Le Duc Galant
Chapitre 8
Doux amour, douce atmosphère, douce charité,
Ses yeux, ses cheveux, son regard apportent la clarté.
Amour gagné, amour perdu, mais amour restauré.
Doux amour, douce atmosphère, tendrement adorée.
-Extrait de La Nature de Mademoiselle Rose Stewart
Par le duc Galant
D ès que Lavinia aperçut le ruban rouge attaché à la balustrade en fer devant la maison de l’autre côté de la rue, son cœur se mit à battre plus vite. Elle demanda aussitôt à sa femme de chambre de se préparer à une promenade, puis se rendit au salon pour informer sa mère qu’elle sortait.
— Je vais peut-être t’accompagner, dit la comtesse en posant les yeux sur la fenêtre donnant sur le petit jardin arrière. Il fait plutôt beau aujourd’hui.
Surprise, Lavinia cligna des yeux. En général, sa mère n’aimait pas l’exercice physique, sauf s’il était question de faire des achats ou de raconter des ragots. Lavinia ne voulait pas qu’elle l’accompagne, pas aujourd’hui. Pas pour cette promenade.
— Je ne m’absenterai pas longtemps, et je suis sur le point de partir.
Elle avait déjà enfilé une pelisse ainsi que son chapeau et ses gants, et portait son réticule pour y glisser le message de Beck. Elle retint son souffle en attendant la réponse de sa mère.
Celle-ci la regarda de haut en bas.
— Effectivement. Très bien, alors. Ne t’épuise pas au point de ne plus vouloir aller au parc.
Elle ne voulait déjà pas y aller.
— Oui, mère.
Lavinia se retourna précipitamment et retrouva Carrin, sa femme de chambre, dans le hall.
— Prête.
Le valet de pied ouvrit la porte et Lavinia précéda Carrin sur le trottoir. Elle attendit que celle-ci, une femme à la voix douce qui avait cinq ans de plus qu’elle, la rejoigne avant de tourner à gauche et de se diriger vers Grosvenor Square.
— Allons-nous quelque part en particulier, my lady ? s’enquit Carrin.
— Pas vraiment, mentit la jeune femme. Je pense que je vais me laisser guider par mes pieds.
Elle adressa à Carrin un sourire chaleureux.
Une fois qu’elles furent suffisamment éloignées de la maison, Lavinia sortit ses lunettes de son réticule et les plaça sur son visage. Elle soupira joyeusement lorsque les choses autour d’elle devinrent plus nettes. Chaque fois qu’elle les mettait, elle se demandait pourquoi elle les retirait. Évidemment, elle savait pourquoi : à cause de sa mère.
Carrin ne le dirait pas à la comtesse. Elle estimait qu’il était aberrant que Lavinia n’ait pas le droit de les porter.
Lorsqu’elles entrèrent dans Grosvenor Square, Lavinia trouva aussitôt l’arbre. Il était facile à repérer, d’autant plus qu’elles arrivaient par l’angle sud-ouest. C’était sans doute pour cette raison que Beck l’avait choisi.
Le centre de la place était constitué d’une belle pelouse verte avec des arbustes et des arbres, le tout entouré d’une clôture basse en fer forgé. Elle se tourna vers Carrin.
— Allons sur la place.
Elles marchèrent jusqu’à une ouverture dans la clôture et Lavinia la conduisit vers un sentier. Après s’être promenées un moment, elle dit à Carrin :
— Je crois avoir vu un écureuil. Attendez ici.
Lavinia se dirigea en hâte vers l’arbre et se réjouit de la présence d’un arbuste adjacent qui la protégeait partiellement pendant qu’elle faisait le tour de l’arbre pour trouver le creux. Plongeant la main à l’intérieur, elle trouva un petit sac.
Le soulevant de l’arbre, elle s’interrogea sur son contenu, car il était assez lourd. Elle replongea sa main dans le creux et chercha un message, mais il n’y avait rien d’autre.
Le sac était pourvu d’un cordon, et elle le tira pour l’ouvrir et voir ce qu’il contenait. Son souffle se coupa lorsqu’elle comprit de quoi il s’agissait. Elle sortit la première pierre et la tint en l’air, observant la spirale et les rainures régulières qui la marquaient.
