Le Duc Galant

Darcy Burke · Chapitre 3 sur 20

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Le Duc Galant

Chapitre 1

 

Ô mon cœur, reconnais la main qui conquiert.

Jeune fille radieuse, parcourant la terre.

D’un mot, elle saisit votre esprit,

Laissant derrière elle les fardeaux de la vie.

 

-Extrait de Ode à Mademoiselle Anne Berwick

Par le duc Galant

 

Londres, février 1818

 

L ady Lavinia Gillingham se faufila dans la bibliothèque de Lord Evenrude et referma doucement la porte derrière elle, étouffant le bruit, pas si lointain, du bal auquel elle venait d’échapper. Sachant que le temps lui était compté, elle se précipita vers les étagères, son regard parcourant les tranches en quête du livre qu’elle cherchait.

Ah, il était là !

Histoire géologique des Cornouailles.

Son cœur s’emballa lorsqu’elle le prit sur l’étagère et s’installa sur un canapé voisin. Un feu brûlait dans le foyer, offrant de la lumière en plus des appliques sur les murs et d’une petite lanterne posée sur une table près de l’endroit où elle était assise.

L’ouvrage n’était pas très long, pourtant elle n’aurait pas le temps de le lire en entier. Elle ferait de son mieux, et trouverait peut-être une autre occasion d’entrer dans la bibliothèque de Lord Evenrude. Il était membre de la Royal Society, et si cela n’avait pas risqué de choquer et d’horrifier ses parents, elle aurait simplement demandé à l’emprunter. Dans tous les cas, ils seraient choqués et horrifiés. Alors, elle menait ses recherches et ses études dans un secret relatif.

Elle s’absorba rapidement dans la description des rochers et de la terre de Cornouailles et elle aurait pu s’y croire sans la soudaine prise de conscience qui accompagna la douce pression de lèvres contre son cou. Des lèvres ?

Haletante, elle referma le livre et le laissa tomber sur le canapé, se levant d’un bond. Elle se tourna pour faire face au seul homme assez audacieux pour faire une telle chose. Lord Northam, bien évidemment.

Elle plissa aussitôt les yeux.

— Qu’est-ce que vous faites ?

Il eut la grâce de paraître désolé.

— Je vous demande pardon. Je vous ai prise pour quelqu’un d’autre.

— Évidemment que oui ! répliqua Lavinia, sans prendre la peine de masquer son sarcasme.

Il s’inclina ; son grand corps athlétique se plia avec grâce et élégance.

— Mes plus sincères excuses. Je ne voulais pas interrompre votre lecture.

Il baissa les yeux sur le livre, et se pencha légèrement en avant sur le dossier du canapé, comme pour essayer de lire le titre sur la tranche.

— Eh bien, vous l’avez fait. Et maintenant, je suppose que je dois m’en aller pour que vous puissiez retrouver votre… amante.

Le mot paraissait étrange sur sa langue, ou peut-être était-ce parce qu’elle était seule dans un endroit isolé avec l’un des séducteurs les plus connus de Londres.

Il écarquilla les yeux un bref instant.

— Euh, oui, répondit-il avant de secouer vivement la tête. Je veux dire, non. Je vous laisse à votre livre.

— Comme c’est aimable de votre part, alors que vous avez déjà provoqué de sérieuses perturbations ! Je suppose que dès que je vais me rasseoir, votre amante m’interrompra à son tour ! Non, je devrais m’en aller.

Elle commença à contourner le canapé.

— Eh bien, c’est très attentionné de votre…

Le bruit de la porte qui s’ouvrait interrompit Lord Northam.

— Cachez-vous sous le bureau, siffla-t-il. Vite !

Il se retourna brusquement et se précipita vers la porte.

Ou du moins, Lavinia supposa que c’était là qu’il comptait aller puisqu’elle ne resta pas pour regarder. Elle fit volte-face et se jeta sous le bureau de Lord Evenrude. Il était assez large pour qu’elle puisse s’y cacher, mais ouvert au centre. Ainsi, si l’amie de Northam portait son regard dans cette direction, elle verrait sans doute la robe bleue de Lavinia se détacher sur l’acajou foncé du bois.

