Le Duc Galant

Darcy Burke · Chapitre 5 sur 20

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Le Duc Galant

Chapitre 3

 

 

Elle effleure le sable de sa démarche légère.

Sa chevelure cuivrée brille dans la lumière.

Sa parole est sûre, pleine de sagesse et d’esprit,

À son charme, je suis entièrement soumis.

 

-Extrait de Ode à Lady Lavinia Gillingham

Par le duc Galant

 

J ’espère que le spectacle musical de ce soir sera divertissant. Lavinia décida que c’était la seule façon de sauver sa soirée. Après qu’un second poème, intitulé Une chanson pour Lady Lavinia Gillingham, évoquant ses qualités, avait été publié dans le journal du matin, elle avait eu envie de se plonger dans un livre et de rester enfermée dans sa chambre pendant une semaine. Ses parents, en revanche, avaient d’autres projets.

Sa mère était ravie, et elle avait même insisté pour entraîner Lavinia à Bond Street cet après-midi-là pour lui trouver une nouvelle tenue pour la soirée. Elle avait également insisté pour que Sarah, qui adorait faire les boutiques, les accompagne, et la jeune femme n’aurait jamais refusé une occasion d’avoir sa meilleure amie à ses côtés.

Elles avaient déniché une robe toute prête qui ne nécessitait que des retouches mineures, et Lavinia se retrouva donc habillée à la dernière mode pour la soirée. La robe était de couleur ivoire, avec un petit motif répétitif de fleurs roses et de feuilles vertes. L’ourlet comportait un large bord volanté et était surmonté de cocardes de soie rose. Les manches courtes et le corsage étaient également garnis de soie rose et d’un autre bord volanté. Une étole assortie complétait l’ensemble, ainsi qu’une paire de gants, des ballerines ivoire, et un bandeau pour sa tête orné d’un autre trio de cocardes roses. Entre les motifs floraux et la profusion de cocardes et de rose, elle avait l’impression d’être un véritable jardin.

Sarah lui avait assuré qu’elle serait ravissante et qu’elle susciterait la jalousie de toutes les femmes qui assisteraient à la représentation musicale. À son arrivée, Lavinia scruta le public pour tenter de retrouver Sarah, mais ne put la localiser. À sa place, elle aperçut M lle Pemberton, qui avait reçu les attentions du duc Galant avant elle.

Sans attendre, elle se dirigea vers la jeune femme qui se tenait près d’un couple, sans doute ses parents. Les yeux de M lle Pemberton s’illuminèrent avec reconnaissance lorsque Lavinia s’approcha.

— Bonsoir, Lady Lavinia.

— Bonsoir, mademoiselle Pemberton. Pourrions-nous aller faire un tour ?

— Oui, allons-y.

M lle Pemberton se tourna vers sa mère et s’excusa, puis passa son bras dans celui de Lavinia. Elles se mirent à faire le tour du grand salon des Fortescue.

— Je suis ravie que vous soyez venue me parler.

— Je me suis dit qu’il serait plus prudent d’unir nos forces, répondit Lavinia.

M lle Pemberton inclina sa tête blond pâle vers l’avant.

— À cause de cette histoire absurde de duc Galant.

Lavinia cligna des yeux, ravie d’entendre qu’elle pensait que c’était absurde.

— Je suis tellement contente que nous soyons d’accord ! C’est ridicule. Toute cette attention, je veux dire. Personne ne se souciait de qui j’étais ou de ce que je faisais avant qu’il écrive un poème.

— Un poème qui ne se base sur rien, ricana M lle Pemberton. Je ne connais pas un seul gentleman qui pourrait, ou devrait, écrire de telles choses à mon sujet.

— Moi non plus. Ce devrait être un scandale, mais puisque cela a fonctionné pour trois jeunes ladies, soudain, cela devient acceptable.

— Enviable, même, ajouta M lle Pemberton avec dégoût. Ma mère pense que c’est la meilleure chose qui pouvait m’arriver.

— La mienne aussi !

C’était si bon d’avoir une alliée ! Bien entendu, Sarah et Fanny s’étaient montrées d’un immense soutien, mais elles n’avaient pas à supporter cette situation, contrairement à M lle Pemberton.

— Toute cette attention ne serait peut-être pas aussi gênante si les hommes étaient sincères.

M lle Pemberton la scruta de ses yeux marron clair aux cils pâles.

Lavinia n’était pas forcément d’accord avec la première partie, mais la fin était vraie.