C’était magnifique. Et si petit ! Elle avait vu des dessins de ce genre de chose, mais elle n’avait rien de tel. Ses fossiles étaient tous des plantes.
— Est-ce que vous aimez ?
La voix grave et masculine glissa dans son cou, lui rappelant la façon dont ses lèvres l’avaient caressée une fois à cet endroit. Elle se retourna et vit Beck adossé à l’arbre, le regard intense, les paupières tombantes.
— D’où venez-vous ?
— De nulle part.
Il s’écarta de l’arbre. Ses yeux reflétaient une lueur de surprise, et de quelque chose d’autre qu’elle n’était pas sûre d’identifier. De l’enthousiasme, peut-être ? Non, pas à ce point.
— Vous portez des lunettes
Elle avait oublié. Instinctivement, elle porta la main à son visage et voulut les enlever.
— Ne faites pas ça.
Il s’approcha d’elle et prit sa main dans la sienne, la ramenant doucement contre son flanc.
Elle le fixa, consciente de sa proximité comme elle ne l’avait jamais été auparavant.
— Vous les aimez ? demanda-t-elle doucement.
— Beaucoup.
— Il paraît qu’elles détournent l’attention de mon visage.
— Elles vous aident à voir le monde avec une clarté cristalline et, en tant que femme de science, vous ne devriez pas voir les choses autrement. Cette soif de connaissance ne fait qu’embellir votre visage et tout le reste de votre personne.
Un sourire se dessina sur les lèvres de Lavinia.
— Lord Northam, je crois que vous êtes un poète.
Il posa son doigt sur ses lèvres, dont elle constata qu’elles étaient plutôt tendres. Elle aimait vraiment porter ses lunettes.
— Chut. Ne le dites à personne.
Il sourit, et la poitrine de la jeune femme se serra ; elle eut soudain du mal à respirer. Oh, doux Jésus !
Elle détacha ses yeux des siens et regarda dans le sac.
— Qu’y a-t-il d’autre là-dedans ?
— D’autres comme celle-ci, de tailles différentes. C’est sans doute ce qu’on trouve le plus facilement dans le Devon. Ma préférée, c’est la plus grande.
Il passa la main dans le sac et en sortit une pierre qui était plus large que la paume de sa main. Elle était presque totalement plate, et on y voyait le squelette partiel de ce qui ressemblait à un poisson.
Lavinia haleta.
— Mon Dieu ! Est-ce vrai ?
— Touchez-le.
Il posa la pierre dans sa main.
Mais ce n’était pas suffisant.
— Tenez ça, dit-elle en lui mettant dans les mains la pierre et le sac.
Son réticule était accroché à son poignet gauche, il n’était donc pas gênant. Elle retira son gant, puis lui reprit la pierre, passant ses doigts nus sur les arêtes du poisson.
— C’est extraordinaire !
— C’est observer votre plaisir qui est extraordinaire.
Ses mots glissaient sur elle comme une chanson séduisante. Elle lutta pour regarder la pierre plutôt que lui. Elle n’était pas tout à fait sûre de ce qui se passait ici ce jour-là, avec lui, et elle n’était pas sûre d’avoir envie de le savoir.
Elle glissa la pierre dans le sac qu’il tenait toujours, puis remit son gant.
— Merci de les partager avec moi.
Il lui remit le sac dans la main.
— Ces fossiles sont à vous.
Elle ne put se retenir de le regarder à cet instant.
— Vous me les donnez ?
— Je ne vois personne de mieux placé pour les conserver.
— Mais ils sont si spéciaux. Et précieux !
— Je l’ignore, mais ils sont effectivement spéciaux… pour vous. Ils sont restés dans une boîte dans mon bureau du Devon pendant des années. Je ne me souviens pas de la dernière fois que je les ai regardés, et c’est bien dommage.
— Oui, c’est vrai.
Elle les regarderait et les toucherait tous les jours. Même à cet instant, elle brûlait de les étudier.
— Avez-vous une idée de l’âge de ces objets ?
Il rit doucement.
— Absolument aucune.
Elle éclata de rire à son tour.
— C’est sujet à débat, mais il suffira de dire qu’ils sont très, très vieux.
— Un jour, vous devrez me parler de ce débat. Mais je crains que nous ne soyons pressés par le temps aujourd’hui.
