Le miroir des limbes T1 : Antimémoires

André Malraux · Chapitre 18 sur 23

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Le miroir des limbes T1 : Antimémoires

Chapitre 2

2

 

Je regagne la France « par le pôle ».

Au-dessous de nous, le Japon. À droite, Kyoto. J'étais là en 1929. Je pense au temple des Renards. Depuis des siècles, les prostituées reconnaissantes, et même les geishas, y apportaient aux dieux des statuettes de renards : les plus grandes au centre, les plus petites à la périphérie. Les vrais renards, apprivoisés, accompagnaient leur maître dans des cafés semblables à ceux des estampes. On m'a dit que le temple avait été détruit par les bombardements, mais non les statuettes, toujours disposées en colimaçon. Il existait un village où l'on ne vendait que du thé et des grappes de bonbons au thé, ronds et verts.

Je suis revenu trente ans plus tard, après mon entretien avec Nehru : aucun ministre français ne s'était rendu au Japon depuis la guerre. Un autre monde. Je demandai à un missionnaire, qui avait connu l'ancien Japon, ce qu'il pensait du nouveau : « Oh, dit-il en souriant, le kimono était beaucoup plus miséricordieux... »

Puis vers 1963, pour l'inauguration de la Maison franco-japonaise qui remplaçait celle de Claudel.

Musées, collections, chefs-d'œuvre, amitiés. J'ai plus de lecteurs au Japon qu'en France, m'a-t-on dit. J'ai oublié les inaugurations ; je me souviens d'un dialogue, en i960, dans un jardin que je suis en train de survoler : le jardin « des Sept Pierres » (qui en a quinze), le fameux Jardin-Sec du Ryonji à Kyoto – petits menhirs sur un sable cabalistiquement ratissé.

J'avais rencontré, d'une part, des Japonais fanatiques de l'occidentalisation : « Nous avons toujours su imiter ce que nous avons voulu ! » Le “rattraper et dépasser l'Amérique !” des Russes, devenait pour eux : prendre rang de seconds des États-Unis. Hostiles à tout spiritualisme, possédés comme des morphinomanes, par l'“édifier-et-fabriquer” de la croissance japonaise. L'un d'eux me confia que ses compatriotes avaient inventé le kimono alors que nos chevaliers médiévaux passaient leur vie à la cour sans quitter leur armure ; et m'affirma, en m'offrant une friture de crustacés, que spirituellement l'Islam n'est pas en Asie. J'avais vu des étudiants – la jeunesse la plus ravagée du monde. Des peintres, qui confondaient furieusement nos plus grands peintres modernes et les dernières modes de New York. Du côté du calme, quelques religieux dont on pouvait résumer ainsi la doctrine :

Le Japon n'a pas de philosophie. Il dit, comme le bouddhisme : pense à moi quand tu regardes un miroir. Depuis le Meiji, il a perdu son âme. Qu'il retrouve le cœur de l'enfance ! Plus de moi ni d'autrui : l'amour. Le cœur de l'enfance est semblable au miroir et frais comme le néant. Il porte en lui l'âme du Japon, et nous les retrouverons ensemble.

Aussi peu convaincants devant les nouveaux gratte-ciel de Tokyo que ceux-ci devant le jardin zen du Ryonji.

Pour les spécialistes, c'est un des plus célèbres jardins du monde ; pour moi, c'était le plus surprenant. Du sable plat encadré par trois murs bas et le monastère. Apparemment éparses, les fameuses pierres noires, plus petites qu'un enfant. Un jardin est un lieu de plantes et d'arbres ; seul Shalamar, aux Indes, suggère, par ses immenses trouées à travers les vergers, une ruine végétale. De l'autre côté du monastère, les cellules étaient précédées de jardinets de mousse où l'eau ruisselait. Que signifiait ce jardin ? L'éternité, disait le supérieur du couvent auquel il appartient. Les pierres et le sable l'opposaient à la vie, à l'eau sur les mousses, devant les cellules de l'autre côté du couvent. Pourtant les traces parallèles des dents du râteau sur le sable suggéraient les vagues ; le sable même suggérait la mer. Ces pierres corrodées, disposées de telle façon qu'on ne pût les voir toutes à la fois, proposaient un temps géologique, plutôt que l'éternité.

Je devais rencontrer là, le père d'un très proche ami japonais, Takyo Matsui, tué en s'écrasant sur un navire américain, à la fin de la guerre, quoique fort peu japonais, sauf lorsqu'il parlait du Japon. Ce petit samouraï trapu, fraternel, hurluberlu, exilé ou enfui lors de la répression contre les socialistes, était rentré au Japon bien qu'il jugeât cette guerre absurde, avait combattu dans le Pacifique, choisi enfin le corps des pilotes-suicide. (En 1918, j'étais pacifiste, mais j'attendais impatiemment l'âge qui me permettrait de m'engager...) Mon hurluberlu peignait, vénérait Matisse, passait ses dimanches dans la forêt de Fontainebleau pour y cueillir des jeunes pousses de fougère : « Je ne comprends pas les Français ! Ce mets est excellent, et gratuit ! » Son père avait voulu me voir « pour parler de l'art », dont il enseignait l'histoire à l'Université ; en fait, à cause de son fils ? Je savais seulement combien le père souffrait de la « démocratisation-et-américanisation » ; beaucoup de ses élèves ne croyaient qu'à la guerre « au poids », rejetaient avec fureur le bushido et les kamikazes « bassement réactionnaires ». Étranger à toute action politique, obsédé par la mort du Japon ; pratiquant du zen : c'est sans doute pourquoi il avait choisi le Ryonji pour notre rencontre.

Il m'attendait, assis sur les marches de bois du temple, au-dessus du jardin ratissé. Dans ma mémoire, il s'appelle « le Bonze », peut-être parce qu'il portait un kimono noir. Crâne tondu ou rasé, masque sans âge, et qui pourtant exprimait la trouble enfance que les bonzes préservent comme nos religieux. Il n'était pas moine. Mal accordé à son corps ascétique, son masque tout rond ressemblait aux billes du Hokkaido sur lesquelles sont dessinés des traits humains aussi fins que des cils. Ainsi que la plupart de ses collègues, il lisait le français et l'italien. Il avait d'ailleurs traduit quelques-uns de mes textes. Nous étions assis – lui à la japonaise, moi jambes pendantes – devant le sable, sur les marches polies, le monastère dans notre dos. Les ombres commençaient à s'allonger. Après les paroles de courtoisie, il dit :

« Ce jardin est inséparable des petits jardins de l'autre côté. Le zen sonne pieusement la note essentielle : seulement une fleur dans un vase. Le jardin est fait contre toute la ville, toute la campagne. Je veux dire : contre la campagne sans forme. Nos jardins traditionnels sont différents.

