Le Duc Galant
Chapitre 10
Si l’intelligence était d’or, elle serait riche à millions. Si l’humour se respirait, son univers serait sans fond.
Si la grâce coulait comme de la pluie, elle remplirait les océans.
La chaleur de son amour dégèlerait les cœurs froids, céans.
-Extrait de Une chanson pour Lady Lavinia Gillingham
Par le duc Galant
L avinia s’était autorisée à ruminer l’impolitesse de Beck pendant la majeure partie de la journée de la veille, mais elle n’avait pas l’intention de lui accorder autant de temps aujourd’hui. Mais il était difficile de ne pas penser à lui, car chaque fois qu’elle regardait sa collection de fossiles élargie, il était juste là.
Et elle refusait de les rendre.
Elle préféra donc concentrer son énergie à la préparation d’une excursion sur le thème de la géologie. Elle essayait souvent de trouver des endroits autour de Londres où elle pouvait faire de courtes escapades. Il fallait s’organiser : convaincre sa mère de l’accompagner, ce qui n’était pas arrivé depuis quelques années, ou prendre un autre chaperon, par exemple sa belle-sœur si elle était en ville.
Lavinia avait une destination en tête et un chaperon. Avec un peu de chance, sa mère approuverait les deux. En attendant, elle écrirait à Diana pour lui demander si elle acceptait ce rôle. Il s’avérait plutôt utile d’avoir une amie mariée, duchesse de surcroît.
Alors qu’elle était assise au bureau dans le salon de l’étage, le majordome entra pour annoncer l’arrivée de Sarah. Lavinia ne l’attendait pas.
— Faites-la monter, s’il vous plaît.
Le majordome hocha la tête et s’en alla. Quelques instants plus tard, son amie, qui était venue des dizaines de fois dans ce salon, entra, l’air tendu. Elle retira ses gants et sa coiffe.
— Quelque chose ne va pas ? s’enquit Lavinia.
— Rien qui ne va pas, mais j’ai quelque chose à partager.
Elle se posa sur le bord du petit canapé et attendit que Lavinia prenne place dans le fauteuil près d’elle.
— Tu m’inquiètes, dit cette dernière.
— Ce n’est pas mon intention. C’est juste que…, commença-t-elle avant de s’interrompre.
Elle laissa tomber ses gants sur ses genoux, et déposa sa coiffe sur le canapé.
— Après ce que tu nous as raconté au sujet de Northam l’autre soir, je me suis dit qu’il fallait que je te raconte ce que j’ai appris.
Lavinia songea aussitôt à son identité secrète, mais elle doutait qu’il s’agisse de cela.
— Que s’est-il passé ?
— Anthony l’a vu, Northam, dans une maison close la semaine dernière. Il y était avec son ami, M. Jeffries, et avec Felix, bien sûr.
Lavinia sentit monter une légère nausée. Ce qui était ridicule. Beck était un séducteur. Il se rendait sans doute assez souvent dans des maisons closes. En fait, il l’avait probablement fait de nombreuses fois depuis qu’ils se connaissaient. Peut-être même en quittant la fête de Violet l’autre soir. Après leurs baisers.
— Eh bien, je crois que nous avons notre réponse en ce qui concerne sa réputation.
Et c’était douloureux.
— C’est toujours un séducteur, constata Sarah d’un ton plat. Je suis navrée. Je savais que tu voudrais savoir.
— Tu avais raison. Ne sois pas désolée. Je n’attendais rien de lui. Ce baiser, c’était de la curiosité, rien de plus, affirma Lavinia, ignorant sa poitrine qui se serrait, ravalant l’amertume dans sa gorge. Enfin, changeons de sujet. J’aimerais faire une excursion à la carrière de sable de Charlton, à une vingtaine de kilomètres à l’est de la ville. Je vais demander à Diana de jouer les chaperons. Voudrais-tu venir ?
Sarah s’illumina, ce qui remonta le moral de Lavinia.
— Bien sûr ! Mais crois-tu que ta mère autorisera Diana à nous chaperonner ?
— Je l’espère. Je crois que Violet et elle l’ont conquise avec leur merveilleuse fête de l’autre soir. Le scandale qui les entoure commence à s’estomper.