Un jour ? Quand, exactement ? Ils n’étaient même pas censés se rencontrer. Ils étaient censés communiquer par lettre. Pourtant, elle avait envie de ce « un jour ».
— Par hasard, assisterez-vous au dîner des Kilve demain soir ?
Lavinia avait discuté avec Violet, et elle savait qu’il avait été convié.
— Oui. La duchesse est une de vos amies, n’est-ce pas ?
Lavinia acquiesça.
— Nous nous sommes rencontrées l’automne dernier.
— Vous serez donc là aussi ?
Il semblait presque… soulagé.
— Oui, mais il a fallu que j’obtienne l’accord de mon père.
La comtesse avait presque persuadé le père de Lavinia qu’ils ne devaient pas y aller, compte tenu du scandale entourant les Kilve et les Romsey. Lavinia avait bien expliqué qu’il ne s’agissait pas vraiment d’un scandale : personne n’avait été blessé, tout le monde était heureux, et puis, pourquoi ne voudraient-ils pas se lier à deux ducs ? Ils s’étaient passablement querellés à ce sujet, mais le comte s’était finalement rangé du côté de Lavinia.
— Pourquoi ?
— Ma mère écoute bien trop les commérages. Certains estiment que le duc de Kilve et la duchesse de Romsey se sont mal comportés. Quant à ce dernier, il est plus connu sous le nom de duc Ravageur. Parce que sa femme est morte et que, pendant longtemps, on l’a soupçonné de l’avoir tuée. Pas officiellement, bien sûr.
— N’a-t-il pas été blanchi dans l’affaire de la mort de sa femme ?
— Si, mais vous savez à quel point la bonne société peut se montrer vicieuse et impitoyable.
— Oui.
La gravité de son ton, et sa moue la firent réfléchir.
— À cause de votre sœur, dit-elle doucement.
— Oui.
Il détourna le regard, et elle comprit qu’il n’avait pas envie d’en parler. Elle n’insisterait pas. Un jour, elle aimerait en savoir plus sur elle, mais pas aujourd’hui.
Et voilà, une fois encore, « un jour ».
— Vous devriez y aller, lui dit-il. Nous nous sommes attardés assez longtemps, et je suis sûr que votre femme de chambre se demande où vous êtes.
Il l’avait vue arriver avec Carrin. Pourtant, il ne savait pas quand elle viendrait.
— Combien de temps m’avez-vous attendue ?
Il haussa les épaules.
— Pas longtemps.
Une sensation de chaleur envahit Lavinia. Il lui avait apporté le plus précieux des cadeaux et il avait attendu pour le lui remettre en personne. Il aurait très bien pu rédiger un petit mot pour l’accompagner. Il était suffisamment doué pour cela.
— Je voulais vous remercier pour le poème que vous avez écrit pour Sarah, dit Lavinia. Il est vraiment merveilleux. Elle est plus que ravie de l’attention qu’on lui porte.
— Je suis heureux de l’entendre. Je veux seulement aider, affirma-t-il, s’empressant d’ajouter, celles qui veulent l’être.
Elle lui sourit.
— Tout à fait, dit-elle.
Elle détestait devoir partir, mais il avait raison. Elle y était obligée.
— Je vous verrai demain, alors.
Elle croisa le regard de Beck, et une vague déferla sur elle, débutant à cet endroit de son cou et se propageant dans tout le reste de son corps.
Il inclina la tête vers le poignet de la jeune femme.
— Vous devriez mettre les fossiles dans votre réticule, s’ils y rentrent.
— Oh, oui, vous avez raison.
Elle voulut jongler avec les deux objets, mais Beck se saisit des fossiles pendant qu’elle ouvrait son réticule, puis il les déposa à l’intérieur. Elle leva les yeux vers lui.
— Merci.
— Tout le plaisir est pour moi.
Ce mot, « plaisir », déclencha une nouvelle vague de sensations en elle. Elle s’obligea à se tourner et à s’en aller.
Dès qu’elle sortit de derrière l’arbuste, une brise fraîche souffla sur elle. C’était comme s’ils s’étaient retrouvés dans un monde intime, réservé à eux seuls, et qu’elle avait dû le quitter.