– J'en connais quelques-uns.

– Ils sont plus importants. L'art zen est la note unique, la tache unique. La flèche qui tremble dans la cible. Le jardin japonais traditionnel est un moyen de... nê... de communion... »

Malgré la sûreté cérémonieuse et vaguement ecclésiastique de son français, notre « heu... » n'avait pas remplacé le « nê... » japonais. Je demandai :

« De communion avec le sens de la vie ?

– Oui. Beaucoup de gens qui ne sont pas des peintres font des lavis, beaucoup de gens qui ne sont pas des poètes font des haïkaïs. Moi, par exemple, modestement. Un lavis est presque toujours accompagné d'un poème.

– Les peintres du dimanche ne manquent pas chez nous. Pendant la guerre, j'habitais chez les notables ; presque tous possédaient des peintures de leur grand-père, de leur oncle ou de leur cousin. Ils ne les tenaient pas pour rivales de Rembrandt. Je suppose qu'il en est de même pour vous : vous n'avez pas la même relation avec un lavis quelconque qu'avec un lavis de Sesshu.

– Non. Je sais indignement que l'art existe. Sa communion avec les choses aussi. Comme dans la musique. Nous connaissons, timidement, votre ancienne musique. Les œuvres sont inégales ; pourtant, il nous semble qu'elles ont le rôle de nos simples lavis. Vous pouvez les comprendre plus facilement que nous ne comprenions autrefois votre peinture. Nous comprenons un peu la sculpture de vos cathédrales à cause de la sculpture du bouddhisme. Nous comprenons votre impressionnisme : le cours de l'eau, le brouillard, l'heure...

– Pourtant, vos grands lavis n'ont pas d'heure ?

– Beaucoup de nos estampes essaient. Vous les admirez plus que nous. Notre plus grand art n'a pas d'heure. Comme votre sculpture, avec votre permission. Comme un art que nous aimons beaucoup : votre peinture préhistorique. Je crois que je comprends bien votre peinture sans ombre : vos primitifs, vos modernes. Je ne comprends pas bien vos dessins. Ça ne fait rien. Une seule chose est importante : à quoi sert l'art. Vous savez cela : vous l'avez écrit. Je l'ai écrit aussi, modestement. L'art est la chose la plus obligatoire, avec la spiritualité. Un homme ne peut pas vivre tout seul. La question est : à quoi sert votre art ? Il est partout, même chez nous, je sais. Pourquoi ? »

Son expression n'était pas celle de l'interrogation, c'était celle de l'étonnement : tout rond, il avait l'air d'une bille étonnée. Je répondis :

« Je crois que notre relation la plus profonde avec l'art tourne autour de notre relation avec la mort. Mais c'est une relation secrète, une relation à découvrir. Chez vous, non. Le Japon a posé l'harmonie comme rivale de la mort. Votre lavis, c'est l'harmonie entre l'homme et l'univers. La lutte contre la mort, pour nos artistes, n'est pas dans la conquête de cette harmonie : elle est dans la postérité, ou dans la métamorphose liée à la survie des œuvres.

« Vous parlez de l'art chrétien, mais notre art n'est plus chrétien ; c'est depuis qu'il ne l'est plus qu'il a ressuscité tout l'art du monde... Nos peintres connaissent mal vos lavis ; ils connaissent mal votre art, d'ailleurs, à l'exception de vos estampes.

– Vous leur avez généreusement fait connaître Takanobu, et nos statues. Vous avez dit que le Japon des mousmés est ridicule, comme la France de... Montmartre. Nous ne sommes pas le pays des mousmés, nous sommes le pays du Chant des morts, du Chant des glycines, et de ce jardin. Vous avez dit des choses honorables. Nous vous sommes reconnaissants. Pas seulement pour nos peintres.

– J'ai fait découvrir aux nôtres que l'art japonais n'était pas chinois. Ce qui était facile, parce que vos estampes, qu'ils connaissent, ne sont pas chinoises. Mais ils admirent le Portrait de Shigemori comme Madame Cézanne. Ils admirent vos grandes statues bouddhiques, disons la Kannon de Kudara, comme les statues de Chartres. Il y a pourtant plus de différence entre vos œuvres médiévales et vos lavis qu'entre elles et notre peinture moderne. Même si votre admiration de l'impressionnisme se fonde sur un malentendu (en art, qu'est-ce qu'un malentendu ?) et mon admiration de vos grandes œuvres, sur un autre ! La communion avec l'univers s'accorde visiblement à l'accent de vos jardins, même de celui-ci. Chez nous, le zen est à la mode. Passons. Il est vrai que les œuvres du zen les plus aiguës ne me déconcertent pas. Mais pour moi, le lien avec l'univers, ce n'est pas votre brouillard où tout se confond, ni ces paysages que vous appelez, comme les Chinois, des eaux-et-montagnes, ni même ce que je crois le plus profond chez vous : faire d'un paysage, et quelquefois d'un portrait, un idéogramme. Certains lavis de Sesshu jouent le rôle des caractères chinois ; leurs détails, plus encore. Ils nomment un paysage. En Égypte, je découvrais la communauté des civilisations qui s'expriment par des caractères ou des hiéroglyphes ; mais je découvrais aussi que, pour l'Égypte, pour Sumer, les moyens de communion avec l'univers étaient les astres. Vous n'avez pas d'astres.

– Il me paraît que vous-mêmes avez longtemps daigné ignorer la nuit. Je ne suis pas allé en Mésopotamie. Je suis allé en Égypte. L'Égypte est la nuit, le Japon est légèrement le jour. Existe-t-il un brouillard de la nuit, en peinture ? Non. Ni des astres du jour. La lune existe. Elle n'est pas une constellation. Ni le soleil. Je vous comprends. Vous pensez que les astres égyptiens... nê... signifiaient le monde, n'est-ce pas ?

– Oui. Ils en étaient les idéogrammes. Or, ce jardin suggère ce qui, dans le monde, échappe à tout destin. Votre communion naît de l'éphémère, celle des constellations naissait de l'éternel.

– Ma modeste opinion est qu'il n'existe pas de destin. Chez nous, l'idée de réincarnation est naïve. Le Bouddha n'a jamais dit de tels... enfantillages.

« Je ne sais si je comprends réellement la sculpture de l'Égypte. Peut-être. Je comprends mieux celle de vos cathédrales. Je comprends grossièrement qu'une Vierge romanesque...

(Il veut dire : romane.)