Sarah acquiesça.
— Oui, j’en ai bien l’impression, dit-elle, avant qu’une idée ne fasse étinceler son regard. Peut-être pourrions-nous organiser un pique-nique et y inviter Fanny également ?
— Oh, oui ! Quelle bonne idée !
Lavinia se sentait déjà mieux.
— Si ta mère n’accorde pas l’autorisation à Diana, peut-être que la sœur de Fanny pourrait nous chaperonner.
— Une excellente alternative. Je demanderai à la cuisinière de préparer un pique-nique. Nous partirons en milieu de matinée.
Sarah plissa le front.
— Pourquoi veux-tu visiter la carrière de sable ?
— En creusant, ils ont mis au jour une incroyable strate de terre. J’aimerais la voir.
Lavinia avait lu un article à ce sujet dans Philosophical Transactions, la revue de la Royal Society.
— C’est fantastique ! s’exclama Sarah, qui avait toujours soutenu les intérêts de Lavinia. Moi aussi, j’ai hâte de la voir. Quand irons-nous ?
— Plus tard dans la semaine, si nous parvenons à organiser tout cela. Peut-être jeudi ou vendredi.
La mère de Lavinia entra dans la pièce, et son regard se posa sur Sarah.
— Bonjour, mademoiselle Colton. J’ai bien peur que Lavinia n’ait un visiteur.
Les yeux écarquillés de Sarah rencontrèrent ceux de Lavinia. De qui pouvait-il s’agir ? Elle avait rencontré beaucoup de gentlemen au cours des dernières semaines, mais aucun d’entre eux ne s’était présenté chez elle. Elle ne les avait pas non plus encouragés à le faire, ce qui devait changer.
Lavinia se leva de son fauteuil et lissa le côté de sa robe.
— Qui est-ce, mère ?
— Le marquis de Northam.
Réprimant un bruit de dégoût peu élégant, Lavinia regarda Sarah, qui travaillait à nouer sa coiffe sous son menton. Elle adressa une grimace d’excuse à son amie, puis enfila ses gants.
— Descends dans la bibliothèque, Lavinia, dit la comtesse qui se tourna et quitta le salon.
Lavinia gémit doucement en se dirigeant vers la porte derrière Sarah, qui se tourna pour lui dire :
— Je suis désolée. Mais tiens-moi au courant. On se voit plus tard au parc ?
— Oui, acquiesça Lavinia avant de suivre son amie au rez-de-chaussée.
Sarah se retourna et lui jeta un regard encourageant par-dessus son épaule, ainsi qu’un petit signe de la main, avant de pénétrer dans le hall d’entrée.
Redressant les épaules, Lavinia se rendit dans la bibliothèque, qui n’était en réalité qu’un grand salon où se trouvaient quelques étagères. À l’intérieur, Beck se tenait de profil devant les fenêtres de la façade, son chapeau à la main. Il se tourna vers elle lorsqu’elle entra et lui fit une révérence courtoise.
— Bonjour, Lady Lavinia.
Celle-ci jeta un regard à sa mère, qui était entrée derrière elle. Beck s’inclina vers elle et la salua. Tout ceci était très guindé et formel ; Lavinia s’efforçait de dissimuler sa frustration et sa douleur.
Sa douleur ? Pourquoi la ferait-il souffrir ?
Parce qu’il l’avait embrassée tout en continuant à fréquenter Lady Fairwell et en allant dans une maison close. Elle l’avait cru meilleur que cela, mais pourquoi ? C’était un séducteur sans scrupules, et elle le savait. Elle l’avait embrassé malgré cela, et, même maintenant, elle ne pouvait se résoudre à le regretter. Ces moments passés dans ses bras attisaient une chaleur qu’elle s’efforçait d’étouffer.
Oh ! Comme elle aurait aimé pouvoir lui dire précisément ce qu’elle pensait de lui ! La présence de sa mère l’empêchait d’assouvir ce besoin.
— Souhaitez-vous un rafraîchissement ? proposa la comtesse.
Lavinia étouffa un nouveau gémissement. Elle voulait en finir au plus vite. Que faisait-il ici ? Il ne voulait pas lui faire la cour.
