Le miroir des limbes T1 : Antimémoires
Chapitre 2
– Pourquoi me souvenir de César, pourquoi m'intéresser à Nehru, à Mao ? Mais enfin, l'une des plus hautes qualités d'un homme qui n'est pas un animal, c'est d'être capable d'admiration. Si vous préférez admirer Gandhi plutôt que Nehru, je n'ai pas d'objection. Mais je ne vais pas perdre votre temps à vous expliquer ma relation avec les hommes de l'Histoire. Disons simplement que, pour moi, ces hommes, comme les grands artistes, comme les aventuriers de jadis sur un autre plan, sont des hommes de l'antidestin. Puisque vous m'avez lu, vous comprenez. »
Un cyclo-pousse dépose une cliente à l'entrée de l'hôtel.
« Voulez-vous me prêter la scène du Rat mort ? J'aimerais la lire.
– Vous vous méfiez de mes pitreries ? Moi aussi, hélas ! Rentrons sous terre ! »
Il tire les deux dernières scènes du manuscrit, lève la tête :
« Voici Méry. »
2
« Je ne vous dérange pas ?
– J'ai grand plaisir à vous retrouver. Vous écrivez de nouveau, m'a dit notre ami ? »
Sa très haute silhouette courbée se devine à contre-jour, malgré la faiblesse de l'éclairage.
Je retrouve un ami presque invisible. A-t-il beaucoup changé ? Je dois imaginer son visage de vieux pirate, que je n'ai pas oublié ; Méry tient par la main un enfant de cinq ou six ans, mèche noire en avant du front, et beaucoup plus distinct que lui, dans cette lumière orientée pour éclairer le sol. Je regarde sa haute taille fléchissante, et pense : il est trop grand pour sa taille. Il me répond :
« Écrire ?... Enfin, oui, je fais semblant, vous savez... Maintenant, vous savez, je suis entré dans le mouroir... »
Le terme (pour : le lieu de la mort) est breton, je crois ; Méry n'est pas breton. Il sera mort avant un mois, m'a dit Clappique. La lassitude de sa voix ne fait pas allusion à une menace ; ton singulier, différent de celui que j'ai connu : en quoi ? Il descend de la nuit en s'asseyant lentement, commande un whisky. Le reflet d'une ampoule tremble sur ses cheveux rejetés en arrière, aussi blancs que le casque colonial plat qu'il portait jadis.
« J'ai vécu assez longtemps dans le bouddhisme pour m'accommoder de la mort évidemment. J'ai traversé deux civilisations asiatiques... »
Il était le seul haut fonctionnaire français, qui, les congaïs aidant, parlât bien l'annamite et le cambodgien.
« ... et elles s'en vont, vous comprenez ? Pnom Penh telle que vous l'avez connue, les Français en toile blanche et les Françaises en mousseline imprimée... dans le jardin du Pnom, avec l'orchestre cambodgien qui jouait Verdi... Ce que j'écris n'a plus grande importance, vous savez...
– Nos p'petits papiers ! » dit mélancoliquement Clappique, dont la voix semble venir du sol.
Même assis, il n'atteint pas l'épaule de Méry.
« J'ai parfois besoin de retrouver ce que moi, j'ai vu, figurez-vous. Toi, Clappique, tu aimes Mayrena, les casques coloniaux, le boulevard Charner vide à midi...
– Était-il construit ? Le palais du Gouvernement, ça m'étonnerait ! Rentre sous terre !
– Il y a eu la “colonie” n'est-ce pas : le pouvoir aux Français, le commerce aux Chinois, l'administration aux Indiens de Pondichéry ou aux Antillais, l'usure aux Chettys, les tirailleurs noirs. Puis, la guerre de 1940. Puis, la guerre d'Indochine... Maintenant, les Américains...
– Illusions, chimères ! Tarare-pompon ! Je rentre sous terre à mon tour, ce qui veut dire que je vais me coucher. Je vous laisse Essuie-Plume. Je sens qu'il vous trouve faibles. Il a raison ! »
Clappique disparaît dans l'ombre du patio.
« Voyez-vous, dit Méry, j'étudie un peu l'époque où vous avez espéré lier l'Indochine à la France. Pourquoi ? J'aimais la France et l'Indochine, et aurais voulu les marier, pour ainsi dire. Nous aurions pu réussir, comme au Sénégal...
– Vous savez bien, dis-je, que vous posez une question burlesque et fascinante : comment des hommes qui avaient une idée de l'individu telle que beaucoup de leurs amis étaient morts pour elle, et qu'ils seraient sans doute, eux aussi, morts pour elle, l'ont-ils oubliée (et le mot oublier est bien léger !) lorsqu'ils se sont trouvés en face d'une autre civilisation ? Les Français d'Indochine, héritiers de la Révolution ; les Anglais des Indes, héritiers de l'individu, en attendant les droits de l'homme américains et français ; les Hollandais d'ici, héritiers des Gueux de Mer aux souliers carrés. Devenus les maîtres, ils prennent l'idéologie des Maîtres ? Ça vous paraît épuiser la question ?
– J'ai beaucoup réfléchi à ces choses, bien qu'à mon âge, réfléchir... enfin, soit !... Le romanesque de ma jeunesse... oui, je crois qu'il est mort. Mais pas au bénéfice de son contraire. Si j'ai cessé de vouloir le mariage de l'Indochine et de la France, ce n'est pas pour vénérer M. Diem, ni votre ami le président Kennedy, si je peux dire... Vous avez écrit : J'ai épousé la France.” Je crois comprendre que l'ennemi, pour vous, a simplifié beaucoup de choses... Tant mieux. Votre Général est sans commune mesure avec ses adversaires, bien sûr... Mais moi, maintenant, les discours prophétiques... Vous êtes assez intelligent pour comprendre qu'il y a des parties perdues. Eh bien, voilà : je ne crois plus à rien de ce qui a donné son sens à ma jeunesse, je ne crois pas au contraire, je suis une partie perdue, figurez-vous ! N'en parlons plus. D'ailleurs, qui sait ? »
Il dit : « Soit ! » et : « Votre ami le président Kennedy ! » et : « Votre Général... » mais sa voix semble s'en excuser. Malgré la nuit, je sais que lorsqu'il parle des parties perdues, il sourit tristement. Cette voix bizarrement tendre semble fléchir comme son corps. Il continue :
« Que veut dire : le passé ? J'ai été jeune, c'est fini. Soit... Il y avait devant moi un monde inconnu, imprévisible... Des événements ? Des femmes, des choses que j'ai faites ? Je n'ai pas fait grand-chose... Des choses que j'ai vues ? Oui, quand elles ont disparu, ou quand elles se sont beaucoup transformées : cet hôtel, par exemple... En face de la mort, vous avez envie de rempiler ? Pas moi...
