Le Duc Galant
Chapitre 17
Douce dame de science, tu tempères le brasier,
Et domptes mon cœur sauvage qui s’agite sur le bûcher.
L’amour perdu dans le rêve où vivent les chansons et les histoires,
Revêt ta douce lumière et dissipe ce sortilège noir.
Avec chaleur et passion, tu bénis ce pauvre chevalier,
Mon âme et mon avenir, tu les as sûrement sauvés.
-Écrits de Beck
B eck sauta à bas de son phaéton, d’une humeur plus sombre qu’avant de se rendre à l’église, ce qu’il n’aurait jamais cru possible. Le palefrenier récupéra le véhicule tandis qu’il se précipitait vers la porte, que Gage ouvrit avec empressement.
— Vous êtes pressé, my lord.
Beck lui répondit par un grognement, et fila dans son bureau, claquant la porte derrière lui. Se débarrassant de son chapeau, de ses gants, de sa veste, de sa cravate et de son gilet, il se saisit d’une guitare et commença à jouer. Fort. De manière discordante. Avec hargne, haine et désespoir.
Puis il fit l’impensable. Il abattit l’instrument sur la cheminée. Le bois se brisa, des morceaux volèrent et d’autres tombèrent dans les braises. Il leva l’instrument en ruines et s’effondra sur le sol, où il resta assis pendant un temps indéterminé.
Rejetant la guitare sur le côté, il s’étendit sur le tapis, étirant ses jambes alors qu’il contemplait le plafond. Quelque part à l’intérieur, une petite partie de lui craignait que Lavinia n’ait raison, que tuer Haywood ne fasse que l’anéantir. Mais il ne pouvait pas laisser faire.
Il entendit des voix dans la pièce voisine et s’assit un instant avant qu’on ne frappe à sa porte.
— Entrez.
Gage entra et referma la porte derrière lui.
— My lord, un policier de Bow Street est ici pour vous voir.
Diantre !
Son majordome lui tendit la main, que Beck serra, et il l’aida à se remettre debout.
— Il est dans le salon.
Beck se mit en quête des vêtements dont il s’était débarrassé, mais Gage trouva le gilet et la cravate en premier. Il posa les yeux sur la guitare cassée au moment où il l’enfilait.
— Y avait-il un problème avec votre instrument ? s’enquit-il.
— Non.
Prenant la cravate, Beck la passa autour de son cou, sans se soucier de savoir s’il le faisait correctement. Le majordome s’avança et prit le relais, nouant la soie d’un geste expert. Lorsqu’il eut terminé, il récupéra la veste et l’apporta pour que Beck la passe.
— C’est mieux, dit le domestique d’une voix douce avant d’ouvrir la porte.
Beck fit son entrée dans le salon, où un homme trapu doté d’une épaisse chevelure roux foncé patientait près de la fenêtre. Il se retourna et s’inclina.
— Bonjour, my lord. Je suis venu vous entretenir de Lord Haywood.
Beck n’était pas surpris, juste très déçu. Il voulait demander qui avait dénoncé Haywood à Bow Street, mais il était certain de le savoir. Il ne dit rien. Il resta debout et attendit que le policier poursuive.
— Je m’appelle Mason, se présenta-t-il. Puis-je m’asseoir ?
— Oui.
Le policier jeta un œil au canapé, puis posa un regard incertain sur Beck, et finalement, il ne bougea pas.
— J’ai cru comprendre que Lord Haywood vous avait avoué un crime.
Il ne pouvait le nier. Tout comme il ne pouvait pas tuer l’homme, pas maintenant.
— Un meurtre.
— Oui, confirma le policier qui remua, mal à l’aise, son cou se colorant légèrement. Votre sœur, si j’ai bien compris. Cela a dû être un choc. Je comprends pourquoi vous ne vous êtes pas manifesté immédiatement.
De toute évidence, c’était une histoire qu’il racontait, et tous deux en étaient conscients. Mais le policier ne pouvait pas mentionner le duel.
— Comment l’avez-vous découvert ?
Beck n’avait pas eu l’intention de poser la question, mais elle était sortie malgré lui.
— Par plusieurs personnes, en fait. Lord Balcombe et sa fille sont venus nous rendre visite, ainsi que Lord Ware.
