Le Duc Galant

Darcy Burke · Chapitre 4 sur 20

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Le Duc Galant

Chapitre 2

 

Elle est douce, aimante et chaste,

Avec grâce, elle fait la gloire de sa caste.

Un hommage fait d’os, de sang et de fierté,

Son cœur brille comme un soleil d’été.

 

-Extrait de Ode à Mademoiselle Rose Stewart

Par le duc Galant

 

L avinia grignotait son petit pain tout en feuilletant le Botanical Magazine. Les petits-déjeuners avec ses parents consistaient toujours à lire des journaux et des magazines et, de manière générale, à s’ignorer mutuellement. Son père était assis à sa droite et sa mère, comme toujours, était en retard à la table.

La comtesse se glissa dans le salon où ils prenaient leur petit-déjeuner en profitant de la vue sur le patio et le petit jardin. Elle se laissa tomber à sa place à la petite table ronde en murmurant un « bonjour », ce qui lui valut une réponse tout aussi brève que peu sonore.

Quelques minutes plus tard, alors que Lavinia terminait son petit pain en lisant attentivement un article sur les violettes, le cri de sa mère retentit dans l’air. La jeune femme releva la tête.

— Mais qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? demanda son père, affolé.

Sa mère poussa le journal vers son père, tout en lui adressant un sourire extatique.

— Il a écrit un poème pour Lavinia ! Ode à Lady Lavinia Gillingham.

— Qui ? demanda son père d’un ton bourru.

Il prit le journal et se mit à lire le texte.

— Le duc Galant !

Le ton de sa mère était empreint de fierté et d’enthousiasme.

Lavinia eut soudain envie de rendre le petit pain qu’elle venait de manger. Elle ne voulait pas de son stupide poème ni de l’attention qu’il allait susciter.

Son père la regarda par-dessus le journal, plissant les yeux.

— Qu’est-ce que c’est que cette absurdité ? Quelqu’un te ferait-il la cour sans m’en avoir parlé ? Quel genre de canaille se comporte de la sorte ?

Sa mère poussa un soupir exaspéré.

— Ce n’est pas comme cela. Le duc Galant écrit des poèmes au sujet de jeunes femmes qui ont besoin d’une petite aide sur le marché du mariage. Il l’a déjà fait pour quatre d’entre elles, et deux se sont mariées ou fiancées.

Le père souffla impatiemment.

— Cela ne signifie pas que je veux qu’il écrive au sujet de ma fille.

— Même si cela lui permet de se marier d’ici la fin de la saison ? Elle va devenir instantanément populaire, tout comme l’ont été les autres jeunes femmes.

Le père de Lavinia posa le journal, et son expression passa de l’agacement à l’intérêt.

— D’ici la fin de la saison, dis-tu ?

Lavinia refréna l’envie de se lever d’un bond et de s’enfuir en courant de la pièce, ou même de la maison.

— Ou pas. Cela pourrait n’avoir aucun impact.

Elle ne pouvait que l’espérer.

— C’est absurde, dit sa mère en secouant la tête. Tu es plutôt jolie, ton père est un comte, et tu as une dot. Tu n’auras qu’à arrêter de parler de pierres et te taire la plupart du temps. Je suis convaincue que tu peux le faire.

Le regard implorant de ses yeux bruns prouvait qu’elle n’était pas aussi sûre d’elle qu’elle le prétendait.

— Elle ferait mieux, intervint son père. Il est grand temps que tu te maries. Nous t’avons laissée chercher le gentleman que tu voulais, mais peut-être que tes attentes sont trop élevées, lui dit-il en posant le journal près de sa mère.

Ah, oui, les centres d’intérêt partagés, le respect mutuel, l’amour… C’était ridicule d’espérer cela.

— Très certainement, acquiesça sa mère. Mais maintenant, elle pourra choisir parmi un plus grand nombre de gentlemen. Peut-être que l’un d’entre eux se démarquera et suffira.

Suffira.

— L’un d’entre vous se soucie-t-il du fait que je préférerais ne pas être le dernier sujet de commérages en date ?

La mère de la jeune femme cligna des yeux.

— Bien sûr que je m’en soucie. Mais je ne comprends pas. Pourquoi ne voudrais-tu pas être la fille la plus populaire de Londres, ne serait-ce que pour une courte période ?

Ce n’était pas la popularité qui était en cause, mais la raison de cette popularité. Si elle pouvait être reconnue pour une découverte scientifique quelconque, elle accepterait volontiers d’être le centre de l’attention. Mais porter le fardeau de la curiosité des autres et de leur indiscrétion n’était pas une chose qu’elle désirait. Et c’était ce maudit duc Galant le responsable. Elle se demanda ce que ses autres sujets ressentaient au sujet de cette soudaine notoriété. Apparemment, cela ne les dérangeait pas, puisque deux d’entre elles, et sans doute trois, étaient maintenant fiancées. Qui était la quatrième ? Peut-être que Lavinia la chercherait…

La comtesse ramassa le journal et le tendit à Lavinia.

— Ne veux-tu pas lire ton poème ?

— Pas particulièrement.

S’il était comme les autres, ce serait une mosaïque de jolis mots et de phrases charmantes. Ce serait beau et flatteur, sans aucune trace d’intimité. Elle songea aux gentlemen qu’elle connaissait, et essaya d’imaginer lequel d’entre eux pourrait être ce duc présomptueux. Présomptueux au point de s’être lui-même attribué ce surnom ducal.

