Le Duc Galant

Darcy Burke · Chapitre 18 sur 20

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Le Duc Galant

Chapitre 16

 

 

Que la vengeance, la justice des ténèbres, s’abatte sur les hommes

malveillants !

Car nulle femme ne devrait jamais avoir à endurer un si terrible

dénouement.

Ce que le péché a infligé aux justes et aux affables,

Trouvera un châtiment cruel à la lumière du diable.

 

-Écrits de Beck

 

A lors que Beck entrait chez White’s, la tension que Lavinia avait chassée par ses caresses le saisit une fois de plus. Avant le bal, il était incroyablement remonté, et il savait que son comportement avait alarmé Lavinia pendant qu’ils dansaient. Et puis Sir Martin avait décidé de se comporter comme un âne, et Beck avait failli basculer.

Parfois, la colère prenait le dessus. Pas autant que le besoin d’être seul, mais lorsque la rage l’envahissait, il n’était pas toujours facile de s’en défaire. Il n’avait sûrement pas réussi. Il l’avait simplement mise de côté le temps qu’il puisse la laisser l’habiter. Ce qui était le cas maintenant qu’il était ici.

Il ignorait où il pourrait trouver Haywood, mais il savait que le White’s était le club préféré de cette canaille. Beck parcourut les pièces principales, puis s’installa dans le petit salon, d’où il pouvait observer le hall d’entrée et les arrivées des gentlemen.

Il but un whisky, lentement, pour ne pas perdre la tête, et attendit.

Plus d’une heure après son arrivée, Haywood pénétra dans le hall. Il ne vint pas dans le petit salon, mais poursuivit tout droit jusqu’à l’escalier principal. Beck laissa passer une minute, puis le suivit à l’étage. Il retrouva sa proie dans la salle du café, assis à une table avec un autre gentleman que Beck reconnut à peine.

Agrippant son verre, Beck se dirigea vers la table.

— Puis-je m’asseoir ?

Haywood leva le nez vers lui.

— Ne vous ai-je pas croisé ce matin ?

— Effectivement, confirma Beck qui s’assit et adressa un signe de tête à l’autre gentleman.

— J’étais justement en train de raconter cette débâcle à Goodwin, dit Haywood en secouant la tête. Quelle idiote ! Tant pis, c’est elle qui portera le poids de son erreur. Laurence s’en sortira très bien.

Goodwin, dont Beck se souvenait vaguement à présent, hocha la tête. Il avait le même âge que Haywood, une quarantaine d’années au moins, et aussi le même état d’esprit, apparemment.

— Elle le regrettera, si ce n’est déjà fait.

Haywood ricana.

— Je suis sûr que c’est le cas. Elle est peut-être chez mon cousin en ce moment même, à le supplier de la reprendre.

La conversation donnait à Beck l’envie de les frapper tous les deux, mais il avait un objectif et ce n’était pas celui-là. Il espérait vraiment que Goodwin s’en irait. Hélas, il dut subir sa présence pendant un moment avant qu’il ne s’excuse.

Haywood en était à son troisième verre de whisky, tandis que Beck n’en était qu’au second, qu’il buvait toujours lentement. Il avait enfin sa chance.

Beck rapprocha sa chaise de Haywood et but une gorgée.

— Je voulais vous demander quelque chose. Vous semblez être un homme d’une certaine… expertise.

L’autre homme haussa les sourcils et la curiosité éclaira son regard derrière le voile de whisky qui l’embrumait.

— Expertise, hein ?

— Vous aviez une certaine réputation avant votre mariage, qui n’est pas si différente de la mienne.

Haywood laissa échapper un rire guttural.

— Vous êtes un séducteur ? demanda-t-il, levant son verre pour porter un toast. Le seul moyen de survivre.

Beck ravala son dégoût et afficha un bref sourire.

— Il se trouve que je suis fiancé depuis cet après-midi.

— C’est vrai ? Bon sang ! Nous aurions dû célébrer votre réussite, ou nous désespérer de votre mise aux fers imminente, s’exclama-t-il.

Il éclata d’un rire sonore avant de boire une gorgée.

— Qui est l’heureuse veinarde ? demanda-t-il avec un clin d’œil grivois.

Beck avait envie de frapper cet homme et de lui dire de ne jamais parler de sa future femme de cette manière, mais il devait se concentrer sur sa mission. Il n’avait pas vraiment envie de prononcer son nom en sa présence, comme si cela pouvait suffire à la souiller.

— Lady Lavinia Gillingham.

— La gamine de Balcombe ? Elle est un peu bizarre, non ? s’enquit-il.