— Ils ne tarissent pas d’éloges, n’est-ce pas ?

— C’est un excellent choix de mot, constata l’autre jeune femme, pinçant les lèvres. Oui, c’est exactement ça. Et pourtant, trois femmes ont trouvé le bonheur.

— Du moins en apparence, nota Lavinia d’un air sombre.

— En fait, je peux attester de la satisfaction de M lle Stewart. Elle est ravie d’épouser M. Allardyce dans quelques jours. Il semble qu’ils soient faits l’un pour l’autre.

Lavinia éprouva une légère pointe de jalousie, comme chaque fois qu’elle apprenait qu’un couple s’était marié par amour, à l’instar de son amie Diana, qui avait épousé le duc de Romsey deux mois plus tôt. En fait, Diana et Romsey étaient arrivés en ville la veille, et elle avait hâte de voir son amie.

— Je suis ravie d’apprendre la réussite de M lle Stewart, affirma Lavinia.

— Si l’on considère le mariage comme une réussite, constata M lle Pemberton avec une pointe de dédain indéniable dans la voix.

— Vous n’êtes pas favorable au mariage ?

La jeune femme haussa les épaules.

— Je déteste que l’on juge la « réussite » d’une femme à l’aune de sa capacité à se marier.

Lavinia s’arrêta net et se tourna vers M lle Pemberton.

— C’est comme si nous avions été séparées à la naissance !

M lle Pemberton éclata de rire.

— Sauf que vos cheveux sont beaucoup plus foncés, et que vous êtes bien plus grande que moi.

— De quelques centimètres seulement, constata Lavinia en souriant.

Elle se tourna à nouveau, et elles se remirent en marche.

— Je suis vraiment ravie que M lle Stewart soit heureuse. C’est tout ce qui compte en réalité. Ce que les autres pensent n’a pas d’importance.

Avec un signe de tête, M lle Pemberton tira sur le collier qui ornait sa gorge.

— Je suis d’accord. J’espère que M lle Lennox est heureuse aussi.

— Nous devrions le découvrir, dit Lavinia, fronçant les sourcils. Malheureusement, cela n’aura pas d’importance si elle ne l’est pas : puisqu’elle est fiancée, c’est comme si elle était mariée.

— C’est vrai, confirma M lle Pemberton avec un soupir. Les règles de la bonne société sont terribles, n’est-ce pas ? Il suffit de regarder le duc de Kilve et la duchesse de Romsey. Leurs fiançailles ont volé en éclats, ce qui n’a semblé gêner ni l’un ni l’autre, ni leurs nouveaux époux. Pourtant, ils se sont retrouvés au cœur de toutes sortes de rumeurs fantaisistes.

Elle parlait de Diana, l’amie de Lavinia.

— Il se trouve que je connais toutes les parties concernées, déclara cette dernière. Ils sont aussi heureux qu’on peut l’être.

M lle Pemberton haussa les sourcils avec intérêt.

— Vous les connaissez ? Je suis vraiment heureuse d’apprendre que les choses se sont terminées comme elles auraient dû.

— Oui, mais cela n’empêchera pas une certaine partie de la bonne société de faire preuve de méchanceté à ce sujet.

Du moins, c’était ce à quoi Lavinia s’attendait. Elle avait déjà entendu des rumeurs au sujet de Diana et de son mari, et de Kilve et de sa femme, qui était une femme charmante dont elle avait fait la connaissance à l’automne précédent.

— Les gens adorent les commérages. Et plus ils sont obscènes, mieux c’est. Je suis navrée de vous dire que votre amie risque de traverser une période difficile, constata M lle Pemberton qui laissa échapper un petit rire. D’un autre côté, cela détournera un peu l’attention de nous.

Lavinia n’aurait jamais souhaité que son amie souffre à sa place, mais elle admettait que M lle Pemberton pouvait avoir raison.

— En fait, je devrais vous remercier, déclara M lle Pemberton. Lorsque votre poème a été publié la semaine dernière, les choses se sont un peu calmées pour moi. Cependant, ma mère n’en était pas ravie…

Son ton indiquait qu’elle s’en moquait éperdument.

Lavinia éclata de rire.

— Heureuse d’avoir pu vous aider ! s’exclama-t-elle.

Elle plissa les yeux en scrutant le salon, alors qu’elles approchaient de leur point de départ.

— Qui croyez-vous qu’il soit ?

