Le miroir des limbes T1 : Antimémoires
Chapitre 3
Un rafiot poussif remontait le Mékong. Son capitaine (sans lieutenant) à moustaches mérovingiennes, pendant le déjeuner, se levait quand il commençait une histoire, replongeait dans son assiette à la fin. Mary relie cette Indochine au Viêt-nam, à travers Hô Chi Minh. L'oncle Hô folâtre et vainqueur souffle comme des bougies les aventuriers, les Papous convertis aux cargos de fantômes, les putains de l'île de la Tortue, le Chat botté de Sumatra (« Il ne court plus après les souris que pour se divertir... »), la reine Sirikit de Thaïlande dont la beauté séduisait le général de Gaulle, les montres arrêtées de Bornéo, le communisme prometteur de chapeaux et de feux d'artifice, Timour et sa petite-fille, la rue de la Mort, Renaud de Châtillon, Mayrena et le film de Clappique. Méry raconte Hô Chi Minh comme Clappique racontait Mayrena, et pourtant, si j'allais à Hanoi, je le rencontrerais comme je viens de rencontrer Nehru. Au fond de la nuit, l'énorme Asie, et tout son lent passé disparu, dont la révolution balaie la légende. J'ai jadis entendu les Cochinchinois, à l'heure de l'absinthe, parler de Mayrena ; la semaine prochaine, j'entendrai Mao Tsé-toung. Une seule vie.
« Lorsque j'ai vu Valéry pour la première fois, dis-je, il m'a demandé : “Pourquoi diable la Chine vous intéresse-t-elle ?”
– Il a écrit que les paysages sont partout les mêmes, ce qui me paraît faux dès qu'il y a des maisons ; et que les hommes sont partout les mêmes.
– D'accord pour une fois avec Claudel, dis-je, qui avait l'avantage de connaître quelques continents... »
Maintenant, nous sommes seuls dans le patio.
3
« Il me semble, dit Méry, que, dans ces cas-là, partout veut dire aussi toujours ; géographie et histoire s'embrassent, pour ainsi dire... Toujours l'amour maternel ? Toujours l'adultère ? Soit. Pas toujours le même. Toujours la mort ? Soit. Mais toujours la même et partout ? Toujours ? Vous venez de sa rue ? m'a dit Clappique. Elle ne ressemble pas beaucoup à nos cimetières. Je ne crois évidemment pas que toutes les formes de la vie devraient se ressembler. Mais la différence entre un Annamite, un Cambodgien et un Français, entre un homme et une femme, et d'abord entre moi et moi, dès que le passé est entré en jeu, me trouble autant que la vie elle-même, n'est-ce pas...
– J'ai moi-même éprouvé fortement le sentiment dont vous parlez, dis-je. Peut-être est-ce lui qui m'a d'abord envoyé en Asie : l'autre monde. Pendant quarante ans, je n'ai jamais tenté de créer un vrai personnage de femme, un personnage d'enfant... J'atteins l'âge où paraissent les Mémoires des hommes que l'on a connus. Et je suis, comme vous, déconcerté de voir ces vies... aimantées par des raisons d'être si différentes : l'action, l'art, les femmes, l'ambition, la foi...
– Je ressens tout cela comme vous, hélas ou pas hélas. Il y a, en effet, les raisons d'être. Mais il y a autre chose. La vie dans le temps ? Goethe me semble encore considérable, Wilhelm Meister me semble maintenant épisodique : je ne puis tenir ma vie pour une continuité, pour ainsi dire, une continuité dans laquelle... Je ne trouve pas l'expression...
– L'accident devient expérience ? »
La façon qu'a Méry de prendre entre ses doigts sa lèvre inférieure lorsqu'il réfléchit, le penche alors en avant, dans la lumière ; si bien que l'ombre désabusée qui semble tirer de la nuit tant de souvenirs n'arrache à l'obscurité, qu'un visage d'angoisse.
« Voilà. La continuité des vies traditionnelles, des vies qui se sont achevées dans un lit familial, soit !... Mais enfin : je n'ai conduit ma vie ni plus mal ni mieux qu'un autre ; eh bien ! chaque fois que j'ai rencontré les choses les plus profondes, je n'ai rien dominé du tout. Je comprends bien la conception goethéenne de notre vie. Je la comprends d'autant mieux qu'elle est, au fond, une conception de naturaliste évidemment : nous agissons sur les choses, qui, à leur tour, agissent sur nous. Mais enfin, je me souviens sans peine que j'ai été un adolescent vaniteux, enragé d'ambition, idiot avec les filles, que sais-je ? Je suis devenu relativement généreux (je reçois encore des lettres de mes successeurs au Tonkin), indifférent à l'ambition, à l'argent, à tout cela ; il ne me semble pas que ce soit par le gravissement d'un escalier, ni par un tennis entre moi et les événements, vous comprenez ? Les théories psychanalytiques posent le problème de façon plus dramatique...
« Parce qu'elles expriment des destins. Œdipe n'est pas là pour rien...
– ... mais elles ne me convainquent pas plus. Il ne me semble pas que, pour l'essentiel, je sois soumis à ce que vous appelez un destin, figurez-vous. (Dans certains cas, oui : mais pas dans l'ensemble.) Et je n'ai pas été “formé” par la vie... Non. Il est possible que certaines... données, fort peu étudiées, agissent sur notre esprit autant que sur notre corps : l'âge, par exemple, qui n'est pas une déchéance, comme on le croit depuis si longtemps, mais une indifférence, avec tout ce que l'indifférence nous impose...
– Mon cher Méry, j'ai demandé à Alain, immobilisé par l'arthrite au fond de sa voiture, ce que l'âge signifiait, à son avis. Il s'est mis en colère. Pourtant, je crois que vous avez raison ; bien que faire intervenir l'âge me paraisse une rationalisation, ce qui ne me plaît pas. La question est : comment devenons-nous ce que nous sommes ? C'est sans doute le problème psychologique capital de notre temps. Le rival du problème de l'amour. Mais la moitié de la littérature mondiale concerne l'amour, alors que ce dont vous parlez est à peine étudié, vous l'avez dit. L'amour aide à vivre, alors que comprendre notre formation n'aiderait sans doute pas même à mourir, ..
