Le Duc Galant

Darcy Burke · Chapitre 7 sur 20

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Le Duc Galant

Chapitre 5

 

Descendez, anges ! Venez nous éclairer.

Faites cadeau du silence, du sens, de la patience et de la clarté.

Permettez que s’abandonnent à sa splendeur et à sa pureté,

Les âmes charmées par le chant de sa beauté.

 

-Extrait de Nouvelles pensées sur Mademoiselle Rose Stewart

Par le duc Galant

 

A près avoir été contrainte de rester à la maison le soir de son « évanouissement » au parc, Lavinia était impatiente de rendre visite à Sarah. Ce matin-là, Fanny et elle avaient envoyé de courts messages à la jeune femme pour lui demander ce qui s’était passé. Elles semblaient très inquiètes. Elle leur avait répondu en demandant à Fanny de les rejoindre chez Sarah cet après-midi-là.

Le majordome des Colton introduisit Lavinia au salon où elles se retrouvaient toujours avec son amie. Sarah se leva d’un bond du canapé et se précipita pour l’accueillir pendant que le domestique s’en allait.

— Je suis tellement ravie que tu ailles bien ! J’étais très inquiète après ce qui s’est passé dans le parc hier.

Lavinia choisit un fauteuil placé de biais près du canapé et retira sa coiffe.

— Je vous ai dit que j’allais bien.

— Oui, mais ensuite tu n’es pas venue au bal, et ta mère non plus. Alors Fanny et moi nous sommes inquiétées pour ta santé.

— Je n’ai fait que jouer la comédie, expliqua Lavinia en retirant ses gants qu’elle déposa sur l’accoudoir du fauteuil. Lord Northam me sauvait d’une énième promenade avec un prétendant ennuyeux.

Fanny arriva et se joignit à elle, retirant ses gants elle aussi.

— Je suis ravie de voir que tu vas bien, Lavinia.

Une épingle tomba de ses cheveux cuivrés lorsqu’elle retira sa coiffe. Elle se pencha pour la ramasser en grommelant. Une boucle se libéra et retomba contre sa joue. Elle la repoussa derrière son oreille avec un léger grognement.

Ce genre de choses arrivait régulièrement à Fanny : ses boucles tombaient de ses oreilles, les coutures de sa robe se défaisaient, le ratafia coulait sur ses genoux. Elle avait prétendu être maladroite, mais ce n’était pas toujours de son fait. Au contraire, les maladresses semblaient toujours se produire dans son orbite.

— Northam est-il un prétendant ? s’enquit Fanny.

— Bonté divine ! Non ! Northam est un séducteur, protesta Lavinia.

— Les séducteurs peuvent être des prétendants, il me semble, répondit son amie, regardant Sarah. N’est-ce pas ?

— Je suppose que oui, mais ce n’est pas courant. Ma mère prétend qu’ils doivent bien finir par s’installer, tôt ou tard.

Lavinia hocha la tête.

— Ma mère dit la même chose. Elle s’est mis en tête que Northam était un prétendant. Devaney et lui en sont presque venus aux mains pour savoir qui serait le prochain à se promener avec moi.

Fanny et Sarah hoquetèrent de surprise.

— C’est vraiment arrivé ? s’enquit la première. C’était la rumeur au bal hier soir, mais nous n’étions pas certaines qu’elle soit fondée.

Elle échangea un regard avec Sarah.

— C’est vrai, dit Lavinia d’un ton sombre. Mon pire moment à ce jour. Et je suis sincèrement désolée que vous ne l’ayez pas appris de ma bouche. J’étais très contrariée lorsque ma mère a insisté pour que je reste à la maison et que je me repose. Je suppose que je devrais me réjouir qu’elle se soit souciée suffisamment de moi pour m’y obliger au lieu de profiter de la notoriété supplémentaire et de me faire parader pendant le bal.

Sarah fronça les sourcils.

— Voyons si je comprends bien. Northam essayait de te sauver de l’autre gentleman ?

— De Lord Devaney, oui. Mais celui-ci ne l’entendait pas de cette oreille. Il prétendait qu’il devait être le premier à se promener avec moi, parce qu’il était arrivé avant. Northam a fait valoir que nous avions convenu de ce rendez-vous chez les Fortescue la nuit précédente.

