Le miroir des limbes T1 : Antimémoires
Chapitre 6
Les ballets terminés, il nous laissa tous au Capitole, et rentra chez lui.
6
1944-1965
« La liberté doit être cherchée entre les murs des prisons », avaient dit Gandhi et Nehru. Les miennes n'avaient pas été tout à fait des prisons, ou ne l'avaient pas été longtemps. Il y avait eu le camp de 1940, dont je m'étais évadé facilement, malgré les souliers trop petits : vaste pré changé en zone, feux roses de l'aube, charrettes sur la route au-delà des barbelés, boîtes de conserve ensanglantées, masures babyloniennes faites de piliers trapus, de drains et de branches, où des soldats écrivaient des lettres qui ne partiraient pas, recroquevillés comme les momies du Pérou.
Il y avait eu, plus sérieusement, 1944. Mes camarades, arrêtés par les polices allemandes, le plus souvent par la Gestapo, avaient suivi vers la mort la filière que l'on connaît ; alors que j'avais été pris, en uniforme, par les chars de la division Das Reich.
Mes prisons commencent dans un champ. Je revenais à moi dans une civière étendue sur l'herbe, que deux soldats allemands empoignaient. Sous mes jambes, elle était couverte de sang. On avait fait sur mon pantalon un pansement de fortune. Le corps de l'officier anglais avait disparu. Dans la voiture, les corps immobiles de mes deux camarades. Un Allemand détachait le fanion. Les porteurs de ma civière partirent vers Gramat. La ville m'avait semblé assez éloignée. Le long de la civière, un sous-officier.
J'étais allé arbitrer un conflit entre un maquis Buck-master et un maquis F.T.P. Au retour – vingt minutes plus tôt – nous somnolions en approchant de Gramat, fanion à croix de Lorraine claquant dans le vent chaud. Une fusillade que l'on entend mal, le carreau arrière qui éclate, l'auto qui fonce dans le fossé après un tête-à-queue. La mort du chauffeur – une balle dans la tête – a lancé violemment son pied sur le frein. Le garde du corps est écroulé sur les armes. L'officier anglais a sauté sur la route, à droite, et tombe, les deux mains rouges de sang crispées sur son ventre. J'ai sauté à gauche et couru, les jambes engourdies par trois heures de voiture. Le tir d'une mitrailleuse se précise ; l'auto me protège d'une autre. Une balle coupe l'attache du genou de ma jambière droite qui se déploie en corolle, maintenue par l'attache du pied. Il faut m'arrêter pour l'arracher. Une balle dans la jambe droite. Douleur très faible. Le sang seul prouve que je suis touché. Une terrible torsion de la jambe gauche.
Ces deux types qui me transportaient comme un paquet n'avaient pas l'air méchant du tout. Il en viendrait d'autres. C'était extraordinairement absurde. Comment les Allemands pouvaient-ils être à Gramat ?
Tout allait finir ici, Dieu sait comment, après cette route dont le ciel radieux de juillet semblait s'établir dans l'éternité, ces paysans qui me regardaient passer, mains croisées sur le manche de leur bêche, et ces paysannes qui faisaient le signe de la croix comme un salut funèbre. Je ne verrais pas notre victoire. Quel sens cette vie avait-elle, aurait-elle jamais ? Mais j'étais aspiré par une curiosité tragique de ce qui m'attendait.
Dès les premières maisons, une file de chars emplissait la rue. Les Français me regardaient passer avec angoisse, les Allemands avec surprise. Mes porteurs entrèrent dans le bureau d'un garage. Un sous-officier interrogea celui qui m'accompagnait, puis :
« Vos papiers ! »
Ils étaient dans la poche de ma vareuse, et je les atteignais sans peine. Je lui tendis le portefeuille, et dis :
« Ils sont faux. »
Il ne prit pas le portefeuille, et traduisit. Les deux sous-officiers avaient l'air de poules devant un phono. Les porteurs se remirent en marche. Nous entrâmes, cette fois, dans une petite grange. La civière fut posée sur ses pieds articulés. Les Allemands sortirent. Une clef tourna dans la serrure. Devant l'étroite fenêtre, un factionnaire. Je tentai de m'asseoir sur la civière. Ma jambe gauche me faisait à peine souffrir. J'étais très abruti. J'avais sans doute perdu beaucoup de sang, car il continuait à couler, malgré les mouchoirs noués autour de mes cuisses.
La silhouette du factionnaire présenta les armes. Tour de clef. Entra un officier qui ressemblait à Buster Keaton.
« Quel tommage pour votre pauvre fâmille ! Vous êtes catholique, n'est-ce pas ?
– Oui. »
L'heure n'était pas à un exposé de l'agnosticisme.
« Je suis l'aumônier catholique. »
Il regarda les mouchoirs sanglants.
« Quel tommage pour votre pauvre fâmille !
– La Passion n'a pas dû être très agréable pour la famille du Christ, mon père. Il est vrai que je ne suis pas le Christ. »
Il me regarda, plus abruti que moi. Mais lui, c'était par bêtise.
« Vous avez des enfants ? demanda-t-il.
– Malheureusement. Dois-je être jugé, ou non ?
– Je ne sais pas. Mais si vous avez besoin des secours de la religion, vous pouvez me faire appeler. »
Il ouvrit la porte, tout noir sur le ciel encore éclatant. Et, comme pour prendre congé :
« C'est tout de même bien tommage pour votre pauvre fâmille... »
Drôle d'aumônier, ou drôle de religion. Un faux prêtre eût au moins posé des questions...
Un sous-officier me fit signe de sortir ; la cour était pleine de soldats. Je pouvais faire quelques pas. Il me tourna vers le mur, les mains appuyées sur les pierres au-dessus de ma tête. J'entendis un commandement : « Achtung », je me retournai : j'étais en face d'un peloton d'exécution.
« Armes sur l'épaule !
« Présentez armes ! »
On présente les armes à ceux que l'on va fusiller. Un rêve récent resurgit : je me trouvais dans une cabine de paquebot dont le hublot venait d'être emporté ; l'eau jaillissait à la volée ; devant ma vie irrémédiablement finie, qui ne serait jamais autre que ce qu'elle avait été, j'éclatais d'un rire sans fin (mon frère Roland est mort peu après, dans le naufrage du Cap-Arcona). J'avais plusieurs fois frôlé la mort violente.
« En joue ! »
Je regardais les têtes penchées sur leur ligne de visée.
« Repos ! »
Les soldats mirent le fusil sous le bras, et partirent en se dandinant avec un rire déçu.
Après tout, pourquoi n'avaient-ils pas tiré autour de moi ? Aucun risque pour d'autres : je me tenais devant le mur. Pourquoi n'avais-je pas réellement cru à la mort ? Je l'avais vue beaucoup plus menaçante sur la route de Gramat. Je n'avais éprouvé ni le sentiment, que je connais bien, que l'on va tirer sur moi, ni celui d'une séparation imminente de la vie. J'avais répondu autrefois à Saint-Exupéry, qui me demandait ce que je pensais du courage, qu'il me semblait une conséquence curieuse et banale du sentiment d'invulnérabilité. Ce que Saint-Ex avait approuvé, non sans étonnement. La comédie à laquelle je venais d'assister n'avait pas atteint ce sentiment en moi. Son aura, son cérémonial, n'étaient pas ceux de la mort ? Peut-être ne croit-on à la mort que lorsqu'un compagnon vient de tomber à côté de vous ? Je regagnai ma grange, qui me devenait familière. Je me recouchai. Entrèrent un officier et deux soldats qui empoignèrent la civière. Nous sortîmes. Le sous-lieutenant n'était pas un jeune officier : plus de quarante ans, grand, droit, roux, rugueux. Rasé. Bientôt il précéda la civière, et je ne vis plus que son dos.
Nous allions à l'infirmerie. Une infirmière me regarda haineusement. Le major et les infirmiers, qui en avaient vu d'autres, me pansèrent avec soin. La civière repartit. Nous descendîmes dans une cave. Je savais à quoi servaient les caves. « La journée sera dure », disait Damiens. Non. Nous remontâmes, parcourûmes près d'un kilomètre, et Gramat n'est pas une grande ville. Partout des chars. Les habitants, devant la civière, s'enfuyaient. Nous atteignîmes une ferme un peu isolée, entrâmes dans le cellier. Une herse, des râteaux, des fourches de bois. J'avais vu, pendant la campagne de 1941, ces celliers sans âge, mais non combien ces instruments (surtout la herse) semblent des instruments de supplice. Le cortège repartit, s'arrêta de nouveau dans deux endroits semblables. J'avais l'impression d'être à la recherche d'un décor de torture. Sans doute les soldats étaient-ils rassemblés, car je n'en voyais plus. La solitude, une ville habitée par les chars endormis, des maisons meublées de fourches et de herses à accrocher les cadavres. Cinq minutes plus tard, mes porteurs s'arrêtèrent.
« Kommandantur », dit le sous-lieutenant.
C'était l'hôtel de France. Le maquis avait sa boîte aux lettres ici... Les Allemands venaient de faire évacuer le bureau de l'hôtel. La patronne était dans sa caisse. Cheveux blancs, visage régulier, col à baleines : une directrice de pension. Je l'avais vue deux fois.
« Vous le connaissez ? demanda l'Allemand à tout hasard.
– Moi ? non, répondit-elle distraitement, presque sans me regarder.
– Et vous ? me demanda-t-il.