« Mais ne croyez-vous pas que vous posez deux questions qui ne se confondent pas tout à fait ? La première serait : comment l'adolescence échappe-t-elle a sa conception carnassière de la vie ? En langage technique, mon cher professeur : comment l'homme se soumet-il à des valeurs suprêmes ? Et la seconde, la vraie, serait à peu près : qu'est-ce que notre vie ?
– Pas si professeur que ça !... N'importe : il me semble maintenant que, malgré nos prétentions, notre vie est faite pour nous échapper aussi certainement que la vie des bêtes leur échappe...
– Mais nous avons inventé les tombeaux. Nous, pas les lions.
– Soit. Je voudrais écrire un livre de Mémoires que les bouddhistes auraient dû écrire, qu'ils n'ont jamais écrit : une dizaine de chapitres dans lesquels je serais toujours étranger à mon personnage du chapitre précédent, vous comprenez ? Notre conscience de l'unité n'est-elle pas simplement celle de notre corps ? »
J'allais dire : est peut-être celle de la mort de notre corps, car tout homme se ressent à la fois mortel et immortel ; mais Clappique m'a dit que Méry ne vivrait plus longtemps, et j'oblique :
« Le bouddhisme est sans doute la plus forte mise en cause de l'individu qui ait existé. La question que vous posez est foncièrement occidentale : le Bouddha répondrait qu'elle ne se pose pas. Il l'a répondu, d'ailleurs. Une religion athée, ce n'est pas rien. »
Je me souviens de Nehru devant le Bouddha de sa table basse, et du discours qu'il avait consacré au « plus grand fils de l'Inde » : « Pour aider les hommes à vivre, il doit y avoir une autre voie que celle que pratiquent les hommes de ma sorte et de ma profession... » Je me souviens de sa citation : « Nous connaissons l'art de tuer, non l'art de vivre. » Et aussi du Bouddha et de son écuyer devant un corps immobile qui n'était manifestement pas endormi : « Prince, c'est ce qu'on appelle un mort. »
« Je ne suis pas bouddhiste, répond Méry, mais je suis imprégné. C'est banal : dans ma Normandie, beaucoup de gens qui ne sont pas pratiquants, ni même croyants, sont imprégnés par le christianisme...
– Gide, autre Normand, aurait lu votre livre avec passion et, sans doute, colère ! Mais vous n'avez pas tort de suggérer que tout individualisme suppose la constance d'une particularité essentielle... Dans ce domaine, la pensée bouddhique n'a pas encore atteint l'Europe...
– Je n'écrirai jamais ce livre, vous pensez bien, mais... Enfin, voici : Je pense à moi-même : l'enfant, l'adolescent à capuchon, l'homme d'Indochine, et, aujourd'hui, celui de Singapour au seuil de la mort ; je me saisis d'une façon si profonde, si fondamentale – et si vaine ! – que je la partage, voyez-vous, avec les chiens sans tombeaux. D'ici, la conception chrétienne de la formation de l'être humain est à peu près inintelligible. L'Asie passe du bouddhisme au marxisme sans en tenir compte... D'ailleurs, existe-t-elle ? Le christianisme n'attache pas beaucoup plus d'importance à ce que nous sommes devenus qu'à ce que nous étions.
– Il en attachait. Aux époques de foi, il aurait dit : l'être humain se forme dans sa lutte contre le Mal, à l'aide de la Grâce, et par le moyen de la prière.
– C'est loin, vous savez !
– Oui. En partie, parce que votre conception de l'adolescence est celle d'une adolescence à l'affût. Ce que je ne conteste pas, mais ce que nos plus grands saints n'eussent guère accepté... Pour eux, le train était sur les rails... Mais votre problème reste entier. Avant cinq ans, le drame de la jeunesse tel que nous le voyons en Hollande, en Californie, au Japon, aura touché la plupart des universités ; et c'est évidemment le revers de la même médaille. En somme, ce que vous voulez, c'est concevoir comment l'homme devient l'Homme qu'il porte en lui, et non le têtard agressif et prolongé qu'il porte aussi en lui ? »
La rumeur de la ville nous entoure comme un grattement. Je crois connaître le bouddhisme. Mais je n'ai pas oublié ma conversation avec Nehru, ni l'affirmation rêveuse de celui-ci : « Il est possible que la Vérité soit ma valeur suprême, mais il est certain que je ne puis m'en passer... » Méry répond enfin :
« À tort ou à raison, je voudrais comprendre, avant de mourir, ce qu'a été ma vie... Une suite d'événements, non. Une constance ? Pour autrui, si vous voulez. Mais pour moi ? En quoi suis-je l'adolescent à capuchon, si je ne choisis pas de l'être ? Et quelle est ma relation avec lui ? Vous avez écrit que vous n'étiez pas solidaire de votre jeunesse. Et moi, de quoi suis-je solidaire ? De mes promenades dans la rue de la Mort, avant qu'elle ou moi disparaisse ? Vous avez écrit aussi : la nature de la mémoire détermine les gens ; ceux à qui elle apporte des souvenirs heureux et ceux à qui elle impose des souvenirs pénibles sont presque aussi différents que les hommes et les femmes. À peu près ?
– À peu près, cher Méry.
– Ceux d'entre nous qui ont des anges, et ceux qui ont des démons, si vous voulez. J'ai plutôt des démons. Vous savez, je n'aime pas me poser des questions. Je crois que les vraies se posent toutes seules. Mais on ne passe pas impunément cinquante ans par ici. Mes amis, ou ce qui m'en tient lieu, disent qu'ils se sentent toujours semblables à eux-mêmes. Ils disent que la vie des autres nous apparaît comme un rêve. Soit. Mais moi aussi, je m'apparais comme un rêve. Les textes originaux du bouddhisme ne disent pas, comme le texte grec : “On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve.” Il ne s'agit ni de se baigner ni de regarder passer l'eau : nous sommes dans le fleuve, figurez-vous.
– Je n'ai jamais tiré cela tout à fait au clair pour moi-même. D'une part, le bouddhisme vous impose, en effet, une sorte de... discontinuité. D'autre part, toute religion à réincarnation impose une éternité du monde terrestre, ou, si nous l'entendons moins métaphysiquement mais plus couramment, une éternité de l'être humain. C'est bien à cette éternité-là que le Bouddha veut échapper, mon cher Méry. Le plus profond conflit de la pensée est peut-être celui qui oppose les réincarnations à la vraie mort : les réincarnations impliquent une éternité de la condition de créature tout à fait différente du Ciel ou de l'Enfer, des champs Élysées ou du schéol... Quel jour étonnant que le jour où l'homme s'est mis à se croire éternel !