C’était pourtant le mieux qu’elle pouvait faire. Avec le recul, elle aurait dû se précipiter derrière les rideaux. D’un autre côté, cela lui permettait de voir ce qui se passait dans la bibliothèque.

D’un autre autre côté, elle n’avait sans doute pas envie de le faire.

— Oh, Northam !

Cette exclamation, prononcée d’une voix haletante, résonna dans la bibliothèque et Lavinia observa le mouvement d’une jupe à volants rose foncé lorsque la femme se tourna vers le marquis, ses mains se glissant autour de son cou.

Lavinia se crispa quand elle se hissa sur la pointe des pieds, sans doute pour l’embrasser. Mais Northam saisit le haut de ses bras et l’éloigna doucement de lui.

— Je crains que nous ne devions reporter notre rendez-vous.

— Pourquoi ?

Lavinia entendit la moue dans la voix de la femme et serra les dents.

— Avez-vous changé d’avis ?

Elle se détourna de lui, et Lavinia plissa les yeux en observant la femme, qu’elle reconnut aussitôt comme étant Lady Fairwell, une jeune vicomtesse un peu plus âgée qu’elle, qui avait vingt-trois ans.

— Beatrice m’avait prévenue, elle m’a dit que vous vous lasseriez très rapidement de moi.

— C’est absurde ! la rassura-t-il, tendant la main vers elle pour lui faire faire demi-tour, au grand soulagement de Lavinia.

Son regard se porta sur la jeune femme, et ils eurent un contact visuel bref, mais net. Elle ignorait ce qu’il souhaitait lui dire, ou même si c’était vraiment le cas, mais elle leva les yeux au ciel.

— Je crains que quelqu’un ne m’ait vu venir par ici. J’allais partir lorsque vous êtes arrivée.

Lady Fairwell haleta.

— Je ne peux pas être découverte avec vous !

Alors peut-être ne devriez-vous pas entretenir une relation avec un homme qui n’est pas votre mari, se dit Lavinia. Elle secoua la tête en se blottissant sous le bureau.

— Bien sûr que non. Retournez au bal, et nous trouverons un autre moment pour nous retrouver.

— C’est promis ? le supplia Lady Fairwell.

— Je vous le promets.

Lavinia refréna un haut-le-cœur, surtout lorsque Lady Fairwell se mit à nouveau sur la pointe des pieds pour poser sa bouche sur celle de Northam. Le baiser s’acheva aussi vite qu’il avait débuté, lorsque le marquis éloigna la vicomtesse de lui et fit un geste en direction de la porte.

— Partez vite maintenant, insista-t-il.

Elle sortit de la pièce, et le marquis referma la porte.

Lavinia sortit de sous le bureau, tandis qu’il se précipitait pour l’aider à se relever. Elle ne prit pas la main qu’il lui offrait. Dans sa hâte, elle marcha sur l’ourlet de sa robe et trébucha… Directement dans les bras de Northam.

Il la serra contre lui.

— Je vous tiens !

Son étreinte était solide et ferme, et il sentait le clou de girofle et le cuir. S’il s’était agi d’un autre, elle aurait pu envisager de s’attarder un moment.

— Et maintenant, vous pouvez me laisser partir.

Elle s’assura que son talon était bien dégagé de l’ourlet lorsqu’il la redressa sur ses pieds.

— J’essayais simplement d’aider, constata-t-il, légèrement sur la défensive.

Il fronça les sourcils en reculant.

— Je n’ai pas besoin de votre aide, Lord Northam.

Il lissa le revers de sa veste. Ses yeux gris-vert se plissèrent légèrement, d’une manière qui ne faisait que le rendre plus séduisant. Domaine dans lequel il n’avait pas besoin d’aide : il était déjà l’un des hommes les plus beaux de Grande-Bretagne. Il faisait partie de ces gentlemen qui étaient dangereusement beaux à un moment donné, quand il ne souriait pas comme maintenant, et étonnamment charmants l’instant d’après, quand il souriait, comme il le fit l’instant suivant.