« ... est semblable à une statue bouddhique, mais, comment dites-vous ? dramatique. Je comprends peut-être qu'un Christ dans une cathédrale est un Bouddha dramatique ; je ne comprends pas encore les grands crucifix. La vie intérieure est la recherche de la sérénité parce qu'elle s'accorde à la vie intérieure des choses. Mais le Dieu de l'Occident est un Dieu dramatique. Je devine que votre Rembrandt est un artiste honorable. Je ne comprends pas ce qu'il veut. »

Le Bonze était bouddhiste, marié selon les rites shinto, comme beaucoup de Japonais. Il parlait du zen avec respect, mais non comme un adepte ; il se référait moins à l'approfondissement spirituel qui délivre du monde qu'à la communion avec le monde. Par quoi, pensais-je, remplaçons-nous la communion qu'insinue ce jardin ? À Versailles, par l'ordre ? Et dans la cathédrale ? Je demandai :

« Chartres ne vous a pas ému ?

– Beaucoup. Par la hauteur de la salle : nous n'avons rien de semblable. L'honorable vide. »

Au début de l'été 1940, je revenais de la cathédrale sur laquelle tombait le soir. L'ombre emplissait déjà la rue étroite. Une seule ampoule, dans la vitrine d'une poissonnerie, éclairait un chat attentif, qui suivait les poissons du regard. Le lendemain matin, sur le petit parvis, les bourdons tournaient autour des œillets d'Inde jaunes et noirs comme eux ; leur murmure se mêlait au son assourdi des orgues, ou au vacarme précipité des escadrilles qui regagnaient l'école d'aviation.

Le Bonze continua :

« J'ai beaucoup aimé cela. J'ai aussi beaucoup aimé les vitraux. Je ne comprends pas pourquoi vous avez choisi la peinture, et non les vitraux. Des tableaux que les heures allument et éteignent : cela est légèrement le contraire de ce que nous avons attendu de l'art. Néanmoins, nous connaissons l'instant.

– Avons-nous choisi les tableaux contre les vitraux ? Je crois que ceux-ci sont morts avec le lien cosmique chrétien. Car il a existé un lien cosmique chrétien, bien que le christianisme n'ait pas été un lien avec l'univers. Nous l'avons remplacé par ce que nous avons appelé la nature, et qui n'est certes pas ce que vous appelez ainsi.

– À cela, j'ai modestement pensé. Je connais les théories italiennes. Quand les premiers Italiens disent : la nature, ils veulent dire... nê... ce que nos sens... reconnaissent. Les choses que les hommes n'ont pas créées. Le contraire des vitraux, des mosaïques. L'illusion. Oui : l'illusion. Pour nous, la nature n'est pas le contraire des fresques de Nara. Ou des œuvres de Takanobu. Ou de la sculpture bouddhique : la nature est le secret des plantes, des arbres, des eaux-et-montagnes.

– Peut-être, dis-je, le dialogue avec ce qui n'est pas l'homme : astres, brins d'herbe ou grillons, est-il un puissant moyen de négliger la mort... »

Son sourire effacé, il était devenu semblable aux masques japonais de l'étonnement :

– Voulez-vous me faire la faveur de me dire pourquoi la mort aurait de l'importance ? La mort ne nous intéresse pas. L'empereur n'a pas fait hara-kiri, je sais. Beaucoup d'officiers l'ont fait. Vous avez vu Sa Majesté ?

– Oui. Quand je suis revenu au Japon. »

Quarante-huit heures après mon arrivée, selon l'usage. Il n'eût pas convenu de rencontrer les ministres auparavant. Nous avions décidé, notre ambassadeur et moi, d'aller à Nara. J'avais retrouvé la ville presque intacte ; les fresques avaient été incendiées (par un accident, non par la guerre). À l'aérodrome du retour, m'attendait toute la presse japonaise, stupéfaite et enthousiasmée que l'envoyé du général de Gaulle fût allé revoir la Ville sacrée. L'archéologie épuisée, les journalistes posèrent toutes sortes de questions :

« Que pensez-vous du lien entre notre civilisation et la civilisation chinoise ?

– Il y a l'écriture, répondis-je, mais vous n'avez en commun ni la gamme, ni l'amour, ni la mort ; ni même, réellement, la géomancie.

– Quand vous avez retrouvé le Japon, qu'est-ce qui vous a paru le plus différent du reste de l'Asie ?

– Le sourire. »

Pas de politique : il n'y avait jamais eu de guerre. Bilan : six colonnes en première page des journaux : le Japon retrouvait son passé exemplaire.

Le lendemain, l'empereur. Ambassadeurs-interprètes, jaquettes, hauts-de-forme. L'ancieienne maison des domestiques, car le palais était détruit par les bombardements. Assis sur un canapé des Galeries Lafayette semblable à celui du Négus, donc fort laid, le souverain, Chaplin mélancolique, avait ramené son regard vers le tapis :

« Vous venez de Nara, n'est-ce pas ? »

Il ne s'exprimait pas en japonais, mais en nippon impérial (comme il l'avait fait pour annoncer la défaite : d'où la terrible erreur du peuple, qui, ne le comprenant pas, avait cru qu'il annonçait la victoire et hurlé : Banzaï !).

« En effet, Majesté.

– Je vous en félicite. Pourquoi le Japon d'autrefois vous intéresse-t-il ?

– Comment le peuple qui a inventé le bushido ne signifierait-il rien pour le peuple qui a inventé la chevalerie ? »

Un temps. L'empereur avait de nouveau regardé le tapis :

« Oui... Vous n'êtes pas ici depuis longtemps, c'est vrai ; mais depuis que vous êtes ici, dites-moi, avez-vous vu une chose qui vous ait fait penser au bushido. Une seule chose ? »

La question avait fait, dans ce salon de notaire, les ronds désespérés des cailloux dans les vieux étangs – des ronds aussi lents que l'allongement des ombres sur le sable ratissé du Jardin-Sec.

La question de l'empereur me rappela celle que le Bonze venait de me poser. Il reprit :

« Beaucoup de Jap'nais se sont tués, en effet, mais je ne voulais pas parler d'eux. Il y a beaucoup de courage au Japon. Avec votre permission. Ailleurs aussi, certainement. Je parlais de la signification de la mort.

« Le trépas n'a pas plus d'importance que la mort. L'acte que vous appelez hara-kiri (nous n'employons cette expression populaire qu'avec les Occidentaux) vous le traduisez par : suicide. Il n'est pas un suicide, il est un exemple. Pourquoi l'Europe veut-elle que la mort ait une signification, comme vous dites ? Chez nous, les gens populaires disent que les honorables-esprits deviennent des dieux quand ils sont les esprits des morts. Comme vous savez, la Nuit des Morts est celle des premières toilettes d'été. Inauguration, vous dites ? Chez vous, tout est différent... tout est si différent ! La mort... Dans votre art chrétien, elle me paraît, si vous permettez ? une... honorable maladie. Je vous ai dit que la vie intérieure est la recherche de la sérénité. C'est pourquoi je comprends votre art antique. Nous le connaissons bien par les photos. C'est un art décoratif. Pourtant, nous le comprenons.