Il grimaça et s’excusa, montrant qu’il n’était peut-être pas complètement idiot, même si Beck n’était pas sûr d’y croire.

— J’ai bu un peu de whisky ce soir, et parfois ma langue me joue des tours !

Haywood éclata de rire à nouveau. Il but encore une gorgée, sans paraître s’inquiéter le moins du monde du fait qu’il était en bon chemin pour être ivre, et qu’il risquait de contrôler encore moins bien sa langue.

— J’espère que vous serez très heureux ensemble. Aussi heureux qu’on puisse l’être dans le mariage.

Il adressa un regard sévère à Beck, puis hocha la tête pour faire bonne mesure.

— En fait, c’est sur ce point que j’aimerais être conseillé. Vous voyez, j’ai une maîtresse et elle se montre un peu difficile, raconta-t-il, levant les yeux au ciel, essayant de ne pas s’étrangler avec cette histoire révoltante. Elle a menacé de révéler son existence à ma femme, et je ne peux pas me le permettre.

— Avez-vous essayé de la payer ? C’est le moyen le plus simple de se débarrasser d’une garce qui s’accroche.

Bon sang ! Cet homme était répugnant !

— Oui, mais je ne suis pas certain de pouvoir lui faire confiance pour garder le silence.

— Faites établir un contrat. Bon sang ! Vous pouvez même le rédiger vous-même et prétendre que votre avocat s’en est chargé. En général, ça les terrorise.

— Vous semblez avoir une très grande expérience dans ce domaine.

Haywood haussa les épaules.

— C’est vous qui m’avez qualifié d’expert.

Il rit à nouveau, puis termina son whisky. Son regard erra dans la salle jusqu’à ce qu’il aperçoive un valet de pied, qui inclina la tête pour lui indiquer qu’il allait chercher un autre verre.

Baissant la voix, Haywood se pencha sur la table et se tourna face à Beck.

— Si ce plan ne fonctionne pas, puis-je vous suggérer de recourir à la menthe pouliot ? On s’en sert pour se débarrasser des bébés non désirés, mais si la garce en prend suffisamment, vous pouvez en être définitivement débarrassé.

Ses sourcils remontèrent vers son crâne chauve juste avant qu’il ne plisse les yeux avec un signe de tête complice.

Les mots pénétrèrent le cerveau de Beck avec une douleur fulgurante. Était-ce ce qu’il avait fait à Helen ? Elle avait été empoisonnée. Attendait-elle un enfant ? Beck faillit exploser à ce moment-là.

Mais il tint bon, et il feignit la surprise.

— Êtes-vous en train de suggérer qu’elle pourrait… mourir ?

Haywood tressaillit et fit un signe de la main vers le sol, car le valet de pied venait d’arriver avec son whisky. L’homme récupéra le verre vide et s’en alla avant qu’il ne réponde.

— Cela peut arriver, chuchota-t-il. J’en ai donné à une fille une fois, il y a des années, et elle en a pris trop, non pas que cela m’ait dérangé. Elle exigeait que je l’épouse. À cause d’un bébé, bien sûr. Mais ce n’était absolument pas dans mes intentions. Je n’étais pas encore prêt à m’installer, dit-il avec une moue exagérée. Laquelle était-ce, déjà ?

Cette ordure ne s’en souvenait même pas.

Ce devait être Helen. Forcément.

Avec un haussement d’épaules, Haywood prit son nouveau verre.

— En tout cas, cela s’est révélé très efficace, et je m’en suis servi à plusieurs reprises depuis. La menthe pouliot, vous pourrez en obtenir chez n’importe quel apothicaire.

La rage envahit Beck, le paralysant presque. Mais il se rapprocha de Haywood lorsqu’il porta son verre à ses lèvres.

— S’appelait-elle Helen ? demanda Beck à voix basse. Petite, avec des cheveux noirs, presque comme une fée des bois.

Haywood le regarda en cillant, le verre immobile devant sa bouche.

— Oui, c’était elle.

Beck vit sur les traits de l’homme qui commençait à comprendre.

— Elle ne me ressemblait pas du tout, bien que nous ayons le même père, grogna-t-il. Vous avez assassiné ma sœur, espèce de sale ordure !

Il bouscula Haywood. Son verre lui vola au visage et il tomba de sa chaise.

Sur le sol, écroulé en un tas disgracieux, Haywood s’essuya le visage.

— C’était votre sœur ? Helen Beckett. Bon sang ! J’avais oublié, dit-il, soudain blême. Je ne l’ai pas assassinée. Nous voulions seulement nous débarrasser du bébé.