Ses amies et elles avaient été stupides de le croire bienveillant. Cet homme était une menace, et Lavinia avait bien l’intention de le démasquer pour mettre un terme à cette folie.

Sa mère fit la moue.

— C’est un très beau poème. Le meilleur jusqu’à présent, à mon sens. Il vante même ton intelligence. Visiblement, il te connaît.

Lavinia essaya de résister à la tentation de lire le poème, mais elle était curieuse de savoir ce que l’homme avait écrit au sujet de son intelligence. Sans prendre le journal, elle cambra le cou pour lire les mots. Il n’était pas très long, mais aucun des précédents ne l’était, si ses souvenirs étaient exacts. Trois ou quatre strophes. Le sien en comportait quatre.

— Peut-être y aura-t-il un second poème.

Le ton plein d’espoir de sa mère incita Lavinia à lever le nez du journal.

— J’espère bien que non !

Cependant, Lavinia était presque sûre qu’il avait écrit plus d’un poème sur chacun de ses sujets. À l’exception, peut-être, de la dernière jeune femme, M lle Jane Pemberton.

Son père la fixa, plongeant ses yeux marron foncé dans les siens.

— Cela pourrait représenter une aubaine pour toi, et tu vas considérer cela comme tel. Je suis lassé de financer des saisons, grommela-t-il.

Sa mère tenta de l’amadouer :

— Oui, vois cela comme une aubaine. Nous irons au parc un peu plus tôt aujourd’hui, et nous verrons bien ce qui se passera, annonça-t-elle en se levant de table. Nous devons choisir ton plus bel ensemble de promenade. Viens, allons nous préparer.

Elle se retourna et quitta la salle du petit-déjeuner.

Lavinia sentait le peu de liberté qu’elle avait lui échapper.

— Lève-toi donc ! lui intima son père d’une voix forte, mais sans crier.

Faisant taire sa frustration, Lavinia se leva et suivit sa mère hors de la pièce. Elle maudit le duc Galant à chaque pas.

 

P ar chance, l’après-midi était tempéré lorsqu’elles entrèrent dans le parc à presque quatre heures et quart. Elles étaient un peu en avance, mais toujours dans la norme. Du moins, c’était ce que prétendait la mère de Lavinia. Elle avait aussi insisté pour que la jeune femme ne parle pas de pierres, de terre ou de quoi que ce soit en rapport avec la science.

Tout en vouant une série de malheurs au duc Galant, Lavinia était parvenue à envoyer des notes à Sarah et Fanny plus tôt dans l’après-midi, leur demandant de la rejoindre dans le parc.

Elles l’attendaient juste après Grosvenor Gate, et la jeune femme était impatiente de les voir. Elle s’attendait à ce que sa mère la réprimande de les rejoindre immédiatement, mais la comtesse était très occupée avec son propre groupe de femmes qui, au vu des fréquents regards qu’elles jetaient à Lavinia, l’assaillaient de questions au sujet du duc Galant.

Cela avait déjà commencé.

— Marchons, proposa la jeune femme, qui souhaitait quitter les lieux au plus vite.

Elle était autorisée à marcher avec ses amies sur le chemin menant à la Serpentine, le lac situé au cœur de Hyde Park.

Sarah se plaça à la gauche de Lavinia, et Fanny à sa droite.

— Mon pronostic s’est donc réalisé, il a écrit sur l’une d’entre vous, constata Fanny, mais sans la moindre fierté ni excitation.

Elle regarda Lavinia d’un air inquiet, le front plissé en rides droites et nettes.

— Visiblement, tu n’es pas ravie.

Lavinia serra les dents.

— Je n’ai aucune envie de devenir intéressante parce qu’un homme anonyme a déclaré que je l’étais.

— Mais ses motivations semblent pures, protesta Fanny, même si sa voix contenait une pointe d’interrogation.

— Comment pourrions-nous en être certaines ? s’enquit Lavinia alors qu’une brise fraîche agitait les rubans de sa coiffe sous son menton. Peut-être que s’il se faisait connaître, nous pourrions comprendre son véritable raisonnement. Cet anonymat ajoute un côté un peu inquiétant, vous ne trouvez pas ?

— Inquiétant ? répéta Sarah avant d’éclater de rire. Lavinia dramatise, Fanny. Elle le fait parfois. Elle peut aussi se montrer plutôt intrépide, et je gage que si elle connaissait l’identité du duc Galant, elle le rappellerait à l’ordre sans délai.

— C’est en effet ce que je ferais. C’est pourquoi j’aimerais savoir qui il est.

— Bien sûr que tu aimerais le savoir, dit Sarah. Comme tout le monde.

— Mais j’ai de bonnes raisons pour cela, au-delà de la curiosité. Il se mêle de mes affaires, de ma vie.

— Oui, tu dramatises, murmura Sarah.

Lavinia fronça les sourcils en fixant son amie la plus chère.

— Comment te sentirais-tu s’il écrivait un poème sur toi ? Tu es peut-être la prochaine, après tout.

Sarah pencha la tête sur le côté.

— Je ne suis pas certaine de ce que je ressentirais, mais si cela signifiait que je pourrais danser, ou même rencontrer l’homme de mes rêves, j’apprécierais son aide, répondit-elle en se tournant vers Lavinia. Peut-être rencontreras-tu l’homme dont tu es destinée à tomber amoureuse.