— Vous savez qui je suis ?

Ses lèvres se retroussèrent, laissant brièvement apparaître ses dents blanches et droites.

Lavinia ricana, sans se préoccuper de ce qu’il pourrait en penser.

— Tout le monde sait qui vous êtes.

— Je suis donc désavantagé, car j’ignore totalement votre identité.

Le ton qu’il employait laissait transparaître une pointe de flirt, et elle supposa que c’était plus fort que lui.

— Et c’est très bien ainsi.

Mais une partie d’elle se sentait déçue. Pourquoi devrait-il te connaître ? Ils n’avaient aucune raison de se croiser. En fait, il aurait fallu qu’elle échappe à cette parenthèse au plus vite.

Il la regarda en clignant des yeux, attendant manifestement quelque chose.

— Allez-vous m’éclairer ?

— Non. Je vais m’en aller.

— Allons, vous devez me dire votre nom, au moins.

Elle lui jeta un regard sceptique.

— Vraiment ? Nous n’avons pas été correctement présentés.

— Quelque chose me dit que ce n’est pas une chose qui vous dérangerait en temps normal, dit-il avec ironie.

Elle lui jeta un regard noir.

— Ne flirtez pas avec moi. Je ne prendrai pas la place de Lady Fairwell.

Il inclina la tête sur le côté.

— Mes excuses, encore. Je n’insinuais pas que vous devriez le faire.

Elle se redressa, puis se rappela brusquement ce qu’il avait dit à Lady Fairwell.

— Quelqu’un vous a-t-il vraiment vu entrer ici ?

Une bouffée de panique lui remonta le long de la colonne vertébrale.

— Non, j’ai dit ça pour faire partir Matilda… Lady Fairwell.

Lavinia en fut soulagée, mais elle ne voulait pas prendre de risque.

— Je dois faire de même, annonça-t-elle, le contournant pour se diriger vers la porte.

— Vous n’allez rien dire à ce sujet, n’est-ce pas ?

Elle se retourna à moitié ; il avait pivoté, et l’observait avec méfiance.

— Non. Je n’aime pas les commérages.

— Prenez soin de bien regarder avant de sortir… assurez-vous qu’il n’y a personne à l’extérieur.

Il hocha la tête avec un sourire tranquille, mais encourageant.

Mince. Son cœur s’emballa alors qu’elle s’avançait vers la porte. Elle la déverrouilla et l’ouvrit lentement, juste assez pour jeter un coup d’œil à l’extérieur et vérifier si personne ne traînait dans les parages.

S’étant assurée que la voie était libre, elle se glissa à travers l’ouverture et referma la porte derrière elle sans un regard en arrière. Prenant une profonde inspiration, elle passa ses mains sur sa taille en se précipitant vers la salle de bal. Juste avant d’y arriver, elle se retourna pour regarder vers la bibliothèque, se souvenant qu’elle avait laissé le livre sur le canapé. Elle n’osait pas y retourner pour le replacer sur l’étagère. Eh bien, elle n’y pouvait plus rien. Lord Evenrude saurait que quelqu’un avait lu son livre sur les formations rocheuses des Cornouailles.

Elle pivota et se heurta à une autre personne, une jeune femme qu’elle ne connaissait pas.

Lavinia les empêcha toutes les deux de tomber.

— Oh, mon Dieu ! Je vous demande pardon !

— Ce n’est rien. J’ai bien peur de m’être faufilée derrière vous. Je vous ai pris pour quelqu’un d’autre.

La jeune femme devait avoir quelques années de moins que Lavinia. Ses cheveux étaient d’un roux doré éclatant, et elle avait des yeux bleu-vert vifs.

— Je m’appelle Frances Snowden.

— Comment allez-vous ? Je suis Lady Lavinia Gillingham.

— Enchantée de vous rencontrer. Ce n’est que mon deuxième bal, je ne connais donc pas grand monde.

— Vraiment ? demanda Lavinia, passant son bras sous celui de la jeune femme. Venez avec moi, mademoiselle Snowden, et je vous présenterai mon amie, M lle Colton. Nous disions tout à l’heure qu’il nous fallait une troisième.