« L'œuvre d'un grand artiste pose sans doute un problème un peu semblable, dès qu'on a compris que l'art n'imite jamais la vie. Le Rembrandt de vingt ans ignore les tableaux qu'il peindra à soixante, comme le jeune homme ignore l'homme qu'il deviendra... Mais à la rigueur, l'art rature, et la vie ne rature pas...
– Maintenant, il me semble que j'ai horreur de... ce que vous avez appelé la condition humaine, figurez-vous.
– Oui. C'est très bien dit... Ça ne suffit pas.
– Je vis sur l'opium ; et quand il n'y a pas d'opium, sur le whisky, compensation bizarre, puisque l'alcool, vous le savez, joue en sens inverse. Enfin, les choses sont ainsi, pour moi et pour beaucoup d'autres, depuis qu'il est devenu difficile de trouver de l'opium. Je ne peux plus supporter de vivre ; et je ne me tuerai sans doute pas. Vous comprenez, Malraux ?
« Mon bouddhisme, mon Asie tournent autour de ce fait très simple, comme ces sacrés insectes tournent autour des ampoules. Alors, voilà. »
Sa voix est devenue lente ; et, me semble-t-il, douloureuse. Depuis le début de notre entretien, je voudrais la définir. Je comprends soudain : c'est une voix offerte. Avec un peu de remords, je demande :
« Préférez-vous que nous changions de conversation ?
– Non. Non. Je tiens beaucoup de dialogues imaginaires. J'ai tort. J'aime notre conversation ; je ne l'aurai peut-être jamais plus. Malgré... »
Il dirige un geste confus vers les vagues, à peine soulevées par le vent chaud, dans le petit bassin du patio :
« Vous vous souvenez de l'hindouisme : chaque vague reflète la lune selon sa forme de vague, comme chaque homme reflète l'Être... »
Ma relation avec le monde est inverse. Je ne ressens pas l'homme comme un reflet de l'Être ; ni même comme lié à Dieu, à la façon dont il l'est par le Christ. Je ressens avec force le dialogue de l'homme et de ce qui ne le concerne pas, les astres qui suivent leur destin au-dessus des camps d'extermination et de la douleur...
« Ce que je pense de l'Être m'échappe, dit-il. Parfois, je voudrais ne mourir qu'en sachant ce que j'ai pensé de la vie. Et parfois, qu'en m'étant délivré de toute pensée. Mais comment ne pas penser ?
– Néanmoins, vous écrivez ? »
Je me souviens de son excellent livre sur l'Indochine, lié à un malaise que j'ai si souvent connu, pas seulement chez les écrivains : celui des artistes qui ont assez de talent pour devenir légitimement intoxiqués par leur art – et pas assez pour en être assouvis.
« L'écriture alterne avec l'opium bien mieux que l'alcool. (Ce whisky ne vaut pas le précédent !) Tout ça permet de me hâter patiemment vers la mort, de ligne en alinéa, de pipe en pipe, de conversation en conversation – la présence amicale aussi est une drogue –, de papillon en papillon... J'ai vu passer l'Asie ; je me vois passer moi-même, je me fais accompagner par l'Asie... Vous savez, j'ai atteint distraitement mon âge. Il n'y a guère qu'une question : comment faire pour ne pas penser à la vie. Un mélange courant de bêtises et de vanité résout la question. Pourquoi la vanité est-elle aussi forte que la mort, Malraux ? »
Cette façon de nommer ses interlocuteurs lui était familière autrefois. Je l'avais oubliée. Il l'a retrouvée lorsque notre conversation est devenue intime. Ce n'est pas une expression mécanique, comme le « monsieur » de Proust, le « cher ami » de beaucoup d'autres ; c'est une sorte d'appel. Il continue :
« Sauf en face du cercueil, sans doute ; sans doute les questions fondamentales reparaissent-elles devant la mort, surtout devant la souffrance... Dans ma jeunesse, je pensais que, plus tard, je penserais à l'essentiel, figurez-vous. J'étais bête, vous savez. Maintenant, je sais que je ne veux à aucun prix penser à l'essentiel. Je bavarde en face de la mort. Chaque jour, elle m'interroge, vous comprenez ? Je croyais que je lui répondrais... ou que je l'interrogerais moi-même... Je croyais que je penserais. Maintenant, j'espère mourir avant d'avoir réfléchi : l'essentiel se pense tout seul, je m'efforce de le chasser... Une vraie conversation est une chose importante, mais vous verrez, plus tard : on la croit à deux, elle est toujours à trois...
« J'ai passé tant d'années parmi des gens auxquels je ne pouvais parler de rien ! Mes fonctions étaient relativement importantes, si vous voulez. Mais parler avec le pape des bonzes du Cambodge avait un sens, vous comprenez, alors qu'avec nos administrateurs, la conversation était inutile ou technique... »
Il hausse les épaules dans la nuit, non par mépris mais par lassitude, et je devine qu'il sourit :
« J'ai envie de dire à la mort, qui n'est pas loin : Quelle chance a l'humanité de ne plus rien comprendre à rien !... »
La mort, qui n'est pas loin... Sait-il qu'elle est là, ou dit-il cette phrase comme je la dirais moi-même ? J'écoute cette ombre dans la nuit... Le chat s'agite. « Va jouer », dit Méry à l'enfant qui s'enfonce dans l'ombre avec Essuie-Plume.
« Pendant tant d'années, par quoi ai-je été obsédé ? Par les femmes. Eh bien ! si je pense à celles que j'ai aimées – beaucoup sont vivantes – je pense à un cimetière, Malraux. J'en oublie la moitié. Quand je l'ai découvert, j'ai eu les poils des bras rebroussés par le grand froid... Comme Stendhal, j'ai tracé sur le sable les initiales de mes anciennes maîtresses, figurez-vous. Que sont-elles devenues ? Les unes, folles de haine. Les autres, folles d'argent. Dieu ferait un bon Jugement dernier, s'il me rendait ce jour-là les femmes que j'ai aimées, à l'heure de leur mort et de la mienne. En face des initiales de celles qui avaient mal fini, je traçais une croix. Il n'y avait que des croix. Les autres étaient mortes. »
Cette voix soumise fait passer dans la nuit le cortège millénaire de la dérision. Et si une vraie femme répondait : Je vous donne rendez-vous au jour de la Résurrection, quand nous aussi, nous verrons ce que sont devenus les hommes que nous avons aimés... « Dieu ferait un bon Jugement dernier, si... », dit Méry. Quelle misère évoque cette imprécation voilée par l'âge sous les étoiles auxquelles la demi-obscurité a rendu leur poudroiement... « L'amour n'est pas une passion honorable », m'a dit jadis Colette. L'amour, ou ce qui lui succède ?