« Voyez-vous, quand je me dis, comme l'autre : “J'étais là, telle chose m'advint”, je me réponds : “Crois-tu...” Des événements, ceux de l'Histoire ou ceux de ma pauvre vie ? Ce qui s'est tari en moi n'est pas un jugement... ni une relation avec la vie. J'ai du mal à m'expliquer, et pourtant... J'ai perdu le domaine insaisissable que j'ai attendu de la vie avec tant de confiance. Vous comprenez ? Vous avez écrit : Les hommes ne meurent que pour ce qui n'existe pas. Ils ne vivent aussi que pour ce qui n'existe pas, vous savez. Vivre est peut-être un peu ridicule.. Pas plus que de mourir...
« Et puis quoi, l'homme n'est pas fait pour vivre seul...
– Néanmoins, vos amis bouddhistes ont écarté le couple. Il n'y a pas qu'eux. Et sainte Thérèse n'était pas plus mariée que saint Augustin...
– Vous savez bien que la vie contemplative est une autre vie. Elle n'est pas pour moi. Il y a tant de choses qui ne sont pas pour moi... »
Lorsqu'il réfléchit, il tire sa lèvre inférieure entre ses doigts comme une lippe, surtout comme une moue d'enfant. C'est ce geste, familier à Drieu, qui avait amené celui-ci à nommer Gilles le personnage de son autobiographie. Il lui donnait, en effet, l'expression étonnée de l'acteur de Watteau ; alors qu'il fait du masque de centurion de Méry un masque de perplexité.
« Je voudrais vous expliquer. En politique, je ne crois à une pensée cohérente que chez les hommes d'action et chez les imbéciles. J'éprouve des choses assez contradictoires. Je suis avec le Viêt-nam. Je suis contre le colonialisme. Mais j'étais aussi avec Leclerc, avec les braves types qui l'entouraient, ni colons ni mercenaires. Pour les vrais colonialistes, j'étais, comme vous, vendu aux rouges. En fait, je suis un libéral. Comme les trois quarts des intellectuels européens, et même occidentaux. Comme les deux tiers des Européens et des Américains, figurez-vous ! Mais depuis que le libéralisme est l'attitude la plus répandue de notre époque, il est devenu inavouable. Les partis libéraux meurent partout. Je me fiche des partis politiques, évidemment ; je ne me fiche pas du symbole. Croyez-vous qu'un seul historien, dans deux cents ans, puisse retrouver la vérité ? Mes collègues compulseront la montagne de textes bluffeurs, de droite et de gauche, parvenus jusqu'à lui. Il en déduira que je n'existais pas. Il aura tort. Peut-être comprenons-nous aussi mal le passé. Évidemment, peu importe...
« Donc, les gens du Sud m'ont accueilli, mais la famille Diem ne m'intéressait pas. Dommage. Vous avez connu le général Jacquot, n'est-ce pas ?
– Il a été le chef d'état-major de la brigade Alsace-Lorraine. »
La voix de Méry change du tout au tout, redevient celle d'autrefois. Il rêvait, il raconte :
« À Saigon, il a succédé au général de Lattre. Pour l'évacuation... Son aide de camp était très beau. Une des plus grandes dames du régime “convoque” le général, surpris. Il vient seul. “Votre aide de camp est malade, général ? – Non, madame. – Alors, vous pouvez vous en aller !” C'était la même souris qui, après le suicide du bonze qui s'était fait flamber, avait dit : “Je n'aime pas les histoires de barbecue” et, au général de Lattre, qui lui parlait des ennemis de la famille Diem : “Général, vous devriez signaler à nos ennemis qu'on meurt à tout âge.”
« C'était le temps du Bonze fou, créateur des Hoa Hao... »
La voix du souvenir revient.
« Mais je ne puis vraiment pas me passionner pour la politique. Des hommes se tuent pour ce qu'ils pensent, soit. En 14, je me suis battu à la baïonnette : une fois suffit. Ces passions idiotes, alors que nous pouvons regarder les palmes de ce petit jardin au-dessus de nous... »
Je devine qu'il hausse les épaules, et qu'il ne me regarde pas.
« Pourtant, je regrette de ne pas vous avoir suivis, vous et Monin... Évidemment, il eût fallu donner ma démission...
– Est-il vrai que Paul Monin soit mort à Saigon ? »
Paul Monin, fondateur avec moi du Jeune-Annam, et le premier avocat de Cochinchine, avait donné sa démission du barreau parce que « de son temps, l'hermine se portait blanche ».
« Je sais, dit Méry, qu'il est revenu de Canton pour mourir à l'hôpital de Saigon, très pauvre, et... intraitable... Ça arrive... Le médecin-chef l'aimait beaucoup. »
Voilà donc l'une des fins du Jeune-Annam. Je pense à l'autre :
« Qu'a fait Hô Chi Minh ?
– Il me semble que la guerre était déjà commencée... Qu'est-ce que je faisais, dans ce temps-là ? Je ne sais plus... Les rapports de Monin avec les communistes n'étaient pas bons ; ils ne sont pas devenus meilleurs, je suppose, quand il a quitté Canton. Il a sans doute rencontré Hô Chi Minh, là-bas ? Hô est devenu conseiller de Borodine au début de 1925. Vous l'avez bien connu, autrefois ?