– Mais le nu ?

– À l'époque Heian, votre an mille, les femmes jap'naises étaient de grands écrivains. Elles ont écrit que le nu féminin est très laid. Sauf la chevelure. Pourtant...

– Je connais la citation : une femme nue est un crustacé sans carapace.

– Pourtant, à cette époque, la... carapace était le costume. Dans la peinture, aussi dans la réalité. Pour nous, votre style antique est un costume. Tout à fait. Vos Vénus ne sont pas nues. Elles ne sont pas sans... coquille ? vous avez dit : carapace ? Malgré l'inquiétante propagande féministe, elles sont étrangères à ce vice que les Américains appellent kizu...

– Le baiser ?

– Oui, kizu. Daignez vous souvenir que le nu féminin existe ici seulement dans les estampes sexuelles. Pas beaucoup. Une femme doit être ornée de vêtements. Pensez aux geishas... »

Je n'avais revu de geishas qu'à des dîners officiels, mais je me souvenais de 1929 : de ma visite aux dernières « maisons vertes » des geishas dites impériales, la patronne prosternée devant le peintre Kondo, dont un lavis ornait l'entrée : « Maître, quel honneur pour mon humble maison ! » Kondo avait dit que je connaissais un peu la théorie des lignes de la main : une geisha tendit ses mains. Je la regardai sans rien dire, mais elle comprit, déboutonna un poignet, me montra deux profondes cicatrices de coups de rasoir, en éclatant de rire, et je lui montrai le signe du suicide.

Je crois que les geishas impériales n'existent plus. Les geishas ordinaires ont beaucoup ri pour les soldats américains.

Le Bonze ajouta :

« Le Japon seulement a inventé les femmes. La femme japonaise est la soumission très polie ? Un Américain m'a dit cela. Je l'ai écouté bien joyeusement, en riant de colère... »

Je connaissais l'expression, la plus profonde du Japon. Des amis m'avaient dit autrefois, après une catastrophe : « Nous avons beaucoup ri ». Et l'une de mes meilleures amies japonaises, souriante comme pour une naissance : « Veuillez excuser mon léger retard, j'ai eu beaucoup de choses à faire, parce que mon père vient de mourir... »

Sous le petit crâne tout rond du Bonze, ses petits yeux et sa petite bouche n'étaient que petit sourire. Je pensais à mes amis samouraï, à leur nez aquilin de Bouddhas siamois ou leur masque de champions de catch.

« Où les femmes ont-elles été soumises ? disait-il. Très malignes. Nos femmes sont ce jardin, ou l'autre – je préfère dire l'autre, avec l'eau, les plantes, jardin féminin – la communion avec les choses. Et vos femmes ? Souvent, j'ai pensé : elles sont comme votre art. Je vous ai dit : votre art, je ne comprends pas toujours bien. Vos femmes, ni ! je comprends bien ! Maintenant, au Japon, nous avons beaucoup d'Américaines ! Moustaches ! Motocyclettes !

– Elles sont plutôt de belles Walkyries.

– Val-ky-lies ? Les femmes du musicien Wagner ? »

L'ombre des pierres s'allongeait. Le Bonze réfléchissait. Il réfléchissait depuis le début de l'entretien, mais souvent il semblait jouer. Pour la première fois, il me regarda, tout sourire effacé.

« Un homme nu de votre antiquité est bizarre, dit-il. Vos déesses ne sont pas bizarres, elles sont vêtues. L'Occident a beaucoup de personnages fantastiques. Comme l'Inde. Le dieu-éléphant, le dieu-singe. Dans votre art, le sphinx. Les Victoires. Les anges. Une Vénus de la Grèce est comme un sphinx. Les œuvres de la « beauté » sont fantastiques comme vos diables. Daignez constater que les diables sont fantastiques partout. Pourquoi ?

– J'ai écrit il y a quarante ans que même si le Beau était une idée fondamentale, la beauté artistique n'en était certainement pas une. »

Les ombres longues des petits menhirs et les ombres déchiquetées des rochers bas, s'étendaient de plus en plus. Il répondit :

« Je lis les ouvrages occidentaux écrits sur l'art et sur la musique. J'espère vous avoir bien compris. Néanmoins, pour moi, l'art parle du mystère de la vie. Vous daigneriez dire : religieusement. Il me paraît que votre art chrétien, au temps des cathédrales, faisait cela aussi ? Une honorable différence, pourtant : il n'avait pas d'ennemi. Nous, Jap'nais, nous savons ce que nous pensons ; les États-Unis ne nous convertiront pas. Mais ils sont là. Jamais nous n'avions été réellement vaincus. Jamais. Nous les imitons beaucoup. Nous imitions très bien, depuis longtemps. On nous le reproche. Nous avons maintenant quelques organisations industrielles. Et quelques milliardaires. Nous avons des journaux plus puissants que les leurs : six millions d'exemplaires. Des télévisions plus puissantes que les leurs. Une seule chose est obligatoire. Nous n'avons jamais perdu... nê... jamais perdu notre âme, et nous ne la perdrons pas. Leur énorme puissance ne repose sur rien. Être vainqueur est bon ; important ? »

Il éclata d'un rire qui cessa abruptement.

« L'époque des suicidés commence. Vous verrez. Soyez patient. Je connais nos Jap'nais qui ont vécu en Occident, qui veulent imiter l'Amérique. Ils ne comprennent plus du tout la vie. Pour eux, le plus obligatoire n'est pas la communion, c'est la rivalité. Ils vivent pour être plus considérés que leurs honorables voisins. Après, ils meurent avec un grand désespoir.

« La différence entre les Américains et nous, voici. L'Amérique a des poils tout droits, et nous, nous avons des poils que l'on peut caresser. Comme notre renard Inari. Le monde ne peut pas vivre sans caresser. Il veut confortablement ronfler, comme les chats. Les Américains pensent que la vie est la vie des hommes et des femmes ; peut-être aussi les Européens. Peut-être aussi la vie de quelques animaux ; pourtant, ils ne disent pas : monsieur, en parlant des animaux. Nous, Jap'nais, nous savons depuis longtemps qu'il n'y a pas une différence obligatoire entre un homme, monsieur le renard, et une glycine. Nous avons la fête des champignons...

– Nous avions la fête du muguet.

– Par mégarde. Il me semble modestement que, si vous regardiez une plante comme vous regardez un chien, nous nous comprendrions mieux. Vous ne regardez pas fleurir la glycine comme vous regardez courir le chien.

– D'abord, parce qu'on ne voit pas fleurir la glycine.