— Non, je vous remercie. J’aimerais emmener Lady Lavinia faire un tour dans le jardin, si vous en avez un.
Cela sembla plaire à sa mère, qui afficha un sourire éclatant.
— Oui, bien sûr.
Beck tourna la tête vers Lavinia en guise d’invitation. Elle aurait voulu lui rétorquer qu’elle préférait aller faire un tour avec le diable, mais elle convenait que ce pourrait être la même chose.
Relevant le menton, elle fit demi-tour et sortit à grands pas de la pièce, prenant à droite pour le conduire au petit salon, d’où ils pourraient sortir dans le jardin.
Elle ne les attendit pas, ni lui ni sa mère, qui les suivit pour surveiller depuis la maison. Lavinia ouvrit la porte et sortit. Beck lui emboîta le pas et referma derrière lui, puis il lui offrit son bras.
— Je suppose que je dois le prendre ? lui dit-elle d’un ton plein de rancœur.
— Je suis certain que cela ferait plaisir à votre mère, et je crains que ce soit mon principal objectif aujourd’hui.
Elle le regarda fixement, totalement confuse. Finalement, elle passa la main autour de son bras, et ils commencèrent à faire le tour du jardin. Sa curiosité méfiante prit le pas sur ses autres émotions.
— Pourquoi voulez-vous faire plaisir à ma mère ?
Il fronça les sourcils.
— Parce que…
Mais les autres émotions de Lavinia ne voulaient pas être mises de côté.
— Vous savez, en fait, je m’en fiche. J’ignore pour quelle raison vous êtes ici, et je m’en fiche aussi. Je n’ai aucune envie de me promener dans le jardin avec un séducteur sans scrupules qui fréquente une maison close, entretient vraisemblablement une relation avec une femme mariée et m’embrasse dans le même temps.
Elle tenta de retirer sa main de son bras pour retourner à l’intérieur.
Il posa sa main libre par-dessus, et la serra contre lui. Ses yeux gris-vert plongèrent dans les siens avec intensité.
— Eh bien, je n’ai pas envie d’être manipulé. Contentez-vous de marcher avec moi, bon sang !
— Manipulé ? Qui vous manipule ?
— Je pensais que c’était peut-être vous, mais je crois que ce sont seulement vos parents.
Il fit quelques pas, lentement, l’entraînant avec lui.
— Expliquez-vous.
— Votre père m’a abordé chez Brooks hier soir. Il m’a informé que je devais vous faire la cour, faute de quoi il révélerait mon identité de duc Galant, dit-il.
Il baissa les yeux vers elle, et elle lut de la colère dans son regard.
— Ce que je ne comprends pas, c’est comment il a pu le découvrir, dit-il d’un ton accusateur.
Elle s’arrêta à nouveau, et, cette fois, il la laissa retirer sa main de son bras. Se tournant pour lui faire face, elle toucha sa poitrine, irritée qu’il puisse douter de sa loyauté.
— Je ne leur ai rien dit !
— C’était forcément vous. La seule autre personne qui soit au courant, c’est mon majordome.
Son majordome ? Rien qu’elle et son majordome ? Le savoir déclencha un léger frémissement au creux de son ventre. Qui fut suivi d’une forte nausée.
— Votre majordome ne leur aurait pas raconté ?
Il ne la quittait pas du regard.
— Non.
— Je vous jure que je ne l’ai dit à personne, pas même à Sarah.
Pourtant, elle en avait eu envie, et si elles n’avaient pas été interrompues aujourd’hui, elle l’aurait sans doute fait, tant elle s’était sentie agacée par lui. Soudain, elle plaqua une main sur sa bouche, et ses yeux s’écarquillèrent.
— J’ai seulement… mon journal intime. J’en ai parlé dans mon journal intime, affirma-t-elle, jetant un regard enragé vers la maison. Elle lit mon journal ?
— Apparemment.
Elle lui adressa un regard chargé d’excuses.
— Je suis sincèrement désolée.
— Pas autant que moi. Maintenant, ils se servent de cette information pour me faire du chantage. Soit je vous fais la cour, soit ils me dénoncent.