— « Nous » ! cracha Beck. Il n’y avait pas de « nous », vous vous contentiez d’exercer votre influence sur une jeune femme vulnérable. Levez-vous !

Haywood tressaillit.

— Pourquoi ?

— Pour que je puisse vous défier en duel, ordure !

L’homme pâlit davantage, si c’était encore possible.

— Non.

— Alors je vais le faire pendant que vous restez allongé comme un lâche.

Tout le monde dans la salle s’était tourné pour voir d’où venait le grabuge. Beck haussa la voix pour s’assurer que les gens l’entendent.

— J’exige satisfaction. Pour le meurtre de ma sœur. Nommez votre second. Le mien est le comte de Ware.

Beck ne le lui avait pas demandé, bien sûr, mais il était certain que Felix serait d’accord. Bon sang ! Ils ne pouvaient pas se battre en duel le lendemain, car c’était un dimanche.

— Lundi à l’aube. Hyde Park, annonça-t-il avant de se pencher en montrant les dents. Et ne songez même pas à fuir la ville demain. Je vous retrouverai.

Goodwin revint et aida Haywood à se lever, puis ce dernier s’essuya le visage inefficacement.

Beck laissa libre cours à sa fureur.

— Vous avez manqué un endroit.

Il envoya son poing dans le menton de l’homme, lui fendant la lèvre. Haywood s’écroula à nouveau, et le sang s’écoula de la coupure.

— Était-ce nécessaire ? demanda Goodwin avec colère.

— Plus que cela, répondit-il, se penchant à nouveau au-dessus de Haywood. Envoyez le nom de votre second à Ware avant midi demain, ainsi que votre choix d’arme. Je suis assez habile au pistolet ou à l’épée.

Avec un dernier ricanement, Beck tourna les talons et sortit à grands pas de la pièce. En descendant, il croisa des gentlemen curieux qui se hâtaient de monter dans la salle du café pour voir ce qui s’y passait. La nouvelle de l’altercation s’était répandue, et continuerait à le faire.

Il chassa cette idée de son esprit et quitta le club rapidement. Il avait hâte d’être à lundi.

 

B eck était arrivé à l’église juste avant le début du service, se faufilant de justesse pour s’asseoir à côté de Lavinia. Ils ne pouvaient pas parler, mais elle lui adressa un sourire chaleureux, et posa sa main sur la sienne. Il tressaillit, et sa main trembla légèrement. Le sourire de la jeune femme s’évanouit, mais il serra ses doigts rapidement pour la rassurer.

Après le service, ils sortirent dans le vestibule, où plusieurs personnes les félicitèrent pour leurs noces à venir. Lavinia commençait à se lasser de toute cette attention, d’autant plus que chacun jugeait nécessaire de souligner la brièveté de leurs fiançailles, comme s’il s’agissait d’une bizarrerie, ce qui n’était pas le cas. Elle en venait à regretter de ne pas avoir demandé de permis spécial. Beck et elle auraient pu se marier le lendemain, plutôt que dans quinze jours.

La mère de Lavinia rejoignit un petit groupe de femmes dans un coin, tandis que son père conversait avec une poignée de gentlemen. Dès qu’elle se retrouva seule avec Beck, elle lui prit la main.

— As-tu un problème à la main ?

Avant qu’il puisse répondre, son père vint vers eux à grands pas, l’air sombre. Il jeta un regard noir à Beck.

— Je pense que nous devrions sortir. Maintenant.

Beck ne sembla pas le moins du monde surpris par le ton de son père ou par son expression rageuse, sûrement parce qu’il ignorait que jamais son père n’avait eu cet air-là.

— Oui, sans doute.

Beck paraissait résigné lorsqu’il se tourna vers la sortie.

Lavinia resserra sa prise sur sa main.

— Je viens avec vous.

Son père lui jeta un regard noir.

— Non. Ce n’est pas une conversation pour les jeunes femmes.

— Si cela concerne Beck, cela me concerne.

Elle n’allait pas le laisser l’exclure. Passant sa main autour du bras de son futur mari, elle les mena tous les deux à l’extérieur.

Ils se placèrent à côté de la porte et son père ne perdit pas un instant pour en venir au fait.

— Pourquoi diable défier Haywood en duel ?

Les muscles de Beck se contractèrent sous le bout de ses doigts en même temps que les siens se relâchaient, et elle craignit de tomber à la renverse.

— C’était nécessaire, répondit Beck d’un ton acerbe et glacial.