– Les maquis ne descendent pas à l'hôtel, hélas ! »
Le bureau communiquait avec le petit hall par des demi-persiennes. Le sous-lieutenant s'assit derrière le bureau. On me déposa sur les dalles noires et blanches, sans lever les soutiens de la civière. Un soldat entra, un bloc à la main, m'examina avec plus de curiosité que d'hostilité, s'installa à la gauche de l'officier. La rue était étroite, et l'on avait déjà allumé l'électricité. Le greffier, front et menton avançants, avait une tête de haricot ; l'interrogateur une tête de moineau : nez en l'air, petite bouche ronde. Il ne semblait allemand que par ses cheveux roux en brosse, tondus au-dessus de ses oreilles décollées. Tous deux étaient confortablement installés.
« Vos papiers ? »
Je me levai, avançai d'un pas, et lui tendis mon portefeuille. Là-dessus, je me recouchai : la syncope approchait. Pourtant, j'étais lucide, car la partie était engagée.
« J'ai dit à votre collègue que ces papiers sont faux... »
Le vieux moineau les regardait avec soin. Carte d'identité, permis de circulation et autres fariboles au nom de Berger. Un millier de francs en billets. Une photo de ma femme et de mon fils. Il en fit un petit tas, qu'il posa à côté du portefeuille.
« Vous parlez allemand ?
– Non.
– Vos nom, prénoms, qualité ?
– Lieutenant-colonel Malraux, André, dit colonel Berger. Je suis le chef militaire de cette région. »
Il regarda, perplexe, ma vareuse d'officier sans galons. Quelle affabulation attendait-il ? J'avais été pris dans une voiture qui portait un drapeau tricolore à croix de Lorraine.
« Quelle organisation ?
– De Gaulle.
– Vous... avez des prisonniers, n'est-ce pas ? »
Il avait l'accent allemand du Nord, dur, nullement « teutonique ». Son interrogatoire était menaçant, mais non agressif.
« Pour l'unité que je commande directement, une centaine. »
Quel jeu étrange jouait le destin ! Il était d'usage, je ne sais pourquoi, de faire juger les prisonniers des maquis par des conseils de guerre. J'avais assisté, dans un maquis F.T.P., à un jugement de ce genre, avec des chefs de maquis qui se prenaient pour des magistrats, un réquisitoire acceptable car la haine ressemble toujours à la haine, et une parodie de défense, par une espèce de greffier qui assouvissait dix ans d'envie en jouant à l'avocat. Dans la salle basse et fraîche d'un château du Lot, avec, dehors, des cris de chèvres dans la grande chaleur, et des fleurs jaunes... C'était pour présider un conseil de guerre que j'avais remis, la veille, l'uniforme que je portais. Nous avions déjà libéré une vingtaine d'Alsaciens, car les Alsaciens étaient nombreux parmi les troupes qui nous combattaient, comme parmi nos maquis dont naîtrait la brigade Alsace-Lorraine. Un de nos lieutenants, instituteur de la région de Colmar, avait proposé de présenter la défense des Allemands, et avait dit, en français, puis en allemand : « Aucun de ces hommes n'appartient aux S.S., ni à la Gestapo. Ce sont des soldats, et on ne peut pas fusiller des soldats pour avoir été mobilisés et pour exécuter les ordres qu'ils ont reçus. » Les nôtres étaient nombreux au fond de la salle, et je sentais l'angoisse de nos Alsaciens. Il fut décidé que les prisonniers seraient remis à la première unité alliée que nous rejoindrions.
« Comment sont-ils traités ? »
Le greffier, qui sténographiait, posa son crayon.
« Ils passent leur temps à jouer aux barres, et sont nourris comme nos hommes. Pour eux, la guerre est finie. »
Le vieux moineau se demandait si je me moquais de lui, mais n'en avait pas l'impression.
« Ils s'attendaient, dis-je, à des sauvages en loques, et ils sont tombés sur des soldats en uniforme.
– Des parachutés ?
– Non : les maquis français.
– Où sont-ils ?
– Qui : les prisonniers ?
– C'est la même chose !
– Il y a tout de même plus de maquisards que de prisonniers.
– Où sont-ils ?
– Je n'en sais rien, heureusement. Soyons clairs. Ils étaient dans les bois de Siorac. Depuis au moins deux heures, mes hommes savent que je suis entre vos mains. Depuis une heure et demie mon successeur a pris le commandement, et c'est un breveté d'état-major. À l'heure actuelle, il ne reste au camp ni un de nos soldats ni un des vôtres. »
Il réfléchit.
« Quelle est votre profession civile ?
– Professeur, et écrivain. J'ai parlé dans vos universités. À Marburg, à Leipzig, à Berlin. »
Professeur, ça faisait sérieux.
« Vous savez certainement l'allemand. Mais ça n'a pas d'importance.
– Mon premier livre, Die Eroberer, a été traduit par Max Claus. »
On prétendait (à tort) que Max Claus, devenu nazi, était quelque chose comme sous-secrétaire d'État de Goebbels. Mon interlocuteur devenait de plus en plus perplexe. Il commença à jouer au chat et à la souris. Après dix minutes :
« Mon lieutenant, lui dis-je, je crois que nous perdons notre temps. Habituellement, vous interrogez des prisonniers qui se disent innocents, ou le sont, et vous devez les faire avouer. Je n'ai rien à avouer : je suis votre adversaire depuis le jour de l'armistice.
– Mais c'est le maréchal Pétain qui a signé l'armistice !
– En effet, ce n'est pas moi. Donc, je suis un franc-tireur. Donc, vous pouvez me faire fusiller – après en avoir pesé les conséquences. Pour le reste, mon adjoint a commandé la Légion au Maroc, moi j'ai commandé... ailleurs, et nous ne faisons pas du maquis artisanal. Nous n'avons pas un seul point de chute. Nous n'avons pas de contacts ailleurs que sur des chemins dégagés, couverts par quatre guetteurs. Les forces allemandes n'ont jamais fait prisonnier un seul de mes soldats. Je suis ici parce que vous venez de faire un mouvement très brillant, et que je suis allé me jeter comme un idiot sous vos mitrailleuses. Mais en me prenant, vous avez déclenché le dispositif d'alerte ; jusqu'à cent kilomètres au nord, tous les P.C. sont évacués. Pour connaître l'étendue de nos forces – comme d'ailleurs, la façon dont vos prisonniers sont traités, vous n'avez qu'à faire appel à la Milice. Et vous pourriez faire torturer mes soldats, si vous en preniez, sans en rien obtenir, parce qu'ils ne savent rien : toute notre organisation repose sur le fait qu'aucun être humain ne peut savoir ce qu'il fera devant la torture.
– La Wehrmacht ne torture pas.
– Au surplus, une unité comme la vôtre, si toute la division est groupée, a d'autres chats à fouetter. »
Il me demanda où étaient nos anciens P.C., et je lui citai les châteaux abandonnés par des collaborateurs, ou telles clairières où il trouverait des galeries et des traces de feux. Pas question des bois de chênes nains, que les Allemands croyaient inutilisables. Quant à l'identité des chefs des autres maquis, la Gestapo et la Milice connaissaient comme moi leur nom de guerre, et je connaissais aussi peu qu'elles leur vrai nom. (Du moins pour certains...) Le vieux moineau avait certainement reçu l'ordre de me traiter en prisonnier de guerre. Mais il allait de soi que tout cela n'était qu'un commencement. Nous parlâmes maquis. Je grossis nos effectifs. Ça tournait à la conversation.
Les deux Allemands s'en allèrent, dîner peut-être ? Un factionnaire me gardait, de l'autre côté de la demi-persienne : je ne le voyais que jusqu'aux genoux. Parfois il bavardait : beaucoup d'Allemands passaient par le petit hall. J'aurais voulu réfléchir, mais seul l'interrogatoire m'avait mobilisé : je m'ensevelis dans l'épuisement.
Neuf heures du soir. (Il y avait, au-dessus du bureau, un grand cartel sombre.) Arrivèrent deux autres Allemands avec des papiers, sans doute un résumé de mon interrogatoire. Ils me posèrent les questions qui m'avaient été posées, et auxquelles je fis les mêmes réponses. Pour contrôler ? Peu importe. Départ des deux Allemands.
Trois quarts d'heure plus tard, des claquements de talons se rapprochèrent. Les demi-persiennes, généralement poussées à la volée, s'écartèrent lentement. Un colonel alla s'asseoir derrière le bureau. Pas de secrétaire. Il ressemblait à ses prédécesseurs. Non, c'était parce que je n'avais pas l'habitude de voir les hommes de bas en haut. Mais ses cheveux étaient blancs.
« Qu'espérez-vous ? me demanda-t-il.
– De notre action militaire, ou de... mon destin ?
– De votre action.
– Vous retarder, bien entendu. »
Il inclina la tête, comme s'il approuvait, ou voulait dire : c'est bien ce que je supposais.
« Pourquoi faites-vous des destructions que nous pouvons réparer vite ?
– C'est le plan. »
(C'était aussi, parfois, parce que nous ne pouvions pas faire mieux.)
« Vous n'avez pas combattu pendant l'autre guerre ?
– J'étais trop jeune. Ma carte d'identité est fausse, mais la date de ma naissance est exacte : 1901.
– Vous avez fait celle-ci ?
– Oui.
– Dans quelle arme ?
– Les chars. »
(Et quels chars ! Ça ne le regardait pas. J'enviais les siens, hier.) Il regardait mes papiers distraitement, comme pour occuper ses mains.
« Vos maquis ont des armes antichars ?