— Ou peut-être vais-je rencontrer un homme avec qui mes parents me marieront et qui ne me soutiendra pas dans mes projets.

— Ta géologie, tu veux dire, intervint Fanny.

Lavinia avait discuté de ses centres d’intérêt la veille avec elle, lorsque avec Sarah, elles lui avaient rendu visite. Elles avaient consolidé l’amitié qu’elles avaient débutée le soir d’avant au bal des Evenrude.

Sarah souffla.

— Il ne faut pas être pessimiste. Pourquoi ne pas attendre de voir ce qui va se passer ?

— Mes parents m’ont interdit de parler de géologie ou de tout autre sujet qui m’intéresse. Comment pourrais-je m’assurer qu’un gentleman et moi nous conviendrons ?

Grimaçant, Sarah baissa la tête.

— Je vois ce que tu veux dire.

Lavinia passa le bras dans celui de Sarah.

— Je sais que tu essaies de trouver le bon côté des choses, et je t’aime pour cela. Je vais essayer de faire de même. J’aimerais discuter avec M lle Pemberton.

— Pour quelle raison ? s’enquit Fanny.

Lavinia prit ensuite le bras de Fanny, de sorte qu’elles étaient toutes liées en avançant vers la Serpentine.

— Je suis curieuse de savoir ce que cela a eu comme effet sur ses possibilités de mariage, si cela a été une aide ou un obstacle.

— Mais nous savons déjà qu’il a aidé au moins deux de ses sujets, si ce n’est trois, déclara Fanny.

— C’est ce qu’il semblerait. Mais savons-nous si elles sont toutes heureuses ?

Lavinia prévoyait de réserver son jugement jusqu’à ce qu’elle ait pu discuter avec l’une ou plusieurs d’entre elles.

— Ce ne serait pas nécessairement la faute du duc Galant, n’est-ce pas ? insista Sarah. Il n’a fait qu’accroître leur visibilité. Ce qui s’est produit ensuite pourrait être dû à un certain nombre d’influences.

— Je commence à être d’accord avec Lavinia, dit Fanny. C’est un jeu dangereux qu’a débuté le duc Galant. Même si ses raisons sont bienveillantes, qui peut dire si une jeune femme a envie d’être encadrée de la sorte ?

Lavinia hocha vivement la tête en souriant.

— C’est exactement ce que je veux dire !

— On dirait qu’il y a des problèmes.

Une voix masculine forte incita Lavinia à plisser les yeux sur trois hommes qui se dirigeaient vers elles. À cause du soleil couchant et de sa myopie, elle ne put les identifier tout de suite.

Sarah, par chance, était au courant du problème de vue de son amie, et vint à son secours.

— Des problèmes, ricana-t-elle. C’est toi, le problème, Anthony.

Anthony étant le frère de Sarah, Lavinia connaissait au moins l’un d’entre eux. L’espace entre eux se réduisit, et elle reconnut l’homme qui se tenait à sa gauche : le maudit marquis de Northam.

— Bonjour, ma chère sœur, la salua Anthony en s’inclinant. Tu connais Felix, bien sûr.

Il fit un geste vers sa droite, en direction du comte de Ware. Lavinia l’avait déjà rencontré.

— Bien sûr, répondit la jeune femme.

Sarah montra Fanny d’un geste de la main, et Lavinia détacha ses bras des leurs.

— Permets-moi de vous présenter notre nouvelle amie, M lle Frances Snowden, sœur de la duchesse de Clare.

Les sourcils sombres d’Anthony remontèrent sur son front.

— Voilà une compagnie prometteuse, ma sœur.

— Pas plus que toi, répondit Sarah, avec un signe de tête vers Northam.

— N’as-tu pas déjà rencontré Northam ? s’enquit Anthony. Je suppose qu’il n’a pas besoin d’être présenté. Voici le marquis de Northam.

Ledit marquis s’inclina vers elles trois, mais son regard se posa uniquement sur Lavinia, qui le salua.

— Je suis ravie de faire votre connaissance.

Le nom de la jeune femme n’avait pas encore été prononcé, pourtant, elle était convaincue qu’il le connaissait déjà. Comment ? S’était-il renseigné sur elle ? Anthony le lui avait-il donné pendant qu’ils s’approchaient le long du sentier ? Oh, zut ! Était-ce vraiment important ? Elle lui avait caché son identité l’autre soir uniquement pour le contrarier. Parce qu’il l’avait embrassée dans le cou en pensant qu’elle était son amante. Un frisson lui parcourut l’échine, et elle le mit sur le compte de l’air qui se rafraîchissait.

— Voici ma chère amie, Lady Lavinia Gillingham, annonça Sarah.

— Lady Lavinia.

Les yeux de Northam étincelèrent, et même si Lavinia n’en voyait pas la couleur de loin, elle savait, depuis leur rencontre dans la bibliothèque de Lord Evenrude, qu’ils étaient d’un vert-gris. Comme la mousse sur un arbre caché au fond de la forêt. Un arbre à secrets.

Un arbre à secrets ? Doux Jésus ! Il suffisait qu’elle reçoive un poème flatteur pour qu’elle devienne soudain romantique.

— Où allez-vous, mesdames ? s’enquit Anthony.

— À la Serpentine, répondit Sarah avec un coup d’œil au ciel qui s’assombrissait. Mais je me demande si nous ne devrions pas faire demi-tour.