— Une troisième ?

Elles entrèrent dans la salle de bal, et Lavinia plissa les yeux en s’avançant vers Sarah, qui se tenait seule dans un coin. La jeune femme grimaça. Lorsqu’elle était partie pour la bibliothèque, son amie était en compagnie de sa mère.

— Nous formions un trio auparavant, expliqua Lavinia. Jusqu’à ce que notre amie Diana épouse un duc en décembre dernier. Il nous manque une troisième personne dans notre groupe.

Elles étaient arrivées auprès de Sarah, et Lavinia retira son bras de celui de M lle Snowden.

— Avec une troisième personne, il y a moins de chances que quelqu’un se retrouve seul, dit-elle avec un regard d’excuses à Sarah. Je ne serais pas partie si j’avais su que ta mère t’abandonnerait !

— Eh bien, tu es partie longtemps, constata Sarah, une pointe de curiosité dans le regard.

— Permets-moi de te présenter M lle Frances Snowden, annonça Lavinia avec un geste vers leur nouvelle recrue. C’est sa première saison, elle a donc naturellement besoin de nous.

Une étincelle brilla dans les yeux de Sarah qui sourit.

— Formidable ! Connaissons-nous sa marraine ?

Lavinia se tourna vers M lle Snowden qui répondit.

— Ce serait ma sœur, Sa Grâce, la duchesse de Clare.

Lavinia échangea un regard avec Sarah avant de grimacer en regardant de M lle Snowden.

— Peut-être souhaiteriez-vous d’autres amies ? Nous, euh… nous avons tendance à faire tapisserie.

— Volontairement ? s’enquit M lle Snowden.

— Un peu, dit Lavinia. C’est notre quatrième saison, et nous ne sommes pas… enfin, nous ne sommes pas liées à un Insaisissable, si vous voyez ce que je veux dire.

M lle Snowden hocha la tête d’un air entendu.

— Mon beau-frère est le duc des Désirs, confirma-t-elle, se penchant vers elles en baissant la voix. Savez-vous que c’est ma sœur et ses amies qui ont trouvé ces surnoms ? Elles le regrettent un peu, car les choses semblent s’être emballées. Il y a maintenant un duc de tout et n’importe quoi. Du moins en apparence. Prenez ce duc Galant. Je suppose qu’aucune d’entre vous ne sait qui il est ?

Sarah secoua la tête.

— Nous l’ignorons. Que savez-vous de lui, mademoiselle Snowden ?

— Tout d’abord, vous devez m’appeler Fanny, et je pense que nous pouvons nous tutoyer. Et j’ai bien peur de ne pas pouvoir trouver d’autres amies. J’ai déjà décidé que j’allais vous apprécier toutes les deux, alors vous êtes coincées avec moi. En ce qui concerne le duc Galant, j’en sais sans doute autant que vous. Il écrit ces magnifiques poèmes dans le Morning Chronicle et, jusqu’à présent, deux des quatre femmes dont il a parlé ont échappé au célibat et se sont mariées ou fiancées.

— Je crois que ce nombre va grimper à trois, annonça Sarah. Ma mère m’a informée ce soir que M lle Lennox est sur le point de se fiancer à son tour.

— Eh bien, trois sur quatre, donc, dit Fanny avec un sourire. Elles ont de la chance !

— À condition qu’elles soient heureuses, insista Lavinia en frémissant. Il n’y a rien de pire que de devoir se marier quand on ne le souhaite pas.

— Il me semble que vous deux avez évité un tel destin, dit Fanny. Cela vous a-t-il été difficile ?

Lavinia lui lança un regard sinistre.

— Progressivement, ça l’est devenu. Je crains que nous n’ayons toutes les deux besoin de nous trouver des maris cette saison, faute de quoi nous nous verrons contraintes à des unions que nous n’aurons pas choisies.

— Vos parents ne vous obligeraient certainement pas à épouser quelqu’un que vous ne voulez pas, objecta Fanny avant de lever une main. Oubliez ce que j’ai dit. J’ignore totalement comment est censé fonctionner le marché du mariage. Je ne suis ici que grâce à ma sœur, et je ne subis aucune pression pour me marier, hormis celle de mes attentes.