Carrin se précipita vers elle.
— Je commençais à m’inquiéter
— Désolée, j’ai trouvé quelques pierres intéressantes.
Ce qui n’était pas un mensonge. Elle brandit son réticule et en agita le contenu.
Carrin était parfaitement au courant de l’intérêt de Lavinia pour les pierres, la terre et la science.
— C’est charmant. Peut-être pourrez-vous me les montrer plus tard.
— Certainement.
Lavinia se contenterait de lui montrer d’autres objets de sa collection.
Elles rentrèrent à la maison dans un silence relatif. La jeune femme ne pouvait se défaire d’un sentiment de vertige. Beck l’avait totalement surprise avec les fossiles. C’était sans aucun doute le plus beau cadeau qu’elle avait jamais reçu.
Mais il y avait plus que sa générosité. C’était ce qu’il lui faisait ressentir. Lorsqu’il la regardait. Lorsqu’il la touchait. Lorsqu’il disait des choses comme : « Cette soif de connaissance ne fait qu’embellir votre visage et tout le reste de votre personne. »
Elle réprima un frisson. Quelque chose était en train de s’enflammer entre eux, et elle ne pouvait pas se permettre de jouer avec le feu. Pas avec un séducteur qui ne voulait pas se marier. Et pourtant, se rapprocher un peu plus de la chaleur semblait presque trop excitant pour y résister.
B eck passa le dîner chez les Kilve à jeter des coups d’œil à Lavinia, lle assise à l’autre bout de la table, près de son amie M Colton. Au vu de la longueur de la table, qui devait accueillir les vingt-six invités, elle aurait tout aussi bien pu être en Écosse.
Les femmes quittèrent la salle à manger, et on versa du porto aux gentlemen, qui se regroupèrent. Beck était assis entre Felix et le duc de Kendal, un homme proche de la quarantaine avec des cheveux noirs et des yeux verts, qui portait le surnom inquiétant de duc Interdit. Il était de notoriété publique que cela ne le dérangeait pas qu’on l’appelle ainsi, car cela empêchait les gens de le déranger. Il ne participait pas à beaucoup d’événements de la bonne société, et lorsqu’il le faisait, comme pour celui-ci, c’était avec des personnes qu’il considérait comme des amis proches. Du moins, c’était ce que Beck avait appris au cours du dîner.
Beck n’avait pas encore été assis avec le duc, avant maintenant, une fois que tout le monde avait changé de place. Il se demandait, étant donné l’âge de l’homme, s’il était possible qu’il ait rencontré sa sœur Helen ou, plus important encore, s’il savait qui étaient SW et DC.
L’autre homme se tourna vers lui et lui demanda comment il connaissait les Kilve.
— En réalité, je ne les connais pas, répondit Beck en toute honnêteté. Lady Kilve est très amie avec M lle Colton, et je crois qu’ils voulaient équilibrer le nombre d’hommes et de femmes. Ils ont donc invité certains des amis de M. Colton.
— C’est gentil de votre part de venir. Je n’aurais jamais accepté une telle invitation ! affirma le duc avant de s’esclaffer. Dans ma jeunesse, je l’aurais fait. J’étais plus… sociable, à l’époque. Comme vous.
— Essayez-vous de dire poliment que vous étiez connu pour votre comportement de séducteur ?
Le duc but une gorgée de porto.
— L’alcool, le jeu, les femmes, tout cela. Mais mon père est mort et j’ai tout laissé derrière moi. Cela ne me manque pas, même pas un peu.
Beck ne se considérait pas vraiment comme un buveur ou un joueur, mais les femmes… il avait besoin d’elles pour trouver l’inspiration et, bien sûr, il appréciait le plaisir partagé. Cependant, depuis qu’il avait commencé à écrire en tant que duc Galant, il semblait en avoir moins besoin. Du moins en matière d’inspiration.
Cette conversation offrait à Beck l’ouverture dont il avait besoin.
— Ma demi-sœur était là, sans doute à l’époque où vous faisiez bombance. Elle s’appelait Lady Helen Beckett. La connaissiez-vous ?
Le duc secoua la tête.
— Pour son propre bien, j’espère que non. Avec le recul, j’étais un jeune homme horrible. J’ai causé des problèmes à plusieurs personnes par mon comportement plutôt débauché. Comment va votre sœur ?