Les nuages s’étaient installés, et, avec le soleil couchant, le crépuscule arrivait à grands pas.

— Pourrions-nous vous escorter ? demanda poliment Northam.

Heureusement, il avait dirigé son attention vers Sarah pour poser la question. Lavinia prit un moment pour se détendre, et réfléchir à la raison pour laquelle il la mettait sur les nerfs.

Sarah échangea un regard avec ses deux amies avant d’accepter son offre.

Les gentlemen firent demi-tour, et le groupe se remit à suivre le sentier. D’une manière ou d’une autre, Lavinia se retrouva à l’arrière, avec le marquis. Elle refusait de se laisser déstabiliser par lui, ou de penser à ses lèvres sur sa chair.

— Puis-je vous présenter à nouveau mes excuses pour l’autre soir ?

— Vous pouvez vous excuser tous les jours pour l’éternité si vous le souhaitez. Vous ne me devez ni explications ni excuses. Fort heureusement, il n’y a pas eu de mal de fait.

— En dehors du livre que vous avez laissé sur le canapé, murmura-t-il.

Elle tourna la tête vers lui.

— Pourquoi en parler ?

— Votre choix m’a intéressé. Histoire géologique des Cornouailles, cita-t-il en inclinant la tête. Je l’ai remis sur l’étagère pour vous.

— C’était le moins que vous puissiez faire après m’avoir interrompue.

La bouche du marquis se fendit d’un sourire.

— Effectivement.

Lavinia décida d’ignorer la manière dont son ventre se contractait lorsqu’il souriait ainsi.

— Avez-vous pu retrouver Lady… je veux dire, votre amante, plus tard ?

Elle secoua la tête et fixa son regard vers l’avant. Elle avait voulu le taquiner, mais elle se rendait compte qu’il s’agissait d’une question déplacée.

— Oubliez cela.

Pourquoi essayait-elle de le taquiner ? Pour se sentir plus à l’aise ?

— Je n’ai pas pu, hélas. En fait, je ne l’ai pas revue depuis.

L’envie de le narguer prit le dessus.

— Prenez garde, vous allez perdre votre statut de séducteur.

Il rit, trop fort d’abord, attirant l’attention des autres qui tournèrent la tête. Étouffant rapidement son hilarité, il agita la main.

— J’ai fait un mauvais jeu de mots. Cela ne vaut pas la peine de le répéter.

Il afficha un sourire pour faire bonne mesure ; Lavinia se doutait bien que cela dissuaderait les gens d’insister. Ils marchèrent en silence pendant un moment, tandis que la conversation se poursuivait devant eux.

Enfin, il murmura :

— Vous me taquinez, Lady Lavinia ?

Il s’était légèrement rapproché. Le timbre de sa voix et sa proximité la firent à nouveau frissonner, cette fois au niveau des épaules. Si elle fermait les yeux, elle était convaincue qu’elle pourrait sentir le contact de sa bouche sur son cou.

Non, elle n’allait pas songer à cela.

— C’était inapproprié, dit-elle à voix basse. Mes excuses.

— Vous ne devez jamais vous excuser auprès de moi, répondit-il. N’oubliez pas que je dois implorer votre pardon jusqu’à la fin de mes jours.

À présent, c’était lui qui la taquinait. Ou qui flirtait. Oui, il flirtait. C’était ce qu’il avait fait l’autre soir. Elle lui jeta un regard en coin.

— Êtes-vous capable de converser avec une femme sans flirter ?

— Oui, mais j’ai bien compris que mon statut de séducteur serait remis en question, et je ne peux pas l’accepter.

Oh ! Il était doué, elle pouvait le lui accorder. Lavinia se laissa aller à un sourire tout en réprimant un petit rire.

— J’ai réussi, se réjouit-il à voix basse, sans doute pour ne pas attirer à nouveau l’attention des autres. Je vous ai fait sourire.

— Ce n’est pas difficile, dit-elle avec plus qu’un brin de sarcasme. De manière générale, on me considère comme une personne joviale, lui confia-t-elle, plissant les yeux. Pourquoi voulez-vous me faire sourire ?

— Je me montre simplement amical.

— Allons-nous devenir amis ? lui demanda-t-elle avec un sourire ironique. Avez-vous beaucoup d’amies jeunes et célibataires ?

Il rit à nouveau, mais doucement cette fois.

— Non. Vous seriez ma première.

— Je crains de ne compter aucun marquis parmi mes proches connaissances. Et compte tenu de votre… réputation, je crains qu’une amitié entre nous ne soit pas acceptable.

— Car la bonne société désapprouverait, répondit-il d’un ton plat qui la surprit.

— Et vous désapprouvez les règles de la société ?

— Lorsqu’elles n’ont pas de sens, oui. Pourquoi les hommes et les femmes non mariés ne pourraient-ils pas être amis ?

Il avait posé cette question d’une voix trop haute, et le sujet était bien trop provocateur pour qu’on l’ignore.

— Parce que quelque chose d’inapproprié pourrait se produire, dit le comte de Ware, fixant le marquis en secouant la tête. Serais-tu devenu fou, Beck ?

Tout le monde rit, sauf Lavinia, qui jeta un coup d’œil à l’homme à côté d’elle. Beck. Le nom lui convenait. Fort, concis, avec un côté audacieux, mais aussi charmant, d’une certaine manière. Sa réputation faisait de lui un homme dangereux, et pourtant elle ne pouvait s’empêcher de le trouver séduisant.