— Ils vous ont demandé de m’épouser ?
Doux Jésus ! C’était trop affreux. Elle savait qu’ils voulaient la marier, mais recourir à des tactiques aussi méprisables était inadmissible.
— Non. Ils pensent que ma cour incitera d’autres personnes à se manifester. Ils sont plutôt impatients de vous voir fiancée.
La sensation de nausée s’accentua. Elle regarda à nouveau vers la maison et plissa les yeux. Sa mère se tenait juste derrière la porte et les observait. Lavinia se retourna et prit à nouveau le bras de Beck, l’entraînant plus loin de la maison, vers le coin opposé du jardin.
— Ils sont horribles.
C’était tout ce qu’elle parvenait à dire pour l’instant. Ses parents voulaient la marier à tout prix. Au vu de leur hâte, et de leur désespoir apparent, Lavinia craignait qu’ils ne la fiancent à n’importe qui, ou presque. Elle devait accepter l’inévitable : elle se marierait cette saison, et si elle souhaitait un mari qu’elle choisirait elle-même, mieux valait qu’elle s’en trouve un.
— J’aimerais pouvoir dire quelque chose pour soulager votre détresse, dit-il doucement.
Elle appréciait, mais la période des réactions émotionnelles était révolue. Il était temps d’agir.
— Vous deviez m’aider à trouver un mari. C’est plus que jamais essentiel, car il semble que je manque de temps.
— Qu’en est-il de Horace ?
Elle s’arrêta une nouvelle fois, et plissa les yeux sur lui.
— Le même M. Jeffries qui s’est rendu dans une maison close avec vous ? Soyez honnête avec moi : est-ce un séducteur comme vous ?
Elle ne l’aurait pas deviné en se fondant sur leur rencontre, mais que savait-elle vraiment de lui ?
Beck fit un geste vers le banc qui se trouvait dans un coin du jardin à quelques pas de là.
— Pourrions-nous nous asseoir ?
Sans mot dire, Lavinia retira son bras du sien, et s’assit sur le banc. Il prit place à côté d’elle, pas trop près, et étira une jambe en se tournant vers elle.
— Horace aime les femmes, mais je ne suis pas certain que je le qualifierais de séducteur. Honnêtement, je ne suis pas sûr d’entrer encore dans cette catégorie. Oui, je suis allé chez Madame Bisset avec Horace et Felix. J’y ai joué aux échecs.
Lavinia le regarda, l’air confus.
— Vous pouvez y jouer aux échecs ?
Sa bouche se fendit d’un bref sourire.
— Ou aux cartes, au backgammon, ou à un tas d’autres choses encore. Les femmes qui y travaillent fournissent les divertissements qu’un homme désire, et il n’est pas nécessaire que ces divertissements soient, euh, sexuels.
Beck détourna son regard de celui de Lavinia en prononçant les derniers mots.
Les conséquences de ce qu’il disait ne faisaient qu’attiser la curiosité de la jeune femme.
— Avez-vous un jour vraiment été un séducteur ?
À ce moment, il la regarda, et éclata de rire. Que ce soit à cause de l’absurdité de la question, ou du tumulte d’émotions qu’elle avait traversées au cours du dernier quart d’heure, elle fit de même. Il leur fallut un long moment avant de se calmer, et elle ne pouvait qu’imaginer à quoi cela ressemblait pour sa mère. Si elle pouvait les voir. Un massif d’arbustes bien placé assurait une certaine intimité à l’endroit où ils se trouvaient.
— Sans entrer dans les détails, j’ai agi de nombreuses fois de façon dévergondée. Cependant, je ne fréquente plus Lady Fairwell, à son grand désarroi, et, parfois, il m’arrive de préférer une partie d’échecs à… autre chose.
Le souvenir des lèvres de Beck sur les siennes envahit Lavinia. Elle ne pouvait imaginer qu’on puisse préférer les échecs à cette sensation. Cependant, elle était heureuse d’entendre qu’il ne fréquentait plus Lady Fairwell et qu’il n’était pas allé chez Madame Bisset pour les raisons habituelles. Ce qui était idiot, car il n’était pas un mari potentiel. Il ne lui faisait pas vraiment la cour. Du moins, c’était ce qu’il avait dit.