– Je sais : vous croyez que voir est important. Nous ne croyons pas. Excusez-nous. Si nous devions toujours voir, la vie serait très grossière. Il faut voir, pourquoi ? pour deviner ce que nous ne pouvons pas voir. C'est obligatoire. Sinon, nous regarderions les œuvres d'art en riant très longtemps. »

Ainsi (pour d'autres raisons) Nehru m'avait-il parlé de sa prison, de ses animaux, de son brin d'herbe. Nehru ne croyait pas à la métempsycose, mon interlocuteur, pas davantage. Mais une civilisation qui a cru que nous pouvions devenir des glycines dans une autre vie ne regarde pas les fleurs comme nous, et écrit l'admirable Chant des glycines. L'héritage de la métempsycose donne à toutes les formes de la vie une insidieuse fraternité. Le Bonze continuait :

« À l'époque Heian, il y avait dans la chambre impériale un crâne de rhinocéros pour la fécondité, et deux miroirs pour détourner les mauvais esprits. On fouettait à mort sous un cerisier quand il était couvert de fleurs. Je ne regrette pas le fouet : je regrette dignement le cerisier. Au temps de la floraison des cerisiers, tout le monde doit être heureux, c'est obligatoire, et les enfants reçoivent des jouets rouges... »

Je pensai au sang des deux malheureux que la Gestapo torturait à Toulouse pendant mon interrogatoire, au flamboiement des poissons rouges dans la rivière de Hang-tcheou, dès qu'on leur jetait quelque nourriture. Je demandai :

« Et la Chine ?

– Nous sommes étrangers à cette grosse bête stupide qui ne croit plus qu'à l'action. Elle a été honorable. Elle est morte. Je ne suis pas ému par la force. La Chine est plus faible que l'Amérique. Mao Tsé-toung mourra.

– Mais il aura donné à manger aux Chinois. »

En ce temps, je venais de l'Inde par Hong Kong, et n'étais pas encore retourné en Chine.

Le Bonze continua :

« La guerre a été entre nous et les États-Unis. La paix sera entre les États-Unis et nous. Parce que l'Amérique croit bien à l'action. Parce que le Japon connaît dignement la communion.

– L'Inde aussi.

– Je connais l'Inde par une escale, quand je suis allé en France et en Italie. J'ai vu les musées. J'ai vu Elephanta : près de Bombay. J'ai acheté beaucoup de photographies. Il y a eu le bouddhisme. Ensuite...

– Ensuite, des convulsions ?

– Convulsions ? Daignez m'expliquer ? »

J'expliquai. Il répondit :

« Oui. D'autres choses aussi. Les gros bijoux. Les grosses fleurs. Nous détestons cela. Et beaucoup de bruit ! Nous détestons le bruit. Pour quoi faire ?

– Vous vous demandez ce qu'accompagne cet énorme orchestre ? Ce que vous rejetez : le sang et la nuit.

– Je regrette respectueusement. »

J'étais moins retenu par sa pensée que par le souvenir des têtes colossales d'Elephanta, dans ce jardin japonais qui les niait de tout son génie. Le Bonze disait :

« Comment nous, qui avons inventé le haïkaï, le poème le plus court, admirerions-nous ce... nê... ce... »

Il agita doucement les bras dans un geste de confusion, qui me parut signifier : fatras.

Fugitivement, je pensai à la vaste terrasse vide du temple du Mahalinga hantée par la musique de nuit. Surtout, à ce que je n'avais jamais vu : au temple de Narayana dont m'avait parlé Nehru, où d'invisibles miroirs reflétaient chaque fidèle dans la luxuriance des sculptures, comme une âme jetée aux dieux. « Ô mes dieux qui n'êtes que moi-même... »

« Les têtes d'Elephanta, demandai-je, vous ont laissé indifférent ?

– Encore les grosses bêtes. Je n'aime pas notre grand Daibutsu bien célèbre de Kamakura : c'est lui que vont voir les touristes. Ce qui est trop grand est... ni... est insignifiant. Je n'aime pas les... caves, non, vous dites : les grottes. Encore le drame. Vous sculptiez votre Christ mort ; nous représentons rarement le Bouddha mort. Jamais par la sculpture. Je suis désolé.

– Il n'est pas mort pour le salut des hommes.

– Un peu. Mais vous sculptiez le crucifix, le bouddhisme sculptait vénérablement l'Illumination. »

Il cita le texte originel : la paix de l'abîme, et ajouta ; « Vous dites : la communion suprême. »

« C'est pourtant le christianisme qui a fait de la communion un sacrement.

– Daignez m'expliquer où est la communion, dans l'art chrétien ? Quelques honorables ânes-et-bœufs ?

– Les ânes priaient en croisant les oreilles ; et les bœufs, en croisant les cornes. Mais j'ai tort de plaisanter : l'art chrétien a longtemps assuré la prière.

– Je dois réfléchir. Je n'ai pas pensé à cela. Vous savez que la prière, pour nous, Jap'nais, est moins importante que la méditation. Aussi, l'Occident mêle toujours les dieux avec la religion. La religion est énormément plus obligatoire que les dieux.

– Ou Dieu.

– En jap'nais, le mot n'existe pas. La Création est négligeable. Il y a aussi : votre communion, ce sont toujours des hommes ou des femmes, des saints, des saintes, Jésus, Marie. Dans ce jardin, devant nous, il n'y a pas d'hommes. Pas de bêtes. Pas de feuilles. Seulement les pierres.

– Et les ombres des pierres. »

La perfection avec laquelle le sable était ratissé rendait inconcevables des traces de pas, même de pattes d'oiseaux. Mais les pierres étaient d'accord avec les feuilles et les bêtes. Le chant d'un grillon venait de quelque cellule, et le grillon s'appelle, en japonais : monsieur le cri-cri.

Mon interlocuteur disait des choses sereines, mais il les disait avec une angoisse d'autant plus contagieuse que tout, autour de nous, semblait l'écarter.

« Je désire, répondait-il lentement – je désire beaucoup ! – que vous compreniez. Ce jardin va mourir. Peut-être on ne lui fera pas de mal ; il va mourir. Je voudrais pouvoir parler honorablement votre langue, pour expliquer.

« Il y avait ici l'éternité, comme vous dites. Et l'instant : même chose. Tout cela va mourir avec le jardin. Il y aura les machines, , et aussi la rivalité des hommes, il y aura... toutes choses : rien. Il y aura notre jeunesse. Partout, les étudiants croient que les... nê... les états psychiques leur donneront ce que nous ont donné les états métaphysiques : la drogue à la place du zen. Je me fais comprendre ?

– Très bien.