Comme prévu, la mère de Lavinia l’avait interrogée à ce sujet. Celle-ci avait réussi à la convaincre qu’elle avait oublié. Elle avait mis cela sur le compte de l’afflux d’intérêts masculins et de son incapacité à tout retenir. L’ironie de la chose étant que ce n’était pas tout à fait faux. Sauf que jamais Lavinia ne pourrait confondre Northam avec quelqu’un d’autre. C’était un homme particulier, sûrement à cause de la manière dont ils s’étaient rencontrés. Sa nuque la picotait, comme à chaque fois qu’elle pensait à ce soir-là.

— Quelle débâcle ! s’exclama Sarah en secouant la tête.

Lavinia acquiesça.

— Mais cela aurait pu être bien pire.

— On dirait que Lord Northam est devenu ton champion, constata Fanny avec un petit sourire. Je sais que je n’ai pas ton expérience en la matière, mais il semblerait qu’il ne soit pas loin de te faire la cour, séducteur ou non.

Lavinia ne pouvait imaginer une telle chose. Ils s’étaient liés d’amitié, mais il n’y avait eu aucun signe d’attirance, malgré les frissons fugaces le long de son cou. Qui ne signifiaient pas qu’elle voulait qu’il s’intéresse à elle de cette manière. Pourtant, elle ne pouvait pas nier qu’il était devenu plutôt serviable. Ce qui lui rappelait l’homme qui était tout le contraire.

Lavinia se redressa et fixa ses deux amies d’un regard direct.

— Je dois mettre fin à cette absurdité avec le duc Galant. Je vais lui écrire une lettre et l’envoyer au Morning Chronicle.

Fanny, le regard interrogateur, se pencha en avant.

— Que vas-tu lui dire ?

— Je vais lui demander de cesser sa campagne de poésie. S’il a connu un certain succès avec les premières jeunes femmes, nous n’apprécions pas toutes son ingérence.

Sarah pinça les lèvres.

— Je ne crois pas que tu devrais le faire.

Fanny et Lavinia se tournèrent vers elle, mais ce fut la seconde qui prit la parole.

— Pourquoi pas ?

— Les événements d’hier au parc ont déjà attiré davantage l’attention sur toi : tout le monde parlait de ton évanouissement hier soir. Tu es en quelque sorte devenue l’héroïne des jeunes femmes qui adoreraient qu’un marquis et un comte se disputent pour elle. Si tu décries le duc Galant, tu risques de devenir une paria.

Lavinia laissa échapper un gémissement en s’adossant à son fauteuil.

— C’est un désastre !

Certes, devenir une paria lui permettrait d’alléger son anxiété, mais elle risquerait de ne pas se marier du tout cette saison, ce qui rendrait ses parents furieux. En vérité, quel qu’en soit l’impact, sa mère serait furieuse si Lavinia écrivait une lettre. La jeune femme plissa les yeux.

— Je vais donc devoir l’écrire de manière anonyme. Tout comme lui le fait.

Les lèvres de Sarah esquissèrent un sourire.

— C’est brillant ! Tu devrais t’appeler la duchesse Indépendante.

— C’est parfait, approuva Lavinia avec un sourire.

— Comment comptes-tu t’assurer que le rédacteur en chef du Morning Chronicle la publiera ? s’enquit Fanny.

Lavinia haussa les épaules.

— Je pense qu’il en aura envie. Les poèmes du duc sont très populaires, expliqua-t-elle.

Elle se rappela ensuite la suggestion que Northam lui avait faite la veille.

— Lord Northam a proposé de remettre la lettre au Morning Chronicle. Pour rester anonyme, je devrais peut-être accepter son aide.

— Pour quelqu’un qui n’est pas un prétendant, le marquis semble plutôt déterminé à t’aider, constata Sarah avec une bonne dose d’ironie, et plus qu’une pointe de curiosité.