Voulait-elle qu’il le fasse ?
Elle se tourna légèrement vers lui.
— Pour que je comprenne bien, vous ne me faites pas la cour dans l’intention de vous marier. Vous me faites la cour pour inciter d’autres personnes à le faire.
— C’est ce que veulent vos parents, oui.
Ses maudits parents !
— Je ne les laisserai pas révéler votre secret, je vous le promets.
Le regard de Beck s’adoucit.
— J’apprécie, mais êtes-vous sûre que vous pourrez les en empêcher ?
— Je le pourrai si je me fiance. Cela doit donc être mon objectif premier.
Savoir que sa liberté telle qu’elle était serait bientôt restreinte l’emplissait d’effroi. À moins qu’elle ne trouve un mari qui partage ses intérêts. La laisserait-il faire des choses comme des excursions à la carrière de sable ?
— Et Horace n’est plus dans la course, annonça Beck.
Lavinia croisa les mains sur ses genoux.
— Vraiment ? Si vous avez des raisons de douter de sa fidélité, alors oui, je préfère chercher ailleurs.
— Je n’en suis pas certain, déclara Beck. Cependant, je ne suis pas certain non plus qu’il soit prêt à se marier. Il est un peu maladroit, au cas où vous n’auriez pas remarqué.
— J’ai vu, mais en réalité, j’ai trouvé cela touchant. De plus, il a dévoilé toutes sortes d’informations très intéressantes à votre sujet.
Elle lui adressa un sourire, et les yeux de Beck s’assombrirent et se plissèrent légèrement. Son expression fit bondir son cœur et elle comprit qu’elle avait envie de l’embrasser à nouveau.
Bon sang ! Il ne lui faisait pas la cour.
Elle se força à revenir au sujet qui l’occupait : son futur mari. Passant en revue les différents hommes qu’elle avait rencontrés au cours des dernières semaines, le seul qui sortait du lot était Sir Martin, et ce, en grande partie à cause de ses penchants scientifiques. Comme elle manquait de temps et, apparemment, de prétendants potentiels acceptables, elle devrait déterminer s’il lui conviendrait.
— À ce stade, je pense que Sir Martin Riddock est ma meilleure option. Cependant, j’ai une idée qui pourrait m’aider à déterminer si quelqu’un d’autre pourrait me convenir. Plus tard dans la semaine, je vais faire un pique-nique à la carrière de sable de Charlton pour étudier la strate qui y a été exposée. Si Sir Martin pouvait venir, et peut-être quelques autres célibataires éligibles, je pourrais observer leur attitude à l’égard de mes intérêts scientifiques. C’est le cadre idéal, puisque je vais y faire des recherches et discuter de géologie.
— Vous allez pique-niquer dans une carrière de sable ? demanda-t-il, souriant en secouant la tête. Évidemment. Et c’est une idée brillante. En fait, si vous me le permettez, je vais parler à Felix, et il pourra transformer l’excursion en un véritable événement. Vous aurez alors le choix parmi une pléthore de gentlemen, et vous serez la vedette de la journée lorsque vous expliquerez à tout le monde l’importance de la strate.
Le pouls de Lavinia s’emballa. L’idée de pouvoir parler de géologie devant des gens lui procurait une sensation grisante. L’objectif de trouver un mari fut relégué au second plan.
— Pensez-vous que les gens viendraient ?
— Sans aucun doute. Felix est capable de persuader à peu près n’importe qui de faire à peu près n’importe quoi.
C’était mieux que tout ce qu’elle aurait pu imaginer.
— Merci. Ce serait merveilleux. Le duc Galant est un gentleman très serviable.
Le sourire qu’il lui adressa fit chavirer son cœur.
— Il essaie de l’être.
En proie à une soudaine pulsion, elle se leva avant de faire une bêtise.
— Je vais m’efforcer de faire en sorte que cette fausse cour soit brève.
— Prenez tout le temps dont vous avez besoin, lui dit-il.
Non, elle ne le ferait pas. Elle craignait que même un simulacre de cour avec lui ne mène à quelque chose qui risquait de la blesser. Elle lui prit le bras, et il la raccompagna vers la maison.