– Je n'ai eu affaire à Nguyên Ai Quoc2 que d'une façon épisodique ; à tel point que je n'ai même pas la certitude de l'avoir rencontré. Le délégué du parti communiste était Pham Van Truong. Un petit mandarin hilare d'une cinquantaine d'années, retoucheur photographe (il avait été l'associé de Nguyên Ai Quoc à Paris), qui papillonnait de l'éventail, et me faisait du marxisme élémentaire. Nous demandions pour l'Indochine le statut de dominion. Or, le journal clandestin de Nguyên Ai Quoc était alors plus modéré que nous ; les marxistes appelaient Truong un protocommuniste... J'ai été très intrigué par l'entêtement avec lequel il m'a exposé que nous devions “en finir avec les méthodes aventuristes de l'héroïsme individuel”. Ça voulait dire le terrorisme. Vous vous souvenez qu'alors, le terrorisme n'existait guère... Je ne comprends pas pourquoi un programme libéral, même s'il devait être modifié plus tard, même si Truong devait me tenir pour un futur Kerenski, ne pouvait pas s'accorder au nôtre. Le prolétariat, dans un pays sans industrie ? Entre 30 000 et 40000 ouvriers en tout, selon la statistique de 1928. Les paysans ? À l'époque, c'était un mot ! Bien que Nguyên Ai Quoc ait pressenti leur importance, comme il a pressenti celle de la nation... Après tout, Ai Quoc veut dire : le patriote... Le nom de Mao était inconnu... J'avais l'impression de perdre mon temps en verbiage. Ce qui
nous avait frappés, Monin et moi, c'était la théorie des deux ventouses 3, que Nguyên Ai Quoc avait proclamée, souvenez-vous, en 1924. Nous pensions que si elle devenait un mot d'ordre, elle deviendrait chimérique. Qu'à l'époque, les deux seuls mots d'ordre étaient : Cour suprême à Paris, et dominion. Mais à terme, la théorie nous semblait capitale – sans commune mesure avec ce dont nous parlait Truong. En 1925, il n'y avait pas de Parti communiste indochinois. Mais je défendais – comme je l'ai fait pour l'Algérie lors du retour du général de Gaulle – le partage des terres : Truong ne voulait à aucun prix qu'il fût fait d'accord avec la France.
– Que risquait Truong ? Avec le général de Gaulle, on ne sait jamais ; mais, en 1925, quel gouvernement français aurait accepté le partage des terres ? »
C'est moins une question que la suite de sa rêverie.
Il allume une cigarette. La lueur sépare de la nuit son visage de centurion, rejette dans l'ombre le casque de cheveux blancs, s'efface autour d'un sourire affectueux et désabusé.
« Quelle chance avait alors Nehru ? dis-je. Nous comptions tous sur l'avenir. Si l'Indochine avait trouvé son indépendance en même temps que l'Inde, ou même à travers la Communauté française, elle la posséderait avec moins de morts. Je disais à Truong ce que j'ai dit en France, à un meeting de la salle des Sociétés savantes présidé, je me souviens, par Léon Werth, vers 1930 : notre action n'est entreprise que pour prendre date. La révolution russe n'a pas été faite par Marx. Les indépendances asiatiques naîtront de la prochaine guerre européenne.
– Vous l'aviez écrit dans La Voie royale... »
Les interlocuteurs qui se souviennent de mes livres de jadis me surprennent toujours.
« Je ne veux pas jouer au prophète : je croyais qu'elles naîtraient de l'effort de guerre commun, comme celle de l'Inde, et non d'une défaite à laquelle je ne pensais même pas. »
Le temps dont nous parlons, cette nuit, entre le journaliste blessé à Bornéo et quelques touristes, n'est pas lié pour moi à ce que je pensais alors, mais à des myriades de lucioles clignotantes au-dessus d'une rizière de Cochinchine, avec le mugissement régulier des crapauds-buffles, profond comme celui des trompes tibétaines ; à un matin bleu pâle sur les lotus et les aréquiers du Cambodge ; à des délégués du Kouo-min-tang de Cholon (assurés que le Jeune-Annam prendrait un jour le pouvoir) venus en file nous inviter à quelque banquet chinois ; à la rue Catinat après la grande pluie du dîner, lorsque je regardais au passage si les piles de L'Indochine, le journal du Jeune-Annam, s'abaissaient dans les échoppes des marchands indiens ; aux Chinois qui, vers minuit, rabotaient leurs blocs de glace dans les noix de coco décapitées par le coupe-coupe, et offraient des bananes roses ; aux nho avec leur petite mèche noire, qui fêtaient l'arrivée de la mousson en tapant sur des casseroles comme sur les gongs sacrés ; à la ventouse des pieds nus sur les dalles de la véranda, pendant la saison des pluies ; à la plaine qui fumait, et dont les échassiers s'envolaient, pattes pendantes ; à l'odeur des fruits trop mûrs ; aux bonzes qui jetaient le riz au vent pour les âmes errantes ; aux salles de bains où se promenaient des cafards plus gros que des hannetons ; au vacarme qui montait de la place du théâtre de Saigon vers ma chambre, la représentation terminée et l'embouteillage commencé, un jour que le gouverneur devait être exécuté par les terroristes...
« Au début, dis-je, notre action n'était pas exactement politique. Ni le Jeune-Annam ni le Parti communiste indochinois n'avaient de cadres. Nguyên Ai Quoc écrivait : La France est un grand pays libéral qui n'exporte pas son libéralisme. Et que voulions-nous alors, les uns et les autres, sinon obtenir pour les Indochinois les droits des Français ? Nous voulions d'abord faire sérieusement 1789, dans un pays qui ne l'avait pas fait. Comme Sun Yat-sen.