Lavinia se tourna et retira son bras du sien. Ses jambes étaient flageolantes, mais elle refusait de montrer une quelconque faiblesse. Elle fixa Beck, dont le regard était stoïque, et la bouche figée dans une moue dure. Elle reconnaissait à peine cet homme.

— Tu as provoqué Haywood en duel ?

— Il a assassiné ma sœur.

Elle vacilla, et Beck tendit les bras pour la stabiliser. Son visage était marqué par l’inquiétude.

— Est-ce que tu vas bien ?

— Non ! Ta sœur a été assassinée, et tu vas te battre en duel. Comment pourrais-je aller bien ?

— S’il est effectivement impliqué dans sa mort… J’ignorais qu’elle avait été assassinée ! s’exclama son père, blême. S’il est impliqué, vous devez en informer la police à Bow Street.

— Il me l’a avoué en face. J’ai exigé satisfaction, l’informa Beck, bouillonnant de colère. Seriez-vous en train de me dire que si un homme tuait votre sœur et s’en tirait pendant seize ans, vous n’exigeriez pas satisfaction ?

Le père de Lavinia détourna brièvement le regard, avant de regarder Beck avec pitié.

— Je comprends. Cependant, sans père pour vous guider, j’espère que vous accepterez mes conseils. Ce n’est pas la bonne solution.

— Non, vraiment pas, insista Lavinia.

Elle se tourna vers son père, reconnaissante de l’attention qu’il portait à son futur mari.

— Papa, je vais demander à Beck de me ramener à la maison dans son phaéton, l’informa-t-elle, sans lui demander la permission. À tout à l’heure.

Elle l’embrassa sur la joue, lui tirant un petit grognement de surprise.

Il regarda Beck.

— Réfléchissez à ce que j’ai dit.

Beck ne répondit pas, mais offrit son bras à Lavinia, qu’il escorta jusqu’à son véhicule. Après l’avoir aidée à monter, il lui dit :

— Tu ne me feras pas changer d’avis.

— Je le dois. Nous devons nous marier dans quinze jours. J’aimerais autant ne pas avoir à t’enterrer d’abord.

Elle tentait de mettre un peu de légèreté dans la situation, mais finit par être saisie d’un sentiment de détresse.

— Tu ne vas pas m’enterrer. Haywood est un lâche et probablement un piètre tireur.

— Alors je ne veux pas que sa mort vienne perturber le début de notre vie commune, affirma-t-elle.

Elle se tourna vers lui pendant qu’il amenait le phaéton dans la rue.

— Je t’en prie, Beck, tu ne peux pas faire ça.

— Je peux, et je le dois. Il a tué ma sœur.

Elle sentait la fureur qui se dégageait de lui par vagues, comme un feu de joie. Peut-être pourrait-elle l’apaiser un peu et lui faire retrouver la raison ?

— Que s’est-il passé ? Est-ce la raison pour laquelle tu t’es comporté de manière si étrange au bal hier soir ?

Il lui fallut un moment pour répondre. Il paraissait avoir du mal à trouver ses mots aujourd’hui, ce qui était curieux dans la mesure où ils faisaient partie intégrante de son identité.

— J’ai reçu une lettre de ma sœur Margaret. Elle y disait que Haywood était l’homme qui avait fait espérer le mariage à ma sœur. Au vu de sa réputation, j’ai voulu savoir ce qui s’était passé et je lui ai demandé des conseils par rapport à ma maîtresse.

Elle n’aurait pas cru possible de se sentir plus désemparée.

— Tu as une maîtresse ?

— Bien sûr que non ! la rassura-t-il à la hâte. Je pensais ce que je t’ai dit hier. Je t’aime, Lavinia. Il n’y a que toi.

Et Haywood, apparemment. À l’évidence, Beck ne l’aimait pas, mais pour l’instant, il se dressait entre elle et l’homme qu’elle aimait.

— Il m’a suggéré de me débarrasser d’elle avec de la menthe pouliot, qui est toxique, ingérée en grande quantité.

Lavinia avait entendu parler de cette herbe.

— On s’en sert aussi pour se débarrasser des bébés non désirés, dit-elle tout bas, incrédule. Ta sœur était-elle… enceinte ?

Elle vit les mains de Beck serrer les rênes, et les muscles de sa mâchoire se contracter.

— Oui. Et comme il ne voulait pas l’épouser, il l’a tuée, expliqua-t-il. Je suis heureux que mon père ne soit pas là. En fait, je hais l’idée qu’il soit mort en pensant que Helen s’était suicidée.

Sa voix se brisa sur la fin.