– Oui. »
La Gestapo ne pouvait ignorer que Londres parachutait des bazookas depuis plus d'un mois. Donc, il le savait, ou, plus exactement, le craignait. Or, dans la forêt, les chars ne peuvent être couverts que par de l'infanterie. Les divisions blindées allemandes disposaient d'infanterie portée ; mais si elle restait dans les camions, elle ne protégeait pas les chars contre les bazookas, et si elle protégeait les chars des deux côtés de la route, ceux-ci ne pouvaient dépasser la vitesse du pas. Mon interlocuteur ne semblait pas surpris, ni même très intéressé. Plutôt curieux. Avait-il voulu voir un officier de ces mystérieux maquis qui l'entouraient ? Retrouvait-il encore une fois l'armée française, les « têtes de cochon » de Verdun ?
Il refit la petite pile de papiers à côté du portefeuille, se leva et contourna le bureau. Passant donc devant moi, il reprit sur le bureau mon portefeuille vide, et me le rendit. Au premier toucher, je sentis qu'il ne l'était plus. Le colonel sortit. Le factionnaire, dehors, claqua les talons. Dans l'une des poches du portefeuille, l'Allemand avait remis la photo de ma femme et de mon fils.
Personne ne lui succédait. Fini pour la nuit ? L'hôtel s'endormait. La lampe électrique du bureau était toujours allumée. Je pensais que je ne dormirais pas. Erreur. Le sommeil tomba sur moi, comme jadis en Espagne, quand un repas suivait des combats d'avions : endormi mort, comme on dit ivre mort.
L'aube. Le jour. Les portes des étages commencèrent à claquer, et les demi-persiennes du rez-de-chaussée à battre. Bruits d'eau. Le moineau aux cheveux en brosse revint, s'assit derrière le bureau sans rien dire. De nombreuses bottes dans l'escalier, une rumeur d'hôtel, de chambrée, et surtout de départ. Pourquoi la langue allemande, criée, semble-t-elle toujours exprimer la colère ? Les voix se croisaient :
« Matâme ! Vous avez du beurre ?
– Non !
– Vous avez du chocolat ?
– Non !
– Matâme ! Vous avez du pain ?
– Avec des tickets ! »
On ne demandait plus rien. Sans doute la patronne avait-elle quitté sa caisse. Un temps. Des bottes montaient, avec un tintement de gamelles. Puis, des étages supérieurs, vint une rumeur bizarre qui augmenta en s'approchant : celle des enfants lorsqu'on découvre devant eux l'arbre de Noël. Les demi-persiennes s'écartèrent, poussées par un plateau sur lequel étaient posés un bol de café au lait qui fumait et de grosses tranches de pain blanc beurré. Derrière lui, la patronne. Ses cheveux blancs étaient très soigneusement coiffés ; elle avait mis une robe noire, comme pour aller à la messe, mais portait un tablier blanc parce qu'elle venait de la cuisine. Elle regarda les carreaux ensanglantés (mes blessures avaient saigné, cette nuit), vint vers moi, s'agenouilla : une jambe, puis l'autre. Il n'est pas facile à une femme âgée de s'agenouiller en portant un plateau. Elle le posa sur ma poitrine, se releva, alla aux demi-persiennes, se retourna – deux grandes taches rouges sur le tablier blanc, à la place des genoux – et dit, du ton dont elle disait sans doute souvent, quarante ans plus tôt : « Vous allez me faire le plaisir de ne pas chiper les tartines de vos frères ! » mais avec quelque chose d'imperceptiblement solennel : « C'est pour l'officier français blessé », et remonta, dans le bruit des bottes qui s'écartaient devant elle.
Mon moineau me regardait, le bec ouvert. Arracher des tartines à un blessé eût été ridicule, mais tout cela était provocant !
« Partageons », lui dis-je.
Il se leva, sortit. Revint avec un verre. Prit une de mes tartines, la posa sur le bureau. Prit le bol pour verser la moitié du café au lait dans le verre. Se brûla. Posa le verre sur le bureau, reprit le bol dans son mouchoir, et versa, calculant avec soin. Retour du bol. Sur les carreaux blancs, il y avait maintenant de grandes semelles de sang vers le bureau, et des petites.
Vers huit heures, nous partîmes. La patronne était revenue.
« Je vous remercie, madame. Vous étiez très bien, tout à l'heure : vous ressembliez à la France. »
Elle cessa d'écrire. Son visage resta immobile, et son regard me suivit jusqu'à ce que la porte de l'hôtel se refermât.
On me conduisit à l'infirmerie, où l'on changea mes pansements. Je pourrais me tenir debout, peut-être faire quelques pas. Inutile. On m'enfourna dans un fourgon blindé, l'ambulance, peut-être. À l'arrière une double porte, verrouillée du dehors. Quatre bat-flanc. J'étais seul. Allongé, je voyais, par une petite fenêtre grillée percée dans la porte, une file de camions, et le paysage qui fuyait. Les maquis attaqueraient-ils ? Je n'y croyais guère, car la région, assez montagneuse, n'était pas boisée. Il n'y avait pas de maquis importants, à ma connaissance, avant la Garonne. Sans doute la division cuirassée accomplissait-elle quelque expédition punitive : au-dessus de la route et de ses courbes de fleuve, nos villages brûlaient sous une longue fumée oblique.
Lorsque la colonne s'arrêtait, j'avais le droit de descendre.
À Figeac (qu'habitait Roger Martin du Gard...), un paysan m'apporta une canne et disparut.
Chaque regard français me disait que j'étais condamné.
Je ne le croyais pas – du moins, pas encore. Je supposais qu'on me destinait à un autre interrogatoire ou à un jugement. Mais il devait advenir quelque chose.
À Villefranche-de-Rouerge, dont je reconnus l'église presque espagnole qui m'avait servi de décor pour quelques scènes de L'Espoir, la colonne s'arrêta pour la nuit. On me logea au couvent. Dès que je fus couché, la supérieure m'apporta du café. Elle n'avait pas plus de quarante ans, et elle était belle. Au passage, elle sourit au soldat qui me gardait, d'un sourire inaccessible.
Je m'étais parfois demandé ce que devenait l'Évangile en face de la mort.
« Ma mère, pourriez-vous me prêter l'Évangile selon saint Jean ?
– Oh ! bien sûr ! »
Elle apporta une Bible, et repartit. Je cherchai le texte de saint Jean, mais le livre s'ouvrit au signet qu'elle venait certainement de placer. J'aurais pu être tué bien des fois, en Asie, en Espagne, chez nous ; l'idée que j'aurais pu rester chez moi, au lieu d'attendre un conseil de guerre ou une exécution au bord d'un fossé, me semblait dérisoire. Même cette nuit-là, le trépas me semblait banal. Ce qui m'intéressait, c'était la mort.
Mais ce n'était pas devant la mort que j'avais rencontré saint Jean. C'était à Éphèse, et surtout dans le monde byzantin et slave qui avait vénéré son tombeau à l'égal de celui du Christ. Ma mémoire conservait de Jésus, à travers lui, une image assez complexe : convaincante et proche comme celle de saint François d'Assise, mais dans les limbes de ce texte où Jean se désigne seulement par : « Celui que Jésus aimait. » Je me souvenais des marchands de pigeons chassés du Temple, et de certaines phrases qui faisaient de l'Évangile une psalmodie : « ... parce que son heure n'était pas encore venue... », « Un démon peut-il ouvrir les yeux des aveugles ? » et du ton nocturne de « Père, délivre-moi de cette heure... » et des paroles adressées à Judas : « Ce que tu fais, fais-le vite... » Je me souvenais de l'histoire de la femme adultère que l'on conte si souvent comme un jugement, alors que le Christ ne se retourne ni vers les accusateurs ni vers la femme, et dit : « Que celui d'entre vous qui est sans péché... » en continuant de dessiner des figures sur le sable. Je retrouvai : « Car Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la Vie éternelle. Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais afin que le monde soit sauvé par lui. » Je n'avais pas cru au peloton d'exécution burlesque de Gramat, mais sans doute en rencontrerais-je bientôt un qui ne serait pas burlesque. Sur la route, j'aurais pu recevoir les balles dans la tête, comme le chauffeur, au lieu de les recevoir dans les jambes. Je ressentais fortement que toute foi dissout la vie dans l'éternel, et j'étais amputé de l'éternel. Ma vie était une de ces aventures humaines que Shakespeare justifie en les appelant des songes, et qui n'en sont pas. Un destin qui s'achevait en face d'une douzaine de fusils, parmi tant d'autres destins, aussi fugitifs que la terre. Ce qu'il allait advenir de moi intéressait furieusement une part sans valeur de moi-même, comme la volonté d'échapper à l'eau lorsqu'on se noie. Mais je ne demandais pas la signification du monde à des soubresauts. Le génie chrétien, c'était d'avoir proclamé que la voie du plus profond mystère est celle de l'amour. Un amour qui ne se limite pas au sentiment des hommes, mais le transcende comme l'âme du monde, plus puissant que la mort et plus puissant que la justice : « Car Dieu n'a pas envoyé son Fils pour juger le monde, mais pour le sauver. » Seul devant la mort, je rencontrais cette assistance millénaire qui avait enveloppé tant de désespoirs comme le Jugement roulerait tant de sépulcres, « Seigneur assistez-nous dans notre agonie... » Mais la foi, c'est croire ; j'admirais la rumeur chrétienne qui avait couvert cette terre sur laquelle je serais sans doute bientôt couché – je ne la croyais pas. Le souvenir de saint Jean est plus fort contre le malheur que sa présence contre la mort. Dans quel texte oriental avais-je lu : « Le sens du monde est aussi inaccessible à l'homme que la conduite des chars des rois aux scorpions qu'ils écrasent » ? Tout se passait comme si ma valeur suprême eût été la Vérité – et pourtant que m'importait, cette nuit, la Vérité ?