C’était un peu étrange, mais Lavinia savait qu’il se sentait mal à propos de leur rencontre et de son comportement inapproprié. Pourtant, la plupart des séducteurs, et sans doute tous, auraient simplement ri, et peut-être même essayé de la séduire après s’être débarrassé de Lady Fairwell. Northam, semblait-il, n’était pas un séducteur comme un autre. Et cela l’intriguait.

Mais elle n’avait pas de temps pour cela. Elle voulait retrouver sa vie ennuyeuse, où elle pouvait passer du temps à faire tapisserie avec ses amies et à discuter longuement de sujets qui l’intéressaient. En faisant l’objet d’une telle attention, elle ne pouvait pas faire de courtes escapades pour visiter des sites géologiquement intéressants. En fait, elle désespérait de pouvoir le faire cette saison, à son plus grand désarroi.

— Contrairement à celle du duc Galant, l’aide que m’apporte le marquis est utile. Pour cette seule raison, je vais l’accepter. Sarah, ton frère pourrait-il faire en sorte que Northam soit au parc un peu plus tard, pour que je puisse lui remettre la lettre pour le Morning Chronicle ?

— Sans doute, répondit Sarah en la regardant. Je devrais peut-être lui demander d’interroger Northam sur les raisons qui le poussent à t’aider.

— Non ! Ne fais pas ça ! répondit Lavinia. J’espère que je n’aurai plus besoin de son aide après cela. As-tu du papier à lettres ici ?

Sarah se leva.

— Bien sûr. Je vais aller en chercher dans ma chambre, avec le reste de mon matériel d’écriture. Dès qu’elle quitta la pièce, Lavinia commença à rédiger verbalement le courrier avec l’aide de Fanny.

Une heure plus tard, elles avaient terminé, et la lettre cachetée était glissée dans la poche de Lavinia lorsqu’elle quitta la maison de Sarah. Malheureusement, elles n’avaient pas pu se rendre au parc, car le ciel avait décidé de déchaîner une averse qui les aurait trempées jusqu’à l’os.

Le temps était si humide, en réalité, que la mère de Lavinia envisageait de ne pas se rendre à la fête des Compton ce soir-là. La jeune femme l’avait convaincue, mais elle n’avait pas eu besoin d’insister beaucoup. Puis elle avait tenté de trouver un moyen de faire parvenir le courrier à Northam. En supposant qu’il soit présent à la fête. Cette idée absurde selon laquelle les hommes et les femmes ne pouvaient pas être amis devenait de plus en plus pénible.

Dès son arrivée chez les Compton, Sarah la rejoignit, l’air excité.

— J’ai discuté avec Anthony, et j’ai fait en sorte que Lord Northam puisse récupérer ta lettre. Je lui ai dit que tu la laisserais sur la cheminée de la bibliothèque.

Lavinia sourit.

— Quelle idée brillante ! Tu remercieras Anthony de ma part. C’est vraiment un frère merveilleux.

— Parfois, dit Sarah. Et parfois, il est… Peu importe.

Elle adressa un clin d’œil à son amie.

Dès l’arrivée de Fanny, Lavinia s’éclipsa dans la bibliothèque de leur hôte. Elle n’était jamais entrée dans cette pièce auparavant, et il lui fallut quelques recherches pour la trouver. Elle referma la porte derrière elle et s’approcha de l’âtre. Retirant la lettre de son réticule, elle la déposa sur la cheminée à côté d’une petite figurine de chien.

Puis, comme elle ne pouvait pas s’en empêcher, elle se dirigea vers l’étagère et parcourut les tranches des livres à la recherche d’un ouvrage intéressant, tirant çà et là des exemplaires où rien n’était indiqué. L’un d’entre eux, plutôt mince, s’intitulait Les roches particulières des Hébrides extérieures. Avec le sentiment d’avoir découvert un trésor très spécial, elle retira le livre de l’étagère.

Quelques instants plus tard, la porte cliqueta, et elle referma le livre. Elle fixa d’un air coupable Lord Northam qui entrait. Il posa les yeux sur ses mains.

— Vous êtes encore en train de lire, à ce que je vois.

— Je crains de n’avoir pu résister.

— Bien sûr que non, dit-il en se rapprochant. Que lisez-vous, ce soir ?