— Le duc Galant ? demanda la jeune femme, se joignant à elle pour examiner la foule. J’ai essayé de trouver, mais je n’imagine pas qui pourrait écrire ainsi. À moins que Lord Byron ne soit revenu à Londres sans que personne ne s’en aperçoive…

Lavinia rit à nouveau.

— Voilà qui ne passerait pas inaperçu !

— Vraiment pas ! confirma M lle Pemberton avec un sourire. Je vous ferai savoir si je découvre des indices. J’ai cherché !

— Je me retrouve à écouter attentivement les gentlemen, pour tenter de déterminer s’ils parlent à un rythme similaire au poème.

M lle Pemberton hocha la tête avec enthousiasme.

— Je fais la même chose. Malheureusement, cela pousse ces messieurs à croire que je suis très intéressée, ce qui n’est généralement pas le cas.

Elle afficha un autre sourire qui fit rire Lavinia.

— Je me demande pourquoi nous ne sommes pas devenues amies avant, constata Lavinia. Tu dois m’appeler Lavinia, et me tutoyer. Tu peux te joindre à mes amies, M lle lle Sarah Colton et M Frances Snowden, et à moi à tout moment.

M lle Pemberton parut sincèrement surprise et ravie.

— Merci. Ma mère a tendance à me tenir en laisse, mais depuis les poèmes, elle commence à me lâcher la bride. Elle estime que je dois être accessible pour mes prétendants. Quoi que cela signifie.

— Bonté divine ! Elle n’essaie tout de même pas de te voir compromise ?

— Non, dit M lle Pemberton, penchant la tête sur le côté. En tout cas, je ne l’imagine pas faire une telle chose. Elle est très prude. Honnêtement, cela fait bien longtemps que j’ai renoncé à essayer de la comprendre. Nous sommes radicalement différentes.

Lavinia pensa à sa propre mère, qui n’avait jamais essayé de comprendre les centres d’intérêt de sa fille. De temps en temps, son père l’entretenait de sujets scientifiques, mais ces conversations s’arrêtaient toujours lorsque sa mère entrait dans la pièce.

— Oui, je confirme, nous avons été séparées à la naissance !

Le rire léger de M lle Pemberton flotta autour d’elles tandis qu’elle retirait son bras de celui de Lavinia.

— Alors, ma chère sœur, tu dois m’appeler Jane. Et maintenant, je constate que ma mère me regarde d’un œil qui augure d’un désastre. À la prochaine fois.

Elle fronça les sourcils, puis se retira.

La mère de Lavinia s’approcha à ce moment-là, et l’entraîna aussitôt dans l’autre direction.

— Te voilà, ma chérie. J’ai quelqu’un à te présenter.

Elles rejoignirent le côté opposé du salon, où un homme de taille moyenne, au large visage surmonté d’une paire de sourcils épais et foncés, se tenait aux côtés de son père.

— Te voilà ! l’accueillit son père avec un sourire. Sir Martin Riddock, permettez-moi de vous présenter ma fille, Lady Lavinia.

Lavinia fit une révérence au gentleman, qui devait avoir dans les trente-cinq ans.

— Ravie de vous rencontrer, Sir Martin.

Il s’inclina, mais très légèrement. On aurait dit que cela lui coûtait de le faire. Ou bien, se dit-elle plus charitablement, peut-être avait-il mal au dos.

— Le plaisir est pour moi, Lady Lavinia. Voulez-vous faire un tour ?

La jeune femme savait qu’elle n’avait pas vraiment le choix, et elle accepta son offre avec un sourire. Enroulant la main autour de son coude, elle lui demanda s’il aimait les spectacles musicaux.

Sir Martin la conduisit autour du salon dans la direction opposée à celle qu’elle avait prise avec M lle Pemberton. En fait, c’était contraire à ce que tout le monde faisait, étant donné le flux de circulation, mais Sir Martin ne semblait pas s’en préoccuper.

— De manière générale, je n’aime pas particulièrement la musique, mais il m’arrive parfois d’être séduit par un morceau. Les Fortescue sont des amis de ma mère.

— Je vois.

Pas de musique. Elle n’osait pas lui demander s’il aimait les pierres ou la terre.

— Je préfère les chevaux et l’astronomie.

Sa déclaration piqua la curiosité de Lavinia.

— L’astronomie ?

— Les étoiles et le ciel, répondit-il d’un ton condescendant.