Mon passé, ma vie biographique, n'avaient aucune importance. Je ne pensais pas a mon enfance. Je ne pensais pas aux miens. Je pensais aux paysannes athées qui saluaient mes blessures du signe de la croix, à la canne apportée par le paysan craintif, au café chaud de l'hôtel de France et à celui de la supérieure. Il ne restait dans ma mémoire que la fraternité. Dans ce silence de couvent où sans doute on priait pour moi, et que martelait en sourdine la manœuvre lointaine d'un char, ce qui vivait aussi profondément en moi que l'approche de l'exécution, c'était la caresse désespérée qui ferme les yeux des morts.
À Albi (nous allions toujours vers le sud, et toujours des villages brûlaient), je couchai sur le canapé d'une grande salle, sans doute celle de la mairie. Le factionnaire, qui n'appartenait pas aux chars, mais à un régiment cantonné dans la ville, vint s'asseoir à côté de moi, et tira de sa poche deux photos : le maréchal Pétain et – à ma stupéfaction – le général de Gaulle. Le doigt sur Pétain : « Très bien ! » Réprobateur, sur de Gaulle : « Terroriste ! » Il me regarda. J'attendais la suite. Il leva le doigt pour appeler l'attention, dit : « Demain » et l'abaissa sur de Gaulle : « Peut-être, très bien ? » puis sur Pétain : « Peut-être, terroriste ? », fit un geste qui signifiait : sait-on jamais ? haussa les épaules, et alla reprendre sa faction.
À Revel, au rez-de-chaussée d'une villa abandonnée, je disposai d'un minuscule jardin. Appuyé sur la canne, je pus marcher un peu. Au repas du soir (je recevais la nourriture des soldats ; les officiers aussi, d'ailleurs), il y eut sur le côté de l'assiette une cigarette et une allumette.
Le lendemain, un officier et deux soldats vinrent me chercher. Je pris place à l'arrière de la voiture, à côté de l'officier. À la sortie du bourg, il me banda les yeux. Je ne me sentais pas menacé ; et j'éprouvais la présence de ce bandeau comme une protection. Quand l'officier le retira, nous entrions dans le parc d'un château assez laid. Devant le perron, une quinzaine de voitures d'officiers : c'était le conseil de guerre.
Le simulacre d'exécution n'avait pas été convaincant ; ce troupeau d'autos l'était. Ce château idiot – le dernier ? – prenait l'intensité de ce que touche le destin. Quelques jours avant de se tuer, mon père m'avait dit que la mort lui inspirait une intense curiosité. Je la ressentais, non pour la mort, mais pour ce conseil de guerre – peut-être parce qu'il était précisément ce qui me séparait encore d'elle. Mes gardes, surpris de me voir presser le pas, suivirent. Les portes-fenêtres du perron étaient ouvertes sur un hall au-delà duquel, dans un grand salon, une vingtaine d'officiers dansaient avec des « souris grises ».
Il n'y avait pas de conseil de guerre, mais un bal...
Premier étage. Un long couloir, une double porte. L'officier entra, claqua les talons, fit le salut hitlérien et sortit. J'étais debout devant la porte refermée. Une vaste pièce éclairée par trois grandes fenêtres ouvertes sur un parc et un petit lac. Derrière le bureau Louis XV dont brillaient les bronzes dorés, un général. Croix de fer à feuilles de chêne. Je distinguais mal son visage à contre-jour ; il portait des lunettes noires, et la lumière brillait sur ses cheveux blancs. Il alla vers une petite table entourée de sièges, s'assit, me fit signe de m'asseoir. Sur la table, une boîte d'argent. Il me la tendit :
« Merci. Je ne fume plus. »
Il alluma une cigarette. La lumière soudaine fit apparaître un masque étrange, qui se perdait à nouveau dans le contre-jour.
« Je voudrais savoir de vous pourquoi vous ne reconnaissez pas l'armistice. Le maréchal Pétain est un grand soldat, le vainqueur de Verdun, comme vous dites. La France s'est engagée. Et ce n'est pas nous qui vous avions déclaré la guerre.
– Une nation ne s'engage pas à mourir par procuration. Permettez-moi une supposition : le maréchal von Hindenburg étant président de la République allemande, un conflit mondial s'engage, l'Allemagne est battue comme nous l'avons été, le maréchal capitule. Le Führer – qui, évidemment, n'est pas chancelier – lance de Rome un appel aux combattants allemands pour continuer la guerre. Qui engage l'Allemagne ? et avec qui êtes-vous ?
– Pourquoi de Gaulle est-il à Londres ?
– Les chefs d'État sont à Londres, sauf un, qui est à Vichy. Le général de Gaulle ne commande pas une légion française au service des Alliés.
– À quoi sert ce que vous faites ? Vous savez bien que chaque fois que vous tuerez un soldat, nous fusillerons trois otages.
– Tout fusillé envoie trois soldats aux maquis. Mais à mon avis, ce n'est pas la question. Puisqu'elle vous intéresse, je vais vous dire ma pensée. Il y a de tout dans les maquis...
– Surtout des gens qui ont peur du Service du travail obligatoire.
– Même, en effet, des gens qui refusent de servir l'Allemagne. Mais vous savez bien que tout combat suppose une âme. Celle du nôtre vous échappe. Vous croyez que nous combattons pour vaincre. »
Il leva la tête. Les lunettes cachaient ses yeux sans doute étonnés.
« Les volontaires des Forces françaises libres, ceux de la Résistance, ne sont qu'une poignée en face de la Wehrmacht. C'est pour cela qu'ils existent. La France a subi en 1940 l'une des plus affreuses défaites de son Histoire. Ceux qui vous combattent sont des témoins de sa survie. Vainqueurs, vaincus, fusillés ou torturés.
– La Wehrmacht ne torture pas. Mais je crois vous comprendre. Dans une certaine mesure, je vous plains. Vous, les gaullistes, vous êtes un peu des S.S. français. Vous serez les plus malheureux. Si nous finissions par perdre la guerre, vous retrouveriez un gouvernement de juifs et de francs-maçons, au service de l'Angleterre. Et il se ferait manger par les communistes.
– Si vous perdez la guerre, je crois qu'il n'adviendra rien de ce que nous pouvons prévoir l'un et l'autre. En 1920, tout le monde croyait que le fait décisif de la guerre de 1914 était l'écroulement de la puissance militaire allemande. Nous savons aujourd'hui que le fait décisif a été la révolution russe. Cette fois, ce sera peut-être la fin de l'Europe en tant que maîtresse du monde. Pendant vingt ans, cinquante ans, ça ira mal pour la France, mal pour l'Allemagne. Et puis il y aura de nouveau la France, de nouveau l'Allemagne – et peut-être, une fois de plus, la guerre... »
Il se leva. Je crus qu'il allait à son bureau. Mais il marchait sans but, regardant le tapis. Devant la fenêtre centrale, son visage passa dans la lumière. Je compris ce qui m'avait troublé quand l'allumette l'avait éclairé : sous les taches noires des lunettes, les pommettes très hautes donnaient au masque l'accent des têtes de mort.
« Vous pensez vraiment ce que vous venez de dire de l'Allemagne ?
– Nous allons enfin redevenir vos adversaires. Mais quel que soit le sort des armes, quels que soient les régimes, je ne connais pas beaucoup d'intellectuels français qui soient prêts à tenir pour non avenus Hölderlin et Nietzsche, Bach et même Wagner...
– Vous connaissez la Russie soviétique ?
– Oui. L'Allemagne est inarrachable de l'Europe.
– Je vous prie ?
– On ne peut arracher l'Allemagne de l'Europe, ni du monde.
– On essaiera... Les brutes de l'Est, et les marchands d'autos et de conserves qui n'ont jamais su faire la guerre, et l'Angleterre qui suit son ivrogne shakespearien !... »
Il s'était tourné vers moi. Les verres fumés cachaient son regard. D'autres généraux allemands préparaient l'attentat contre Hitler. Je l'ignorais ; peut-être ne l'ignorait-il pas.
Il sonna.
Les flonflons du bal envahirent la pièce, tournèrent comme des serpentins autour de la Mort perplexe en uniforme de général allemand. Dans la fenêtre, un petit lac pour canotiers, avec ses cabines abandonnées. L'officier qui m'accompagnait venait d'entrer, et me fit signe de le suivre.
Je retrouvai ma plate-bande d'œillets de Revel ; ma cigarette, mon allumette. Le lendemain, une autre auto blindée vint me chercher. À côté de moi, sur le siège arrière, un soldat à mitraillette. Nous n'allions plus vers le sud, mais vers l'est. Après quelques heures, nous entrâmes dans Toulouse. La nuit tombait. La place Wilson, le café Lafayette où je m'étais si souvent assis, pendant la guerre d'Espagne. Un jour, dans le petit square, je manipulais mon revolver, le canon vers la terre, dans la poche de mon pardessus. Par inadvertance, j'avais tiré. Le bruit n'avait attiré l'attention de personne, et j'en avais été quitte pour un trou roussâtre. Je sifflais de joie, parce que je venais de voir dans la vitrine des libraires Les Thibault avec la bande du prix Nobel...
On me poussa dans l'une des maisons de la place. Entresol. La pièce – un salon bourgeois – n'avait pour fenêtre qu'une imposte en demi-cercle.