— Le plus charmant des petits livres sur les roches particulières des Hébrides extérieures. Elles semblent étonnantes, avec une variété de couleurs et de strates. J’aimerais beaucoup les voir un jour.

Elle replaça le livre sur l’étagère en soupirant. Se tournant, elle inclina la tête vers la cheminée.

— La lettre se trouve ici.

De ses doigts gantés, il récupéra la missive sur le manteau. Il jeta un coup d’œil au nom qu’elle avait inscrit sur l’enveloppe.

— Je veillerai à ce qu’il la reçoive.

— Merci, dit-elle en avançant d’un pas vers lui, si bien qu’ils n’étaient plus séparés que par quelques centimètres. Mes amies m’ont demandé pourquoi vous étiez si enclin à m’aider.

— Un gentleman ne peut-il pas simplement faire preuve de gentillesse ?

— Bien sûr que si, mais nous n’avons aucun lien. Certains trouveraient votre aide inappropriée. Surtout au vu de votre réputation.

— Ma réputation de séducteur.

Elle haussa les épaules.

— Vous ne la niez pas. En fait, vous m’avez même dit que vous alliez vous livrer à des activités immorales. Qui plus est, je suis intimement au courant desdites activités illicites, ajouta-t-elle alors qu’une sensation de chaleur remontait le long de son cou et envahissait son visage. Enfin, c’est parce que vous pensiez retrouver Lady Fairwell.

Elle détourna son regard de celui de Beck, parce qu’elle n’était pas certaine de pouvoir supporter un instant de plus la lueur amusée de ses yeux.

— Je dirais que vous ne les connaissez pas si intimement que cela, mais je comprends où vous voulez en venir.

— Pourquoi m’aidez-vous ?

Ce fut à son tour de détourner le regard.

— Je me sens mal à l’aise au sujet de notre rencontre, et je suis navré que le duc Galant vous ait causé tant de soucis.

— Oui, eh bien, je l’ai éviscéré dans ma lettre, affirma-t-elle en plissant les yeux. Oh ! Comme j’aimerais voir son expression lorsqu’il la lira !

Surpris, il la regarda.

— Éviscéré ? Il essayait de faire le bien, et il a effectivement aidé quelques jeunes femmes.

— Sans doute, mais je trouve toute cette situation étrange. Qui est-il pour jouer les entremetteurs anonymes ? demanda-t-elle, inclinant la tête de côté. Et vraiment, qui est-il ? Il fait forcément partie de la bonne société, s’il a entendu parler de moi et des autres. Et c’est quelqu’un de manifestement instruit, vu son habileté à manier les mots.

Northam haussa une épaule.

— Un homme sans instruction pourrait écrire tout aussi bien.

— Peut-être, mais il ne ferait pas partie de la bonne société.

Elle repensa à leurs autres conversations et à la façon dont il défendait l’homme sans relâche. Elle fit un pas de plus vers lui afin de voir clairement son expression.

— Le connaissez-vous ?

Les sourcils blond foncé de Northam s’arquèrent un bref instant.

— Pourquoi croyez-vous une chose pareille ?

— Parce que vous ne cessez de le défendre, et que je me rappelle vous avoir entendu dire que c’était forcément quelqu’un qui me connaissait.

Elle guetta sa réaction, mais son regard ne vacilla même pas.

— J’essayais simplement de vous aider à déterminer son identité.

— C’est ce que nous allons faire, alors, déclara-t-elle.

Elle se tourna et fit quelques pas, puis pivota pour lui faire face.

— Qui, selon vous, serait capable d’écrire de tels poèmes ?

— Peut-être que Byron est revenu.

Elle sourit.

— M lle Pemberton a suggéré la même chose. Je pense que nous serions tous au courant si c’était le cas.

Northam haussa les épaules.

— Pas s’il est bien caché.

— Je reconnais que ce duc est très bien caché, mais ce n’est pas Byron. J’ose croire qu’il publierait sous son propre nom. Cet homme est secret. Qui, au sein de la bonne société de Londres, est à la fois intelligent et secret ?

Il expira, posant brièvement le regard au plafond.

— Il pourrait s’agir d’un certain nombre de gentlemen. Ou peut-être s’agit-il d’une femme ? Y avez-vous pensé ?