Et ce n’était pas à cause des frissons que lui avait procurés son baiser.

Enfin, peut-être un peu.

La conversation se prolongea tandis que Grosvenor Gate apparaissait, quoique de manière floue pour Lavinia.

— Les hommes et les femmes célibataires peuvent être amis, dit Sarah en jetant un regard hautain à Ware. Je vous connais depuis des années, Felix. Cela ne fait-il pas de nous des amis ?

Anthony ricana.

— Non, cela fait de Felix mon ami et de toi ma sœur.

— Je dois me ranger du côté de M lle Colton sur ce point, dit le marquis. Si elle connaît Ware depuis des années et que Ware est un bon ami de son frère, ne faut-il pas en déduire qu’ils sont également amis ?

Le comte jeta un regard à Northam.

— Chut ! Ne laisse personne t’entendre ! Le simple fait de suggérer une telle chose nous fera nous marier avant le printemps, dit-il avant d’adresser une grimace d’excuse à Sarah. Non pas que le mariage avec vous serait horrible, mais je crois que nous serions tous les deux d’accord pour dire que nous ne nous conviendrions pas.

— Mon Dieu ! Non ! s’exclama Anthony. N’y pensez plus.

Sarah les regarda tous les deux, les lèvres pincées.

— Heureusement pour vous deux, je suis d’accord. Sans cela, je pourrais être terriblement offensée !

— Je commence à penser que la vie à Londres est complètement folle ! dit Fanny d’un ton doux, promenant son regard sur tout le monde.

Northam sourit.

— Vous avez parfaitement raison !

— Ah, te voilà ! s’exclama la mère de Lavinia, fondant sur le groupe comme un oiseau de proie.

La jeune femme se sentit prise au piège.

— Il y a des gens qui veulent te rencontrer.

Elle jeta un œil vers Sarah et son frère, qu’elle connaissait depuis des années. À l’évidence, sa mère préférait que Lavinia profite de sa récente célébrité plutôt que de perdre son temps avec ses amis.

— J’étais justement en train de rencontrer de nouvelles personnes, mère, lui dit-elle gentiment. Connaissez-vous le marquis de Northam ?

La marquise ne l’avait sans doute même pas remarqué, car ses yeux s’écarquillèrent brièvement. Elle se ressaisit tout aussi vite, et lui fit la révérence.

— Je ne suis pas certaine que nous ayons été présentés. C’est un plaisir, my lord.

Il s’inclina en réponse.

— Tout le plaisir est pour moi, répondit-il avant de s’incliner également devant Lavinia. Merci pour la promenade, Lady Lavinia.

Ils échangèrent leurs adieux et le trio de gentlemen s’en alla, tandis que Sarah se retirait auprès de sa mère et que Fanny rejoignait sa sœur et d’autres dames.

— Tu t’es promenée avec le marquis ? Il a dû lire le poème ! s’exclama la mère de Lavinia, joignant les mains avec un large sourire. Cela fonctionne déjà !

— J’ignore s’il l’a lu ou non, mère. Il se trouvait simplement avec Anthony lorsque nous les avons croisés sur le sentier. Il aurait été impoli de ne pas nous présenter. Il a également rencontré Fanny.

Sa mère pinça les lèvres.

— C’est peut-être la belle-sœur d’un duc, mais ce n’est que sa première saison, ajouta-t-elle d’un ton cassant. C’est ton tour, pas le sien.

— Ce n’est pas ainsi que cela fonctionne, mère, insista Lavinia en soupirant.

Secouant la tête pour chasser son irritation, la comtesse s’efforça d’afficher un sourire radieux.

— Viens, il y a des gens qui voulaient te rencontrer et d’autres qui voulaient te saluer. Tu es très demandée, ma chère. Et il était temps.

Se tournant pour marcher auprès d’elle, elle espérait intérieurement que ce ne serait que de courte durée. Plus vite elle pourrait retrouver son anonymat chéri, mieux ce serait.

 

D eux jours plus tard, Beck se leva de table après son petit-déjeuner, satisfait. La troisième femme au sujet de laquelle il avait écrit, M lle Lennox, venait juste de se fiancer à M. Laurence Sainsbury. Cela faisait donc trois femmes qu’il avait aidées à réussir sur le plan matrimonial. Il ne pouvait qu’espérer que M lle Pemberton et Lady Lavinia connaîtraient le même sort.

Beck entra dans son bureau, où son regard se porta aussitôt sur le petit portrait de sa demi-sœur qui trônait sur la table de travail. Avec ses cheveux noirs et sa petite carrure, Helen tenait de sa mère, la première femme du père de Beck. La solennité de Helen était manifeste sur le portrait. Ses yeux verts étaient sombres et sérieux, sa bouche prenait une inclinaison légèrement triste. Ou peut-être projetait-il sa propre tristesse sur l’image. Chaque fois qu’il la regardait, il ressentait un pincement au cœur et des regrets. S’il avait été plus âgé, il aurait pu l’aider. Il aurait fait n’importe quoi pour assurer sa sécurité et son bonheur. Mais du haut de ses treize ans, il était trop jeune pour pouvoir faire autre chose que de la regarder, impuissant, devenir la proie des cruautés de la bonne société.