Si Méry se confie à ce point, ce n'est pas en souvenir de notre camaraderie, c'est parce qu'il ne me connaît plus ; il n'y a pas que les ivrognes pour se confier à l'inconnu. Depuis longtemps, je rencontre des hommes qui semblent se confondre avec leur fonction. Parfois, ailleurs, des individus. Méry parle comme s'il parlait d'un autre. Un homme. J'ai connu cela une seule fois, tout autrement. L'avion mis à mon service, en Russie, avait fait un atterrissage forcé. Nous passâmes la nuit au kolkhoze voisin, et bavardâmes jusqu'à minuit avec des anciens, les responsables communistes partis je ne sais où. Nous ne parlâmes que de ce que Méry appelle l'existence. Un paysan d'icône m'a confié, comme plus tard un de mes compagnons de 1940 : « La femme, elle finit toujours par s'arranger avec les bêtes. » Nous ne nous rencontrerions plus jamais. Dialogues des morts. Peut-être ne rencontrerai-je plus Méry. Mais il n'est pas interchangeable. Hô Chi Minh, c'est l'Histoire, même enfoncé dans la nuit. Bien que Méry ne soit pas l'Histoire, il lui est attaché. Par ses amitiés avec les Vietnamiens et l'oncle Hô, par la guerre. Aussi par toute sa destinée qui ne s'appelle pas destin, inconcevable au XIXe siècle, étrangère au XXIe : ni le clairon des casernes sénégalaises dans le crépuscule annamite, ni la prochaine génération de gratte-ciel. Une vie humaine dans le temps comme les biographies historiques ; impersonnelle et personnelle tour à tour comme la plupart des autres. Cette chaleur insolite et fraternelle, c'est l'intimité de la vie. Ses femmes, oui, son affection pour l'enfant, son jeu avec le chat, son dialogue avec la vieillesse... Que d'amies âgées m'ont parlé ainsi, la précision en moins. J'entends ce qu'eût dit son père, dont je ne connais pas même une photo ; et ce que dirait son fils si Méry avait un fils. Une destinée fine et résignée qui passe, tandis que l'Empire britannique bascule dans la nuit.
« Il y aurait aussi un autre cortège, dis-je, celui des femmes avec lesquelles nous avons rompu – si elles étaient mortes quand nous les aimions encore... »
Malgré la nuit, je sens qu'il me regarde. Il fait un geste dont je ne comprends pas le sens. Au retour d'une réception, quelques hommes, et des femmes en robe du soir, traversent la lumière étalée devant notre ombre et disparaissent dans le hall comme ils disparaîtront dans le charnier de la métamorphose, de la trahison ou de l'oubli.
« Renée, dit-il, trente ans de vie commune... Mais quand je pense au... déroulement de ma vie, je ne pense jamais à elle... Les femmes ne jalonnent pas ma vie. Rien ne jalonne ma vie, Malraux. Pourtant, il m'est advenu, avec elle, avec d'autres, de penser : peut-être sera-t-elle morte l'année prochaine... Ça rend exemplaire, si vous voulez – inutilement... »
Sa voix plaintive semble devenir neutre : sans accent, ou plutôt, avec le seul accent du souvenir.
« Eh Binh ? » dis-je.
C'est la Vietnamienne dont Clappique m'a parlé, et que Méry a aimée beaucoup plus que sa femme.
« Quand elle est morte, j'ai eu l'intention de me tuer. Pas tout de suite. Deux ou trois mois plus tard. Je ne l'ai pas fait. L'opium et le bouddhisme ? Si vous voulez. J'ai eu tort. Socrate accepte la mort avec sérénité. Sans plus. Il me semble étrange qu'aucun des grands Romains n'ait légitimé le suicide : en se suicidant, évidemment. Ni aucun grand homme d'aucune civilisation.
– Il y a Dostoïevski : “Si je me tue, je deviens tsar”, dit Kirilov.
– Je voudrais entendre dire : assez ! le plus simplement du monde (ce qui serait bien romain), et ne pas être assommé avec des histoires de tsar, vous comprenez ? Déjà, le mot suicide me gêne. Je suis stupéfait qu'aucun homme ne se soit tué pour l'avoir décidé. Qu'il n'ait jamais existé une civilisation où les hommes aient décidé de leur mort, si vous voulez. Nous ne décidons pas de notre vie, ça me paraît suffire. J'imagine facilement la réponse : puisque la vie est idiote, pourquoi la mort serait-elle intelligente ? “Qu'importe ?” exprime peut-être un sentiment aussi profond que l'espoir ; et même que des sentiments plus superficiels mais plus violents, comme l'ambition... Vous savez que votre ami Lawrence d'Arabie avait fait graver : Qu'importe, en grec, à la porte de son cottage de Clouds Hill ? »
Il vient de se tourner vers moi.
« Lawrence n'était pas mon ami, dis-je : je ne l'ai vu qu'une fois.
– Enfin, il ne semble pas avoir connu la mort d'une femme aimée... C'est... la foudre, Malraux. Soit. Mais nous parlions de la vie.
« Notre époque veut nous faire croire qu'elle ne connaît pas la mort. À la vérité, elle joue à cache-cache.
– Rome semble avoir réellement négligé la mort, bien que, vous l'avez dit, elle ne l'ait jamais choisie.
– Il y a une question sérieuse, vous savez, il n'y en a pas cinquante : “Quel est le sens de notre vie ? Je me débrouille pour que la question ne se pose pas. Jadis, j'aurais joué le séducteur... Aujourd'hui, je parle, je parle... J'ai beaucoup de souvenirs d'un monde disparu, figurez-vous. Et je reviens, le whisky et les somnifères aidant, trouver provisoirement le sommeil. Souvent, la seule chose importante est de parvenir à ne pas penser : le lit, la lecture... Les poèmes aident à dormir ; vous avez remarqué ? Ils se récitent tout seuls :
Ouvre ton lit désert comme un sépulcre, et dors Du sommeil des vaincus et du sommeil des morts.