Clairement, il avait cru qu’elle ignorait ce que ce mot signifiait.

— Je suis assez versée en astronomie, l’informa-t-elle poliment.

Peut-être trop poliment. Elle aurait voulu lui dire : « Caroline Herschel est une de mes héroïnes », mais au lieu de cela, elle suivit les directives de sa mère lui intimant de ne pas discuter de sciences. Mais cela lui brûlait les lèvres, vu qu’il avait abordé le sujet.

Sir Martin lui jeta un coup d’œil ; il la dominait de quinze bons centimètres.

— Vraiment ? J’espère être nommé membre de la Royal Society 1 dans les prochaines années.

Lavinia faillit trébucher. Elle rencontrait un célibataire susceptible de vouloir lui faire la cour, et pour quelle autre raison l’aurait-il invitée à se promener, et qui était un scientifique ? Elle en resta momentanément sans voix, ce qui était rare. Et c’était une bonne chose puisqu’elle avait vraiment envie de lui dire qu’elle était géologue amateur, mais qu’elle ne devait pas le faire.

— Je ne vous ennuierai pas avec les détails. Si le ciel était plus clair, je vous emmènerais sur le balcon et vous montrerais Orion. Nous nous reverrons peut-être lors d’une soirée où la visibilité sera meilleure.

— Je m’en réjouis, merci.

— J’imagine que les chevaux vous intéressent davantage. Montez-vous ?

— Oui.

Mais les chevaux étaient loin d’être aussi intéressants que les étoiles, les planètes et les comètes.

— Laissez-moi vous parler de ma monture préférée.

Il sourit, révélant brièvement des dents qui n’étaient pas particulièrement régulières. Puis il se lança dans une description de son cheval, de son allure et de son tempérament, et lorsqu’ils revinrent auprès de sa mère, elle se demanda pourquoi il ne courtisait pas plutôt l’animal.

Heureusement, Sarah et Fanny n’étaient pas loin et, après le départ de Sir Martin, Lavinia put aller leur parler. La représentation était sur le point de commencer.

— Ton ensemble te plaît-il un peu plus que cet après-midi ? s’enquit Sarah au moment où elles trouvaient trois sièges à mi-chemin de l’estrade. Il est très élégant.

Fanny lui jeta un coup d’œil alors qu’elles s’asseyaient.

— Tu ne l’aimes pas ?

— Je me sens plutôt… fleurie, dit Lavinia en baissant les yeux sur sa tenue.

— Je trouve cette tenue ravissante, déclara Fanny. J’adore le bandeau dans tes cheveux.

Instinctivement, Lavinia porta la main à sa tête. Sa femme de chambre avait soigneusement bouclé ses épaisses mèches légèrement ondulées, et avait arrangé sa coiffure.

— Merci. Simplement, ce n’est pas ce à quoi je suis habituée.

— Avec qui étais-tu en train de te promener ? s’enquit Fanny, baissant la voix alors que d’autres personnes s’installaient.

Lavinia, assise entre Fanny et Sarah, jeta un coup d’œil autour d’elle et, en plissant les yeux comme d’habitude, aperçut Sir Martin assis quelques rangs derrière. Elle plissa davantage les yeux en apercevant une silhouette familière au fond de la salle. Lord Northam était appuyé contre l’encadrement de la porte, les bras croisés. Il semblait balayer la pièce du regard, la tête en mouvement, et elle regretta de ne pas avoir ses lunettes ; puis, soudain, il s’arrêta. Et il la fixa. La vue de Lavinia n’était peut-être pas tout à fait fiable, mais elle sentait qu’il la scrutait jusqu’aux os.

— Je crois que c’était Sir Marvin ou quelque chose comme ça, dit Sarah, pendant que Lavinia essayait de retrouver sa langue.

— Sir Martin, corrigea-t-elle. Riddock. Sir Martin Riddock.

Sarah lui jeta un regard empreint de curiosité.

— Comment était-il ?

— Un peu ennuyeux, mais il a du potentiel, répondit-elle.

Enfin, si elle pouvait l’amener à cesser de parler de chevaux, et à se concentrer sur le ciel.

— Il est astronome et espère devenir membre de la Royal Society.

Les yeux de Sarah s’illuminèrent.

— C’est merveilleux ! Le duc Galant a peut-être aidé, après tout.

Étouffant un gémissement, Lavinia tenta d’ignorer les regards de trop nombreuses personnes, curieuses de percevoir pourquoi le duc Galant avait choisi d’écrire sur elle. Elle aussi voulait le savoir.