Tout ce qu’il pouvait faire à présent, c’était tenter, tant bien que mal, d’aider celles qui en avaient besoin. Il ne voulait pas qu’une jeune femme endure la même chose qu’elle. Et apparemment, il faisait une différence.

Les membres de sa famille qui n’étaient plus, Helen, son père et sa mère, lui manquaient. Il lui restait sa demi-sœur aînée, dont il n’était pas très proche, et sa famille, ainsi que sa belle-mère, Rachel, et son demi-frère. George n’avait que onze ans, mais son éducation en tant que prochain marquis de Northam était déjà bien avancée.

Contournant le bureau, Beck se dirigea vers le coin où il gardait ses trois guitares. Prenant son instrument préféré, il fit courir ses doigts sur les cordes, d’abord sans y penser, puis il se mit à jouer un air. D’une certaine manière, c’était plus simple que les mots, qu’ils soient prononcés ou écrits. Avec la musique, il pouvait se libérer de tout ce qui était emprisonné en lui, jusqu’à être totalement soulagé.

Il se laissa aller pendant quelques minutes, à moins que ce ne fût une heure, à jouer ce qui lui passait par la tête, suivant un chemin d’émotions et de découvertes. Il se sentait bien mieux lorsqu’il eut terminé, même s’il ne s’était pas senti particulièrement mal au départ. La musique rendait tout meilleur.

Un léger coup fut frappé à la porte qu’il avait laissée entrouverte, attirant son attention.

— Entrez.

Son majordome, le très compétent et serviable Gage, entra.

— Je ne vous dérange pas, n’est-ce pas, my lord ?

Gage veillait toujours à attendre une pause dans la musique.

— Pas du tout. Avez-vous le courrier du jour ? s’enquit Beck en le rejoignant près de la porte.

— Oui.

Il tendit à Beck la pile de missives, et celui-ci repartit vers son bureau.

Gage le suivit, sa haute charpente musclée se déplaçant avec une grâce surprenante, en dépit de ses cinquante ans.

— J’ai aimé ce que vous avez joué à la fin.

Beck prit place derrière le bureau et leva les yeux de sa correspondance.

— Merci. C’est un travail en cours.

— L’un de vos plus beaux morceaux, à mon avis.

Reconnaissant la main de son avocat, Beck ouvrit cette lettre et y trouva ce qu’il attendait : un autre courrier du rédacteur en chef du Morning Chronicle. Il parcourut la missive et en fit un résumé pour Gage.

— Il veut d’autres poèmes. Apparemment, le tirage est en hausse.

Il laissa tomber les lettres sur son bureau et lança un regard ironique à son majordome.

— Ce n’est pas surprenant. Le duc Galant est très populaire, même parmi les domestiques, affirma Gage.

Il secoua ensuite sa tête, qui arborait toujours une épaisse crinière de cheveux noirs striés d’argent.

— Non, aucun d’entre eux n’a compris qui il était.

L’espace d’un instant, Beck s’était crispé. Mais il soupira, soulagé. Gage était la seule personne à connaître son identité secrète, et Beck lui faisait entièrement confiance.

— Je ne peux pas les écrire trop vite. Chacune d’entre elles a besoin de temps pour en récolter les fruits et espérer faire une rencontre.

Il avait craint de ne pas avoir laissé passer assez de temps avant d’écrire le poème sur Lady Lavinia, mais il était trop impatient de l’aider.

— Vous n’êtes pas obligé d’écrire un poème sur une jeune femme qui a besoin d’attention, lui fit remarquer Gage. En fait, vous n’avez pas besoin d’écrire quoi que ce soit de nouveau. Vous avez un vaste inventaire d’œuvres.

Gage était son valet de chambre lorsqu’il avait quitté Oxford, et il l’avait promu lorsque l’ancien majordome avait pris sa retraite à la suite de la mort du père de Beck. Parce qu’il était à ses côtés depuis si longtemps, il en savait plus sur sa vie que quiconque. Cela incluait sa musique, sa poésie, et sa mascarade en tant que duc Galant. En réalité, c’était Gage qui avait eu l’idée de ce surnom.

— Je ne veux rien publier de tout cela, affirma Beck, répétant ce qu’il avait déjà dit à maintes reprises.

En vérité, Gage était en train de l’avoir lentement à l’usure. Peut-être que dans dix ans, il serait prêt.

— Je sais que vous pensez que c’est trop sombre, mais c’est honnête et magnifique. Et certains d’entre eux sont très romantiques.

— Si vous considérez que Roméo et Juliette est romantique, alors oui, répondit Beck, qui parvint à ne pas lever les yeux au ciel.

Gage s’esclaffa.

— D’accord, une partie de vos travaux penche vers le tragique, mais pas tout.

Beck haussa un sourcil.

— Vous n’en avez pas lu la moitié, comment pourriez-vous le dire ?

— En fait, je n’en sais rien. Vous êtes plutôt prolifique, et j’ai conscience qu’il y a des choses que vous ne partagez pas. Même avec moi.

C’était la vérité. Beck s’interdit de poser les yeux sur le portrait de Helen.

— J’ai cru comprendre que M lle Lennox était fiancée, dit Gage.

Beck hocha la tête.

— À Sainsbury. C’est une belle association. Je crois. Qu’en sais-je ?

— Avez-vous des indications sur le succès des autres ? Même si je suppose que, pour le dernier poème, il est trop tôt pour le dire.

