement le rajeunissement de la nature; il se manifeste aussi en nous par un redoublement de vie et par des langueurs, des ivresses, des besoins d’aimer, des joies sans cause, des activités sans but.
C’est la sève qui tressaille, qui monte, qui envahit tous les êtres, depuis le brin d’herbe jusqu’à l’homme, depuis le robuste paysan jusqu’à l’habitant étiolé des villes.
Madeleine chercha des yeux Mme Daubré, et ne la trouva point; mais elle vit à sa place le jeune Albert. Il paraissait plongé dans une de ses rêveries qui lui étaient habituelles. Il tenait à la main un livre qu’il avait laissé tomber sur ses genoux. Ses yeux étaient fixés sur le sommet d’un marronnier, que pourtant il ne regardait point. Quand Madeleine s’approcha de lui, il tressaillit, et pendant quelques secondes il ne put répondre à cette simple question:
«Où trouverai-je Mme Daubré?»
Albert avait l’imagination aussi poétique qu’impressionnable. Madeleine, enveloppée par la lumière du soleil, lui apparaissait alors comme au milieu d’une gloire. Elle avait marché vite. Ses joues étaient animées; ses bandeaux soulevés par la course, dessinaient de petites ondes autour de son front resplendissant. À travers les longs cils de ses paupières à demi fermées par l’éclat du soleil, jaillissaient des rayons à la fois doux et pénétrants.
Depuis huit jours que Madeleine était entrée chez Mme Daubré, Albert avait senti grandir la sympathie qu’elle lui avait inspirée lors de leur première rencontre chez les Borel.
«Ma belle-sœur est allée avec Maxime Borel faire une promenade au bois, répondit-il enfin. Ils ont emmené Jeanne. Vous êtes donc libre, mademoiselle. Je suis venu vous prévenir de ne pas attendre Mme Daubré.
—Combien je vous remercie, monsieur! fit-elle, réellement touchée de cette attention.
—Oh! ne me remerciez pas, j’avais envie de sortir; et, vous voyez, je lisais mon auteur favori.»
C’étaient les poésies d’Henri Heine.
«Je puis donc rentrer,» dit Madeleine, heureuse d’avoir quelques heures de liberté; car depuis huit jours elle n’avait pas trouvé un moment pour se recueillir et travailler.
Elle cumulait en effet chez Mme Daubré les emplois de lectrice, de demoiselle de compagnie et d’institutrice. Que d’exigences n’avait-elle pas, cette coquette désœuvrée et surtout ennuyée!
«Oh! mademoiselle, rentrer déjà? Voyez, il fait si beau! supplia Albert. Votre vie nouvelle paraît vous fatiguer un peu. Je vous trouve pâlie, et vous perdez chaque jour de votre gaieté.
—C’est que maintenant, répondit Madeleine avec un sourire forcé, j’ai de graves fonctions à remplir; Si je riais comme autrefois, Jeanne n’aurait plus de considération pour moi.
—Est-ce bien là la vraie cause de votre air sérieux? demanda Albert avec une émotion dans la voix. Nous serions bien malheureux si vous ne vous plaisiez pas avec nous. Ma belle-sœur vous aime déjà beaucoup, et Jeanne aussi!»
Madeleine lui répondit avec une gravité triste:
«Sans doute, monsieur, je regrette Mlle Borel; mais certes je me trouve heureuse de ma nouvelle position; je suis très-sensible surtout à l’affection que vous me témoignez tous.»
Madeleine, en prononçant ce petit mensonge bienveillant, avait le cœur un peu gros. Elle était loin d’être heureuse chez Mme Daubré, comme elle le disait. Cette position subalterne vis-à-vis d’une femme capricieuse dont elle ne pouvait estimer le caractère, et qui lui était de beaucoup inférieure sous le rapport de l’intelligence, la blessait dans son amour-propre aussi bien que dans sa dignité. Et puis son esprit sérieux et méditatif ne se prêtait qu’avec de pénibles efforts à ces fonctions de surveillante attentive et sévère. Elle ne pouvait s’indigner avec conviction des fautes puériles de Jeanne. Elle sentait qu’elle remplirait mal ses devoirs d’institutrice.
Doué d’une excessive délicatesse de cœur, Albert comprit à l’accent un peu contraint de Madeleine qu’elle n’était pas tout à fait sincère et qu’elle souffrait. Il se tut, car il souffrait aussi.
Albert s’était levé à l’arrivée de Madeleine, et maintenant ils marchaient l’un à côté de l’autre, au milieu d’un massif de marronniers.
«Dans ce moment, reprit-il après un silence, vous paraissez péniblement affectée. Peut-être est-ce moi qui vous ai déplu en venant à votre rencontre. J’ai été élevé au fond de la Bohème, dans un château isolé, entre une vieille tante et un vieux précepteur. Je ne sais donc rien des usages français. Dites-moi, je vous en prie, que je n’ai commis à votre égard aucune inconvenance.
—Oh! monsieur, répondit vivement Madeleine, j’ai toute confiance en votre loyauté; et, pour vous le prouver, je ferai avec vous un tour de promenade.»
Madeleine était très-pure et par cela même très-audacieuse. Mlle Borel lui avait appris d’ailleurs à ne pas se préoccuper des convenances lorsqu’elles gênaient la liberté sans profit pour la morale.