Elle s’installa et regarda droit devant elle, ignorant les regards indiscrets, tandis que les musiciens prenaient place sur l’estrade. Elle ne voulait pas de l’aide du duc Galant. Il devait cesser de se mêler de ce qui ne le regardait pas avant que cela ne cause des problèmes. Elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour découvrir son identité, et s’assurer qu’il mette un terme à son projet irréfléchi.

 

L

L a prestation musicale devait être assurée par un quintette à cordes. Il était rare qu’il y ait une guitare, mais ce soir-là, Beck allait se régaler. Du moins l’espérait-il. La jeune M lle Fortescue débutait avec cet instrument, et il était impatient de l’entendre jouer.

Guitare ou pas, il manquait rarement un spectacle musical. Généralement, il arrivait juste au moment où la prestation commençait, puis s’éclipsait pendant les applaudissements. À quelques occasions, il tentait de s’entretenir avec les musiciens, mais la conversation restait relativement superficielle. Il ne cachait pas son intérêt pour la musique. Simplement, il restait discret sur cet aspect de sa vie, et personne n’avait besoin de savoir à quel point cela l’affectait.

Ou à quel point il en avait besoin.

Il avait déjà entendu les Fortescue jouer, et s’ils étaient doués, ils manquaient d’un certain panache. Au milieu du premier morceau, Beck constata que le jeune guitariste souffrait de la même carence. Il aurait aimé prendre la jeune fille à part, et lui montrer comment s’abandonner à la musique. Peut-être était-elle simplement nerveuse. Lui le serait sans doute à sa place, même s’il n’avait jamais joué devant un public autre que ses amis à l’école. À cet égard, les Fortescue avaient une longueur d’avance sur lui.

Alors que son intérêt pour la musique faiblissait, son attention ne cessait de dériver vers le milieu de la salle, où Lady Lavinia était assise entre ses amies. Plus il l’observait, plus il se rendait compte qu’elle plissait les yeux. Presque constamment. Du moins, lorsqu’elle essayait de se concentrer sur l’estrade. De temps à autre, ses traits se détendaient et elle fermait simplement les yeux pour écouter, les lèvres retroussées en un léger sourire. Apparemment, elle appréciait la musique.

Cela lui procurait une satisfaction inexplicable. Il se dit qu’il était toujours ravi lorsque quelqu’un semblait aimer la musique. Et pas seulement pour danser, mais pour le simple plaisir d’être transporté par une mélodie ou de simples notes qui touchaient une corde sensible.

Il promena son regard sur les spectateurs qui, pour la plupart, étaient beaucoup moins intéressés que Lady Lavinia. Plus la prestation musicale avançait, plus il s’attardait sur elle.

Puis les Fortescue se lancèrent dans un morceau qui lui coupa le souffle. La jeune guitariste joua un solo, et il apparut que, oui, elle avait sans doute été nerveuse. Beck ferma momentanément les yeux et se surprit à la pousser à aller de l’avant, comme si elle pouvait entendre ses pensées encourageantes. Ce qu’elle semblait faire ; ses notes grimpèrent, cascadèrent, le transportant ailleurs.

Il ouvrit les yeux lorsque les autres se remirent à jouer. Une fois encore, son regard se posa sur Lady Lavinia. Mais cette fois, elle avait la tête tournée, et ses yeux plissés de myope étaient dirigés vers lui.

L’avait-elle observé pendant qu’il écoutait le guitariste ? Soudain, il se sentit exposé, et il n’était pas sûr d’aimer cette sensation.

Elle reporta son attention sur l’estrade, mais il fallut quelques instants pour que le pouls de Beck ralentisse. Le reste de la représentation passa assez vite, avec seulement deux autres morceaux, tous deux moins bons que le solo de la guitariste.

Lorsque tout le monde se leva pour applaudir les musiciens, Beck envisagea de partir. Cependant, il tenait à féliciter la jeune guitariste et à lui dire de continuer à jouer, quoi qu’il arrive.

Sauf que les gens se pressaient autour des musiciens et que Beck ne voulait pas avoir à se frayer un chemin jusqu’à l’avant. Au lieu de cela, il se retrouva face à Lady Lavinia.

— Bonsoir, Lady Lavinia. Avez-vous apprécié le spectacle ?

— Oui, merci. Et vous ?

— Oui, la guitariste était très douée.