– C'est pourquoi j'étais avec vous... J'aurais préféré l'accord du Viêt-nam avec nous, mais l'indépendance ne me gêne pas, figurez-vous. Il y avait des choses très simples : le directeur de la prison de Saigon qui appelait bonassement “Sale gosse” un petit Annamite condamné à mort. Il lui tapotait la joue... Alors ça, voyez-vous, ça suffit... Les opinions ne m'intéressent pas beaucoup. Mais les choses. Il y a des choses qui ne doivent pas exister. Si j'ai l'air naïf, tant pis... »
Le ton de sa voix descend. Non qu'il dramatise ; s'il dramatisait, je crois qu'il donnerait quand même, une fois de plus, l'impression de s'excuser. Son ton est seulement un peu plus désabusé. L'enfant, jusque-là immobile sur la chaise voisine de celle de Méry, prend Essuie-Plume sur ses genoux. Je réponds :
« Le sentiment d'injustice, que son origine soit chrétienne ou non, est sans doute plus profond et plus irrationnel qu'on ne le croit. Que serait un marxisme pour lequel la justice sociale n'existerait pas ? Je sais mal ce qu'est la liberté, mais je sais bien ce qu'est la libération.
– Je ne vous connaissais pas, mais vous aviez écrit deux choses qui m'avaient frappé. La première était à peu près : “L'Indochine est lointaine ; ça permet de ne pas entendre les cris qu'on y pousse. L'autre était votre opposition entre les services que nous rendions à l'Indochine et le pouvoir politique. »
J'avais écrit : Ceux qui prétendent fonder la colonisation en justice oublient que le missionnaire des léproseries est admirable dans la mesure où il n'est pas la justification du trafiquant. Et qu'il est bien facile à l'Annamite de répondre : quand les Français construisent en Indochine des routes ou des ponts, qu'on les paye, comme on le fait lorsqu'ils dirigent les travaux du Siam.
Je pense au Jeune-Annam comme aux arbres morts. Ce qui me trouble n'est pas la naissance ou la renaissance des nations qui m'entourent dans la nuit – de l'Inde à la Chine, quelle informe étendue de terre plus ou moins colonisée n'est devenue nation ? – c'est de songer à des passions qui ont dominé ma vie, comme à celles qu'ensevelit l'Histoire même lorsqu'elle croit les transmettre : au Jeune-Annam comme aux Croisades ou à la révolution d'Akhnaton ; de sentir ma jeunesse se perdre au fond des siècles...
« Les colonies, reprend Méry, étaient alors la solution la plus simple. J'ai accepté cette simplicité, et j'ai perdu ma vie... J'étais fait pour être haut fonctionnaire en Perse, en Abyssinie, dans un pays de ce genre. Opium, travail, pas de problèmes. Pourtant, en Indochine, je me sentais utile, figurez-vous. Hélas ! »
L'invisible sourire désolé disparaît de la voix :
« Si nous prenions un autre verre ? »
Il appelle le boy, et me demande :
« Vous n'avez pas regretté de n'être pas resté ?
– Je suis revenu en France pour aider le Jeune-Annam. Je l'ai aidé. Mais l'impuissance socialiste rendait mon dominion chimérique. J'essayais d'obtenir ce qui avait été notre premier objectif : la création, à Paris, d'une Cour suprême, indépendante du ministère des Colonies. Plus notre échec devenait évident, plus le nationalisme annamite montait. Donc, il n'y aurait pas d'arrangement avec la France. Vous savez que, dans ce domaine, j'ai toujours choisi Nietzsche contre Marx : “Le XXe siècle sera le siècle des guerres nationales.” Qu'aurait eu à faire un Français dans un mouvement national indochinois ?
– Il y avait beaucoup d'étrangers à Canton, il me semble ?...
– Mais l'ennemi de Canton n'était pas la France. Je pouvais croire à une Indochine dans l'Union française, je pouvais croire à un Viêt-nam indépendant. Pas à une Indochine internationale. Plus tard, je me suis trouvé à Moscou, quand a paru dans la Pravda l'article attribué à Staline : Notre patrie socialiste. Le mot paraissait dans la presse soviétique pour la première fois. À l'hôtel National, quelqu'un lisait phrase à phrase, entre Radek furieux et Ehrenbourg perplexe. Je savais que le destin passait. Il était onze heures, et il faisait très beau.
« C'est en 1946 que j'aurais aimé revenir, si le général de Gaulle était resté.
– Votre Général n'était pas très favorable à l'indépendance... »
Ce n'est pas une objection. Une sorte de : hélas !
« L'était-il, initialement, à celle de l'Algérie ? Il pensait que la France ferait ce qu'elle pourrait... Aurais-je pu engager avec Hô Chi Minh le dialogue de Mountbatten avec Nehru ? Le dominion n'était plus absurde. Et après tout, c'est mon Général, comme vous dites, qui a fait la Communauté. Au Viêt-nam, la haine de la France s'en va...
– Soit... Moi, je crois que je n'aurais pas été fâché de rester avec l'oncle Hô, même sous les bombes... Après notre départ ; se battre est assez bête pour ne pas y ajouter de se battre contre des Français. Que voulez-vous ? À Diên Biên Phu, j'aurais été malheureux de la défaite de Giap, et j'ai été malheureux de la nôtre. Vous savez, avoir raison ne m'intéresse plus... N'empêche que pour rester au Nord, j'avais bien des défauts. Je ne suis pas communiste. Ni vietnamien. Si seulement je n'étais pas si grand ! Et au Nord, on se méfie des opiomanes. Et puis, ils pensaient que je devenais vieux... Il y a des idiots partout. »
Le boy apporte les whiskies, tâtonne pour poser les verres, allume une petite lampe électrique : Méry, penché sur la table, tête dans ses mains, a perdu sa haute taille, mais aussi la faiblesse que lui donnait son fléchissement. Comme sa voix toujours découragée s'accorde mal à son visage de légionnaire romain que va ensevelir de nouveau la nuit ! Il continue lentement :
« Maintenant, les collaborateurs de l'oncle Hô, là-haut, l'appellent le Vieux. Respectueusement...