Sarah la regarda attentivement.

— Et quelles sont-elles ?

— Je veux tomber amoureuse comme ma sœur. Trouver un homme qui me regarde comme West, le duc de Clare, la regarde.

Lavinia entendit la nostalgie dans sa voix.

— Je crois que c’est ce que nous voulons toutes, confirma-t-elle avec un petit sourire.

Pour une raison inexplicable, elle songea à Lord Northam. C’était un redoutable séducteur. Était-ce ce qu’il voulait ? Ou bien se contentait-il de liaisons temporaires qui étaient sans rapport avec le fait de tomber amoureux ?

Sarah se tourna vers Fanny.

— Si tu espères tomber amoureuse, tu devrais peut-être choisir d’autres amies. Nous ne sommes pas souvent invitées à danser ou à nous promener. Comme l’a dit Lavinia, nous faisons tapisserie.

— Eh bien, je n’aurais que deux choses à dire à ce sujet, répondit Fanny d’un ton autoritaire. Premièrement, j’ai dit que je ne voulais pas d’amies différentes, et je le pensais. Si vous me rejetiez, ce serait très cruel de votre part.

Elle esquissa un sourire, comme pour leur montrer qu’elle ne les croyait pas capables de faire une chose pareille. Et, bien sûr, elle avait raison.

— Deuxièmement, comme je suis une épouvantable danseuse, il est peut-être préférable que je m’associe à des personnes qui ne dansent pas.

Cela les fit toutes rire aux éclats, jusqu’à ce que l’œil de Lavinia perçoive un tourbillon de jupes rose foncé tout près d’elle. Elle leva le nez et vit Lady Fairwell qui passait devant elle en compagnie d’une autre femme, la tête penchée, en grande conversation.

En les observant, Lavinia se rendit compte qu’elle n’avait rien dit à Sarah, et maintenant à Fanny, de sa rencontre avec Northam. C’était simplement parce qu’elles avaient parlé d’autre chose, se dit-elle. Elle pouvait leur raconter maintenant.

Les paroles de Northam lui revinrent, et elle se rappela avoir affirmé qu’elle n’aimait pas les commérages. Elle n’avait jamais estimé que le fait de partager des informations avec ses confidentes constituait des ragots, mais il avait exprimé le souhait qu’elle ne dise rien. Et elle était une femme d’honneur. Ou du moins, elle essayait de l’être.

D’ailleurs, il n’y avait pas vraiment grand-chose à dire ; elle l’avait vu s’extirper de l’étreinte de Lady Fairwell. Ensuite, Lavinia avait échangé quelques mots avec lui. Ou, plus exactement, elle lui avait lancé des piques, et lui avait flirté. Et il l’avait prise dans ses bras. Il l’avait aussi embrassée dans le cou. Une rougeur se répandit sur sa peau lorsqu’elle se souvint du contact de ses lèvres sur sa chair. Elle avait été embrassée par le séduisant marquis de Northam. Et elle n’allait le raconter à personne.

— Quel genre d’homme écrirait des poèmes sur des jeunes femmes ? demanda Sarah au moment où Lavinia chercha à reprendre le fil de la conversation, après s’être perdue dans ses pensées.

Malheureusement, cela lui arrivait souvent, et elle avait appris à le compenser.

— Cela aurait dû être un véritable scandale, déclara Lavinia, comme si son esprit ne venait pas de vagabonder.

Sarah acquiesça, une boucle sombre effleurant sa tempe.

— Et pourtant, cela n’a pas été le cas.

— Je pense que c’est parce que ses mots étaient très beaux.

— Et bien qu’ils soient clairement descriptifs de son sujet, il ne semble pas être un intime, remarqua Sarah. Toutes les femmes sur lesquelles il a écrit ont précisé qu’elles ignoraient aussi qui il était. Et il était évident qu’il ne les voulait pas pour lui, sinon il se serait fait connaître.