— Elle est décédée. C’était il y a seize ans, et j’étais assez jeune. Je me suis dit que ce serait agréable de discuter avec quelqu’un qui l’a connue.
Le duc hocha la tête d’un air compatissant.
— Je comprends. Ma femme était là à cette époque, et elle aurait pu la connaître, dit-il avec une grimace. Elle n’a pas vécu une très bonne expérience, je le crains.
Beck aurait voulu demander plus d’informations, mais il n’en fit rien.
— Je suis désolé de l’entendre.
Il termina son verre de porto.
— Elle a succombé aux charmes du mauvais gentleman et il y a eu un scandale. Elle a dû quitter Londres. Heureusement pour moi, elle est revenue neuf ans plus tard, en tant que dame de compagnie de ma belle-mère.
— J’en ai un vague souvenir… C’était il y a quoi, sept ou huit ans ?
— Sept, oui.
Le duc de Kilve annonça qu’ils devaient rejoindre les femmes dans le salon. Le duc de Kendal termina son porto et se leva, puis Beck fit de même et lui dit qu’il avait apprécié leur conversation.
Lorsqu’ils arrivèrent dans le salon, leur hôtesse annonça qu’ils avaient décidé de jouer à cache-cache. Pour ceux qui voulaient participer, ils pouvaient se cacher n’importe où au rez-de-chaussée et au premier étage. Ils avaient déjà décidé que le duc de Romsey chercherait les autres.
C’était un homme affable qui accepta le rôle avec joie.
— Soyez avertis, leur dit-il. Si c’est ma femme que je trouve en premier, vous risquez d’attendre un peu.
Il fit un clin d’œil à la duchesse, dont les yeux bleus brillaient d’émotion.
Beck pouvait pratiquement sentir l’amour entre eux. Son cœur se serra, et il se rappela ce qu’il avait ressenti à seize ans, lorsqu’il avait rencontré Priscilla. De trois ans son aînée, elle était la plus belle femme qu’il avait jamais vue. Son rire l’avait poussé à écrire des poèmes parfaitement atroces, avec le recul, et qu’il avait tenté de mettre en chanson peu après avoir commencé à jouer de la guitare.
— D’accord, tu comptes jusqu’à cinquante ? demanda la duchesse de Kilve au duc de Romsey.
— S’il le faut.
Beck n’était pas certain de vouloir jouer. Son regard se porta aussitôt sur Lavinia, qui s’était déjà levée. À l’évidence, elle allait participer.
Eh bien, dans ce cas…
Le duc commença à compter, et tout le monde se dispersa hors de la salle.
— Un, deux…
Beck ne voulait pas suivre Lavinia de manière trop évidente. De toute façon, il était à peu près certain de l’endroit où elle irait. Il quitta le salon et vit que ses parents et les Colton étaient restés, observant les allées et venues.
Il ne lui restait plus qu’à trouver la bibliothèque. Il alla à l’étage et tourna à droite lorsque l’une des ladies sortit de la pièce sur le côté gauche, refermant la porte derrière elle.
— C’est la bibliothèque, quelqu’un s’y est déjà caché.
Beck acquiesça et fit semblant de réfléchir à la direction à prendre. Une fois la femme disparue de l’autre côté de la maison, il se glissa dans la bibliothèque et ferma la porte derrière lui.
La pièce n’était pas très grande, et elle était apparemment vide. Elle n’était pas non plus très bien éclairée, avec un feu qui brûlait bas dans le foyer et quelques appliques qui vacillaient sur le mur de part et d’autre de la cheminée.
Elle était soit sous le bureau, soit derrière le rideau. Il ne voyait pas le dessous du bureau depuis la porte, il ne s’agissait pas du même modèle que celui de Lord Evenrude.
Il en fit le tour, et ne vit personne caché dessous. Il ne restait plus que les tentures devant la fenêtre. Il s’approcha du mur le plus éloigné et remarqua immédiatement le léger renflement derrière le damas bleu. S’avançant, il tendit la main vers le tissu, mais hésita avant de l’écarter. Et si ce n’était pas elle ?
Le tissu bougea, et elle découvrit son visage.