– Quand j'ai connu Trotski, son entourage l'appelait ainsi. Ça voulait dire un peu : le Vieux de la Montagne.
– Devient-on vieux ? Et peut-être s'imaginaient-ils que je les avais combattus. J'ai un peu accompagné nos troupes dans le Sud, comme conseiller, si vous voulez ; enfin, un uniforme insuffisant pour tirer sur les autres, et suffisant pour qu'ils vous tirent dessus. »
Sa voix a retrouvé son affectueux ton d'excuse. De quoi ? Je sais qu'il est très courageux. On dirait qu'il s'excuse de sa vie – de la vie. Le masque est de nouveau perdu dans la nuit. Reste l'amitié, la communauté des admirations où se mêlent les génies, les élus (de Michelet à Stendhal, en passant par la N.R.F. et les poètes de Louis XIII), et la constellation qui rassemble en société secrète les intellectuels de chaque génération. En l'occurrence, Rimbaud-Nietzsche-Dostoïevski-Apollinaire. Donc, le souvenir de conversations complices, dans un milieu où elles étaient rares. C'est peu, en comparaison des amitiés de combat. C'est plus qu'on ne croit, lorsqu'on n'attend d'un homme, pendant quelques heures dans une nuit où la chaleur semble devenir brouillard, que la liberté de son esprit. Il dit :
« C'était l'époque des tours de garde, des camionnettes hérissées de fusils... »
Comme dans les films de la révolution d'Octobre, comme pendant la guerre d'Espagne et la fin de la Résistance. Pour le XXIe siècle, le nôtre sera-t-il celui des camionnettes hérissées de fusils ?
« ... Aussi des treillages qui protègent les bistrots contre les grenades... »
Je sais. Presque tous les officiers de la brigade Alsace-Lorraine restés dans l'armée ont combattu en Indochine : arbres dénudés, maîtresses qui jouaient avec les doigts de leur amant, fleurs que les camionneurs allaient chercher à Dalat en revenant ou en ne revenant pas, courbe tranquille des balles traçantes sur le ciel nocturne au-dessus des aréquiers, files d'automitrailleuses à travers les moissons qu'on rentre, enfants morts dans des paniers, poussins autour de cadavres très propres ou de corps déchiquetés, types soudés au sol par la peur passagère ; feuilles encore vivantes dans les abris ennemis, ballet des avions après le largage des parachutes ; pendant les attaques nocturnes des Viets, leurs torches de retraites aux flambeaux devenues folles...
« Quel souvenir avez-vous conservé du corps expéditionnaire, Méry ?
– Oh ! un magma, depuis les types très purs jusqu'aux chimpanzés... »
Le haut-parleur, derrière nous, coupe son bavardage pour un air de danse qui évoque le whisky, les cigarettes blondes...
« Radio-Singapour, dit Méry. Leur poste est puissant. Dans les automitrailleuses, après les embuscades, nous entendions : “Allô Panthère, ou Primevère, ou Dieu sait quoi ! vous entendez ? Le capitaine est mort. Bien compris ?” Pas de réponse. Le type tripotait ses boutons, et nous entendions ce que vous entendez en ce moment. Ça voulait dire qu'au loin, des gens dansaient... oui, dansaient, comme sur le pont d'un bateau... Puis, nous entendions un grincement de scie ; d'où sortait : “Bien compris. Ici, Panthère” et ainsi de suite. Quand tous les types étaient morts, nous allions récupérer une automitrailleuse où le transistor continuait sa musique tout seul... La camaraderie de combat aurait pu jouer. N'empêche qu'après trois mois, j'étais de cœur avec ceux d'en face, figurez-vous. Et j'en avais assez ! assez ! de ce bruit de serrure des fusils qu'on arme ! La guerre a quelque chose de saisissant, si vous voulez, mais aussi d'idiot. Surtout après. Oui, surtout après. »
Clappique m'a dit que Méry avait vécu avec une Vietnamienne, mais ne m'a pas dit depuis quand. Je demande :
« Vous avez revu récemment Hô Chi Minh ?
– L'année dernière. Il a plutôt rajeuni. C'est un vénérable lettré en vareuse kaki... avec des sandales découpées dans des pneus... Les photos ne donnent ni les joues roses ni le rire en grelot. Il est fragile et invulnérable, vous voyez ? Je suppose qu'il finit par ressembler à son père. C'était un petit mandarin ; les Français l'avaient chassé, il était devenu rebouteux et conteur errant.
« L'oncle Hô surgit chez le Premier ministre par la porte à peine entrouverte. Il vous prend dans ses bras et vous emmène. Il a toujours son accent traînant, si différent de l'aboiement asiatique ; en vietnamien, son fort accent du Centre, presque paysan. J'aime bien sa façon ingénieuse de dire Xo-Viet pour soviet : elle fait croire que Lénine était vaguement vietnamien, figurez-vous... Toujours bénin. Il ne m'a rien dit d'important. Les proverbes chinois qu'il citait déjà contre les Français : “Aujourd'hui, nous, sauterelles, nous nous mesurons à l'éléphant ; demain, l'éléphant perdra ses tripes.” Et le petit rire. La houppe grise agitée par le ventilateur. La visite à la maisonnette du jardinier, derrière le palais, pour vous montrer les tomates qu'il fait pousser. Il dit des Américains : “L'accord de Genève interdisait toute nouvelle intervention étrangère. Et pourquoi perdraient-ils la face ? En l'honneur de leur départ, nous sommes prêts à dérouler le tapis rouge...” Mettez, là, le sourire attendu. Il dit aussi : “Ils affirment que je n'irai jamais en Cochinchine. Je suis un homme âgé. Si je ne vois pas la réunification, mes amis la verront, et bien d'autres choses ! Aurais-je cru, à trente ans, que je verrais le départ des Français ? Le Viêt-cong ne survivra pas à Hô Chi Minh ? Certainement : ni l'Union soviétique à Lénine, certainement, certainement ! Nous sommes patients, nous sommes patients. Les grands bombardements contre nous ont commencé en février : grâce à l'émulation, notre peuple a pris l'habitude de vivre sous les bombes, voilà tout.” »
En effet, ce Tonkin du Lac, des pousse-pousse dans la brume tiède, des marchands d'images qui peignaient les tigres blancs et noirs semblables à des chats, ce Tonkin des casques coloniaux et de l'heure verte, fait une guerre ou une autre depuis vingt-cinq ans, et vit depuis quelques mois sous les bombes. Mais Hô Chi Minh sait que chacune de ces bombes lui restitue dans son éclair un peu de la gloire qui commençait à l'abandonner.