Cet homme semblait vouloir mettre en lumière celles qui avaient été reléguées aux oubliettes, ou presque. Lavinia avait rencontré M lle Berwick, son premier sujet. Même si elles n’étaient pas des amies proches, elle savait qu’elle avait vingt-six ans et que ses parents avaient décidé de ne pas insister pour qu’elle se marie cette saison. M lle Berwick n’était pas d’une grande beauté ; elle était studieuse et calme. Elle semblait destinée à devenir gouvernante, jusqu’à ce que le duc Galant fasse d’elle la femme la plus populaire de Londres à l’automne dernier. Alors que Lavinia et Sarah assistaient à une partie de campagne, M lle Berwick s’était retrouvée au royaume des Insaisissables. En janvier, elle avait épousé un comte veuf et était aussitôt devenue la mère de ses deux jeunes enfants. Elle était follement heureuse, comme en témoignait la lettre de remerciements, publiée dans le Morning Chronicle, qu’elle avait adressée au duc Galant.

Et voilà que Lavinia s’était encore perdue dans ses pensées. Elle s’efforça de reprendre le fil de la conversation.

— Eh bien, ce doit être une âme au grand cœur, à tout le moins, dit Fanny.

— Que crois-tu qu’il soit, Lavinia ?

— Tu veux dire « qui » ?

Sarah laissa échapper un petit rire.

— Je crains qu’elle ne se soit égarée, Fanny. Cela lui arrive parfois, dit-elle avant de se tourner vers Lavinia. Nous nous demandions quel genre d’homme il était. Est-il marié ? Nous avons tranché : c’est peu probable. Pourtant, il semble avoir connu l’amour. Nous soupçonnons qu’il s’agit d’un veuf. Et qu’il est peut-être plus âgé. Je dirais qu’il a au moins quarante ans. Il semble posséder une sagesse que les plus jeunes n’ont pas.

— Voilà une déduction judicieuse, constata Lavinia. S’il est veuf et qu’il a déjà aimé, on pourrait penser qu’il chercherait à retrouver l’amour. Pourquoi ne pas courtiser l’une de ces jeunes femmes qu’il a mises en lumière ?

Fanny tapota son menton du bout du doigt.

— Voilà une excellente question. Peut-être ne croit-il pas pouvoir trouver l’amour une seconde fois ?

— Ou peut-être est-il encore tellement amoureux de sa défunte femme qu’il ne peut pas en aimer une autre.

Le regard embué de Sarah oscilla de l’une à l’autre.

— Le ton excessivement romantique de ses poèmes va effectivement dans ce sens, confirma Lavinia.

Fanny sourit.

— Peut-être écrira-t-il un poème sur l’une d’entre vous.

Sarah éclata de rire, mais intérieurement, Lavinia grimaça.

— Je crains que faire l’objet d’un examen aussi minutieux ne soit assez déstabilisant, dit-elle.

Si elle devait attirer l’attention de la bonne société, elle voulait que ce soit pour une bonne raison, comme une découverte géologique. Pas parce qu’on se demandait qui elle pourrait ou non épouser.

— De toute manière, cela n’arrivera pas. Non, je crois que nous sommes tranquilles, Sarah.

— Sans doute, acquiesça-t-elle avec un soupir. D’ici la fin de la saison, nous serons mariées, ou en route pour l’autel, ou nous deviendrons officiellement vieilles filles.

Pour l’instant, Lavinia ne savait pas ce qu’elle préférait.

W illiam Beckett, marquis de Northam, fixa la porte fermée pendant un moment avant de se tourner vers la bibliothèque, dans l’espoir que Lord Evenrude y conserverait une bouteille de whisky. N’en voyant aucune, le regard de Beck se posa sur le livre que la femme mystérieuse avait jeté sur le canapé.

Contournant le meuble, il s’en saisit et en lut la tranche. Histoire géologique des Cornouailles. Quel genre de jeune femme lisait une telle chose ?

Il feuilleta le livre un instant et secoua la tête avant de chercher sa place sur l’étagère. Trouvant un espace, il le rangea entre deux autres livres.