Des barreaux à l'intérieur. Au-dehors, les couples tournaient autour du petit square, s'asseyaient à la terrasse des cafés : la vie du soir, s'il n'y avait pas eu d'uniformes allemands. Ma belle-sœur (mon frère était pris depuis plus d'un mois) habitait rue Alsace-Lorraine, à cent mètres de la place... Un commandant allemand me fit apporter des œufs au jambon et une bouteille de bordeaux. Me tenait-on pour un prisonnier de marque ? Vichy ne pouvait être en cause, puisque je n'avais été interrogé par aucun Français. Je me souvins d'un conseil : ne jamais vider une bouteille, car la Gestapo s'en sert pour frapper, et les bouteilles vides sont les massues les plus douloureuses. Je n'en étais pas là. Le dialogue fut à peine un interrogatoire, avec, comme d'habitude : « Le maréchal Pétain a signé l'armistice » et « La Wehrmacht ne torture pas ». Nous parlâmes de Verdun, et le commandant dit : « À ce moment-là, j'étais prisonnier des Français. » La voiture blindée nous conduisit dans un quartier de larges avenues, contourna le vaste monument aux morts, s'arrêta devant un hôtel luxueux. Un hall sans meubles, sauf un bureau derrière lequel travaillaient deux sous-officiers. Le commandant leur donna mes papiers, que s'étaient transmis mes geôliers successifs. Le sous-officier dit : « Trente-quatre. » (Un numéro de chambre ?) Son compagnon et le commandant m'encadraient. Il y avait un ascenseur ; nous montâmes par l'escalier, que recouvrait un tapis épais fixé par des barres de cuivre rutilantes. Je ne montais pas sans peine, mais les deux Allemands accordaient leur pas au mien. Dans le couloir, des gardes militaires, sans autre arme que le revolver dans son étui. Second étage. Porte 34. Un garde ouvrit la porte, la referma, et le tapis du couloir étouffa les pas des trois Allemands qui s'en allaient.
C'était une grande salle de bains transformée en chambre. Dans l'un des coins, un lit, avec une couverture et des draps blancs. Dans l'autre, un placard. Pas de sonnerie. Pas de poignée à la porte. Je frappai celle-ci du poing. Arrivée du garde, qui me regarda d'un sale œil.
« Toilettes ? »
Il me conduisit. Dans un salon, au moins dix urinoirs verticaux en céramique, comme dans les cafés. Il resta derrière moi. Retour. Il se mit à vociférer. Sans doute gueulait-il qu'il ne fallait pas frapper à la porte. Ça allait durer longtemps ? Je le regardai, et criai, aussi fort que lui :
« Je suis peut-être ici pour être fusillé, mais sûrement pas pour être engueulé par vous ! Ça suffit ! »
Aussi stupéfait que si je m'étais, sous ses yeux, métamorphosé en lapin, il se tut et referma la porte de ma chambre avec un soin menaçant.
On eût dit une maison de santé, et pourtant, le gardien venait de braire. J'ouvris le placard. Sur l'une des planches, quelques débris, des crayons et une règle à l'extrémité taillée avec soin. Le gardien n'avait pas ouvert la porte avec une clef, mais avec un bec-de-cane. J'examinai la serrure. Le pêne était engagé dans la gâche, mais la porte n'était fermée que parce qu'on en avait retiré la poignée et la tige de fer qu'elle commandait. Par le trou carré dans lequel le gardien avait engagé son bec-de-cane, je voyais la lumière du couloir comme à travers un trou de serrure.
L'extrémité de la règle du placard s'adaptait au trou. La prise était suffisante pour ouvrir. Ce que je fis imperceptiblement. Le gardien était dans le couloir, un peu plus loin, de dos. Je refermai sans bruit, replaçai la règle dans le placard.
Je ne pouvais courir. Ni marcher sur la pointe des pieds ; mais j'aurais pu abandonner mes chaussures. Une évasion ne réussit pas sans la prise d'un risque qui déconcerte l'adversaire ; et celui-là en vaudrait un autre. Mais il était étrange que la règle se trouvât dans le placard. Mon prédécesseur l'aurait taillée, et aurait été appelé avant de pouvoir s'en servir ? On ne laisse pas de couteau à un prisonnier. Il peut fabriquer une lame de fortune (dit-on...) mais cette règle était très bien taillée. Et les placards n'étaient pas visités ? « Abattu pendant une tentative d'évasion... » Qu'était cette prison où il semblait qu'on se contentât d'enregistrer les prisonniers ?
Je supposai que le commandant représentait l'autorité à laquelle m'avait remis la division cuirassée. Cette autorité m'avait jugé digne d'une pension de famille bizarre, mais qui n'avait rien de l'antichambre du peloton d'exécution. La pièce n'avait pas de fenêtre... Si la décision prise n'était pas de me fusiller – ou du moins, pas tout de suite – elle était certainement de m'interroger à Paris. Il faudrait savoir si la règle pouvait servir ; et si la journée, dans cette honorable maison, ressemblait à la nuit. Je commençai à me déshabiller. On ouvrit. Le soldat qui avait accompagné le commandant était accompagné, cette fois, d'un sous-officier. Je me rhabillai. Au rez-de-chaussée, le sous-officier prit mes papiers. De nouveau, l'auto blindée.
Un quartier éloigné, une tour, un très long mur ; la voiture tourna à gauche avec un grincement de freins, et pénétra sous une voûte. C'était une prison. Immatriculation traditionnelle. On ne me prit que ma montre, et on me donna un reçu ! On m'enferma dans une salle où se trouvaient une vingtaine de prisonniers, amenés dans la journée. Chacun se méfiait de tous, mais la mythomanie de l'information régnait en maîtresse. C'était celle que j'avais connue, jadis, au camp de Sens : « Pétain a été tué par Weygand, en plein Conseil des ministres ! – Pas vrai ! Pétain et Weygand ont été arrêtés par Mandel ! » Cette nuit, c'était : « Le front de Normandie est crevé, et Chartres a été prise par les parachutistes. »
Le lendemain, vers dix heures, on nous distribua. Le corridor à tapis avait pour successeurs les vastes couloirs de prison avec leurs portes à guichet. J'attendais une cellule, mais je fus poussé dans une pièce – deux grandes fenêtres grillées que cachaient, au-dehors, des boîtes qui laissent pénétrer seulement la lumière verticale. Une dizaine de prisonniers, en civil, me regardèrent entrer sans quitter leur paillasse, sauf un, rouquin au large sourire, qui me serra chaleureusement la main :
« Je suis le chef de la chambrée. Au nom des copains, soyez le bienvenu. Je m'appelle André.
– Moi aussi. Merci.
– Quand avez-vous été pris ?
– La semaine dernière. »
Il regarda mon uniforme sans galons :
« Vous êtes chef de maquis ?
– Oui.
– Vous avez de la veine qu'ils ne vous aient pas dérouillé !
– Pas encore. Peut-être à cause de l'uniforme. Et puis, nous aussi, nous avons fait pas mal de prisonniers.
– Sans blague ! »
De toutes les paillasses, les prisonniers convergèrent lentement, comme au théâtre.
« Où c'en est, le débarquement ? Le dernier arrivé, ici, est de trois semaines. Y a bien le téléphone, mais qu'est-ce qu'il transmet comme bobards !
– Vous communiquez ?
– Plutôt ! Tu vas voir. Mais quand les Fritz auront apporté la soupe. »
La voici. Horrible, sans excès. Le morceau de pain suffisait pour vivre de pain.
Le bruit de fer-blanc avait cessé dans le couloir. André alla à la fenêtre, et dit d'une voix assez haute, sans crier : « Allô, allô, allô. » Silence général. La cellule voisine répondit : « Allô. » André alla dans le coin, s'assit par terre, frappa trois fois de la main le mur de séparation. Le même bruit vint de l'autre côté. Les prisonniers se tenaient debout entre lui et le judas. Il dit, de la même voix :
« Ça va ? »
Deux de nos compagnons, l'oreille aplatie contre le mur, transmettaient les réponses.
« Oui. Et vous ?
– Oui. On a reçu un colonel de chez de Gaulle. Arrêté le 23 juillet. Il dit que Caen et Saint-Lô étaient prises. Et que l'aviation alliée a fait des parachutages de jour. Depuis, il ne sait plus rien.
– Nouvelles sûres ?
– Oui. »
(« T'en fais pas, me dit André : ici tout le monde est sûr de tout ! »)
« Bon. On transmet. »
Même jeu avec le mur de gauche. Derrière moi, le couloir ; devant, les fenêtres. La paillasse libérée était voisine de celle d'André, ce qui nous permit, après le « téléphone », de parler à mi-voix. Les autres somnolaient. Ils n'avaient plus d'histoires à se raconter.
« Tu penses qu'il n'y a pas de moutons, ici ?
– Parle pas trop de toi, c'est tout. »
Je compris. Les moutons ne pouvaient guère dénoncer que d'improbables préparatifs d'évasion, ou des rodomontades. Saint-Michel était un lieu de passage. Le doyen s'y trouvait depuis trois mois. Chaque mois, un convoi partait pour l'Allemagne. D'où une atmosphère de gare inquiétante, de loterie et de forteresse, non de camp. On ne nous contraignait à aucun travail. Les gardiens étaient des troufions, indifférents malgré leur besoin de hurler. Ils ne nous « cherchent » pas, disait André. Ils n'ignoraient pas les transmissions, car chaque chambrée captait les bobards comme un récepteur de T.S.F. capte les ondes. Même à Fresnes, elles n'ont jamais cessé. Mais rien n'avait d'importance, pourvu que la livraison fût complète, qu'il ne manquât pas de prisonniers. Être envoyés en Allemagne, pour nous, c'était seulement risquer d'être délivrés beaucoup plus tard. Mais à six heures, nous entendions marcher dans le couloir deux soldats et un fonctionnaire. Ils ouvraient le plus souvent une porte, deux portes, emmenaient un ou deux prisonniers.