Effectivement, mais d’après tout ce que Beck avait observé et entendu au cours des deux derniers jours, la popularité de Lady Lavinia avait augmenté de façon spectaculaire. Il n’arrivait toujours pas à croire qu’il avait dû intervenir pour cela. Elle faisait preuve d’un esprit exceptionnel. L’autre jour, il avait apprécié leurs échanges au parc.

— Je suis optimiste pour les deux, déclara Beck. Et je crois savoir qui sera la prochaine.

Il avait le sentiment de devoir apporter la même aide à M lle Colton, l’amie de Lady Lavinia. Son frère Anthony apprécierait sans doute le geste.

Les yeux bleu foncé de Gage s’illuminèrent de surprise.

— Déjà ?

— C’est une amie de Lady Lavinia. Et la sœur d’un ami.

— Vous avez une âme bonne et généreuse, dit doucement Gage. Mais je me demande parfois si vous n’aidez pas les autres parce que vous voulez vous aider vous-même.

Les mots frappèrent Beck en plein cœur, le faisant tressaillir intérieurement.

— Vous pensez que j’ai besoin d’aide ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit. Pardonnez-moi si je parle à tort et à travers.

Beck laissa échapper un bruit qui tenait à la fois du grognement et du ricanement.

— Vous savez que c’est impossible.

Gage était à la fois un père, un ami et un assistant irremplaçable. Il était la seule constante sur laquelle Beck s’autorisait à compter. Sa belle-mère se concentrait sur son plus jeune fils, comme il se devait. Comme ses parents l’avaient fait avec lui lorsqu’il était jeune. Jusqu’à la mort de Helen. Et puis tout s’était effondré.

— Non, je n’en sais rien.

Gage parlait d’un ton léger, mais il y avait du vrai dans ce qu’il disait. Beck gardait certaines choses pour lui, et, parfois, Gage s’approchait trop près. Dans ces moments-là, le marquis lui disait de s’éloigner. Et une fois en particulier, Beck avait sans doute perdu son sang-froid. Cela ne lui arrivait pas souvent, mais lorsque c’était le cas, il y avait généralement des victimes.

Beck repensa à ce que Gage avait dit, à savoir qu’il aidait les autres dans le but de s’aider lui-même. C’était logique, se dit-il. Et maintenant, il avait envie d’écrire à ce sujet. Mais il devait d’abord s’occuper de sa correspondance.

Un bruit provenant de l’extérieur les fit se précipiter vers la fenêtre donnant sur la rue. Une berline était couchée, sa roue s’était détachée. Sans un mot, Beck quitta précipitamment le bureau pour se rendre dans le hall, Gage sur ses talons.

La fin de matinée était fraîche, avec une épaisse couverture nuageuse. Beck leva les yeux, se disant qu’il pourrait pleuvoir. Plus vite ils déblaieraient la rue, mieux ce serait.

Il fonça vers la berline au moment où le cocher ouvrait la portière et demandait à l’occupante si elle allait bien.

— Êtes-vous blessée, my lady ?

Ce pauvre cocher semblait sérieusement désemparé.

Beck se tourna vers Gage.

— Allez chercher Cartwright.

Le majordome fila vers les écuries pour aller chercher le palefrenier en chef.

Beck se retourna vers la berline au moment où son occupante en sortait.

— Lady Fairwell ! s’exclama-t-il sans prendre la peine de cacher sa surprise.

Les joues de la jeune femme prirent une teinte rose foncé. Cela pouvait être dû au froid ou à la tension provoquée par l’accident, mais Beck n’était pas sûr que ce soit l’un ou l’autre.

— Lord Northam, quelle surprise de vous voir ici ! Vivez-vous à proximité ?

Bien qu’elle ne soit jamais venue chez lui, il se doutait qu’elle savait où il vivait.

— Oui, juste là.

Il tourna la tête et montra sa maison.

— Oh ! Je ne savais pas.

Elle lui adressa un sourire coquet tandis que le cocher s’en allait voir ce qui s’était passé avec la roue.

Beck n’était pas sûr de la croire, même si cela n’avait pas d’importance.

— Mon palefrenier en chef va venir nous aider. Avec un peu de chance, nous pourrons réparer et vous pourrez reprendre la route avant la pluie.

— Peut-être pourriez-vous raccompagner Madame chez elle ? s’enquit le cocher, l’air inquiet. Ou la garder à l’intérieur si la pluie se met à tomber ?

— Je serais heureuse d’attendre à l’intérieur.

Beck tourna la tête et vit Matilda sourire, une lueur impatiente dans le regard.

Il réfléchit à la situation. Ce ne serait pas forcément un scandale de l’inviter à l’intérieur dans ces circonstances, mais il n’en avait pas envie. Il s’approcha d’elle pour lui parler à voix basse ; il murmurait presque.

— Il serait sans doute préférable que vous n’entriez pas.

Elle battit des cils, flirtant ouvertement.

— Pourquoi donc ? Ma berline est en panne, et il va pleuvoir. En fait, je crois que je viens de sentir une goutte d’eau.

Comment ? Le large bord de sa coiffe lui abritait le visage, tandis que le reste de son corps était protégé par des gants, une robe et une pèlerine. De plus, il n’avait rien senti.