— Non. Quelle idée intrigante ! s’exclama-t-elle avant de plisser les yeux vers lui. Seriez-vous en train d’essayer de détourner mon attention pour que je ne découvre pas son identité ? Je trouve étrange que vous soyez si enclin à m’aider. C’est comme si vous vous sentiez personnellement mal que cela m’ait causé des ennuis.

— Je me sens mal. Je suis sûr qu’il n’a jamais eu l’intention de faire du tort. Voilà pourquoi je me dis que vous ne devriez peut-être pas envoyer cette lettre.

Elle s’immobilisa, persuadée de n’avoir pas bien entendu.

— Attendez, je croyais que vous m’aviez proposé de la livrer en mains propres !

— Je l’ai fait, mais après vous avoir entendu utiliser le mot « éviscérer », je me demande si vous ne devriez pas envisager de ne pas l’envoyer. Ou peut-être pourriez-vous demander au rédacteur en chef de transmettre ce message au duc, afin qu’il puisse prendre connaissance de votre mécontentement à l’égard de ses initiatives.

La colère commençait à bouillonner dans la poitrine de Lavinia.

— Donc, le duc Galant peut écrire à mon sujet de manière publique, mais je ne devrais pas faire de même avec lui ?

Le marquis eut l’élégance de grimacer.

— Euh, non. Je proposais simplement une autre manière d’atteindre le même objectif.

— Mon objectif est de l’amener à arrêter, et l’interpeller publiquement sera bien plus efficace que lui envoyer une missive lui demandant de cesser ses initiatives.

Elle secoua la tête, puis elle se figea à nouveau. Elle écarquilla les yeux devant cet homme qu’elle devait bien admettre ne pas connaître très bien.

— Aviez-vous vraiment l’intention de livrer mon courrier ? l’interrogea-t-elle en tendant la main. Rendez-le-moi.

— Je ne préfère pas.

— Pourquoi pas ?

— Parce que vous n’avez pas besoin de l’envoyer, lui dit-il.

Il soupira, puis il posa sur elle un regard ferme, mais empli d’excuses.

— Je suis le duc Galant.

 

B eck vit les yeux de Lavinia s’écarquiller avant qu’elle les plisse à nouveau. La mâchoire crispée, elle croisa les bras sur sa poitrine, qui se soulevait et s’abaissait rapidement, signe de son agitation.

— Expliquez-vous.

Il lui rendit la lettre, qu’elle lui arracha des doigts avant de croiser à nouveau les bras. Cette position faisait remonter ses seins, de sorte que le renflement crémeux de chair était plus visible au-dessus de son décolleté. Il s’efforça de ne pas regarder.

— Sincèrement, j’essayais juste d’aider. Le marché du mariage n’est souvent pas tendre avec les jeunes femmes, en particulier celles qui méritent le plus d’attention.

— Comme moi ?

— Exactement comme vous. Je suis sincèrement navré que l’attention que j’ai attirée sur vous soit un fardeau. Il ne m’est pas venu à l’esprit que vous, ou n’importe qui d’autre, pourrait le ressentir ainsi. À l’évidence, je me suis trompé.

— À l’évidence, répéta-t-elle d’un ton dégoûté. Pourquoi faire une telle chose ? Si vous voulez apporter votre soutien à une jeune femme, dansez avec elle, ou promenez-vous avec elle dans le parc.

— Je ne peux pas faire cela avec toute une série de jeunes femmes célibataires.

— Pourquoi pas ? Vous êtes déjà un séducteur. Je pense que cela correspondrait parfaitement à votre réputation, affirma-t-elle.

Elle expira et laissa retomber ses mains contre ses flancs. Elle tenait toujours la lettre serrée entre ses doigts.

— Oubliez cela, je vois bien en quoi ce serait malvenu. Votre réputation pourrait ternir celle de la jeune femme si vous négligiez invariablement de faire une cour légitime à l’une ou l’autre d’entre elles. Cependant, je pense que ce ne serait pas le cas, surtout si cette association restait brève.

— Je prendrai cela en considération. En attendant, j’aimerais poursuivre ma campagne de poésie, comme vous l’avez nommée.