– Alors, vous voyez : c'est respectueusement ridicule. Votre art n'est pas une drogue. Peut-être, de lui, je ne dis pas : rien. Pourquoi est-il partout ? Vos musées sont chez nous, Jap'nais. Pour vos tableaux, aussi pour nos œuvres. Exposer toutes ensemble des œuvres si bien nombreuses est tuer chaque œuvre. »

Je me souvins que l'on changeait souvent les rouleaux exposés au musée de Kyoto (les tableaux, du musée d'Art moderne de New York aussi, d'ailleurs). Mais il y avait à Kyoto un musée, non une de ces collections cachées dont le Japon tirait autrefois une œuvre pour chaque chambre, pour chaque jour ; non une de ces cellules où un kakemono zen est déroulé précieusement au-dessus d'une terre cuite haniwa naïve et rusée comme un écureuil, ou d'une divinité bouddhique.

Le Bonze, pour la première fois, leva une main.

« Vos musées autour du jardin, comme l'avion avec la bombe atomique autour d'Hiroshima. Toutes les images tournent. Les hommes ont inventé les images aussi grossièrement que des pêcheurs de poissons de mer. J'ai vu un peu vos musées. J'ai vu beaucoup de reproductions. Le Jardin-Sec va mourir. »

Il laissa lentement redescendre sa main, ses doigts qui touchèrent le kimono un à un, comme pour une gamme. Dans le soir qui tombait, les bruits de la ville passaient ainsi que la rumeur lointaine d'un asile de fous. « Toutes les images tournent. » Le musée du Caire et sa peluche, le Sphinx dont s'approchait la nuit, les couloirs de la Grande Pyramide semblables à ceux de Nuremberg, le Ramesseum plein d'oiseaux et les ombres des éperviers autour des colosses, la déesse du Retour éternel touchée à midi dans sa crypte par le soleil vertical, les Victoires grecques aux ailes étendues, la géométrie mexicaine de la place de la Lune vers laquelle cinglent les escadres de poussière ; les statues maya sous les aiguilles de pins, les bas-reliefs iraniens veillés par le miaulement des aigles, l'architecture démente des observatoires moghols, le temple des Singes qui semble sculpté par eux, la Dourga de Madura dont glissait le chat noir, l'inextricable prolifération des dieux populaires à Delhi, les cathédrales souterraines d'Ellora et d'Elephanta ; et du Caire à la Chine, toute cette géomancie ! Jusqu'au Bouddha colossal de Long-men au-dessus de son fleuve jaune paresseusement débordé, jusqu'à la Cité interdite, jusqu'aux allées funéraires dont les animaux de pierre sortaient des champs de sorgho, vers les tombeaux grenat sous les toits orangés. Peut-être les hommes, les femmes, et même leurs rêves, sont-ils moins différents que leurs arts. La suggestion du Jardin-Sec était beaucoup plus aiguë que celle du musée de Kyoto – plus aiguë que celle de tout ce que j'avais connu en Extrême-Orient, même celle de la Cité impériale en 1929, même celle de Nara. Elle me pénétrait depuis le début de l'entretien, autant que l'art occidental avait pénétré mon interlocuteur. Celui-ci cherchait, presque douloureusement, à préciser sa pensée :

« Il y a eu notre art. Il était une façon de parler aux choses. À l'univers. Il... né... il révélait la vie des choses. Votre art est différent. Je comprends modestement. J'ai appris votre langue, je crois que j'ai appris votre art. Même l'art européen. Peut-être. Il était plus honorable autrefois. Il ne détruira pas ce jardin. Néanmoins, je vous ai dit : ce jardin va mourir. Pour vos jardins ? Non. Pour des jardins américains ? quels jardins américains ? Pour le musée que vous apportez avec vous, le musée de toutes les époques, de toute la terre. Voilà. Je devrais dédaigner respectueusement toutes ces photographies. Un seul instant très précieux devrait permettre de... nê... de rejeter tous vos musées. Mais non. Pourtant je sais que dans les bien nombreux pays où je suis allé, je n'ai jamais vu un bouquet : seulement des touffes de fleurs. On peut tourner autour. Donc ce ne sont pas des bouquets. Avec votre permission. »

Il dit lentement, comme s'il se traduisait :

« Je ne peux pas préférer ce que je préfère. Néanmoins, l'art n'est pas un ensemble de formes. N'est-ce pas ? »

Puis, il retrouva sa voix de conversation :

« Je comprends pourquoi nous, Jap'nais, devons construire des puissantes machines. Il faut gagner. Je ne comprends pas pourquoi nous devons construire des grands musées. Nous sommes obligés. Par quoi ? Par nous. Les choses doivent mourir, je sais. Ici, à la place du jardin, un musée, un bien grand musée : l'Occident, l'Égypte, le Mexique, les Africains, même nous ? Nous ne serons plus les mêmes.

– Nous, nous ne sommes déjà plus les mêmes, nous le savons. Je connais votre communion, je l'envie souvent. Mais ne vous trompez pas : ce que l'Occident vous propose de plus profond n'est pas la maîtrise du monde, c'est l'interrogation. L'Occident est une mise en question devenue folle, la puissance la renforce et ne la guérit pas. »

Il regardait tomber le soir à travers les hauts arbres qui dominent le muret du jardin :

« Avec votre permission : nous sommes bien loin les uns des autres, les Européens et nous...

– Pas toujours. En race des Américains, votre bouddhisme qui s'efface, et qui pourtant imprègne tout, me fait penser à notre christianisme... »

Il me regarda de biais, l'œil aigu dans sa face toute ronde de figurine populaire.

« Êtes-vous bien un Européen comme les autres ?

– Non, en ceci : pour les Européens, pour les Occidentaux, le Japon est un décor. Ils peuvent passer de Madame Chrysanthème à Madame Butterfly, et même aux admirables primitifs de votre peinture de cour, il s'agit toujours d'un décor.

– Ils disent bien fermement que nous imitons toujours : le bouddhisme, le Meiji.

– Vous avez imité le bouddhisme indien et chinois comme nous le christianisme oriental et romain, pas plus. Quant au Meiji, les Occidentaux, en effet, disent que vous avez imité l'Angleterre mieux que ne l'a fait l'Asie. Ils oublient que vous aviez choisi de l'imiter. Consciemment ou non, ils vous comparent à leurs anciennes colonies, moyen assuré de ne rien comprendre.

« Ce que j'appelle le décor est plus important. Je crois au Japon, parce que je crois son décor secondaire.

– Que croyez-vous donc, nê... principal ?