— C’est ce que j’ai pensé aussi. Je n’ai pas entendu beaucoup de guitaristes, mais j’aime le son de cet instrument. Je me demande s’il est difficile d’en jouer.

— Cela dépend, dit-il avant de pouvoir se censurer.

Elle haussa légèrement ses sourcils auburn foncé.

— Vous jouez ?

— Un peu.

Il voulait absolument changer de sujet. Sa musique était la partie la plus intime de lui-même, avec ses textes et ses poèmes. Mais depuis qu’il avait commencé à partager certains d’entre eux, au profit des jeunes femmes qu’il cherchait à aider, il ne lui restait plus que la musique, en réalité.

— J’ai remarqué que vous plissiez les yeux en regardant l’estrade.

Une légère teinte rose envahit les joues de la jeune femme.

— J’essayais de voir ce qu’elle faisait avec ses doigts sur les cordes.

— Je vous ai aussi vue plisser les yeux en observant la salle, et dans le parc également. Avez-vous des lunettes ?

— Oui.

— Vous devriez les porter, lui dit-il en baissant la voix, se rapprochant d’elle. Elles n’enlèveraient rien à votre beauté.

Sa rougeur s’accentua.

— Je n’en ai pas le droit.

Il cilla, pensant avoir mal entendu.

— Pas… le droit ?

— En dépit de votre opinion, ma mère dit qu’elles ne sont pas flatteuses pour mon visage.

Elle inclina la tête sur le côté, et sembla surmonter un peu son embarras.

Il se sentait atrocement mal de l’avoir perturbée.

— Mes excuses. Je ne voulais pas vous mettre mal à l’aise. Vous ne devriez pas avoir à plisser les yeux pour voir.

— J’ai essayé de faire valoir que le fait de plisser les yeux me donnerait des rides précoces, dit-elle d’un ton ironique, ce qui le fit rire.

Il appréciait vraiment son esprit.

— Ma mère, elle, pense que ce n’est qu’une excuse.

— Que ferait-elle si vous les portiez quand même ?

Le coin de la bouche de Lavinia se releva en un petit sourire.

— Seriez-vous en train de m’encourager à me rebeller, Lord Northam ?

— Peut-être, murmura-t-il, songeant qu’une Lady Lavinia rebelle serait une chose formidable et plutôt excitante.

Excitante ?

— À l’automne dernier, j’ai participé à un concours de tir à l’arc. J’étais très heureuse de pouvoir toucher le bas de la cible, ne serait-ce qu’un instant. La flèche est retombée, expliqua-t-elle. J’aurais peut-être dû l’envoyer dans un endroit dangereux, cela aurait sans doute convaincu mes parents que je devais porter mes lunettes.

— Dangereux ? Voulez-vous dire que vous auriez dû toucher quelqu’un ?

Elle haussa les épaules.

— Ou peut-être juste m’en approcher.

— Sauf qu’il est possible que vous ne voyiez pas assez bien pour faire cette distinction.

Elle plissa légèrement les yeux.

— Si seulement mes parents étaient aussi perspicaces que vous !

Il rit à nouveau. Il appréciait sa compagnie.

— C’est plutôt injuste, n’est-ce pas ? Les jeunes femmes sont soumises à des règles ridiculement contraignantes dans la société. Je dois dire que parfois je suis heureux de ne pas en être une.

Elle cilla, posant sur lui un regard pénétrant, et il eut l’impression qu’à cette distance, rien ne lui échappait.

— Je me demande si je dois me sentir insultée.

Il était vraiment en train de tout gâcher. D’abord, il l’avait mise mal à l’aise, et maintenant il l’insultait.

— Pas du tout. J’essayais de compatir, et j’ai lamentablement échoué.

— Tout va bien. Je crois avoir compris ce que vous vouliez dire. Je vous taquinais un peu… c’est le genre de chose qui arrive lorsqu’on a un grand frère et qu’on a été taquinée, ce qui est mon cas. Avez-vous des frères et sœurs, Lord Northam ?

Un élan de chagrin lui transperça la poitrine, mais il referma résolument la porte sur le passé et s’accrocha à l’instant présent.

— Un demi-frère plus jeune.

— Je suis sûre que vous le taquinez.

— Non, il est un peu trop jeune, il n’a que onze ans, dit Beck. Je suis vraiment navré de votre situation, en ce qui concerne les lunettes.