— Vous ne m’avez toujours pas donné de raison. Pourquoi avez-vous fait une telle chose ?

Il avait espéré éviter de répondre à cette question et il pensait y parvenir face à l’ire de la jeune femme. Elle avait lancé la question avant de poursuivre, mais apparemment, elle n’avait pas oublié. Il envisagea d’inventer quelque chose, mais il n’y parvint pas. Il opta donc pour la vérité. Ou, du moins, pour une demi-vérité.

— Le marché du mariage a dévasté ma sœur. Elle est morte seule et totalement abattue.

Lady Lavinia le fixa un long moment.

— C’est affreux ! J’ignorais que vous aviez une sœur. Quand était-ce ?

— Il y a seize ans. C’était ma demi-sœur. Mon père a eu trois femmes, et elle était issue de son premier mariage. J’ai une autre demi-sœur qui est mariée.

— Elle a donc rencontré le succès.

— Pas sur le marché du mariage. Elle est tombée amoureuse du vicaire du coin dans le Devon. Il est maintenant pasteur en Cornouailles.

Beck songea à sa demi-sœur, Margaret, et à ses neveux et nièces. Ils formaient une famille heureuse et unie, et il savait que Helen avait été jalouse du bonheur de sa sœur. Elle avait espéré trouver la même chose, un mari, une famille, l’amour.

Mais cela n’avait pas été le cas. Au lieu de cela, elle avait rencontré la froideur et le sentiment de marginalité. Après quatre ans passés sur le marché du mariage…

Il écarta ces pensées avant que Lady Lavinia ne comprenne qu’il y avait plus que cela dans l’histoire. Elle était terriblement intelligente.

Beck se redressa, chassant les fantômes du passé.

— Je voulais éviter à d’autres jeunes femmes la même déception et la même solitude.

Elle se rapprocha de lui. Sa colère semblait s’être dissipée.

— Je suis vraiment désolée pour votre sœur. Cependant, je ne suis ni déçue ni seule. Si je trouve un mari sur le marché du mariage, un homme que je pourrai respecter et aimer, alors je m’estimerai heureuse. Mais si je n’ai pas cette chance et que je finis vieille fille, il y a pire.

Elle n’avait pas tort. Il éprouvait énormément d’admiration pour sa façon de voir les choses. Et il comprit qu’il avait commis une terrible erreur.

— Je suis désolé de vous avoir causé des ennuis. J’ai essayé d’aider à réparer les choses.

Elle sourit.

— Je le sais maintenant, et j’apprécie. Puis-je vous suggérer de vous assurer que quelqu’un a besoin de votre aide avant de la lui offrir aveuglément ?

— Oui. Je m’efforcerai de le faire à partir de maintenant.

— Vous voulez continuer à être le duc Galant ?

— Les mariages réussis de M lle lle Berwick et M Stewart semblent indiquer que je ne me suis pas totalement fourvoyé, dit-il d’un ton ironique. Le problème est maintenant de savoir comment je peux continuer à aider les femmes qui souhaitent vraiment bénéficier de mon assistance. Peut-être pourrais-je trouver un moyen de communiquer avec mon sujet au préalable ?

— Cela gâcherait un peu le côté romantique de la chose, non ? Au lieu de se réjouir de voir son nom dans le journal accompagné d’un magnifique poème, ce serait une transaction négociée à l’avance. Si les gens l’apprennent, les femmes réclameront à cor et à cri d’être le prochain sujet. D’ores et déjà, des jeunes femmes et leurs mères tentent de trouver un moyen de devenir le prochain objet de votre attention, enfin, de celle du duc.

Bon sang ! C’était devenu bien plus compliqué qu’il ne l’avait imaginé.

— Je pense que vous pouvez encore aider, affirma-t-elle.

Elle pencha la tête sur le côté et se tourna pour faire un autre petit pas. Puis elle revint se placer devant lui.

— Je pourrais peut-être repérer quelques jeunes femmes qui auraient besoin d’un peu d’aide pour accroître leur visibilité.

Il n’était pas sûr d’avoir bien entendu.

— Vous m’aideriez ?

— Pourquoi pas ? Vous étiez tellement désireux de m’aider. Même si ce n’était pas bien étudié.