— Vous m’avez trouvée ! s’exclama-t-elle, son regard sombre reflétant sa surprise. Oh, c’est vous !
— C’est moi.
— Cherchez-vous toujours un endroit où vous cacher ?
— Oui.
Elle l’attrapa par le revers de sa veste et écarta largement la tenture, l’attirant dans l’obscurité à ses côtés.
— Il aura bientôt fini de compter. Si ce n’est pas déjà le cas.
— Je devrais sans doute me cacher ailleurs, dit-il, même s’il n’avait aucune envie de bouger.
Confiné dans l’obscurité avec Lavinia, il était parfaitement conscient de sa chaleur et de son parfum enivrant de lys et de chèvrefeuille.
— Oui, je suppose que oui, approuva-t-elle.
Elle se tourna vers lui, et ils étaient si proches que ses seins frôlèrent le torse de Beck.
— Désolée, murmura-t-elle.
Doux Jésus ! Lui ne l’était pas. Il était seulement désolé de devoir partir.
— Avant que vous ne partiez, je voulais vous remercier encore une fois pour les fossiles, chuchota-t-elle, son souffle chatouillant le cou de Beck lorsqu’elle parlait. Je ne peux pas m’empêcher de les regarder. Ils sont absolument extraordinaires. J’espère avoir une bonne raison de visiter le Devon un jour, pour pouvoir en chercher moi-même.
— J’espère aussi que vous pourrez le faire. Considérez-vous comme la bienvenue à Waverly Court à tout moment.
— C’est très gentil de votre part.
Il entendit le sourire dans sa voix et résista à l’envie de passer ses doigts sur sa bouche pour sentir la courbe de ses lèvres. Il fallait vraiment qu’il s’en aille…
Mais d’abord, il voulait lui demander quelque chose.
— Connaissez-vous la duchesse de Kendal ?
— Oui, mais pas très bien. La sœur de Fanny est l’une de ses bonnes amies. Pourquoi ?
Pourquoi, en effet ? Beck voulait solliciter l’aide de Lavinia pour voir si la duchesse pouvait l’aider à découvrir qui étaient SW et DC. Cependant, si la duchesse avait été impliquée dans un scandale, elle préférerait peut-être laisser ces souvenirs dans le passé. De plus, il n’était pas certain que ce soit une bonne idée de mêler Lavinia à tout cela.
Et pourtant, il ne pouvait tout simplement pas résister.
— Savez-vous ce qui s’est passé avec la duchesse lorsqu’elle a fait son entrée dans la société, il doit y avoir seize ans de cela ? Le duc a évoqué quelque chose, et j’étais curieux. Parce que ma sœur a fait ses débuts au même moment.
Il avait ajouté le dernier point parce qu’il estimait devoir donner une raison à sa requête. Pourtant, il détestait parler de Helen, parce qu’il ne voulait pas répondre à trop de questions à son sujet.
— Elle a été compromise. Un gentleman, je ne sais plus qui, l’a courtisée. Ils ont été surpris en train de s’embrasser, et il a refusé de l’épouser. Elle a été traitée en paria. C’était horrible parce que ce n’était même pas de sa faute. C’est tellement injuste. Les hommes peuvent embrasser qui ils veulent alors qu’on reproche aux femmes la moindre incartade.
— La clé, c’est de ne pas se faire prendre. On dirait que ce gentleman était plutôt incompétent.
— Êtes-vous en train de dire que c’était sa faute à lui ? demanda-t-elle, l’air surprise. La plupart des gens diraient qu’ils sont au moins tous les deux à blâmer.
— Certes, elle garde une part de culpabilité, mais un gentleman digne de ce nom veillerait à ce qu’ils puissent s’embrasser sans se faire prendre.
— Et comment pourraient-ils faire ?
Quelque chose changea dans son ton. Elle baissa la voix, et il eut la sensation qu’elle s’était légèrement rapprochée.
S’il se penchait un tout petit peu en avant, il était certain qu’il sentirait à nouveau ses seins. Dieu ! Qu’il en avait envie.
— Ils pourraient se cacher derrière un rideau dans la bibliothèque.
— Pendant une partie de cache-cache ?
Le sexe de Beck s’allongea et se raidit à mesure que l’air autour d’eux se réchauffait.