« Si j'étais un vainqueur, où serait la différence ? Retrouverais-je moins ce “Qu'importe” comme une chouette clouée à l'entrée d'une grange ? J'ai tort, si vous voulez, mais par rapport à qui ? Vous savez, “qu'importe” est une maladie qu'on ne soigne pas encore...
« Parfois je pense que la mort, ce sont les balles de la guerre qui m'étaient indifférentes. Parfois, le vers de Victor Hugo :
Je sens mon profond soir vaguement s'étoiler...
Parfois, la mort tout court. Qu'elle choisisse un bon jour !
« Il ne vous paraît pas singulier qu'elle soit si souvent étrangère au courage physique ?
– Ce courage nous oppose presque toujours à d'autres hommes ; la mort, non. Mais pourquoi le courage (n'est-ce que le courage ?) pèse-t-il aussi lourd que l'absurdité ? Pourquoi le sacrifice a-t-il une telle importance, mon cher Méry ? Pourquoi pouvons-nous dire, ce que je dis depuis longtemps, que dans un monde où rien ne peut compenser le supplice d'un enfant innocent – vous savez que je cite Dostoïevski –, n'importe quel acte tragique d'héroïsme ou d'amour est le mystérieux rival du supplice de l'enfant innocent ? Je suis en train de noter des souvenirs, ou des machins comme ça. Après avoir été pris par les chars allemands, j'étais couché sur les dalles du bureau de l'hôtel pendant qu'on m'interrogeait ; la patronne, une femme à cheveux blancs, arrive parmi des voix allemandes qui gueulaient : “Avez-vous ci, avez-vous ça ?” et auxquelles elle répondait à tue-tête : “Non. Portant un plateau avec du chocolat fumant, elle s'agenouille dans mon sang (ce n'est pas facile de s'agenouiller en tenant un plateau), dit tranquillement à ceux qui m'interrogeaient : “C'est pour l'officier français prisonnier”, et s'en va. J'ai pensé que si l'on me fusillait dans quelques heures (c'était l'aube), ça n'aurait aucune importance.
– Ne s'agit-il pas simplement d'une émotion ?
– En partie. Quand nous avons délivré les femmes des camps d'extermination, dans quel état ! nous avons trouvé, avec les combattants, des femmes souvent vieilles, qui étaient là parce qu'un neveu, un fils, leur avait demandé de prendre chez elles un poste émetteur. À partir de 44, elles savaient ce qu'elles risquaient. Mais il n'était pas question pour elles de refuser. Elles n'avaient pas connu même l'agressivité tranquille de la patronne au plateau de chocolat. Rien. C'était ainsi. Et nous découvrions que nous nous étions battus pour délivrer ces femmes – ou du moins, celles qui survivaient... Ça n'a pas grand sens en face des nébuleuses spirales, et pourtant...
– Si, répond-il. Je vous comprends. Intellectuellement, je n'ai rien à dire. Vous non plus ; mais je vous comprends. Et il me semble qu'il s'agit d'un sentiment plus profond que le sentiment chrétien. Bien que... Un Romain l'eût-il éprouvé ?
– “Passant, va dire à Lacédémone – que ceux qui sont tombés ici sont morts selon sa loi.” Les Thermopyles sont aussi une vieille femme avec un plateau, et nous parlons sans doute de la loi non écrite dont parle Antigone.
– Soit... D'un côté, il y a tout ce que le temps emporte : notre sentiment d'être des créatures, si vous voulez. De l'autre, la bonne femme qui sait que son chocolat peut la conduire à Ravensbrück. Vous avez raison. Mais je suis de plus en plus sensible à ce qui s'est effacé, à ce qui s'efface. Je ressens de plus en plus, comme des nuages, les grandes passions collectives. La vieille hôtelière ? non, je ne crois pas ; le communisme, si. De ce que j'ai aimé, il n'y a pas que les femmes qui aient disparu... Quand j'ai écrit ce pauvre bouquin que vous avez jadis fait éditer chez Gallimard (j'étais transporté !) j'écrivais pour être publié, figurez-vous. Je ne l'ai pas relu. L'Asie d'autrefois ?...
– En attendant la guerre, dis-je.
– En attendant la guerre. On se battra dans les temples de Bali, on se battra autour du Boroboudour et d'Angkor Vat. Mais que pensaient de la vie les sujets de Jayavarman VII quand ils regardaient la procession du roi peint en or, et que pensent les miliciens de Sihanouk ? Il ne semble pas que les uns aient pensé le bouddhisme, les autres le communisme : ils ont attrapé le bouddhisme, le communisme, le nationalisme, comme ils auraient attrapé le paludisme.
– Pour les grandes religions, et même pour le communisme russe ou chinois, des millions d'hommes y sont nés. Ils n'ont rien eu à attraper.
– Soit : il y a des maladies héréditaires, vous comprenez. L'humanité est la proie d'épidémies, pour ainsi dire. Dans cent ans, des amis parleront ici, devant d'autres verres, du communisme, et du nationalisme, comme nous pouvons parler du Bouddha lorsqu'il quitta le palais de son père...
– J'ai connu la place de la Concorde couverte de drapeaux à croix gammée. Il n'y en a plus, et la place est redevenue ce qu'elle était. Mais nous ne reverrons jamais le port des Jonques, nous n'entendrons plus jamais les sirènes du large emplir la nuit : jamais Singapour ne redeviendra ce qu'elle était quand nous l'avons vue pour la première fois. L'Asie non plus. Comme les aventuriers chers à Clappique et au consul, elle appartenait au monde où Napoléon aurait pu parler à Sésostris. Celui de la rue de la Mort. Vous avez employé le mot : métamorphose ; le papillon ne redevient pas chenille. »
La rue de la Mort me rappelle les récits de Clappique sur Hitler. La ferme de l'Aisne ou de l'Oise, l'obscurité, les bêtes éternelles, les champs presque aussi éternels, et Hitler recroquevillé dans son fauteuil de bois – à l'écoute du clairon de l'Histoire, avant l'écoute du martèlement des chars russes au-dessus du bunker de Berlin. Du bunker où il appelait le bon chien pour le tuer...