« À ma surprise, reprend Méry, il n'emploie pour ainsi dire aucun charabia marxiste. Ça me plaît, voyez-vous.
– Le charabia stalinien n'existait pas au temps de sa formation. »
Je pense toujours à Hanoi. Plus à mes souvenirs du Lac, pourtant précis, ni aux bombes ; mais à une cartomancienne indigène chez qui j'avais accompagné Aurousseau, alors directeur de l'École française. « Ce que j'aurais à vous prédire, lui dit-elle, n'a aucun intérêt : vous allez vous tuer. » Il s'est tué. Dans un aquarium, une tortue marine dont on avait dissous la carapace, ondulait, blanche et molle, comme une raie.
« Jeune, répond Méry, l'oncle Hô adorait Michelet, figurez-vous. Comme moi. Même comme vous. Aujourd'hui, il cite encore Jaurès : “Les nations sont les dépositaires de la culture humaine.” À bon entendeur... Mais vous avez raison : il s'est formé dans un milieu où le romanesque communiste aux grands cheveux, celui de son ami Vaillant-Couturier, si vous voulez, existait encore. L'oncle Hô a étudié Marx, et surtout Lénine, plus tard. Lénine avant Marx. Son vocabulaire est devenu... national-confucianiste. Le mot clef est : émulation. Lié à des choses surprenantes. On l'appelle l'oncle Hô ? Ce bonhomme sentimental à la voix grêle est plus fort que Giap, plus fort que tous les autres. Il a été capable de s'opposer, en 1946, à l'énorme foule de Hanoi. Croit-il tellement à l'âge ? Son premier discours de chef d'État, en 45, s'adressait aux enfants : “C'est la fête de la mi-automne. Vos parents ont acheté des lampions, des pétards, des fleurs, des jouets. Votre oncle Hô. partage votre joie. L'an dernier, à cette même fête, vous étiez des petits esclaves ; cette année, vous êtes devenus les petits maîtres d'une nation libre. Amusez-vous ! Demain, j'espère que vous vous appliquerez à l'étude.” Je cite plus ou moins bien, vous comprenez. Mais il n'emploie pas cette... sensibilité, pour ainsi dire, avec les Français.
– Il doit se souvenir que quand il a dit à Thierry d'Argenlieu, supérieur des Carmes, mais haut-commissaire de France : “Vous qui êtes chrétien...”, l'amiral lui a répondu : “Soyons sérieux.”
– Il l'appelle : le Grand Inquisiteur. »
L'antipathie est d'ordinaire réciproque, et l'amiral le détestait. Après le premier entretien : « Je ne me laisserai pas tromper par ce simulateur. Comment peut-on accepter sa comédie débonnaire ? Quand on a été si longtemps l'ennemi de la France, quand on est devenu ce qu'il est devenu, quand on a fait tuer la plupart de ses ennemis, quand on a traité comme il l'a fait les chrétiens du Nord, on n'est pas un vieux maître d'école attendri ! Je veux bien le croire patriote. Mais sa carrière est celle d'un communiste ; elle a été longue ; je connais les communistes, et l'attendrissement n'est pas leur fort. Pourquoi lui livrerions-nous l'Indochine ? Elle n'est pas communiste ! elle n'a aucune envie de le devenir ! Vous pensez bien qu'on m'a rapporté les propos de Leclerc sur mon compte : “Ce moine qui vous trompe, mon général !” Reconnaître Hô Chi Minh serait une dangereuse duperie, et conduirait très vite à notre éviction par un adversaire implacable. Il a assez joué les Gandhi au rouet : Gandhi était Gandhi, Staline est Staline. Aujourd'hui, l'onction ecclésiastique a émigré dans la Guépéou. Ce naïf curé de campagne, qui m'a dit : “Chaque fois que je vous tuerais un homme, vous m'en tueriez dix ; oui, oui, mais à la fin, je gagnerais tout de même...” Allons, soyons sérieux ! Nous ne laisserons pas le communisme s'établir ici. Il m'importe peu qu'il soit représenté par la gaieté de ce patriarche farceur, ou par l'agressivité de son ami Giap.
– L'oncle Hô, reprend Méry, dit qu'il aimait Leclerc. C'est possible...
– Aux yeux de Leclerc, il était un nationaliste. Aux yeux de l'amiral, un communiste. Il le savait. Tout de même, il doit surtout aimer les généraux vaincus... Mais enfin, Leclerc était séduisant, et il avait des relations amicales avec Giap. »
Christian Fouchet, qui accueillit Hô à Calcutta, déclara tranquillement : « On lui fera remettre nos télégrammes d'Indochine par qui on voudra, mais je ne les lui remettrai pas, car on le trompe. » Il est vrai que son frère était officier adjoint de Leclerc. Mais il ne portait pas le général Giap dans son cœur.
Giap, c'est la bataille de Diên Biên Phu. « Nos gens feraient bien de prendre garde à lui », m'avait dit de Lattre. Manifestement mourant, et en grand deuil de son fils, il m'avait confié, à son retour de Hanoi encore française : « J'ai adjuré ce gouvernement de profiter de mes victoires, à tout prix et tout de suite. C'est la dernière chance : la guerre est perdue. Ils n'en tiendront aucun compte. » Je revois la cérémonie à l'Arc de triomphe, après Diên Biên Phu : la foule immense, l'immense silence. Dix ans déjà, et la nuit tropicale.