— C’est tout à fait magnanime de votre part, constata-t-il d’un ton sarcastique. Peut-être pourrais-je vous rendre la pareille en vous aidant d’une manière qui vous serait réellement utile ? Et si j’envoyais les bons gentlemen dans votre direction ?

— Que voulez-vous dire par « bons » gentlemen ?

— Des hommes qui pourraient vous intéresser. Je pense à au moins un camarade d’école qui pourrait vous plaire. Il possède un esprit scientifique et était toujours en train de fouiller la terre. Il est botaniste et enseigne à Oxford.

Beck tourna la tête en entendant le cliquetis de la porte. Quelqu’un arrivait… il n’y avait pas de temps à perdre. Il lui agrippa la main et balaya frénétiquement la pièce du regard, en quête d’un endroit où se cacher. Les longues tentures de velours accrochées à la fenêtre constituaient leur seule possibilité pour se cacher.

Visiblement, elle le pensait aussi, puisqu’elle s’élança dans cette direction à la seconde où il fit le rapprochement. Les rideaux étaient fermés, ils se cachèrent donc derrière le velours d’un rouge profond. L’air était frais contre la fenêtre, mais lui était chaud et son cœur battait à un rythme régulier dans sa poitrine.

Il faisait également assez sombre dans leur cachette, ce qui était tout aussi bien. Il n’était pas sûr de vouloir voir le visage de Lavinia. Avait-elle peur ? Était-elle en colère ? Autre chose ?

Des voix étouffées leur parvinrent de l’autre côté de la pièce. Il s’agissait d’un homme et d’une femme, et d’après les gémissements qu’elle poussait, ils étaient venus dans la bibliothèque précisément pour ce que Beck craignait. Ils ne pouvaient pas y échapper : ils allaient devoir rester ici et attendre que le couple ait terminé. Toute autre attitude compromettrait Lady Lavinia, ce qui n’était pas envisageable, et pas seulement parce qu’il n’avait aucune envie de se marier. Il avait déjà compliqué les choses pour la jeune femme. Ternir sa réputation serait impardonnable.

Beck se rendit compte qu’il lui tenait toujours la main. Il aurait dû la lâcher. Mais il faisait sombre, et peut-être représentait-il un point d’ancrage pour elle. Ou peut-être était-ce simplement ce qu’il se racontait. La vérité, c’était peut-être qu’il aimait lui tenir la main.

Il la relâcha et pressa en silence le couple de se hâter.

— Mais que se passe-t-il ? s’exclama une voix masculine qu’ils entendirent clairement.

La réponse, également masculine, ne fut pas assez forte pour qu’ils la perçoivent. Beck tendit l’oreille, car la conversation se poursuivit.

Enfin, l’un d’entre eux parla suffisamment fort.

— Nous étions là les premiers !

Oh, doux Jésus ! S’agissait-il d’un second couple ?

Une sensation de chaleur l’envahit lorsque Lady Lavinia se plaqua contre lui.

— Que se passe-t-il ? murmura-t-elle avec une certaine anxiété.

— Je n’en suis pas tout à fait certain.

— Sont-ils en train de se disputer pour savoir qui était là le premier ? Voilà qui me semble terriblement familier.

Beck dut se mordre l’intérieur de la joue pour s’empêcher de rire.

La dispute se poursuivit encore un peu, puis ils entendirent le son d’une expiration exagérée. Le bruit net de la porte qui se refermait suivit. Un couple était-il parti ?

Beck trouva le bord du rideau au milieu de la fenêtre et glissa sa main à hauteur de ses yeux. Déplaçant imperceptiblement le tissu, il jeta un coup d’œil dans la pièce.

L’homme tapotait le dos de la femme, et lorsqu’il releva la tête, Northam faillit éclater d’un rire sonore. C’était ce maudit comte de Devaney. Apparemment, il passait une mauvaise semaine en matière de relations avec les femmes et pour ce qui était d’arriver le premier quelque part.