— Tout va bien. J’ai dû apprendre à accepter les désagréments. Comme toute cette attention qui se porte sur moi à cause de ce duc Galant.

Son ton acerbe le rendit nerveux.

— Qu’a-t-il fait ?

Ses yeux d’un brun riche et épicé s’écarquillèrent.

— N’avez-vous pas entendu parler de lui ? Il écrit des poèmes à propos de femmes dont il semble penser qu’elles ont besoin d’aide sur le marché du mariage. C’est incroyablement présomptueux. Et prétentieux. Et beaucoup d’autres mots qui se terminent par « eux », j’en suis sûre.

— Oh, oui ! dit-il, et il eut soudain l’impression que sa cravate se resserrait. Présomptueux, dans quel sens ?

— De multiples façons. D’abord, comment pourrait-il connaître la situation de ces jeunes femmes ? Peut-être ont-elles de très bonnes raisons de ne pas être encore mariées.

Le malaise de Beck prit racine, et se mit à croître.

— Est-ce le cas pour vous ?

— J’ai mes raisons, répondit-elle vaguement. De toute façon, ce ne sont pas ses affaires. Il ne me connaît même pas.

— Alors, vous savez qui il est ?

Elle n’en savait rien, bien entendu.

— Non, mais j’aimerais bien, pour pouvoir lui dire précisément ce que je pense de son projet.

Elle était loin de se douter…

— Comment savez-vous qu’il ne vous connaît pas ? Il a dû au moins entendre parler de vous.

— Oui, semble-t-il, mais je n’ai pas la moindre idée de qui il s’agit. J’ai l’intention de le découvrir. Tout comme M lle Pemberton, une autre des pauvres jeunes femmes sur lesquelles il a jeté son dévolu.

Beck se sentait un peu nauséeux.

— Vous vous plaignez donc du fait qu’il apporte son aide là où il n’y en a pas besoin ?

— Oui, et il encourage toutes sortes d’hommes à se faufiler depuis la périphérie et à tenter un rapprochement.

— Avez-vous été ennuyée ?

Il se prépara à recevoir une réponse qu’il n’apprécierait pas.

— Pas précisément, dit-elle, et sa réponse lui apporta un minimum de réconfort. Mes parents sont plutôt doués pour décourager les chasseurs de fortune et les arrivistes. Mais cela m’a mise en vedette et a fait de moi une marchandise.

— N’est-ce pas le principe même du marché du mariage ?

Il avait beau mépriser ce concept, il savait que c’était l’unique moyen pour de nombreuses jeunes femmes de leur classe de trouver un mari.

— C’est précisément pour cette raison que je préfère faire tapisserie. L’homme qui me convient me trouvera, ou je le trouverai, sans quoi je coifferai volontiers Sainte-Catherine. Je préfère de loin être célibataire que malheureuse. Je devrais plutôt préciser : mal-aimée.

Il était totalement séduit par l’argumentaire de la jeune femme.

— L’amour est important ?

— L’amour est ce qu’il y a de plus important, je pense. Ainsi que la compatibilité. Je suppose que je pourrais renoncer au premier si je pouvais être certaine d’avoir la seconde, affirma Lavinia.

Soudain, elle se redressa, et ses traits se crispèrent.

— Doux Jésus ! Ma mère arrive, et elle amène un autre gentleman. Ne voit-elle pas que je suis en train de discuter avec un marquis ? Peut-être devriez-vous rester à mes côtés indéfiniment cette saison, afin de conjurer cette absurdité que le duc Galant a créée.

— Si je pensais que cela pouvait aider, je le ferais.

Beck tentait désespérément de réfléchir à ce qu’il pourrait imaginer pour corriger cette situation. Bon sang ! Mais qu’avait-il fait ?

Furieux contre lui-même et globalement désabusé, il décida qu’il ne pouvait pas affronter sa mère et quiconque l’accompagnait.

— Pardonnez-moi si je prends congé de vous pour l’instant, dit-il en lui faisant une révérence.

— Vous me quittez ? Où allez-vous ?

— Faire des… choses immorales.

Il lui adressa un clin d’œil pour faire bonne mesure et vit une lueur de quelque chose dans ses yeux.

De l’excitation ?

Encore ce mot.

— Bonsoir, Lady Lavinia. En attendant la prochaine fois, où je serai votre fidèle défenseur contre les masses envahissantes.

Il quitta le salon le plus rapidement possible, sans oser jeter un regard en arrière.

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