Méry allume une nouvelle cigarette. Au loin, les pétards d'une noce chinoise. Dans cette partie du monde, on distingue mal l'éclatement des pétards de celui des grenades...
« Vers 1930, dit-il, Nguyên Ai Quoc dirigeait les communistes de cette ville anglaise. En tant que délégué de la III e Internationale pour les “mers du Sud”. Soit. Il a dû avoir du fil à retordre...
– La Sûreté anglaise était sérieuse. Quand je suis rentré en Indochine, j'ai été fort bien dévalisé par elle, et comme tout ce que je possédais se trouvait dans mon portefeuille, le coup a été rude.
– À quelle fin ?
– Je crois, aujourd'hui, que mon procès est né de ce que la Sûreté française m'a pris pour un agent politique. J'ai reçu il n'y a pas longtemps une lettre du juge à qui l'on avait transmis à la fois le dossier et un ordre de condamnation. Il avait retourné le dossier. On a trouvé sans peine un juge plus complaisant.
– En fait, qu'étiez-vous, politiquement, à l'époque ? »
Sa voix semble demander d'excuser sa question.
« Rien. Ce que vous appeliez tout à l'heure un libéral. Le marxisme, à mes yeux, appartenait à la philosophie ; et, malgré Lénine, à un domaine un peu utopique. C'est le lien des Annamites avec moi qui a créé mon lien avec eux. Je suis entré dans l'action révolutionnaire par la reconnaissance.
– À propos, ce matin, vous avez vu le Premier ministre, ici ?
– Je crois qu'il est engagé jusqu'au cou dans les drames électoraux. Mais le ministre que j'ai vu m'a parlé de choses pas électorales : quelle serait – quelle sera – la politique d'une Singapour indépendante ? »
Singapour d'hier plantée comme les lions de Venise, avec ses cuirassés britanniques maîtres des océans d'Asie, et frappés au cœur si près d'ici, par les pilotes-de-la-mort japonais... Les étoiles poudroient sur elle, sur Hanoi, sur Da Nang qui fut Tourane (jadis, à la limite de la brousse, le premier musée d'art cham du monde, sans gardien, ses sculptures scellées au mur) où, depuis six semaines, les « marines » débarquent.
« Hô Chi Minh sait naturellement, dis-je, ce qui se passe à Da Nang ?
– Il en a vu d'autres. On a prononcé plusieurs fois son oraison funèbre. En prison, un condamné enchaîné avec lui est mort contre son corps. Il a fait huit ans de maquis. En 44, la première brigade commandée par Giap au Tonkin avait trente-cinq combattants. Oui, trente-cinq... Pour la tactique l'oncle Hô ne croit qu'aux circonstances. En 45, il sortait du coma pour dire : les circonstances sont enfin favorables ! et retombait dans le coma... Il affirme qu'à son arrivée au gouvernement, la famine a fait deux millions de morts ; nous disons 500 000, ce qui suffisait à ne rien faciliter. Avant Fontainebleau, il a passé des jours à attendre à Biarritz la formation du gouvernement Bidault. Plus tard, son message à Léon Blum a été retenu à Saigon, et transmis seulement quand l'irréparable était accompli. Le Viêtminh est né dans une cabane, ses fondateurs assis sur des troncs. L'oncle sait comme nous que le Nord, privé du riz du Sud, ne peut échapper à la misère : il accepte la misère, vous comprenez ? Quand il a fait votre chère réforme agraire (si je puis dire), en 55, sa province natale s'est soulevée contre lui. C'était la province historique de la Révolte des Lettrés ; celle d'où le roi maquisard Lê Loi est parti contre les Chinois pour la guerre de Libération. Il a connu, à Moscou, l'hostilité de Roy, principal responsable de l'Asie, qui le tenait pour un crétin, figurez-vous. Depuis 1961 jusqu'à l'année dernière, lui et Giap ont été à l'écart, suspects de khrouchtchevisme. Je suppose qu'il s'entendait bien avec Khrouchtchev : ils avaient en commun l'air innocent, et le goût des proverbes militaires. Nikita aussi devait ressembler au brave soldat Chvéïk... »
Je me souviens de la relation coriacement chaleureuse de Khrouchtchev avec le général de Gaulle : « Après la reddition de Stalingrad, le maréchal von Paulus m'a remis son revolver. – Tiens ? répond le Général, angélique. Et plus tard, il ne vous l'a pas réclamé ? »
« C'est seulement au début de cette année, continue Méry, que le Viêt-nam a compris qu'il avait encore besoin de l'oncle Hô. N'oubliez pas qu'il avait donné l'ordre de réprimer la révolte de Ngé An : plusieurs dizaines de milliers de morts. Je voudrais savoir combien d'hommes ont perdu les Américains pendant toute la guerre ? Mais depuis Da Nang l'oncle est plus fort que jamais... Pourtant, le combat de la plus puissante aviation du monde contre un pays sans avions n'est pas une plaisanterie. Enfin, comme il dit : nous sommes patients... Vous connaissez ses vers :
Il suffit que le parfum d'une rose
S'égare dans une prison
Pour qu'au cœur du prisonnier, S'éveille en hurlant toute l'injustice du monde...
« Quelques-uns, d'une belle fierté chez ce personnage modeste :
Mes gardes se relaient pour me servir d'escorte...
« Ça me plaît bien.
– Il s'agit des prisons chinoises ?
– Il ne me semble pas qu'il ait jamais été prisonnier des Français. Quant aux Anglais, pour une raison ou pour une autre, ils ont mis des gants. Il fait semblant d'avoir oublié les prisons. Soit. Ça nous arrive à tous, quoique pas tous les jours. Enfin, souvent... Vous allez le voir ?
– Je ne crois pas. Dommage !