– Le temple d'Isé, la presqu'île de Kumano, la cascade de Nachi... »

Je leur devais une expérience saisissante. Le temple shinto n'a pas de passé, puisqu'on le reconstruit tous les vingt ans ; mais il n'est pas moderne, puisqu'il copie son prédécesseur depuis au moins quinze siècles. Dans les temples bouddhiques, le Japon aime son passé. Le shinto en est vainqueur : il est l'éternité conquise de main d'homme, le temple destiné à l'incendie et qui vient du fond des siècles, mortel comme le sont les hommes, invulnérable comme l'était le Japon. L'esprit ne sera pas soumis à ce qui passe, et l'architecte coupe l'herbe sous le pied de la mort. Les photos n'en donnent aucune idée. Prises de près, le temple d'Isé les emplit. Or, malgré son dessin dépouillé de lame, malgré les poutres barbares de son toit, il n'est pas un temple, il perd sa vie lorsqu'on le sépare des arbres : il est le sanctuaire et l'autel de sa cathédrale de pins géants. Mais nos colonnes se perdent dans leur voûte d'ombre, les pins glorifient l'autel de leurs verticales immenses perdues dans leurs branches de lumière : offrandes au soleil, ancêtre du Japon. Les esprits invisibles, les Kami, regardent au loin vieillir les Bouddhas immortels. Cette plongée dans le temps que rien n'apporte au même degré me pénétrait peu à peu. L'architecte oublié avait conçu ce sanctuaire, immortel parce que des Japonais ne cesseraient jamais de le brûler et de le reconstruire ; le jardinier oublié avait fait planter des arbrisseaux pour que des siècles plus tard la psalmodie inconnue de la terre se fît entendre aux hommes. Nos architectes ont rêvé leurs cathédrales comme des pierres d'éternité, ceux d'Isé ont rêvé la leur comme le plus grandiose des nuages. Et cet éphémère parle d'éternité plus puissamment que les cathédrales, que les Pyramides. Par la rigueur de la note unique, non par l'orchestre. Comme les Esprits des forêts, de la cascade de Nachi qui tombe de cent mètres et semble jaillir (près d'elle, les chutes du Niagara auraient l'air d'un barrage) ; piliers tendus, cascade tendue, lame de sabre perdue dans la lumière. Le Japon.

Il regardait s'allonger l'ombre de la plus haute pierre.

« Les militaires ont tué le Japon », dit-il.

Comment un visage innocent et presque écarquillé exprime-t-il l'émotion ? la sienne était contagieuse. Il poursuivit :

« Les non-intelligents méprisent nos soldats tués. Ils croient à la démocratie. Leur démocratie... Il ne suffit pas que les choses soient basses pour être vraies, n'est-ce pas ? Ils disent qu'ils méprisent le bushido. Ils disent que le bushido est du militarisme très réactionnaire. Mais nos militaires n'étaient pas non plus le bushido, vous savez... Malheureusement.

– Trop de victoires rendent fou ; vos militaires avaient été longtemps vainqueurs. Mais ils proclamaient qu'ils mettaient la force de leur côté, et ils ont fait le contraire. Le Viêt-nam ne sera pas vaincu. Il n'a qu'une faible armée ; mais jamais les Etats-Unis n'ont accepté unanimement la guerre du Viêt-nam. Ils n'auraient pas accepté davantage la guerre contre le Japon si les militaires japonais n'avaient pas attaqué Pearl Harbor. Ceux-ci ont trop présumé de leur force, et ignoré la faiblesse de leur adversaire : son opinion publique.

« Mais le Japon d'Isé existait avant Tsoushima. Il existera après le départ des Américains. Sa prochaine incarnation ne ressemblera évidemment pas à Isé, mais pas davantage au Meiji. Vous avez dit que je ne suis pas un Européen comme les autres ; les Européens croient deviner le Japon dans chacun de ses gratte-ciel, je tiens une ville comme Tokyo pour un décor aussi superficiel que celui de Madame Chrysanthème. Si une geisha change dix fois de costume sans que vous voyiez son corps, vous n'en savez pas moins qu'elle a un corps. Le Japon a un corps.

– Le Japon est perdu si le passé est condamné.

– Il y a eu le bouddhisme, le Meiji, ce que nous voyons aujourd'hui et qui n'a pas encore de nom. Il y aura une fois de plus le Japon d'Isé. »

Il se tut longtemps, immobile, comme hypnotisé par l'insensible vie du soir qui tombait, murmura une phrase en japonais ; son regard trouble se fixa enfin de nouveau sur moi, pendant qu'il disait, assurant sa voix :

« Beaucoup de choses disparaissent... Beaucoup de choses principales. Plus principales que le bushido. Vous avez vu ce monsieur qui était avec le supérieur ?

– Oui... Enfin, distraitement.

– Il appartient à la secte shingon. Il a été le supérieur d'un grand monastère. Il a lu les livres religieux chrétiens. Il a lu des travaux sur les doctrines philosophiques. En traduction, malheureusement. Il m'a dit : les Européens cherchent toujours les causes : des sentiments, des actions. Principalement des actions.

– Stendhal, citant son maître Tracy, écrit : « Connaître les hommes pour agir sur eux... »

– Tout à fait. Donc ce monsieur l'autre supérieur m'a demandé : “Comprenez-vous pourquoi les penseurs de l'Europe étudient ces choses ? Leurs sciences, je comprends. Nous, Jap'nais, sommes obligés de les étudier aussi. Mais ce qu'ils appellent psychologie ? Croyez-vous que ce soit ce que nous appelons observations ? ou bien des questions comme les questions d'étiquette ?” Qu'ils ignorent beaucoup, disait ce supérieur. Avec votre permission.

– Vous, vous connaissez Stendhal ?

– J'ai lu les deux romans, et le livre sur l'amour. Avec beaucoup de soin, peut-être.

– Si ces deux supérieurs connaissaient réellement Nietzsche, quelle réponse prêteraient-ils à la pensée bouddhique ?

– Ils répondraient : vous devez vous délivrer de ces problèmes... sans intérêt.

– Faux ?

– Non. Pas faux. Comment dites-vous, nê... zoiseux.

– Vous connaissez Nietzsche ?

– Un peu.

– Le supérieur le connaît ?

– Non, sans doute. Mais je peux vous dire : s'il le connaissait, il penserait la même chose identiquement.

– Des problèmes d'étiquette ?

– Sans doute... Le Bouddha aurait eu compassion de Zarathoustra. Il veut le délivrer de ses problèmes. “Si ton ami est frappé par une flèche, ne t'occupe pas de l'archer, arrache la flèche.” »

Mon compagnon me faisait toucher l'essence de la foi bouddhique. Bouddhiste lui-même, et aussi shintoïste, comme nombre de ses compatriotes, il pensait sans doute, sous une forme japonaise : Nietzsche veut la transmutation des valeurs – but négligeable, parce que les valeurs appartiennent aux choses-qui-passent, à la maya. Le bouddhisme sérieux est une mise en question des valeurs au nom d'une valeur suprême, objet de foi, puisque atteinte seulement par un état psychique rare et intransmissible, l'Illumination. Pour l'Occident, le nirvâna est un mythe (au sens d'hypothèse qui appelle une action) ; le bouddhisme, ses antécédents asiatiques, impliquent la foi en l'existence de l'Éveil, la croyance que le nirvâna est Éveil.