Depuis que Méry a parlé du temps, j'ai retrouvé les sentiments que j'éprouvais chez le consul, devant ses masques secrètement fraternels. Méry croise sur la table ses mains qui sortent de la nuit avec un geste de prière :
« Le sentiment des choses qui ne reviendront jamais ? Soit. Je suis venu dans cet hôtel pour la première fois, il y a cinquante ans, avec une Suédoise, championne de je ne sais plus quel sport, figurez-vous. On nous a donné une chambre au premier. Les portes étaient alors remplacées par des demi-persiennes, comme celles qui nous entourent. Je passe devant une chambre, et j'entends des claques. Autre chambre, claques. Le Raffles était devenu le refuge des colères de tous les couples de Singapour. Dès que nous nous sommes couchés, j'ai compris.
– Ces autoclaques menaçaient les moustiques dont nous parlions avec Clappique ?
– Juste ! Aujourd'hui, comme vous le constatez, il n'y a plus de moustiques.
« Quant aux papillons, parlons-en... Je ne les ai pas collectionnés, puis vendus, pour arrondir ma retraite. Ni, comme croient beaucoup de gens, par goût de fleuriste. D'ailleurs ma retraite...? maintenant, je suis un retraité de la vie, Malraux... »
Il regarde distraitement une des grandes lampes électriques qui éclairent les galeries du patio : dans leur panse, les éphémères morts sont en train de s'accumuler comme des grains, sous les éphémères bourdonnants qui vont mourir. Il continue :
« Quand on a mis fin à mes fonctions, j'ai commencé à m'intéresser à... la nature, si vous voulez. Il me semble que nous ne commençons à converser avec elle, que lorsque nous commençons à converser avec la mort. Je généralise peut-être... D'ailleurs, même pour moi, la nature, parfois, ignore notre agitation, et parfois lui répond, pour ainsi dire. Les immenses collections du général Dejean ont été rassemblées par les soldats des guerres napoléoniennes...
« Souvent, à cause des papillons, je traverse le détroit et vais dans la forêt. Les animaux, vous savez, on ne les voit guère... Je suis seul en face des plantes, vous comprenez. C'est cela que j'appelle la nature : plutôt que la vie animale, plutôt que la vie des pierres qui me donne le sentiment de la mort, plutôt que le ciel plein d'étoiles dont je me fiche complètement. Les plantes ont une vie, comme moi. Plus lente ? Un platane ne vit tout de même que trois ou quatre cents ans... Savez-vous que sur la moitié de l'Asie, malgré des sols et des climats si différents, il y a des années favorables aux bambous, et de mauvaises années ? La nature s'accorde à nous, d'abord par les saisons. Mais elle appartient à son propre monde, un monde qui m'enveloppe et pour lequel je n'existe pas. J'exprime mal ce que je veux dire, mais vous me comprenez. Il y a les plantes qui se fécondent elles-mêmes, il y a celles qui ne peuvent se reproduire que si un pollen venu du Siam ou de Java les atteint, figurez-vous. Pourquoi ne suis-je pas devenu botaniste ? Les plantes m'intéressent plus que les chiens et les chats. Les insectes m'auraient passionné : leurs formes fantastiques, leur vie dans la terre, sous les écorces, dans les mousses... »
Je me souviens du papillon que j'imaginais sur le nez de la reine de Saba.
« Et puis, trop d'insectes me répugnaient. Les papillons sont presque tous beaux. Et la manie du collectionneur a joué, si vous voulez. Vous connaissez l'histoire du conseiller aulique, qui chipe un insecte rare à un collectionneur modeste. Lequel s'en aperçoit dès le départ de son visiteur, et court après lui dans l'escalier : va-t-il se faire répondre avec insolence qu'il devrait se soigner ? Le conseiller aulique avait imprudemment piqué l'insecte sur son chapeau, figurez-vous ! Moi, au début, je n'étais pas maniaque. Je n'ai pas du tout étudié les lépidoptères pour eux-mêmes : vous comprenez, aujourd'hui, on ne peut plus étudier toute la nature, il faut donc choisir sa chatière pour entrer. Les ancêtres des papillons ont 260 millions d'années ; la vie moyenne d'un papillon n'atteint pas deux mois. Sur la terre, ils ont suivi les plantes à fleurs, soit. La plupart sont sédentaires. Mais il existe de grandes espèces migratrices (nous ferions mieux de dire voyageuses, puisqu'elles ne reviennent pas à leur point de départ) qui couvrent tout à coup les bateaux, ou se posent sur l'Océan. Napoléon se plaignait des sphinx de Sainte-Hélène. Il y a des papillons depuis l'Equateur jusqu'au cap Nord... »
J'avais vu s'envoler des petits papillons, sur un fond d'icebergs, du hangar presque détruit dans lequel Nobile, au Spitzberg, avait protégé son dirigeable.
« On les trouve presque jusqu'au sommet de l'Himalaya. Ils ne voient qu'à un mètre : ils découvrent leurs femelles parce qu'elles émettent un parfum. Ils n'ont que des armes défensives ; d'abord, évidemment, le mimétisme. Ici, le Kallima est plus étonnant que le caméléon ; les chenilles d'Hypsa monicha s'assemblent comme des côtes de petits melons pour former de fausses baies charnues, figurez-vous. Les papillons vénéneux deviennent éclatants dès qu'un oiseau arrive. Leur défense consiste à lui dire : “Ne va pas te tromper, idiot !” Ils allument leurs phares, si vous voulez. Il y a des papillons fantaisistes, l'ailante (c'est un papillon de ver à soie) qui vient se tuer contre les vitrines des Champs-Élysées, jamais contre une lampe électrique ; ici, les papillons qui adorent le tabac et volettent autour de votre cigare si vous vous promenez la nuit, car ils ne supportent pas l'électricité. Et, évidemment, le grand problème : l'instinct. Vous savez que les chenilles se suivent, une à une, puis deux à deux, puis trois à trois, etc. Vous capturez le guide : une autre chenille prend sa place, et la procession repart. Il y a quelque chose d'hypnotisant, d'inépuisable, dans l'étude patiente de toute vie qui n'est pas la nôtre. Pourquoi les papillons se comportent-ils comme ils le font, comment les insectes dorés ici deviennent-ils blancs dans le désert de Gobi, comment les mantes, brunes en Afrique, deviennent-elles vertes autour de la Méditerranée ? Ici, le calao se nourrit des fruits du strychnos, l'arbre à strychnine. Les noyaux sont l'un des plus forts poisons qui existent. L'oiseau mange la pulpe, jamais le noyau. L'adaptation est bien plus mystérieuse que la survie des plus aptes ; alors, à quoi est soumise cette nature semblable à un gigantesque caméléon ? Vous connaissez la grande forêt : il est impossible que les hommes aient survécu empiriquement, en constatant qu'ils pouvaient manger ci, et qu'ils mouraient s'ils mangeaient ça. Ils étaient entourés de poisons, vous comprenez. Il faut qu'un instinct ait joué, Malraux...