C'était pour la Gestapo.
Quand six heures sonnaient aux églises, sur tout notre couloir, le silence se creusait.
Quelques-uns de ces prisonniers étaient revenus. Il y en avait un dans notre chambrée. Il raconta le supplice de la baignoire, avec l'humour noir des prisons :
« C'est pas que ça fasse tellement mal, mais ça recommence tout le temps, on finit par plus rien comprendre. Alors comme ils gueulent et cognent, si on faisait pas très attention, on finirait par répondre. Faut faire très attention ; la quatrième fois, c'est dur. Et la baignoire est dégueulasse : les vomissements et tout ça. J'ai cru qu'ils allaient me noyer comme un rat ! »
Il éclata d'un rire convulsif, se tapa sur les cuisses.
« Comme un rat !
« Et en fait de rat, y avait une souris en uniforme, qu'était là pour taper – mais elle, c'était à la machine. Et vous savez pas ce qu'elle me dit à moi, cette salope, au troisième numéro : “Ah, finissez, ça suffit, j'ai horreur de ça !” Elle trouvait que je faisais des simagrées, la vache ! Ça vous plaît pas ?
« Si on s'en tire, vaudrait mieux pour elle qu'elle me tombe pas sous la main... »
De telles histoires composaient le folklore de Saint-Michel. Avant mon arrivée, un officier avait fait le tour de la prison, demandant à chacun son nom, pour un contrôle sans doute. Les prisonniers étaient debout, sauf le torturé, qui ne pouvait se lever. À son tour, il dit son nom. L'officier consulta sa liste, dit : « Ter-rô-riste ». Le voisin que les prisonniers appelaient depuis le Professeur (parti pour l'Allemagne) avança d'un pas, leva un index philologique, dit respectueusement : « Pas terroriste : tou-riste » et reprit sa place. L'officier continua son contrôle, et, au moment de sortir, jeta un regard circulaire et cria avec un mépris indigné : « Tous, touristes ! »
La porte se referma à grand bruit, et la rigolade commença...
Il s'agissait de ne pas faire partie du prochain convoi. Ceux qui avaient été désignés pour le dernier avaient repris leur place « avec leurs affaires ». Mais les prisonniers n'avaient aucune action sur les désignations. Ils s'efforçaient de ne pas attirer l'attention, car ils pourraient être désignés d'office. C'est pourquoi André m'avait dit : ne parle pas de toi. Pourtant, chacun – sauf les quelques types arrêtés pour marché noir – racontait les circonstances de son arrestation. Banal, principal et inépuisable sujet, grâce auquel j'appris que l'hôtel près du monument aux morts, où j'avais passé quelques heures avant d'être transféré à la prison, était le siège de la Gestapo de Toulouse. Les baignoires y étaient destinées à l'interrogatoire. Mais habituellement, il n'y avait pas de lit. Le gardien hurlant que j'avais envoyé au diable, et qui en avait éprouvé une telle stupéfaction, était sans doute un des tortionnaires. Humour sinistre, comme la découverte du bal dans le château. Aussi, sentiment d'avoir frôlé le destin. D'autant plus intense que l'âme de cette prison, depuis que le départ du dernier convoi avait été différé, c'était l'attente impuissante du destin : nouveau convoi ou Gestapo. Les jours passaient, informes comme dans toutes les prisons, marqués quelquefois par la distribution de colis de la Croix-Rouge ou du Maréchal, et chaque soir, à six heures, par les bottes de la torture. Jusqu'à ce qu'un matin, un long ébranlement assourdi, venu de loin, montât des murs. Nul ne bougeait plus. Quelques prisonniers collèrent l'oreille : la pierre transmet mieux que l'air les sons qui viennent de la terre. Une heure passa. Deux heures. Les demi-jeux, les rêveries, le néant reprirent.
Un second ébranlement, plus faible que le premier. Ce n'était pas le son de l'artillerie. Des destructions par le maquis ? Mais le claquement d'un pont qui saute est semblable à celui d'une bombe d'avion. Un bombardement allié, auquel n'eût répondu aucune D.C.A.? Rien de ce que nous avions entendu en 1940 : c'était un instant des longues batailles immobiles transmises par la terre, le grondement de Verdun qu'aucun d'entre nous n'avait entendu.
Cet ébranlement inexplicable qui n'avait rien de commun avec nos propres dynamitages, c'était l'avance alliée – bien que le second grondement fût plus éloigné que le premier. Pas de cris dans la rue. Pas de coups de fusil. Ce qui se passait se passait très loin. La vie de la prison n'avait pas changé.
Mais elle allait changer.
À deux heures, une ronde s'arrêta dans quelques cellules. Puis notre porte s'ouvrit. Un Allemand en civil dit :
« Malraux, six heures. »
C'était l'interrogatoire de la Gestapo.
Je m'aperçus que je croyais qu'elle m'avait oublié.
J'essayai de tirer de mes compagnons ce qu'ils savaient de précis. La fraternité qui m'entourait depuis que la porte s'était refermée était celle d'une veillée funèbre. Même de la part des trafiquants du marché noir. La plupart de mes camarades appelaient Gestapo la police militaire qui les avait assommés. Le prisonnier à la baignoire, lui, savait ce dont il parlait. Mais les Allemands l'avaient interrogé pour le contraindre à indiquer où se trouvaient les postes émetteurs de son groupe. Il avait été torturé à deux reprises, séparées par trois jours. Quand un membre du groupe était pris, les postes déménageaient. Il avait tenu la première fois, et donné, la seconde, l'adresse d'un appartement devenu vide.
Ce que je tentais – en vain – de tirer au clair, c'était le terrain sur lequel j'allais me battre. « Ce que les copains racontent ne sert à rien, dit André : ce n'est jamais la même chose... » Un interrogatoire relatif aux maquis ? j'étais arrêté depuis trop longtemps. Une confrontation ? Se servir de moi comme appât ? C'était prévu. Le maquis de Montignac disposait de grottes où les Allemands ne pourraient le poursuivre. Il avait été convenu que si l'un de nous s'approchait en se grattant le nez, il serait suivi par les Allemands ; les nôtres tireraient à la tête avant de filer, pour qu'il ne retombât pas sous la torture. Et j'avais là-bas deux camarades d'Espagne.
Mais la Gestapo avait vraisemblablement eu communication de mon dossier. Mieux renseignée que la presse, elle savait donc que je n'avais jamais été membre du parti communiste, ni des Brigades internationales, mais elle savait que j'étais un des présidents du Comité mondial antifasciste, et de la Ligue contre l'antisémitisme ; et que j'avais commandé l'aviation étrangère au service de la République espagnole, au temps où les partis communistes ne savaient pas encore ce qu'ils allaient faire. Elle avait dix fois de quoi me fusiller. Pourquoi m'interroger ? Nul n'envisage allégrement la torture. Je pensais que j'avais beaucoup écrit sur elle, et que ça tournait à la prémonition.
Six heures. Les prisonniers s'étaient approchés de la porte. Quand elle s'ouvrit, ils étaient des deux côtés, et chacun me tendit la main.
Le même civil que ce matin. Les deux gardiens. Nous descendîmes. Je croyais que nous retournions à l'hôtel, mais nous tournâmes du côté opposé à la rue. La cour était entourée d'arcades. Des gardiens allemands jouaient à saute-mouton. L'un d'eux rata son saut, tomba, et m'engueula au passage. Nous nous arrêtâmes devant une porte assez petite, comme celles des bureaux de nos casernes. Avant que mes gardes aient frappé, elle s'ouvrit devant deux soldats qui portaient un malheureux au type israélite : visage tuméfié, un filet de sang au coin de la bouche, et de courts gestes de ses courts bras, comme pour se protéger encore.
Nous pénétrâmes dans une sorte de corps de garde. Tintamarre extravagant : un soldat tapait à coups de marteau sur une plaque de tôle qu'il tenait de la main gauche par une chaîne. Ce chahut couvrait des hurlements.
Une prisonnière hagarde essayait convulsivement d'introduire une cuiller de thé entre les dents d'un prisonnier dont on ne distinguait plus les traits écrasés, sans doute évanoui. Elle répandait son thé comme si elle l'eût jeté à la volée, et recommençait. On me passa les menottes, les bras dans le dos. Nous entrâmes dans la pièce suivante. À droite et à gauche, des portes ouvertes sur deux hommes attachés les mains aux pieds, et que l'on martelait à coups de bottes et d'une sorte de matraque que je ne distinguais pas. Malgré le fracas, il me semblait entendre le bruit mat des coups sur les corps nus. J'avais déjà ramené les yeux devant moi, de honte plus que de peur, peut-être. Un blondinet frisé, assis derrière un bureau, laissait errer sur moi un regard sans expression. J'attendais d'abord un interrogatoire d'identité.
« Inutile de répondre des conneries : la Galitzina, maintenant, travaille pour nous ! »
De quoi s'agissait-il ? Qu'il fît fausse route pouvait être bon. L'important était de rester lucide, malgré l'atmosphère, le chahut, et le sentiment d'être manchot.
« Vous avez passé dix-huit mois en Russie soviétique ?
– Je n'ai jamais passé plus de trois mois hors de France depuis dix ans. Il est facile de le faire contrôler par le service des passeports.
– Vous avez passé un an chez nous ? »
Il était obligé de crier, et moi aussi.