Ce qu'à ma surprise, le Bonze suivait.

« Ce monsieur le supérieur a quitté son monastère pour des raisons, nê... apparentées, oui. Pas du tout pour ces honorables objections européennes. Il

m'a dit : “J'ai compris que le satori1 aussi fait partie de l'Illusion. Je ne suis pas européaniste, ou matérialiste, ou comme ça. Il faudrait fonder une secte nouvelle. Le bouddhisme sait que le satori est l'Éveil, mais la vérité n'est plus de savoir cela. La vérité est de savoir...” »

Il se tut une longue minute, pour construire sa phrase en français :

« “... de savoir que le nirvâna lui-même fait partie de la maya... qu'il faut communier avec ce qui est au-delà du nirvâna.” Je m'excuse de ne pas bien parler. Le nirvâna est la plus haute tentation. L'absolu est, ni... ce qui est plus loin. »

Mon compagnon, les yeux fermés d'attention, parlait comme je suppose que des chrétiens médiévaux eussent parlé d'une fascinante hérésie. Admiratif ; nullement contaminé. Son bouddhisme paraissait aussi serein que lorsqu'il s'était accommodé du mariage selon les rites shinto. Mais s'il était bouleversé, je ne l'aurais pas su. Il rouvrit les yeux :

« Alors, ce monsieur le supérieur a quitté son temple. »

Il sourit en refermant les yeux – du sourire qu'ont les Japonais pour annoncer les catastrophes – et sa bouche sembla une raie diagonale dans sa tête sphérique. Il tira de son kimono noir un objet allongé, d'une vingtaine de centimètres, enveloppé de papier de soie, et rouvrit distraitement les yeux. Ce qu'il voyait tournoyer dans le soir comme l'avion rapace d'Hiroshima, ce n'était pas notre art, c'était l'invasion de l'art millénaire. Il dénoua la ficelle blanche et rouge qui signifiait que son petit paquet était un cadeau, mais ne me le tendit pas. Il déploya le papier, le lissa, en dégagea une admirable statuette bouddhique, de Nara, me sembla-t-il, tachée des menues feuilles d'or des offrandes. Il éclata du même rire bizarre que lorsqu'il avait dit : « l'époque des suicidés commence », s'arrêta court, et dit :

« Souvenez-vous : le seppuku n'est pas le suicide, le seppuku est le sacrifice devant l'autel des ancêtres. Le Jardin-Sec aussi est l'autel des ancêtres. »

Il semblait porter un des défis courtois du Vieux Japon, qui se terminaient par la mort. « En riant de colère », eût-il dit.

Je pris congé. À la porte du jardin, je me retournai pour le saluer de la main.

Des jeunes gens (ses élèves ?) se tenaient derrière lui. Debout, il regardait flamber la statuette qu'il avait allumée, et dont il tenait les pieds entre le pouce et l'index.

« ... Le sacrifice devant l'autel des ancêtres... » Je me souvins de ce que j'avais dit à Orléans, en 1961, devant la foule massée dans l'immense place du Martroi, pour la commémoration de Jeanne d'Arc : « Et la première flamme du bûcher l'atteignit. Alors, depuis ce qui avait été la forêt de Brocéliande jusqu'aux cimetières de Terre sainte, la vieille chevalerie morte se leva dans ses tombes. Dans le silence de la nuit funèbre, écartant les mains jointes de leurs gisants de pierre, les preux de la Table ronde et les compagnons de Saint Louis, les premiers combattants tombés à la prise de Jérusalem et les derniers fidèles du petit roi lépreux, toute l'assemblée des rêves de la chrétienté regardait, de ses yeux d'ombre, monter les flammes qui allaient traverser les siècles, vers cette forme enfin immobile, qui devenait le corps brûlé de la chevalerie. » La flamme bleue de la statuette, qui symbolisait l'invincible permanence du Japon, s'élevait comme une flamme de briquet devant le jardin, solitaire et, depuis tant de siècles, libéré même des plantes. J'avais rejoint les arbres bas, couverts de papillotes comme d'une floraison : le seul moyen de se délivrer d'un horoscope défavorable est d'en faire une papillote et de l'attacher à un arbre sacré. Que d'horoscopes défavorables ! Un prêtre shinto eût regardé avec indifférence le sacrifice rituel du Bonze ; pour sa religion, qui refait périodiquement ses dieux comme ses temples, la destruction est aussi superficielle que l'ancienneté. Je pensais à la colonnade solennelle des arbres d'Isé, venue du fond des siècles avec son fardeau de lumière ; je pensais à mon ami Matsui, mort parmi les kamikazes.

Mes souvenirs s'affrontent au-dessus de vastes îles de neige dont les contours se perdent dans l'océan de plus en plus noir. « La communion avec la terre », disait le Bonze devant les ombres patientes des petits rochers. Quand je suis venu au Japon pour la première fois, les cinémas projetaient Le Million de René Clair, et les écrivains japonais m'ont demandé : « Est-il vrai que la France ressemble à ce point à la Chine ? » Cette nuit, la France, c'est de Gaulle, et la Chine, c'est Mao. Tout le passé que défendait le Bonze survivait dans ma Chine de 1929, où les renards se poursuivaient à travers les asters violets sur les remparts de Pékin. Qu'en reste-t-il ? Mao, les yeux protégés par la main qui tenait encore une cigarette dont la mince fumée se perdait dans le soleil couchant... L'héritier des empereurs de fer a balayé la plus large communion qu'aient connue les hommes pour créer la sienne, et le sait. Lors de ma première visite à Kyoto, j'ignorais tout de la politique japonaise ; lors de la dernière, j'ai vu des chanteurs des rues, soldats amputés, en uniforme, donner un concert solitaire au bas de l'allée du Grand Temple. Aujourd'hui, le souvenir du hara-kiri me fait penser à Méry, à son rêve d'une civilisation pour laquelle la mort serait le suicide stoïcien. Je pense aussi à Singapour, à la rue de la Mort. Ses Chinois qui vivent parmi leurs fabricants de cercueils et de couronnes, dans la musique des funérailles, s'accordent à l'agonie comme tout l'ancien Japon s'accordait à la vie. Au Jardin-Sec, je calculais l'heure de Chartres ; pendant que l'avion monte vers la nuit polaire, quelle heure est-il sur la rue des cercueils et des fleurs funèbres ? Que sont devenus l'enfant de Méry, le chat Essuie-Plume ? La tristesse de Méry, qui haïssait le Japon, se fût si bien accordée à la sérénité du Bonze ! la vie, c'est ce qui continuerait si tous les hommes avaient disparu ; si l'on avait brûlé tous les chefs-d'œuvre survivants en hommage à tout ce qui va mourir – ou à tout ce qui va surgir.