— Nous pouvons prévoir cela pour jeudi, proposa-t-elle.
Il hocha la tête.
— Je vais aller immédiatement parler à Felix, et je laisserai un mot dans l’arbre pour vous confirmer les choses.
— Je ne pourrai pas m’y rendre aujourd’hui, dit-elle. Mais je serai dans le parc plus tard. Peut-être devriez-vous venir vous promener avec moi ; mes parents s’y attendront.
— Oui, cela fera d’une pierre deux coups.
Il lui ouvrit la porte du petit salon, et elle le précéda à l’intérieur.
Beck lui prit la main et déposa un baiser sur ses articulations qui fit remonter un frisson le long de son bras et de son épaule, jusqu’à cet endroit de son cou. Elle retira sa main, peut-être un peu trop vite.
— Je vous verrai plus tard au parc, dit-il doucement avant de se retourner pour saluer sa mère.
Après son départ, la comtesse attira Lavinia vers le canapé.
— Raconte-moi tout ce qu’il a dit.
Lavinia se mordit la langue avant de lui répondre : « Y compris la partie sur le chantage que papa et toi exercez sur lui pour qu’il me fasse la cour ? » Au lieu de cela, elle lui adressa un sourire aimable, et lui raconta qu’ils avaient discuté du temps, de musique, et de stratification des roches.
À ces mots, sa mère tressaillit.
— Il n’a pas pu vouloir t’entendre parler de cela !
— En fait, il était très intrigué, répliqua Lavinia d’un ton hautain.
La comtesse lui adressa un regard condescendant et lui tapota le genou.
— Je suis certaine qu’il essayait juste de se montrer gentil, ma chérie. Il ne faut pas mettre à l’épreuve la patience d’un gentleman.
Parce qu’il ne faisait que feindre d’être intéressé ? En tout cas, c’était ce que pensait sa mère, de toute évidence. Les manipulations de ses parents la rendaient malade.
Lavinia se leva d’un bond.
— Je me sens un peu mal en point. Je devrais me reposer si je veux pouvoir aller au parc plus tard.
Sa mère la regarda d’un air implorant.
— Tu dois aller au parc.
Lavinia avait l’impression que ses parents allaient recevoir une sorte de récompense s’ils la mariaient au plus vite. Leur empressement, doublé de leur sournoiserie, était parfaitement inquiétant. Soudain lasse, elle souffla, et décida qu’elle avait vraiment besoin de se reposer… de ses parents.
— Oui, mère, il y a beaucoup de choses que je dois faire. Et je suis convaincue que tu t’assureras que je les fasse.
Elle quitta la pièce, le dos raide, et s’intima de regarder vers l’avenir, où, quoi qu’il arrive, elle n’aurait plus à les supporter.
L es derniers jours étaient passés dans un tourbillon d’activités. Beck s’était promené deux fois dans le parc avec Lavinia, et il avait dansé une fois avec elle lors d’un bal. Il avait aussi observé Sir Martin qui lui avait accordé une attention particulière, ainsi que deux autres gentlemen. Il essayait de ne pas regarder de trop près, car cela le mettait très mal à l’aise.
Il ne voyait pas l’intérêt de chercher à en comprendre le pourquoi, alors il ne le faisait pas.
Pendant ce temps, Felix avait organisé le pique-nique de la saison. Une multitude de véhicules et de cavaliers descendaient vers un espace vert près de la sablière de Charlton, jeudi en début d’après-midi.
Lavinia était déjà là : grâce à leur emploi du temps, Beck savait depuis le début qu’elle serait l’une des premières à arriver. Elle était installée près d’un mur de roche et de terre exposé dans la carrière. C’était une magnifique stratification, avec des bandes de texture et de couleur variées. Tout au long de l’après-midi, elle discuta avec les gens de l’histoire de ces bandes, allant parfois jusqu’à discuter de l’âge potentiel de la Terre. Certains secouaient la tête, incrédules, mais la plupart étaient fascinés par ses connaissances.