« Jamais plus de quinze jours. J'ai donné les dates et les lieux de mes conférences dans vos universités à la police militaire qui m'a interrogé. »
Comme s'il piquait une crise (une fausse crise), il hurla, en se levant :
« Alors, vous êtes innocent ?
– De quoi ? J'ai commencé par déclarer, sans aucune pression, que je suis le chef militaire de ces départements. »
Il se rassit, m'envoya à toute volée le tampon-buvard à travers la figure, me manqua, n'insista pas. Quelque chose le surprenait. Il examinait mon uniforme sans galons ni décorations, ma seule jambière.
« Vous avez dit : depuis dix ans ?
– Oui.
– Et vous en avez trente-trois.
– Quarante-deux. »
Le coiffeur était venu la veille dans notre chambrée. Une barbe hirsute n'a pas d'âge ; mais, rasé de la veille, il était manifeste que j'avais plus de trente-trois ans.
Il sonna. Le batteur de tôle s'arrêta. Les cris, devenus des hurlements plaintifs, s'éloignèrent. La démonstration avait-elle assez duré ? Pourtant je me sentais plus menacé que devant les mitrailleuses de la route de Gramat, ou le pseudo-peloton d'exécution. Il avait repris sa voix normale et presque perdu son accent.
« Vous prétendez que vous n'êtes pas le fils de Malraux Fernand et de Lamy Berthe, décédés ?
– Si.
– De quelle maladie est mort votre père ?
– Il s'est tué. »
Il feuilletait le dossier.
« Date ?
– 1930 ou 1931. Mais il n'y a pas d'erreur possible : dans ma famille, lui seul s'est appelé Fernand. »
Il me regarda comme pour dire agressivement : Alors, expliquez-moi ce qui se passe ! Je pensai au geste de mes mains écartées qui eût signifié : je n'en sais pas plus que vous. Mais elles étaient menottées derrière mon dos. Pourtant, ce qui se passait, je croyais le deviner.
Trente-trois ans, c'était l'âge de mon frère Roland. Lui, avait passé un an en Allemagne avant Hitler, dix-huit mois en Union soviétique. La soi-disant princesse Galitzine était sa maîtresse. C'était son dossier que Paris avait envoyé. Roland était entre leurs mains. Et s'ils n'avaient pas encore trouvé mon dossier, c'est que j'oublie toujours que je ne m'appelle pas André. On ne m'a jamais appelé autrement. Pourtant, à l'état civil, je m'appelle Georges. Or, la division blindée n'avait vraisemblablement pas transmis tous ses interrogatoires : elle avait seulement fait demander le dossier de Malraux André, que l'état civil n'avait pu trouver puisqu'il n'existe pas. Parmi les dossiers Malraux (dans la région de Dunkerque, j'ai cinquante-deux cousins, dont une trentaine portent mon nom) il avait pris le plus suspect. Mais il y avait autre chose dans le dossier, car on n'avait pas commencé par me frapper, et mon interrogateur ne me tutoyait pas.
« Vous avez affirmé que nos prisonniers étaient bien traités ? »
Donc, les interrogatoires envoyés par la division blindée étaient plus complets que je ne le croyais.
« Depuis, vous avez pu le faire contrôler par les indicateurs de la Milice.
– Pas la peine : nous les avons récupérés. »
J'en doutais.
« Vous êtes bien Berger, n'est-ce pas ?
– Oui.
– Donc, vous vous reconnaissez coupable ?
– De votre point de vue, ça ne se discute pas. »
Derrière moi, le civil prenait des notes. L'interrogateur feuilletait toujours le dossier.
« Il faut reprendre tout ça !... »
Puis, comme un chien tombe en arrêt, il me regarda, et cria, sur le ton de l'indignation devant tant de bêtise :
« Mais, nom de Dieu, qu'est-ce qui a pu vous pousser à aller vous foutre là-dedans ? »
Une seconde d'hésitation.
« Mes convictions. »
Il répondit, comme s'il crachait :
« Vos convictions ! On va voir ça ! »
Il quitta son bureau, passa dans la pièce voisine. Quoi qu'il advînt, je venais sans doute de faire, après bien d'autres, ce que j'aurais fait de plus courageux.
Au moins cinq minutes. Tout allait commencer, ou finir.
Un timbre d'appel.
Le civil rejoignit son collègue dans la pièce voisine, revint presque aussitôt, dit aux gardes de m'emmener, repartit.
Nous suivîmes le chemin par lequel nous étions venus. Sous les arcades, les gardiens jouaient toujours.
Je me mis à « voir » la pièce dans laquelle on m'avait interrogé, et que je croyais n'avoir pas regardée. Au mur, au-dessus d'un classeur, il y avait une publicité Pernod Pontarlier accrochée jadis dans tous les cafés. Des insectes couraient. L'homme attaché que le tortionnaire de droite soulevait à coups de botte était blond, et ensanglanté. Les traits de mon interrogateur frisé – yeux rapprochés, petit nez, petite bouche – s'inscrivaient dans un cercle beaucoup plus petit que sa face.
L'escalier. La chambrée. Serrements de mains. Stupéfaction générale.
« C'est partie remise, dis-je, ils n'avaient pas le bon dossier. »
Le téléphone mural. Félicitations des cellules voisines. On nous transmit que Nantes et Orléans étaient reprises par nous et que les troupes allemandes de Corrèze s'étaient rendues. Si c'était vrai, elles s'étaient rendues à mon successeur, ce qui expliquait bien des choses... Mes compagnons espéraient des informations sur ce qu'ils appelaient les bombardements. Ils avaient entendu un grondement moins éloigné que les deux premiers. Pendant la nuit, nous en entendîmes trois autres – peut-être à cause du silence nocturne.
Le lendemain matin, des explosions si proches et si violentes que nous crûmes Toulouse bombardée. Mais aucun bruit d'avions. André perça un trou au bas de l'un des auvents renversés qui bouchaient nos fenêtres : nous n'y vîmes qu'un morceau de ciel traversé de fumées. Des canons à très longue portée ? Où eût été le front ? Certains éclatements n'étaient pas des éclatements d'obus. « Allô ! Allô ! Les Fritz font sauter leurs trucs ! » Quels trucs ? Dépôts allemands ou édifices français, ils sautaient selon un plan allemand et non selon une avance alliée, ce qui expliquait que les explosions tantôt s'approchaient et tantôt s'éloignaient. Écouter, attendre, supposer, c'était la vie de la prison...
Sans doute se passait-il ce que la plupart d'entre nous espéraient depuis qu'ils étaient ici : le front était crevé, et les troupes d'occupation du Midi refluaient vers Paris.
Claquements de toutes les portes ouvertes l'une après l'autre. Un gardien cria au passage : « Tous en bas avec vos affaires ! » et courut à la prochaine porte. « Avec vos affaires », en principe, c'était le départ pour l'Allemagne. Quand j'avais été pris, la plupart des grandes lignes étaient coupées. Nous transporter en camion, à travers les maquis du Massif central ? On nous mena dans la grande salle où j'avais passé la première nuit. Avait-on rassemblé tous les prisonniers ? Nous étions plus de cinq cents, avec nos baluchons minables et nos joues de bagnards. Presque tous assis par terre. L'éternel campement des vaincus. Les bobards se perdaient et reparaissaient comme le furet du jeu. Après trois heures d'attente, on nous fit regagner nos chambrées.
Trop tard pour l'Allemagne ? On devait maintenant nous abandonner ou nous fusiller. Il ne faut pas beaucoup de mitrailleuses pour tuer un millier d'hommes.
Pas de soupe. Quelques prisonniers tapèrent furieusement sur les portes. Des gardiens tirèrent au hasard dans le couloir. Silence.
Toute la nuit, des troupes passèrent. Une des routes principales longeait la façade de la prison. Le matin, pas de soupe. Mais vers dix heures, au bruit des camions succéda le martèlement précipité des chars. Ou bien on se battait au nord de Toulouse (mais nous n'entendions ni le canon ni l'aviation de bombardement) ou bien les Allemands abandonnaient la ville.
Et tout à coup nous nous regardâmes, tous gestes suspendus : dans la cour de la prison, des voix de femmes hurlaient La Marseillaise. Ce n'était pas le chant solennel des prisonnières au moment du départ pour le camp d'extermination, c'était le hurlement que l'on entendit peut-être quand les femmes de Paris marchèrent sur Versailles. Sans aucun doute, les Allemands étaient partis. Avaient-elles trouvé quelques clefs ? Des hommes couraient dans le couloir, en criant : « Sortez, sortez ! » Au rez-de-chaussée, un colossal gong de bois sonna longuement, se prolongea en tam-tam. Nous avions compris. Dans chaque chambrée, il n'y a qu'un meuble : la table. C'est celle des vieilles prisons, du second Empire peut-être, épaisse et lourde. Nous empoignâmes la nôtre, tous à la fois, la plaçâmes debout en face de la porte, reculâmes jusqu'aux fenêtres. André compta : « Une, deux, trois ! » Un formidable coup de cloche ébranla la chambrée. La porte sembla se tendre comme un bois d'arc, bien que nos efforts fussent mal conjugués. Du plâtre tomba ; André en ramassa un morceau, fit une croix sur la porte, à notre hauteur : « On vise tous là ! » Le bruit des béliers montait du rez-de-chaussée. Nous reculâmes jusqu'aux fenêtres. « Une, deux, trois ! » La porte se courba comme si elle allait éclater. Nous reculâmes. Nous étions très affaiblis, mais hystériquement exaltés. Les béliers sonnaient de tous côtés, et nous entendîmes quelques craquements. Depuis des semaines, nous vivions de son et de menace. Les communications à travers le mur, les pas de la torture, cette bâtisse de silence toujours rongée de sons prudents comme une poutre par des vers ; et nous, à l'écoute. Nous n'avions pas cessé de vivre par l'oreille encore enfermés dans cette éruption de cris que battaient les ébranlements profonds des béliers. Toute la prison résonnait. Au-dessus du tam-tam de la mort (les Allemands pouvaient revenir) La Marseillaise retrouvait ses cris prophétiques : le jour de gloire, c'était cette libération, la tyrannie, on la connaissait, « entendez-vous dans nos campagnes » les chars qui se rapprochaient peut-être, « Aux armes ! » semblait lancer les béliers. Dans les cellules, des Marseillaise éparses avortaient : on ne pilonne pas une porte sur le rythme d'un chant. Mais les béliers, dont le battement semblait précipité par leur nombre, accompagnaient comme une charge de gigantesques tambours souterrains le hurlement qui passait. Au cinquième coup, notre porte éclata.