Affichant un large sourire, il referma le rideau et écouta ce qui allait se passer. Il pria pour que leurs ardeurs aient été suffisamment refroidies pour les pousser à battre en retraite. Un instant plus tard, il entendit la porte se refermer. Il attendit quelques secondes, puis jeta un nouveau coup d’œil par-delà le bord du tissu. Voyant que la pièce était désormais vide, il détendit les épaules, et respira à fond.

— Sont-ils partis ? murmura-t-elle.

— Oui.

Il ouvrit le rideau et lui fit signe de le précéder hors de leur cachette.

Elle se tourna vers lui, et son regard sombre se posa sur lui avec curiosité.

— Étaient-ils… ?

— En quête d’un endroit tranquille pour leur rendez-vous clandestin ? Oui. Deux couples qui avaient eu exactement la même idée. Lord Devaney faisait partie de l’un d’entre eux.

Un rire éclatant jaillit de sa bouche, et il ne put s’empêcher de se joindre à elle.

— Pauvre Devaney. Encore une fois, ses plans ont été déjoués, dit-elle en secouant la tête. J’ignorais que les rendez-vous clandestins dans les bibliothèques étaient si populaires. Je me suis glissée dans nombre d’entre elles au cours d’événements mondains, et je ne suis jamais tombée sur ce genre d’activités.

Elle s’interrompit, puis plissa les yeux sur lui.

— Jusqu’à vous.

— C’est ma faute, alors ?

Elle haussa les épaules, sa bouche esquissant un sourire.

— Pourquoi pas ? Il me semble que vous devriez assumer la responsabilité de tout ce qui s’est passé ce soir.

Il laissa échapper le rire qu’il retenait.

— Lady Lavinia, vous êtes la femme la plus drôle que j’aie jamais rencontrée.

Elle lui sourit, et exécuta une petite révérence.

— Merci, my lord. Et maintenant, je dois m’en aller avant que quelqu’un d’autre ne décide que c’est un endroit idéal pour un rendez-vous… ce qui est visiblement le cas. Peut-être vous verrai-je demain dans le parc, afin que nous puissions discuter plus en détail de notre association mutuellement bénéfique. Je crains que nous ne devions cesser de nous rencontrer dans les bibliothèques.

Il lui sourit à son tour, c’était plus fort que lui.

— Oui, tout à fait, répondit-il.

Reprenant son sérieux, il eut envie de lui faire passer un message important avant qu’elle ne s’en aille.

— Je vous fais confiance pour garder mon secret. Je vous demande de ne pas parler de moi à vos amies.

Elle blêmit, mais hocha la tête.

— Je suis heureuse que vous me l’ayez confié. Ce secret vous appartient, et ce n’est pas à moi de le révéler.

Il inclina la tête en guise de remerciement.

— Passez une bonne soirée, Lady Lavinia.

Elle saisit le bord de sa robe et sortit de la pièce. Soudain, l’endroit lui parut plus sombre, ou du moins, beaucoup moins vivant.

Vivant ?

Il devait reconnaître que Lady Lavinia dégageait une certaine énergie qui dynamisait toutes les pièces dans lesquelles elle entrait. Ses yeux remuaient en dépit du fait qu’elle n’y voyait pas très bien. Ou peut-être à cause de cela. Elle était constamment en train de chercher, d’apprendre et d’emmagasiner des informations. Il la soupçonnait de recueillir des données, comme le ferait un esprit scientifique. Lui, en revanche, collectionnait des pensées et des sentiments, émotions qu’il pouvait ensuite modeler et transformer en mots ou en musique. D’une certaine manière, ils étaient assez semblables.

Et à présent, ils allaient s’entraider. Il avait rechigné à lui dire la vérité, à la fois parce qu’il lui avait fait du tort en tant que duc Galant et parce qu’il ne voulait pas que quelqu’un connaisse son secret. Aujourd’hui, elle était la seule personne, en dehors de Gage, à être dans ce cas. Ce qui la plaçait dans une catégorie très particulière et restreinte de personnes : celles en qui il avait confiance.

Cette prise de conscience était inquiétante, tout comme le plaisir qu’il avait eu à lui tenir la main. Ce n’étaient pas des choses auxquelles un séducteur n’ayant aucun intérêt pour le mariage devait penser.

Alors il n’y songerait pas.

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