La géologie. Elle s’était introduite dans la bibliothèque d’un vicomte pour y lire des ouvrages de géologie. Il se sentait soudain gêné par son rendez-vous clandestin, ce qui était étrange puisqu’il ne l’avait jamais été auparavant. Mais il n’avait jamais été confronté à une jeune femme hautaine qui avait cherché à utiliser une bibliothèque à bon escient, tandis que lui avait prévu de la galvauder. Oui, la gêne était de mise.

Une jeune femme hautaine aux yeux chocolat spectaculaires et aux cheveux couleur cannelle. Bon sang, est-ce qu’il avait faim pour faire de telles comparaisons ? Ou bien était-ce parce qu’elle était assez jolie pour lui donner envie de la manger ? Non, pas jolie. Ce n’était pas la bonne description. Elle était séduisante, mais son menton était peut-être un peu trop fort et ses joues trop sévères. Elle était captivante, dotée d’une qualité indéfinissable qui donnait envie d’en savoir plus sur elle dans l’espoir de mettre un nom dessus.

Et pour l’instant, il ne connaissait même pas son nom. Il se tourna, quitta la bibliothèque et partit à la recherche de son ami Felix, le comte de Ware. Il le retrouva dans la salle de jeu, et attendit qu’il s’extirpe de la partie de cartes et le rejoigne près de la porte.

— Prêt à partir ? s’enquit Felix.

— Pas tout à fait. Allons un moment dans la salle de bal.

Il n’attendit pas la réponse de Felix avant de se retourner et de l’entraîner vers la porte menant à la salle en question.

Son ami gémit.

— Pourquoi ? Si tu as l’intention de danser, je m’en vais sans toi.

Ils avaient prévu de se rendre chez Brooks dès que Beck aurait terminé son rendez-vous.

— Je ne vais pas danser. J’essaie simplement de retrouver une femme.

— Ne viens-tu pas d’en voir une ? ricana Felix. Tu es insatiable.

Beck leva les yeux au ciel.

— Nos plans ont été interrompus.

— Je vois. Comme c’est décevant ! As-tu besoin que je crée une diversion pour que tu puisses retenter ta chance ?

Felix était très doué pour créer des perturbations, généralement dans le but de provoquer l’hilarité générale. Mais il arrivait aussi que ce soit pour permettre à Beck ou à une autre de leurs connaissances d’accomplir quelque chose. À Oxford, Felix avait été relativement connu pour ses compétences. Aujourd’hui, il avait tendance à s’en servir pour l’organisation d’événements. Personne mieux que lui ne pouvait planifier un jeu ou une activité.

Grâce à cette aptitude, Felix connaissait des gens que Beck ne connaissait pas. Cependant, identifier une jeune femme sur le marché du mariage n’était peut-être pas à sa portée. Comme Beck, son ami se tenait à l’écart de celles qui recherchaient un mari.

— Je n’ai pas besoin d’une diversion, affirma-t-il. J’ai besoin que tu me dises qui est cette personne.

Ils entrèrent dans la salle de bal et Beck ressentit aussitôt une pointe d’agacement. L’idée même de jeunes femmes qui s’exposaient comme des légumes sur un étal de marché le dégoûtait. La société accordait bien trop d’importance à l’apparence d’une femme et à sa position dans sa hiérarchie figée.

— Pourquoi déambulons-nous dans la salle de bal ? s’enquit Felix.

— J’ai rencontré une jeune femme tout à l’heure, dont je n’ai pas obtenu le nom. J’espère que tu la connais.

Felix s’arrêta et le fixa.

— Une jeune femme ? Tu hais le marché du mariage ! Qu’est-ce qui te prend ?

Beck se renfrogna et tira sur la manche de Felix.

— Ne t’arrête pas. Sinon les gens vont vouloir s’approcher pour nous parler.

— Et ce n’est pas ce que nous voulons, marmonna Felix. Où se trouve cette étonnante jeune femme ?

Poursuivant son inspection de la salle, Beck scruta les coins les plus éloignés. Il l’aperçut enfin, assise avec deux autres jeunes femmes.

— À dix heures, dans le coin. Cheveux cann… roux brun. Robe bleue. Plus grande que les deux autres avec qui elle discute.