Il fallait en dégager la table. Dans le couloir, à droite, les prisonniers giclaient de plusieurs cellules à travers les portes arrachées ou éclatées ; à gauche émergea de l'escalier, poings brandis, chantant pour répondre à la forge des béliers, la foule sans âge des insurrections, revue par les magazines féminins, car les femmes mêlées aux prisonniers clochards étaient élégantes, ou voulaient l'être. En tête, un type qui brandissait un trousseau de crochets commença d'ouvrir les portes pas encore enfoncées. On ne chantait plus qu'au-dessus de nous, mais partout la liberté battait son gong acharné. Nous descendîmes à contre-courant, et arrivâmes dans la cour pour entendre quelques hurlements de douleur, et la porte de la prison refermée à toute volée, avec un fracas énorme au-dessus du bruit des chars et des mitrailleuses qui s'éloignaient. Une dizaine de prisonniers rentraient, ensanglantés ou se tenant le ventre avant de s'écrouler. Là-haut, La Marseillaise lointaine, et les béliers ; en bas, un silence irréel. Dehors, des cris. Sauf les blessés tombés, tous s'étaient réfugiés dans la grande salle : trois ou quatre cents.
« Berger au commandement ! Berger ! Berger ! »
Le cri venait sans doute des occupants des cellules voisines de la nôtre ; tous voulaient échapper à cette liberté informe, agir ensemble : ils étaient désarmés, et les chars allemands, de l'autre côté de la porte. J'étais le seul prisonnier en uniforme, ce qui me donnait une autorité bizarre.
« Vas-y ! dit André. Grouille-toi ! »
Je montai sur une caisse.
« Prenez vos distances ! »
Les voilà en rangs.
« Les médecins, à moi ! »
Quatre.
« Il y a des infirmiers ? »
Il en vient un. Prenons des prisonniers quelconques.
« Les dix premiers, aux ordres du docteur pour les blessés – ceux qui le sont et ceux qui le seront !
– Qu'est-ce que j'en fais ? dit le médecin.
– Ce que vous voudrez. Filez !
« Les huit suivants ! »
Ils étaient près de moi, mais je continuais à crier ce que nous allions faire. Il y avait des tourelles de surveillance aux quatre coins de la muraille.
« Deux par tourelle. Un qui reste, un qui vient rendre compte aussitôt et reste agent de liaison ! »
André désigna les hommes et les tourelles. Je l'envoyai lui-même à l'une de celles de la route.
Aucun autre bruit que les cris des blessés. Si des troupes allemandes avaient été là, elles eussent tenté d'enfoncer la porte ; si un seul char avait été là, il l'eût enfoncée. Pendant quelques minutes au moins, il ne se passerait rien. Au fond, des prisonniers arrivaient ; d'autres s'en allaient.
« Les officiers et les responsables des maquis ! »
Trois.
« Ceux d'entre vous qui connaissent un peu Saint-Michel ! »
Des prisonniers avaient été employés aux corvées, il y avait quelques semaines. Il en vint une vingtaine.
« Ceux qui savent où étaient les armes ! »
Deux moustachus.
« Il n'y a sans doute plus rien, mais courez voir !
« Ceux qui savent où sont les échelles ! »
Personne.
« Ceux qui savent où étaient les pioches ou les marteaux ! »
Cinq. Pas si mal.
« Courez voir ! »
J'appelai un blessé au bras, avec le copain qui lui serrait un garrot.
« Qu'est-ce qui s'est passé ?
– On sortait en trombe, y avait des chars, ils nous ont mitraillés.
– Et après ?
– Ceux qui ont pu sont rentrés.
– Et les chars ?
– Je sais pas... »
Recommençons à crier.
« Tous les blessés, à moi ! »
Les voilà. Le second médecin allait essayer de les soigner.
« Les chars qui vous ont mitraillés sont restés en position, ou sont partis ? »
Beaucoup ne savaient pas. Quatre ou cinq dirent qu'ils étaient partis. Un, qu'ils étaient restés. Je me souvenais du martèlement décroissant...
J'appelai une des femmes, presque calme.
« Comment êtes-vous entrées ?
– Depuis que les premiers Fritz sont partis, beaucoup se sont mises à surveiller, parce qu'elles ont leur mari là-dedans. Quand elles ont vu les soldats de Saint-Michel s'en aller, il y en a qui sont entrées avec leur air bête et des prétextes. La porte était même pas fermée. Y avait plus personne. Elles ont crié, et nous sommes toutes entrées.
– Il n'y avait pas de chars, bien entendu ?
– Rien. C'est pour ça que les premiers sont sortis sans méfiance. »
L'un des moustachus revint.
« On n'a pas trouvé d'armes, on a trouvé des grenades.
– Combien ?
– Une cinquantaine.
– Essayez-en une où vous pourrez. Prenez quatre copains et apportez le reste des deux côtés de l'entrée de la voûte. »
Retour d'André :
« Paris est libéré ! De ma tourelle, j'ai parlé avec un voisin qui a tout vu. À son avis, les Fritz sont partis de la prison, on n'en parle plus. Mais ils n'ont pas fini d'évacuer Toulouse, et nous sommes sur l'une des routes d'évacuation. Des chars qui partaient ont reconnu la prison, ils ont compris ce qui n'était pa6 difficile à comprendre, et tiré dans le tas.
– Envoie deux agents de liaison de plus. »
L'agent de l'autre tourelle de la route arriva et confirma les informations d'André.
Je criai encore ce que nous allions tenter, allai à la porte de la prison, la fis ouvrir. La route était vide. Trois corps écrasés par les chars avaient laissé un magma sanglant.
« Il y a du sable dans la cour, dis-je à l'un des officiers qui m'accompagnaient. Faites recouvrir le sang. Ne laissez rien qui puisse attirer l'attention des Allemands. Si la tour les signale, rentrez sans vous hâter, comme d'une corvée quelconque. »
En face, des maisons pauvres et de petites boutiques où l'on achetait naguère des paniers pour les prisonniers ; derrière elles, des jardinets.
J'envoyai une vingtaine de ceux qui m'entouraient faire ouvrir toutes les portes.
« Ensuite, filez par-derrière en laissant ouvert tout ce que vous pourrez ! »
Ils traversèrent. Ceux qui jetaient le sable filèrent avec eux. Tous le6 prisonniers se groupaient par vingt. Dans la tourelle, un coup de sifflet. Inutile : on entendait les chars. Nous fixâmes à la porte ses énormes barres.
Ou bien les chars allaient négliger la prison, et après leur passage, les prisonniers sortiraient par groupes. Ou bien ils allaient enfoncer la porte. Mais la voûte était trop étroite pour y pénétrer obliquement ; il leur faudrait donc manœuvrer ; ils trouveraient peu de recul, même s'ils enfonçaient une ou deux boutiques. Nous disposerions de quelques minutes. Engagés sous la voûte, ils seraient vulnérables aux grenades, alors que nous serions protégés par l'angle droit du mur. S'ils débouchaient, ils nous massacreraient ; encore leur faudrait-il déboucher. Que nos grenades fissent flamber le premier char, le passage serait obstrué ; les suivants ne perdraient pas leur temps à un siège. Deux sous-officiers des antichars et deux costauds habitués aux grenades me rejoignirent. Les grenades à manche, que le moustachu venait de déposer des deux côtés du trou noir de la voûte, étaient plus maniables que les nôtres. On n'entendait que le martèlement du char (assez léger) qui s'approchait. Une fois de plus, dans cette prison, vivre, c'était écouter. Le char ne pouvait manœuvrer sans ralentir, et il ne ralentissait pa6. Nous étions peut-être sauvés. Dans les tourelles, nos guetteurs s'étaient accroupis. En file comme des fourmis furieuses, des balles traversèrent le haut de la porte. Le char était déjà au-delà de la prison.
Ça recommença avec les deux suivants. Ils envoyaient une rafale d'adieu, histoire de rire. Mais c'était fini, par indifférence ou par ordre. Neuf chars encore passèrent, devant la prison comme devant toutes les maisons... Le dernier emporta le bruit avec lui.
Je courus à la tourelle de gauche. Le char s'engageait dans la courbe de la route. Les chenilles avaient mêlé le sable et le sang ; il n'y avait plus de taches devant la prison. « Ouvrez la porte ! » Les premiers prisonniers sortirent, presque comme des promeneurs ; mais la fureur de la liberté fit jaillir les autres du porche comme des écoliers sinistres. Si des chars arrivaient, le massacre recommencerait.
Il ne devait plus arriver de chars.
1 La caste des guerriers.
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