Ce maudit Felix avait agi dans son dos ? Beck craignait de casser une deuxième guitare lorsqu’ils auraient terminé. Non… il n’en ferait rien.
— Pourriez-vous nous fournir un témoignage détaillant ce que Lord Haywood a dit ?
— Oui, répondit-il, même si l’idée de devoir revivre ce que cette bête avait fait à Helen le rongeait de l’intérieur. Quand ?
— Maintenant, si vous le pouvez.
— D’accord.
Il s’assit enfin, s’installant sur un fauteuil près de l’âtre et se tenant bien droit en répétant précisément ce qu’avait avoué Haywood. Il termina en précisant :
— Il devrait être pendu.
— Et il le sera sûrement, affirma le policier.
Il avait fini par s’asseoir sur le canapé, dont il se releva.
— Merci pour votre temps, my lord. Vous aurez de mes nouvelles très bientôt.
Il quitta la pièce à grands pas et Beck s’effondra dans son fauteuil.
Quelques instants plus tard, Gage entra, la démarche hésitante, la silhouette légèrement… affaissée. Il s’arrêta près du canapé et regarda Beck.
— Je suis incroyablement désolé pour ce qui est arrivé à votre sœur.
Il n’était pas surpris d’entendre que le majordome avait écouté. Il le faisait occasionnellement, et, à chaque fois, c’était une chose que Beck n’aurait pas voulu répéter. Cependant, il ne voyait pas d’inconvénient à ce que Gage le sache.
— Vous avez le don d’être exactement là où j’ai besoin de vous, quand j’ai besoin de vous.
— Je fais de mon mieux.
— Asseyez-vous, proposa Beck avec un signe de tête en direction du canapé. Si vous voulez.
Gage s’abaissa lentement sur le coussin.
— J’ai senti que vous étiez dans un état particulier. Hier déjà, et aujourd’hui avec la guitare. Il est déjà assez étrange que vous vous soyez fiancé sans rien laisser paraître, et puis tout cela, avec votre sœur.
Beck pinça les lèvres, songeant aux observations du domestique.
— Croyez-vous que mes fiançailles soient liées à… ceci ?
— Pas directement. Mais vos émotions, qui sont extrêmement profondes, comme nous le savons, sont peut-être à leur comble. Aussi bien les bonnes que les mauvaises. Vos fiançailles vous ont rendu heureux, n’est-ce pas ?
— Plus que je ne l’ai jamais été. Je l’aime plus que tout, Gage.
Même s’il était en colère contre elle à cet instant, même s’il se sentait trahi, il l’aimait.
L’expression du majordome s’adoucit.
— Je m’en doutais. Et pourtant, apprendre ce qui est arrivé à M lle Beckett vous a fait basculer à l’autre bout du spectre.
— Oui.
C’est à peine s’il parvint à articuler le mot. Son esprit bascula dans un ravin où la lumière du soleil se déversait sur un enchevêtrement de lianes et de branches qui cherchaient à le clouer au sol. Il leva les yeux vers la lumière. Il voulait la lumière. Lavinia était sa lumière.
— Peut-être existe-t-il un moyen pour vous de passer à l’autre extrémité. Celle où se trouve Lady Lavinia, ou plutôt, vos sentiments pour elle.
— J’étais justement en train d’y penser.
Des mots se formaient et se rejoignaient dans son esprit. Les ombres cédèrent la place à une lueur chaude, mais pas totalement. Ce n’était jamais aussi simple.
Beck se leva.
— Il faut que j’écrive.
— Bien sûr, répondit Gage qui se leva à son tour. Dois-je commencer la transformation de cette pièce en bureau pour Madame ?
— Oui, et faites ajouter une porte, répondit Beck.
Il se dirigea vers la porte existante, et s’arrêta sur le seuil. Il se retourna.
— Merci, Gage. Je ne le dis jamais assez, mais sans vous, je crois que je me serais noyé dans l’abîme depuis longtemps.
— C’est un plaisir pour moi de vous aider. De n’importe quelle manière. Permettez-moi de vous dire à quel point le personnel est heureux d’apprendre vos fiançailles. Si vous êtes d’accord, nous aimerions porter un toast à votre santé ce soir.
— J’en serais très heureux, merci.
Beck se retourna et se dirigea vers son bureau d’un pas beaucoup plus léger que lorsqu’il l’avait quitté.