— À première vue, je ne la reconnais pas, mais d’un autre côté, je n’arrive pas à bien la voir, dit Felix. Je suggérerais bien que nous nous rapprochions, mais je devine que tu vas refuser.

— Nous pouvons peut-être nous rapprocher un peu, concéda Beck en le conduisant plus près du mur.

Felix lui jeta un regard acerbe.

— Voilà un comportement inédit chez toi. Pourquoi cette femme est-elle si importante ? Si tu l’as rencontrée, pourquoi n’as-tu pas obtenu son nom ?

— Ne t’occupe pas de cela. Je suis simplement curieux.

— Je la vois maintenant. Il s’agit de Lady Lavinia Gillingham. C’est une amie proche de Sarah, qui se trouve à sa droite.

Beck se tourna vers Felix et s’arrêta.

— Colton ?

Il acquiesça.

— La sœur d’Anthony, oui

Anthony Colton était l’un des amis les plus proches de Felix. Ils avaient grandi ensemble.

— Veux-tu que j’organise une présentation formelle ? s’enquit celui-ci.

— Ce ne sera pas nécessaire. J’étais simplement curieux.

Lady Lavinia… Gillingham. Son père était comte. Et Beck s’était retrouvé enfermé seul avec elle. Bon sang, il l’avait embrassée dans le cou ! Soudain pris d’un coup de chaud, il eut envie de quitter précipitamment la salle.

— Je crois que c’est l’amie bas-bleu 1 de Sarah. Anthony dit qu’elle est extrêmement intelligente, et qu’elle l’aurait sans doute battu à l’école.

Voilà qui expliquait sans doute son intérêt pour la géologie. Quel genre de jeune femme quittait un bal pour aller lire ? Le genre intéressant.

— Sarah est du genre à faire tapisserie, n’est-ce pas ? demanda Beck alors qu’ils quittaient la salle de bal.

— Oui, mais je ne comprends pas pourquoi elle et ses amies ne sont pas mariées. Elles sont séduisantes, et issues de bonne famille.

— Cela ne suffit pas toujours.

Beck se garda bien de laisser ses ténèbres transparaître dans son ton, mais sa voix n’en était pas moins bourrue. C’était plus fort que lui. Il ne savait que trop bien ce que traversaient les jeunes femmes et comment le fait d’être acceptées ou de réussir pouvait les affecter. La sensation familière d’oppression dans sa poitrine lui coupa le souffle un instant.

— Au club, alors ? demanda Felix.

— Non, je crois que la soirée est terminée pour moi.

L’humeur de Beck s’était assombrie et sa muse dansait sur une mélodie joyeuse dans sa tête.

Une heure plus tard, il était adossé à son fauteuil derrière son bureau, et se passait une main sur le visage. Sa cravate dénouée pendait autour de son cou, et sa veste traînait sur le sol. Il déboutonna son gilet en contemplant les mots qu’il avait écrits. Cela ne correspondait pas à son style de travail habituel, mais cette femme ne correspondait pas non plus à son sujet de prédilection. Lady Lavinia ne semblait pas du genre à se retrouver vieille fille, mais qu’en savait-il vraiment ?

Pas grand-chose. Et, en général, il essayait de glaner autant d’informations que possible avant de lancer une campagne. Cependant, Lady Lavinia était différente.

Pour une raison qu’il ignorait, il se sentait mal à propos de leur rencontre plus tôt. Il l’avait embrassée, avait flirté avec elle, et l’avait, de manière générale, mise dans une situation inconfortable. Aucune des autres femmes sur lesquelles il avait écrit n’avait souffert de ses mauvais comportements. Lady Lavinia avait géré toute cette histoire avec aplomb, démontrant ainsi sa capacité à se débrouiller par elle-même. Pourquoi, alors, ressentait-il l’envie de l’aider ?

Parce qu’elle méritait d’être remarquée. Elle était intelligente et belle, et elle faisait tapisserie. Il fallait qu’elle ait le choix entre plusieurs gentlemen. Et Beck veillerait à ce que ce soit le cas.

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