Lavinia avait envie de le serrer dans ses bras, mais elle ne pouvait pas le faire sans provoquer un accident. Elle lui toucha le bras, les yeux brûlants de larmes.

— Je suis sincèrement désolée. Je peux comprendre ce que tu ressens.

— Je ne crois pas que tu le puisses. Si tu le pouvais, tu saurais qu’il faut que je le rencontre demain. L’honneur de ma sœur est en jeu. Sais-tu à quel point cela a été horrible pour ma famille de vivre en sachant qu’elle s’était donné la mort et de garder ce secret pour la protéger ainsi que notre famille ? demanda-t-il, élevant la voix. C’est une foutue torture, et ce n’était pas nécessaire. Elle ne s’est pas suicidée. Haywood l’a tuée. Ainsi qu’un enfant innocent.

Lavinia fut prise de nausée. La détresse qui se dégageait de sa voix lui arracha des larmes qui coulèrent sur ses joues.

— Voilà pourquoi tu ne peux pas le tuer. Il a mal agi. Toi, tu ne dois pas le faire. S’il a reconnu son crime, tu peux le faire arrêter. Il sera jugé et pendu.

— Peut-être. Ou peut-être que le juge fera preuve de clémence et qu’il ne sera que déporté ou même moins. C’est un pair, et je doute qu’il soit pendu. Lavinia, il mérite de mourir pour ce qu’il a fait. Douloureusement.

Les ténèbres et la haine dans la voix de Beck l’effrayaient.

— Écoute-toi, dit-elle doucement. Tu n’es pas le Beck que je connais, l’homme dont je suis tombée amoureuse.

Ils roulèrent en silence pendant plusieurs minutes, jusqu’à ce qu’il tourne dans Park Street.

— Je suis le même homme. C’est moi, Lavinia. Tout entier. Je… ressens les choses… intensément.

Évidemment. Sinon, comment aurait-il pu écrire de si beaux poèmes ou jouer une musique aussi merveilleuse ? Il arrêta le phaéton devant sa maison et elle se tourna complètement vers lui.

Elle s’essuya les joues avec le dos de son gant.

— Je le sais bien, et je t’aime tellement pour ça. Je sais à quel point tu dois le haïr, mais si tu le tues, tu seras anéanti. Justement parce que tu ressens si intensément les choses.

— Lavinia, je ne peux pas le laisser s’en tirer comme ça. Je ne peux pas.

— Et je ne peux pas te regarder faire. Et s’il te tue ? Et si j’étais enceinte, et que je devais élever notre enfant sans père ?

Ses yeux s’écarquillèrent légèrement, et elle eut une lueur d’espoir en constatant qu’elle avait enfin réussi à l’atteindre.

— Il ne le fera pas. Je vais tuer Haywood demain. Il ne peut pas en être autrement.

Il descendit et commença à faire le tour du phaéton, mais elle se débrouilla toute seule. Elle ne voulait pas de son aide, pas quand il se comportait comme un vrai crétin.

Il fronça les sourcils en la regardant.

— J’allais t’aider à descendre.

— Je sais. Mais je ne veux pas de ton aide pour le moment. Je ne suis même plus sûre de vouloir me marier avec toi maintenant. Quel genre de mariage aurons-nous si tu ne m’écoutes pas ?

— Moi, je ne t’écoute pas ? On dirait que tu n’as pas entendu qu’il avait tué ma sœur !

Les yeux de Beck s’embrasèrent alors qu’il la fixait.

— Si, je t’ai entendu, répondit-elle sèchement. Et la solution, c’est de le faire arrêter, pas de risquer ta vie ou d’enfreindre la loi. Se battre en duel est illégal !

— Personne n’ira me le reprocher.

— Je vois qu’il est impossible de te faire entendre raison. Je ne peux qu’imaginer à quoi ressembleront les cinquante prochaines années.

— Qu’es-tu en train de me dire ? demanda-t-il d’une voix très grave.

— Je suis en train de dire que tu n’es qu’un crapaud têtu, et que maintenant, je rentre. Si tu n’annules pas ce duel, je…

Elle ignorait ce qu’elle ferait. Elle l’aimait. Tellement. Mais ce nuage qu’il traînait avec lui était bien plus inquiétant qu’elle ne l’avait cru. S’il refusait de l’écouter, pourrait-elle rester là à le regarder se noyer dans la colère ou le désespoir ?

— Tu vas quoi ? demanda-t-il doucement.

— Je ne sais pas. Et je t’en prie, ne m’oblige pas à le découvrir.

Elle se retourna et entra dans la maison, où, pour la première fois de sa vie, elle s’effondra totalement.

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