Beck était un peu épris. Y avait-il quelque chose de plus attirant qu’une femme intelligente ? Il ne le pensait pas. L’une des raisons pour lesquelles il était tombé amoureux de Priscilla si vite et si fort, c’était son intelligence. Son père était universitaire à Oxford, et elle avait appris de lui et de ses collègues. Ce n’était pas une scientifique comme Lavinia, mais une historienne de la littérature. C’était en partie son amour des mots qui avait incité Beck à écrire.
Cette journée de début de printemps était nuageuse, mais pas froide, et heureusement sèche, ce qui en faisait une occasion parfaite pour passer du temps à l’extérieur. L’aire de pique-nique était un peu agitée. Felix avait installé un filet de badminton et des boules, et un groupe était en train de jouer une partie de cartes endiablée.
Beck observait les festivités avec amusement, mais n’avait pas particulièrement envie d’y participer. Il aurait préféré s’asseoir sous un arbre et jouer de la guitare. Mais, bien sûr, il ne l’avait pas apportée, et ne le ferait jamais. Pas lors d’un événement comme celui-ci. Pas lors de n’importe quel événement.
— Excusez-moi, my lord ?
Une voix féminine l’incita à se retourner. La femme qui s’adressait à lui était grande, avec des yeux marron clair et un sourire charmant. Il la reconnut : c’était la duchesse de Kendal.
Beck lui adressa une révérence galante.
— Bonjour, Lady Kendal.
— Bonjour. Nous nous sommes rencontrés au dîner des Kilve.
— Je m’en souviens.
— Vous avez discuté avec mon mari ce soir-là, il m’a raconté votre conversation. J’espère que vous ne me trouverez pas présomptueuse, mais je voulais vous dire que j’ai rencontré votre sœur. Lady Helen était une âme gentille et douce. Je suis navrée d’apprendre qu’elle est décédée. Je me suis demandé ce qui lui était arrivé, mais j’ai perdu le contact avec presque tout le monde après avoir quitté la ville.
Beck se crispa en apprenant que la duchesse avait connu Helen, mais se détendit légèrement à l’évocation de ses souvenirs pleins de sollicitude.
— Merci pour vos aimables paroles.
— C’était une vilaine saison, dit-elle, alors qu’un léger frémissement agitait ses épaules. Pas seulement à cause de ce qui m’est arrivé, même si, avec le recul, plusieurs de ces gentlemen se comportaient plutôt comme des prédateurs.
Beck songea à l’homme que Helen avait mentionné dans sa lettre. S’était-il comporté de la sorte ?
— Apparemment, l’ambiance était très compétitive.
— Tout à fait. Certaines jeunes femmes pouvaient se montrer impitoyables dans leur quête du mariage.
Il hocha la tête.
— C’est l’impression que j’ai eue. Ma sœur a fait mention de deux de ces femmes, mais seulement par leurs initiales, SW et DC. Je suppose que vous ne vous rappelez pas de qui il s’agit ?
Elle pinça les lèvres, plissant légèrement les yeux.
— Je n’ai même pas besoin d’y réfléchir. Elles étaient les pires langues de vipère cette année-là. En vérité, elles ne se sont pas vraiment améliorées avec le temps, en particulier Lady Abercrombie.
Il avait enfin un nom.
— C’est l’une d’entre elles ?
— Oui, elle s’appelait Susannah Weycombe à l’époque, et DC fait référence à sa plus proche amie, Dorothy Cranley. Aujourd’hui, elle est Lady Kipp-Landon.
Un sentiment de satisfaction l’envahit, mais le fait de connaître leur identité ne lui permettrait pas vraiment de triompher. Il savait vaguement qui elles étaient, mais n’était pas tout à fait sûr de pouvoir les reconnaître dans une foule. Il balaya les environs du regard, se demandant si elles étaient là.
La duchesse devina ses pensées.
— Elles ne sont pas ici. Elles ne font pas partie de ce cercle. Je doute que le comte de Ware invite quelqu’un comme cela.
Elle avait raison.
— C’est vrai, mais il arrive que les choses dérapent lors d’un événement organisé par Felix.