Une fois encore, il se débarrassa d’une partie de ses vêtements, puis il s’assit et commença à écrire.
C ette journée avait été l’une des plus longues de la vie de Lavinia. Elle se sentait totalement épuisée et peinait même à se brosser les cheveux. Mais, puisqu’elle avait envoyé Carrin se coucher, elle devait se débrouiller.
Elle prit sa brosse et alla s’asseoir devant les fenêtres. La lumière des bougies sur sa table de chevet diffusait une chaude lueur, et elle fut bientôt plongée dans un état de somnolence. Elle ne s’était pas sentie aussi sereine de toute la journée,
À l’exception de ces quelques moments à l’église où elle avait été assise à côté de Beck, son corps effleurant le sien, son parfum emplissant l’air autour d’elle, l’amour qu’elle lui portait la remplissant de joie.
Elle l’aimait encore. Même s’il la détestait, ce qui était fort possible après ce qu’elle avait fait cet après-midi-là.
Elle s’était réfugiée dans sa chambre pour se ressaisir avant l’arrivée de ses parents, mais peu de temps après, son père, son père, était monté la voir. Elle lui avait dit qu’elle voulait signaler le crime de Haywood à Bow Street. Il s’était montré patient et d’un grand soutien. Et il avait insisté pour l’accompagner. Non seulement parce qu’il le devait, mais parce qu’il voulait être à ses côtés. Elle avait beaucoup apprécié.
Ensuite, ils étaient rentrés à la maison et avaient passé un après-midi et une soirée tranquilles. Ils avaient même joué aux cartes ensemble après le dîner. Elle ne se souvenait pas de la dernière fois où elle avait autant apprécié leur compagnie. Cependant, elle restait mélancolique, et se demandait comment Beck avait réagi à la visite de Bow Street.
Le policier lui avait dit qu’il irait lui parler. Ils avaient besoin d’entendre son témoignage sur les propos de Haywood. Elle s’attendait à ce qu’il soit furieux contre elle, la question étant de savoir à quel point. Suffisamment en colère pour annuler le mariage ?
Terrifiée à l’idée de commettre une erreur, elle se demanda si elle devait faire de même. Elle avait du mal à suivre ses humeurs et ses émotions.
Mais l’idée de ne pas être avec lui ne faisait qu’accroître sa mélancolie. Elle se rappelait ses paroles, lorsqu’il avait affirmé ne pas pouvoir imaginer un avenir sans elle. Eh bien, elle ne voulait pas d’un avenir sans lui.
Les accents d’une mélodie lui parvinrent, comme un écho dans le vent. Elle ouvrit les yeux, se rendant compte à cet instant qu’elle les avait fermés, et posa sa brosse pour écouter.
Le son lui parvint plus fort. Venait-il de l’extérieur ?
Elle se leva et alla à la fenêtre, plissant les yeux vers la rue. Beck se trouvait là, debout dans la lumière du réverbère. En train de gratter sa guitare.
Elle ouvrit le loquet et poussa la fenêtre.
Et il chantait.
Sa voix, comme elle s’en doutait, était magnifique. Un baryton puissant qui bourdonnait sur sa peau et s’enfonçait dans son âme. Les paroles étaient pour elle. Elles parlaient d’amour, d’avenir et d’une lumière si brillante qu’elle l’aveuglait.
Elle se tourna vers son chevet pour prendre ses lunettes. Les posant sur son visage, elle revint à la fenêtre et se pencha pour écouter. Il jouait et chantait, et elle tomba à nouveau amoureuse de lui.
Il termina sa chanson, s’arrêta un instant, puis recommença. Allait-il simplement la jouer en boucle ? Elle avait beau avoir envie de l’écouter encore et encore, elle désirait davantage autre chose.
Elle se précipita vers son armoire et trouva une robe de chambre. Elle la passa et noua la ceinture, puis dévala les deux étages et traversa le hall d’entrée. Le valet de pied eut tout juste le temps d’atteindre la porte et de la lui ouvrir.
Lorsqu’elle sortit, Beck jouait encore. La nuit était fraîche et humide, et la pluie menaçait.
Elle marcha jusqu’au trottoir et s’appuya contre la balustrade pour écouter la chanson une fois de plus. Cette fois-ci, lorsqu’il termina, il baissa sa guitare et s’approcha d’elle.