– Au symposium de 1958, dis-je, un des spécialistes illustres, Haldane ou un autre, a interrompu le dialogue : “De quoi parlons-nous ? Si c'est de Dieu, qu'on le dise !” Bien entendu, ce problème n'est capital que pour un agnostique.
– Presque tous les biologistes sont agnostiques. Moi aussi, si vous voulez... »
Je sens qu'il me regarde. Je réponds :
« Haldane a raison. Mais le mot Dieu, comme presque tous les mots essentiels, superpose des significations : Créateur, Juge, Amour... Dire que le monde a un sens, comme le dit Einstein, c'est dire qu'il existe un ordre du monde. Ce qui n'est pas rien. Mais pourquoi la mort irrémédiable de l'individu, celle des animaux et des plantes, ne ferait-elle pas partie – et comment ! – de cet ordre-là ? Pourquoi une loi cosmique serait-elle juge des vertus ? Passons... Lorsque nous sommes dans la grande forêt, le problème de l'instinct devient capital, parce qu'il devient en effet, pour les agnostiques, l'une des formes du problème de Dieu. En face de lui, que pèse l'Histoire, que pèsent les hommes ? Qu'est-ce qu'Alexandre de Macédoine, en face du fait si simple que les hommes ont mangé ce qu'ils devaient manger pour survivre ? Ou du fait qu'un certain nombre de graines possèdent les petits parachutes qui les emportent ? La nature de la graine porte en elle la connaissance du parachutage ? Devant tout cela, nous sommes simplement des papillons plus présomptueux que devant les divinités...
– De mes travaux, si j'ose dire, je n'attends aucune réponse. Je n'en attendrais pas même si j'étais plus jeune, figurez-vous. Il n'y en a pas. J'essaie, si vous voulez, d'approfondir une question. Pas un question que je pose : une question qui m'est posée, vous comprenez ?
– Dans le domaine métaphysique, mon cher Méry, il est possible que la pensée soit fondamentalement interrogative. On peut construire des escaliers pour les sommets des Pyramides, et d'autres pour les profondeurs de la terre. Il va de soi qu'il existe des degrés de l'interrogation. Et toute pensée qui prend Dieu pour objet – ce qui couvre pas mal de millénaires... – est en partie, interrogative, qu'elle le sache ou non. Mais dans le domaine religieux, et peut-être dans le vôtre, je crois que cette interrogation-là suscite une sorte de communion.
– Observer la nature nous unit à elle, penser à Dieu unit les moines à Dieu...
– Est-ce que ce dialogue a changé votre relation avec l'art ?
– Je ne pense plus beaucoup aux œuvres d'art.
« J'ai essayé de réfléchir à ce dont vous parliez : je ne suis pas arrivé à l'interrogation, ni à la communion, ni à l'art : je suis arrivé à une sorte de dialogue qui me semble capital, mais dont je ne comprends pas bien le sens. On m'a dit que j'étais en face de la mort ; je me suis demandé ce que ça changeait : rien. »
Une invincible fatigue envahit sa voix :
« Enfin ! quand je me coucherai, il sera tout de même trois heures... Bientôt le jour va se lever une fois de plus – une fois de plus... »
Bien que je l'écoute avec attention, il est mon interlocuteur par une contagion plus forte que la parole. Il reprend, d'un autre ton, comme s'il retrouvait soudain sa pensée :
« Tous les jours, je lis le journal. Vous le connaissez. La ville et même les anciens Straits Settlements ne peuvent pas y jouer un grand rôle ; alors, il y a les nouvelles de Birmanie, de Thaïlande, de Sumatra, de Bornéo, de Java, et même de pays lointains, parce que les Chinois et les Indiens sont nombreux ici. Les nouvelles sont souvent des nouvelles de guerre. Pendant que je lis les titres, j'ai ma collection de lépidoptères dans la mémoire. Ce sont surtout, évidemment, des papillons des mêmes Malaisie, Birmanie, Thaïlande, Sumatra, Bornéo, Java ; des mêmes endroits du journal. L'autre monde, si vous voulez ; plutôt, l'autre sens du monde. J'éprouve un sentiment du même genre quand je pense aux femmes, en temps de guerre. Tous les hommes qui se battent depuis si longtemps, et toutes les femmes qui, depuis si longtemps, continuent la vie des femmes. Mais les papillons m'impressionnent beaucoup plus, évidemment. Quelquefois, ils nous rejoignent : les pluies de sang du Moyen Âge étaient les myriades de gouttes rouges lancées par les papillons Vanesses... Mes papillons ont leurs îles comme nous avons nos nations. Une vie qui n'est pas la nôtre, mais qui est aussi la vie, et qui fait de la nôtre une sorte de hasard. En face de l'Asie, je me sens singulier ; en face des papillons, l'humanité me semble insolite : rentrez sous terre ! dirait Clappique. Une aventure, Malraux. Vous me comprenez ? »
Je pense surtout à la phrase : il sera mort avant un mois. Essuie-Plume revient, suivi de l'enfant, saute dans la lumière de la table. Je réponds :
« C'est un sentiment que j'ai quelquefois éprouvé, non en face des animaux, mais en présence de la mort ; plus exactement, quand la menace de mort s'effaçait. Après la traversée d'un cyclone par mon avion, et quelquefois pendant la guerre. Pas après mes blessures. Pas après le simulacre d'exécution à Gramat (les Allemands m'avaient collé au mur). Je crois pourtant mon sentiment différent du vôtre. Ce que je tiens pour le plus important, c'est : quel sens a le monde ? Donc, un sentiment profondément lié à la conscience. Dans certaines limites, car toute métaphysique veut atteindre la totalité. Disons que mon problème est celui du monde, l'Être compris, et le vôtre, celui de la vie ? Il y a un texte sacré de l'Inde où les grands papillons, après le combat, viennent se poser sur les guerriers morts et sur les vainqueurs endormis... »
Pas très loin, un chien aboie. Je n'ai pas entendu aboyer un chien depuis que j'ai quitté l'Inde. Dans la rue, je n'ai pas vu un animal. D'autres chiens répondent. L'air nocturne saturé d'eau, et vaguement parfumé, devient palpable comme le brouillard.