— Ah oui ? On dirait que cela peut s’avérer aussi bon que mauvais, dit-elle avec une petite grimace, avant de poser sur lui un regard compatissant. Cela vous aide-t-il de savoir qui sont ces femmes ? Je sens que c’est important pour vous.
— Ma sœur a connu des moments difficiles, et elles en ont fait partie. Je ne sais pas si cela m’aide, mais j’apprécie vraiment de savoir qui sont ces personnes afin de pouvoir les snober devant toute la bonne société. Si l’occasion se présente.
— Je ne vous en voudrais pas. Elles ont essayé de se lier d’amitié avec moi lorsque j’ai épousé Titus, mais il est possible que j’aie fait en sorte qu’elles soient exclues de la sphère d’influence considérable de ma belle-mère, lui dit-elle.
Elle haussa les épaules pour marquer son indifférence. Beck éclata de rire.
— Et il est possible que mon mari ait donné un coup de poing à Lord Haywood, mais je n’ai pas peur de dire qu’il méritait au moins cela.
Beck avait rencontré Haywood ; il avait au moins dix ans de plus que lui. Il était connu pour être un peu joueur et buveur.
— Haywood est l’homme qui… ?
Beck ne voulait pas le dire, et il savait qu’elle comprendrait sa question.
— L’homme que j’ai eu la folie de retrouver seule ? Oui. Il avait un comportement extrêmement charmant. J’ignorais qu’il n’était pas sincère dans sa cour, dit-elle avec un petit sourire. Il s’est avéré qu’il poursuivait de nombreuses jeunes filles de ses assiduités, sans avoir apparemment l’intention d’épouser l’une ou l’autre.
— Il leur a fait miroiter de fausses promesses.
— En tout cas, il l’a fait avec moi, dit-elle. Et j’étais la cible parfaite : jeune, idiote, avec une folle envie de me marier.
Exactement comme Helen. Était-elle devenue la proie de Haywood ou de quelqu’un comme lui ?
— Je suis heureux que les choses se soient arrangées pour vous.
Beck sourit à la duchesse, même s’il déplorait que les choses ne se soient pas arrangées pour Helen.
Elle laissa échapper un petit rire.
— Excessivement bien, heureusement ! Et maintenant, je dois partir. Mes enfants m’attendent à la maison, expliqua-t-elle, puis elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle avant de reporter son attention sur Beck. Je dois d’abord trouver Ware et le remercier pour ce charmant événement. Avez-vous écouté Lady Lavinia parler de la stratification dans la sablière ? C’était absolument fascinant.
— Je l’ai fait, et je suis d’accord.
Elle lui fit ses adieux, et Beck se retrouva de nouveau attiré vers la carrière. Plus personne ne s’y trouvait, et il se demanda où Lavinia était partie. Il s’avança vers les couches exposées dont elle avait parlé plus tôt. Retirant son gant, il passa ses doigts nus sur la bande de terre la plus basse, s’interrogeant sur ce qui avait pu y vivre.
Son esprit se tourna vers une histoire plus récente, celle de la dernière saison de sa sœur. Maintenant qu’il savait qui étaient ces femmes, il voulait leur demander pourquoi elles avaient tourmenté Helen.
La famille de Beck ne savait pas grand-chose des circonstances de la mort de la jeune femme. Ces femmes pourraient-elles l’éclairer ? Beck pourrait-il se fier à ce qu’elles lui diraient ?
La satisfaction qu’il avait ressentie en apprenant leur identité s’évanouit. L’impuissance, le désespoir et la colère qu’il avait nourris pendant des années le submergèrent à nouveau, le poussant à quitter la carrière de sable pour se diriger vers un bosquet d’arbres, à l’écart des invités. Les gens commençaient à s’en aller. Tant mieux. Il se cacherait en attendant. Dans son état présent, il ne voulait voir personne. Il serait bien parti, mais il était venu avec Felix et il devait trouver quelqu’un d’autre pour le ramener. La seule personne qu’il pensait pouvoir supporter à cet instant était Felix, alors il attendrait.
La seule autre personne ?
Lavinia envahit ses pensées : son esprit, sa beauté, son intelligence vive et son assurance. Oui, il pouvait très bien la supporter. Dommage que sa cour n’ait pas été réelle.
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