«Je vous remercie, mademoiselle, de cette preuve d’estime, dit Albert un peu troublé.
—En effet, je suis triste, reprit Madeleine. Je viens d’assister à une scène si pénible et si émouvante, que vraiment j’ai besoin pour me remettre de grand air et de distraction.»
Elle conta avec un accent pénétré et plein de chaleur l’histoire de Christine Ferrandès et de la pauvre phtisique qu’on avait arrêtée parce qu’elle mendiait.
«Et vous les croyez en tous points dignes d’intérêt? demanda Albert.
—Je ne les connais pas; mais quelle que soit leur conduite, des femmes aussi malheureuses sont toujours dignes d’intérêt. L’inconduite en pareil cas est la conséquence de la misère.
—Vous avez raison, mademoiselle; et quoique je partage entièrement l’avis de Mlle Borel au sujet de l’aumône, cependant, en face de tels malheurs, comment rester impassible dans ce système et ne pas les secourir! Je ferai donc ce que vous voudrez bien me dicter.
—Merci pour elles, dit Madeleine.
—En ma qualité d’Allemand, je suis un vrai songe-creux. Je crois à la métempsycose. J’ai dû être femme dans une précédente existence, et j’ai dû souffrir beaucoup; car je ressens les souffrances des femmes comme si je les avais éprouvées.»
Madeleine sourit.
«Ces réminiscences ne seraient-elles pas plutôt l’effet de l’imagination que celui du souvenir?
—Peut-être avez-vous raison. Mais c’est là un sujet bien triste. Vous restez ici pour vous distraire et je vous entretiens de pensées douloureuses. La nature pourtant est si gaie! Comme ce jour est pur et ce coucher de soleil resplendissant! L’air est embaumé et il enveloppe comme une caresse. On voudrait, n’est-il pas vrai? s’enfuir au fond des bois, on se baigner dans la rosée des prés. On éprouve le besoin de chanter comme les oiseaux ou encore de faire des vers pour décrire toutes ces ivresses, toutes ces splendeurs.
—Vous faites des vers? interrogea Madeleine.
—Oui, répondit le jeune homme en rougissant. Mais c’est un secret; car je ne veux les montrer à personne. Je les trouve bien beaux mes vers, cependant; mais il me semble qu’aussitôt que je les aurai lus, ils me paraîtront affreux. Et puis maintenant, qui s’intéresse à la poésie?
—Moi, dit Madeleine.
—Vous? Ah! quel bonheur! s’écria Albert avec une naïveté toute germanique. Et vous aussi, vous écrivez en vers?
—Hélas! j’ai aussi ce défaut!» fit-elle en riant.
Et puis tout à coup elle devint grave; son œil inspiré s’arrêta fixe et profond sur le ciel bleu. Elle soupira; car la poésie était maintenant tout son espoir.
«Je vais peut-être vous faire une proposition indiscrète, reprit Albert; mais alors regardez-la comme non avenue. Si vous voulez me lire vos vers, je vous lirai les miens.
—J’y consens, répondit Madeleine en souriant. Puisque nous voilà confrères en littérature, nous nous critiquerons mutuellement. D’abord je serai franche, je vous en préviens. Tant pis si vos vers sont mauvais ou si vous avez de l’amour-propre. Toutefois il faudrait me promettre la même sincérité.
—Sans doute; mais vous, vous ne pouvez faire que de belles choses. Ce soir, ma belle-sœur doit aller au bal; elle m’a prié de l’accompagner. J’ai promis avec regret; car je hais ce qu’on appelle le monde; je n’aime que la lecture, l’étude, la poésie. Je tâcherai de décider Lionel à l’accompagner. Ce soir donc, si vous le voulez bien, nous nous réunirons au salon; je vous soumettrai quelques passages de ma traduction de Heine, et je vous raconterai mes projets pour l’avenir. J’ai de grands projets: je crois qu’il y a une réforme à opérer dans l’art comme dans les mœurs, et qu’il faut remplacer notre charlatanisme littéraire et notre hypocrisie morale par la vérité et la simplicité. La littérature est-elle le miroir des mœurs, ou les mœurs sont-elles le reflet de la littérature? L’une et l’autre proposition peuvent se soutenir. Mais il est certain que les artistes, ces êtres passionnés, à imagination vibrante, arrivent par le sentiment, plutôt que les philosophes par la raison pure, aux grandes intuitions de l’avenir; car leurs aspirations incessantes vers l’idéal leur font concevoir une beauté, une harmonie, une perfection qui doivent être la destinée nécessaire de l’homme dans la carrière immense du progrès.»
En parlant, Albert s’animait; Madeleine l’écoutait sérieuse, et Renardet, qui n’avait cessé de les observer, se disait avec un sourire sardonique:
«Évidemment ce sont deux amoureux. Voilà bien la vertu des femmes!»
Lionel les rencontra comme ils rentraient ensemble; il leur jeta un de ses regards froids et perspicaces. La joie naïve qui éclatait sur le visage d’Albert ne put lui échapper. Il ne s’arrêta pas toutefois à les observer, car il avait hâte de se rendre chez Geneviève, dont Robiquet venait de lui remettre le message.