Beck observa la rue, pour voir si des gouttes tombaient. Mais il ne vit que des voisins qui étaient sortis pour s’enquérir de ce qui s’était passé. M me Law, une commère notoire, vivait de l’autre côté de la rue. Elle s’approcha d’eux et Beck sut qu’il ne pourrait y avoir de rendez-vous entre Matilda et lui ; de toute manière, il n’en voulait pas. En réalité, ils n’auraient plus jamais de rendez-vous. Cette scène mettait un terme à leur liaison.

Il en était étonnamment soulagé.

— Je ne peux pas vous inviter à entrer, Tilly, dit-il à voix basse, observant M me Law qui se rapprochait. Ni maintenant ni jamais.

Elle inspira brusquement.

— Donc, vous vouliez en finir l’autre soir lorsque vous m’avez poussée hors de la bibliothèque de Lord Evenrude. Vous êtes un animal.

Gage était de retour avec Cartwright, et Beck était presque sûr que son majordome avait entendu le commentaire de Lady Fairwell.

M me Law les rejoignit à cet instant. Elle plissa les yeux en regardant Beck.

— Mon Dieu ! Lord Northam, ne pourriez-vous pas enfiler une veste ? Sans parler d’un chapeau ou de gants ?

— J’étais pressé de m’assurer que les occupants de cette berline endommagée allaient bien. Je vois que vous avez pris soin de vous habiller pour une excursion avant de sortir.

Il parlait d’un ton léger et enjoué, mais il savait qu’elle sentirait la pointe acerbe dans ses paroles. Les odieuses commères telles qu’elle le méritaient.

— Il se trouve que j’ai prévu une excursion, répondit-elle d’un ton très hautain, avant de se tourner vers Lady Fairwell. Puis-je vous raccompagner, Lady Fairwell ?

— Oui, merci, dit cette dernière, posant un regard perturbé sur Beck. Merci pour votre aide avec ma berline.

Beck s’inclina.

— Avec plaisir, my lady. Je veillerai à ce que votre véhicule réparé soit envoyé à votre domicile. Vous pouvez assurer à votre mari que son bien lui sera rendu en excellent état, bien que légèrement abîmé.

Il n’avait pas l’intention de faire de double sens ou de proférer une insulte, mais il se rendit compte qu’il l’avait fait. En tant qu’écrivain, son cerveau établissait parfois des connexions qu’il n’aurait pas dû faire. Et en tant qu’homme, ces liens produisaient parfois des mots qu’il valait peut-être mieux ne pas prononcer. Tant pis, il était trop tard maintenant.

Les yeux de Matilda s’écarquillèrent légèrement, et ses lèvres s’écartèrent brièvement avant de se refermer. Sans ajouter un mot, elle se retourna et partit en compagnie de M me Law.

— Bon après-midi ! leur cria Beck.

Il rejoignit Cartwright qui se penchait sur le véhicule cassé avec le cocher de Matilda. Non, ce n’était plus Matilda. Lady Fairwell.

— Peut-on le réparer ?

Cartwright, agenouillé dans la rue, leva le nez.

— Je crois que oui, my lord. Nous ferons de notre mieux pour corriger le problème dans les plus brefs délais. Philip et Fred sont en route avec des outils.

Beck savait que la situation était entre de bonnes mains avec ses palefreniers.

— Parfait. Faites-moi savoir si vous avez besoin de quoi que ce soit.

Il se retourna, et repartit vers la maison ; Gage le devança et lui ouvrit la porte.

Une fois à l’intérieur, le majordome referma derrière eux.

— Votre dernière amante en date, je suppose ? Lady Fairwell, je veux dire, pas M me Law. Je serais choqué s’il s’agissait de cette dernière.

— Pourquoi ? Je suis persuadé que M me Law a des distractions en dehors de son mariage. Avez-vous remarqué la façon dont elle vous regarde ?

Beck envoya à Gage un regard en coin teinté d’humour. Son majordome, un veuf, était plutôt beau. Partout où il allait, il attirait les regards, toutes classes confondues.

Gage leva les yeux au ciel.

— Je voulais dire que vous ne lui donneriez même pas l’heure. Ce n’est pas le genre de femme avec laquelle vous aimez passer du temps.

Non, effectivement. Il détestait les commères, et les gens qui se permettaient de juger en permanence.

— Oui, Lady Fairwell était ma dernière amante.

— Était, my lord ? Je devine que ce n’étaient pas des chansons sur elle que vous écriviez ce matin ? Ni des poèmes sur elle hier soir ?

— Oui, c’est du passé. Ce n’était qu’une liaison éphémère, ce qui me convient parfaitement.

En fait, il n’avait rien écrit sur Matilda. Le sujet de la nuit passée, comme souvent, avait été un produit de son imagination : une intellectuelle dont les qualités étaient ignorées au détriment de tous.

Soudain, il se rendit compte qu’il ne l’avait peut-être pas tout à fait inventée.

Chassant de sa tête l’image de Lady Lavinia, il pivota sur ses talons.

— Je retourne à ma correspondance.

Alors qu’il entrait dans son bureau, Beck se sentit de nouveau attiré par sa guitare. Une ballade commençait à s’imposer à son esprit, mais elle n’était pas encore tout à fait formée. Il allait la laisser se composer et mûrir, et plus tard, il l’écrirait. À moins qu’elle ne s’envole, comme tant d’autres idées.

Toutes ne méritaient pas d’être exprimées. Mais les meilleures d’entre elles pouvaient créer… de la magie.

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