— Dois-je continuer à jouer ? demanda-t-il.
— Oui ! s’écria une voisine de l’autre côté de la rue depuis sa porte d’entrée.
— Ne vous arrêtez pas ! cria une autre voix depuis la maison située à leur gauche.
Lavinia s’esclaffa.
— Je crains que tu n’aies des ennuis maintenant que ton secret a été révélé.
— Quel secret ?
— Ton talent de guitariste, et ta voix, dit-elle avec un regard faussement réprobateur. Tu m’as menti : tu es un merveilleux chanteur. Et tu m’as promis de ne pas mentir.
Il haussa les sourcils.
— Et je ne l’ai pas fait. Tout est histoire de perception. Je pense que je suis un horrible chanteur, tout comme je pense que tu es ce que j’ai vu de plus beau au monde lorsque tu portes tes lunettes. Et tout comme je vois que je me suis comporté comme un âne, déclara-t-il.
Il pencha la tête sur le côté, puis la redressa à nouveau.
— Enfin, je vois que tu as perçu que je me suis comporté comme un âne. Je crois toujours que j’avais peut-être raison.
Elle se crispa, ne sachant pas ce que cela signifiait.
— Es-tu en colère contre moi ?
Il secoua la tête.
— Je l’étais. Mais je comprends pourquoi tu l’as fait, et pourquoi c’était la bonne chose à faire. Pour tout le monde. Surtout pour moi. Je pense que tu avais raison de dire que les ténèbres m’auraient enseveli.
Elle s’approcha de lui et effleura son visage, caressant doucement du bout des doigts sa mâchoire, rendue rugueuse par sa barbe naissante.
— Je ne le permettrais pas. Je ne le permettrais jamais.
— Cela veut-il dire que tu veux toujours m’épouser ?
— Bien sûr ! En supposant que tu en aies toujours envie.
Il haussa un sourcil.
— Ma chanson ne t’a pas convaincue ? Bon sang ! Je suis vraiment épouvantable.
Elle éclata de rire.
— Tu es merveilleux. Et tu m’appartiens. Pour toujours.
Une goutte de pluie, lourde et froide, atterrit sur son nez. Il se pencha en avant et la lécha, ce qui déclencha un frisson de plaisir le long de sa chair.
— Je dois y aller, dit Beck à contrecœur. La pluie n’est pas bonne pour ma guitare, et je ne peux pas me permettre d’en perdre une autre aujourd’hui.
— Que s’est-il passé ?
Il grimaça.
— Ces ténèbres se sont infiltrées un peu trop loin.
Elle avança, et il plaça sa guitare sur le côté pour qu’elle puisse s’appuyer contre son torse.
— Je t’en achèterai une autre.
— Quel beau cadeau de mariage !
Lavinia l’entoura de ses bras.
— C’est le moins que je puisse faire, vu que tu m’as offert des fossiles.
— Je fais également transformer le salon situé à côté de mon bureau : il deviendra ta bibliothèque personnelle, et ton bureau. Tu auras des étagères remplies de toutes sortes de livres de géologie, de fossiles, et il y aura une porte qui mènera directement à mon bureau.
Elle lui sourit.
— Je ne sais pas ce que je préfère.
— Heureusement, tu n’as pas à choisir.
— Toi. Tu es la meilleure partie de tout cela, dit-elle d’une voix douce.
Puis elle se dressa sur la pointe des pieds et l’embrassa, ses lèvres s’accrochant aux siennes alors que la pluie commençait à se déchaîner.
— Viens à l’intérieur !
Il jeta un coup d’œil vers la maison.
— Tes parents ne m’y autoriseront pas.
— C’est absurde. Ils seront ravis de savoir que le mariage est toujours d’actualité. Ma mère était au bord de la crise de nerfs.
— Il est tard. Je devrais y aller.
Elle lui prit la main en secouant la tête.
— Viens à l’intérieur. « Non » n’est pas une réponse acceptable.
— Je commence à croire que tu prévois de gagner toutes les disputes.
Riant, elle l’entraîna vers la maison.
— Effectivement, c’est prévu.
Il sourit, ses yeux gris-vert pétillant d’amour et de désir.
— Et il se pourrait que je te laisse faire.
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