— Probablement pas. Car, dans ce cas, quelqu’un serait vraiment en train de les chercher.
— Et pourtant, nous sommes là.
Sa voix avait encore changé, elle était presque essoufflée.
— Oui, nous sommes là.
— Allez-vous le faire, alors ? lui demanda-t-elle, frôlant son torse de ses seins en se rapprochant de lui. M’embrasser ?
— Par Dieu, je crois que oui.
— Oh, bien.
Il passa ses bras autour de sa taille et l’attira contre son torse. Abaissant la tête, il posa sa bouche sur la sienne, la retrouvant dans l’obscurité comme si son corps connaissait instinctivement le sien.
Elle s’agrippa à son dos et le tint fermement tandis que ses lèvres bougeaient contre les siennes. Il s’intima d’y aller doucement en dépit de la passion qui faisait rage en lui. Il était célibataire depuis une éternité, semblait-il, et pourtant ce n’était pas le cas. Non, seulement depuis qu’il l’avait rencontrée, comprit-il à cet instant précis. Son moi intérieur avait-il attendu cela ?
Il mit un terme au baiser, laissant place à la frustration. Mais il le fallait.
— C’est tout ? lui demanda-t-elle, le prenant au dépourvu. Je sais qu’il y a plus que cela.
Bon sang, elle n’avait jamais été correctement embrassée !
— Nous n’avons pas beaucoup de temps.
— Alors, vous feriez mieux de vous dépêcher.
Il y avait une pointe de défi dans sa voix, mais surtout une exigence sensuelle. Et il ne pouvait rien lui refuser.
Il remonta une main à l’arrière de son cou et enroula ses doigts autour de sa nuque. Les lèvres de Beck trouvèrent à nouveau celles de Lavinia, et cette fois-ci, il inclina la tête et lécha le pli de sa bouche.
Elle l’ouvrit dans un doux halètement, l’invitant à pénétrer dans sa douceur luxuriante et veloutée. Sa langue glissa contre la sienne, l’amenant par de longues et délicieuses caresses à l’embrasser en retour. Elle réagit avec une spontanéité séduisante, le bout de ses doigts dansant le long de son cou.
La chaleur en lui se mua en un feu de joie, de désir et de passion. Elle se plaqua contre lui, ne se contentant plus d’être poitrine contre torse : le bassin de Lavinia était collé au sien. C’était une délicieuse tentation, et il s’efforça de se contenir. Ils n’avaient vraiment pas le temps.
La langue de la jeune femme s’enfonça dans celle de Beck, le faisant doucement gémir et il la serra plus fort contre lui. Il ne pouvait se rassasier d’elle. Et, bon sang ! Il n’y avait rien de plus vrai que cela. Il fallait qu’il la lâche.
Maintenant.
Il mit fin au baiser et recula d’un pas, tout en la repoussant légèrement. Il devait mettre de la distance entre eux. S’il ne le faisait pas, il n’était pas certain de pouvoir s’éloigner.
— Je vais aller me cacher sous le bureau maintenant.
Il n’était plus qu’une épave. Sa voix était sombre et rauque, et son membre tremblait d’un désir presque douloureux.
— Très bien, répondit-elle, l’air un peu étourdi. S’il le faut.
— Il le faut.
Il s’obligea à attraper la tenture et à l’écarter pour sortir. La lumière se répandit, révélant la rougeur de sa joue et le rose de ses lèvres enflées par les baisers. Il étouffa un nouveau gémissement. Elle était plus qu’éblouissante, et il n’était pas sûr d’avoir jamais eu autant envie d’une femme.
— Si jamais vous aviez une raison de recommencer, je vous invite à le faire, dit-elle.
Son regard, mélange d’innocence séduisante et de désir pur et simple, faillit le faire tomber à genoux.
Il ne répondit pas, car il entendit un bruit à l’extérieur. Lâchant le rideau, il fila vers le bureau et se jeta dessous une seconde avant que la porte ne s’ouvre. Il s’en était fallu de peu. Mais que croyait-il être en train de faire, à embrasser une jeune femme célibataire qu’il essayait d’aider à trouver un mari ?
Plus important encore, pourquoi essayait-il de trouver une raison, comme elle l’avait dit, de recommencer ?
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