« “Sur les guerriers morts, et sur les vainqueurs endormis...”, répète Méry en écho. Texte admirable ! L'oncle Hô ne connaît certainement pas ce texte, mais il lui a répondu : “Si les prisonniers ne se réveillaient pas, qui pourrait séparer les bons et les méchants ?” Le sommeil n'est pas la vie, mais – tiens, les chiens se taisent ? – il me semble que j'appelle nature la vie qui continuerait si tous les hommes avaient disparu. »
Je ne réponds pas. Je pense de nouveau à Clappique, au cinéaste allemand, à Hitler et son chien martelés par le son des chars russes – et aux papillons millénaires. Seuls vivent encore les éclats de lune sur le petit bassin. « Chaque vague reflète la lune selon sa propre forme, comme chaque homme reflète l'Être... »
« Tout de même, dit-il, je voudrais revoir la neige avant de mourir, figurez-vous... »
En regagnant le consulat, je pense aux indigènes d'Océanie qui font sonner les touques pour appeler les avions divins : les papillons viennent sans doute se poser sur les touques brillantes, comme d'autres viendront lorsqu'elles seront abandonnées dans les clairières...
Avant de me coucher, je parcours les deux scènes de Clappique. Il a lu la dernière à haute voix. Les proclamations et les détresses du roi chimérique se sont-elles succédé dans le patio de cet hôtel, lorsque Mayrena s'y asseyait à une table de rotin ? Le gouverneur Raffles lui est bien antérieur... Mais le monologue du Rat mort, écrit, est banal : il n'y reste rien du sorcier, qui appelait le roi des Sedangs dans la nuit malaise. Clappique, quand il faisait parler Mayrena, ne cessait d'improviser. Après tout, cette commedia dell'arte est-elle plus mystérieuse que l'éloquence ?
Sur l'aérodrome, sont posés les petits avions pour les îles, comme étaient jadis rassemblés dans le port les bateaux de cabotage. Il n'y aura plus de capitaine Conrad. Mais toutes les îles semblent encore graviter autour de Singapour, jusqu'à la Thaïlande et les Célèbes, et même, confusément, jusqu'à l'Inde et la Chine...
Notre avion de ligne décolle pour Hong Kong. Le Pacifique. Par là, il y a une île appelée Balé Kambang, que m'a donnée Eddy du Perron quand je lui ai dédié La Condition humaine. Il est mort à l'entrée des Allemands en Hollande. Il tenait toute politique pour non avenue, et l'Histoire aussi, je crois. C'était mon meilleur ami. On m'a dit que, maintenant, les Hollandais reconnaissent en lui l'un de leurs grands écrivains. Que sont devenues les plantations de sa famille ? Et sa Lettre au Libérateur, adressée à Shariar ? Il ne croyait pas à la politique, mais il croyait à la justice... Qu'est devenue mon île ? Irai-je la voir avant de mourir, avec la bénédiction de Sukarno ? Les cocotiers y poussent dru, paraît-il. J'aurais dû demander à Méry s'il la connaissait. J'aurais dû aussi demander à Sukarno si je la possédais encore.
Eddy du Perron me disait que La Voie royale ne valait rien, et ne pouvait se défendre que si elle devenait le prologue fantastique des tomes suivants. (Ceux-ci sont devenus La Condition humaine.) Dans l'avion, je relis la scène de mon roman. Clappique a raison de penser qu'à bien des égards, mon personnage de Perken est né de Mayrena. Plus exactement, de ce qui unit Mayrena à un type d'aventurier disparu. On ne connaissait pas en 1929 son côté farfelu. Il se confondait avec Brooke, devenu rajah de Sumatra, et quelques-uns de ceux qui osèrent, comme Mercurol, se rendre sans armes chez les insoumis.
Le livre et le personnage sont nés d'une méditation sur ce que l'homme peut contre la mort. D'où ce type de héros sans cause, prêt à risquer la torture pour la seule idée qu'il a de lui-même, et peut-être pour une sorte de saisie fulgurante de son destin – parce que le risque de la torture lui paraît seul vainqueur de la mort.
Depuis, la torture a cessé d'être romanesque. Nous n'avons que faire des héros sans cause. En 1965, au-dessus du Pacifique, je pense au jeune homme de 1928 qui arpentait le pont d'un cargo dans le détroit de Messine, l'un des plus beaux paysages du monde, en inventant dans un rayonnant matin italien ce personnage, ou plutôt cet holocauste.
L'hôtesse nous apporte le journal. C'est le Straits, dont parlait Méry. Au-dessus de moi, volent tous les papillons, et sans doute les vastes frémissements blancs que j'ai connus jadis au sommet des collines cambodgiennes. Au-dessous encore, des soldats abattus, bouche ouverte, barrent les rues des villages vietnamiens. Derrière notre avion, passent les superforteresses qui viennent de l'île de Guam. Je survole la forêt, enchevêtrée comme au siècle dernier. L'administrateur qui s'était voué aux Mois a été chassé, aucun Vietnamien ne l'a remplacé. Les troupes françaises ont réoccupé, pour quoi faire ? les « hauts plateaux sauvages ». Puis, elles sont parties. Nous passons la chaîne annamitique. Voici ces plateaux, avec l'ombre de Mayrena.
Et un peu plus loin, voici Da Nang, qui fut Tourane ; autour du port, la flotte de guerre américaine, immobile.
1 Le roi des Belges.
2 Le nom de Hô Chi Minh à l'époque.
3 « Le capitalisme est une sangsue ayant une ventouse appliquée sur le prolétariat de la métropole, et une autre sur le prolétariat des colonies. Si l'on veut tuer la bête, on doit couper ses deux ventouses à la fois. Si l'on n'en coupe qu'une, l'autre continuera à sucer le sang du prolétariat, la bête continuera à vivre, et la ventouse coupée ressuscitera » (Hô Chi Minh, 1924).
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