– Oui. Chez lui, le mélange de la vérité et de la comédie, ou, plus exactement : d'un rôle, qu'il a choisi vers cinquante ans, est... enfin, ce qu'il est... Il a fait semblant de se fâcher avec Sainteny, quand Sainteny s'est débrouillé pour assurer la fuite des diplomates hongrois dans les tonneaux d'essence, au moment de l'affaire de Budapest. Comique ! Giap donnait des cours dans le maquis. Hô vient l'écouter, figurez-vous. Et l'un des chefs du maquis demande à Giap : “Vous connaissez ce drôle de petit vieux qui s'intéresse encore à la politique ?” Sous les bombes, il terminait par : “Et maintenant, achevons gaiement notre exposé !” Après son arrivée au pouvoir, il fait une proclamation très noble, qu'il termine par de sages conseils : “Il faut respecter l'autel des ancêtres, et il ne faut jamais jouer de musique dans les maisons...” Un Ancien vertueux et expérimenté...
« Mais il a osé dissoudre le Parti communiste indochinois. Astuce ? Elle demandait une belle fermeté, vous savez... À deux reprises, il s'est fait qualifier de traître dans toutes les rues de Hanoi. Si vous alliez le voir et si vous lui parliez de Da Nang, comme si vous lui parliez des bombes qui sans doute tomberaient pendant votre entretien, il vous raconterait, avec son petit rire aigrelet, un souvenir qui l'enchante : “Notre province était si pauvre, que nous devions souvent manger notre riz sans poisson. Nous avions chacun un petit poisson de bois ; quand nous mangions en public, il se trouvait dans le riz. Faire semblant est très important.” Il ajouterait gaiement : “Quand j'attendais, à l'hôtel du Palais de Biarritz, la constitution du nouveau gouvernement français, L'Humanité a écrit qu'on me traitait d'une façon très indigne. Des journalistes sont venus. Alors, je leur ai dit : Oh ! vous savez, j'ai connu des épreuves plus pénibles...” Petit rire.
– Les débarquements de Da Nang, ce n'est peut-être pas l'hôtel du Palais...
– Au besoin, il en raconte d'autres, moins gaies. Les Américains prennent un village que leur aviation a pulvérisé. Sur la poitrine des enfants morts, on a épinglé une sorte de poème : “Si vous aviez envoyé des jouets par avion avec le premier bombardement, nous aurions eu quinze jours pour jouer avec eux...” Il n'est pas en face des Américains pour la première fois : il proclame qu'à la défaite du Japon, les États-Unis étaient résolus à livrer le Tonkin à Tchang Kaï-chek. Il y a un ton douloureux sous celui de sa comédie, et sa conception de la vie est fort amère. On le voit bien dans ses poèmes de prison : Nous nous battons pour être mis aux fers – car ceux qui sont aux fers ont un coin pour dormir, et : Pour devenir homme, il faut être décortiqué par le malheur. Si les nôtres s'étaient fait traduire moins de textes politiques, et plus de poèmes, ils auraient mieux compris l'oncle Hô, figurez-vous ! Quand l'amiral d'Argenlieu disait qu'il n'était pas convaincu par son air de Gandhi au rouet, il n'avait pas tort, si vous voulez. Mais à bien des égards l'accusation de duplicité repose sur le fait très simple que “ce drôle de petit bonhomme” est un rocher vertical de la baie d'Along, pour ainsi dire... »
La transformation de l'Asie m'aura bouleversé autant que celle d'un visage aimé ; le pays que j'ai le mieux connu jadis, dont j'ai le plus souhaité l'indépendance : l'Indochine, je ne le reverrai pas. Le romanesque colonial, Mayrena, les personnages de Clappique, la piastre, les autos à la place des calèches, les caroubiers de la rue Catinat, le boulevard Charner vide à midi dans l'imperturbable soleil, les casques du sergent Bobillot, la guerre... Comme les rochers rouges où l'Inde sculpte ses descentes de dieux, les pays du grand sommeil, au fond de la nuit, grouillent de libérations. Méry continue :
« Même dans le ton, il ne connaît pas que la bonhomie ; lorsque l'empereur d'Annam, devenu son “conseiller”, batifolait à Hong Kong, il lui a fort bien écrit : “Veuillez ne pas oublier que nous nous devons aux souffrances du peuple que nous représentons.” »
À Crans-sur-Sierre, avant le retour du général de Gaulle, j'ai rencontré l'impératrice mélancolique, en fourreau annamite noir, et qui parlait des cérémonies du palais impérial, de leurs mandarins semblables à des scarabées, comme elle eût parlé de la cour de Versailles... Son mince fantôme accompagne les paroles de Méry :
« Nous disions autrefois que les Viets ne pourraient jamais faire une armée ; que le courage, en Indochine, n'appartenait qu'aux gens des montagnes... Depuis, ils ont supporté le napalm... À votre avis, quelles sont les forces en présence, compte tenu des six semaines de débarquements américains ?
– L'année dernière, il y avait 3 000 Nordistes en ligne contre le Sud, et 120 000 guérilleros ; en face, 500 000 soldats et 25 000 conseillers américains.
– Pourtant l'oncle Hô s'en est sorti... D'ailleurs ça lui est égal. De 1961 à 1964, les choses allaient mal pour lui parmi les siens. Il a attendu. Il attendra, figurez-vous. Il a écrit jadis : La nuit s'attarde encore au fond de la prison... Au Viêt-nam, depuis toujours, on souhaite l'anniversaire des morts, non des naissances. Pour l'oncle, tout a changé quand Mao est arrivé à Yun-nan-fou. Le Viêt-nam a trouvé l'allié – et l'espoir – que le F.L.N. avait trouvé au Maroc et en Tunisie. Non sans craintes ? Bien entendu. Dix pour cent de craintes, quatre-vingt-dix d'espoir.
– Le pittoresque écarté, quel est son bilan historique ?
– La victoire, si vous voulez, et la liberté du Nord. Il n'est pas un idéologue, soit. Il me semble même qu'il se méfie de la théorie. Sa doctrine a été élaborée à travers les événements, vous comprenez ? Je suis bien obligé de penser à Mao Tsé-toung ; mais il accompagne ce colosse, l'air étonné...
– Et la barbichette au vent de Diên Biên Phu ; comme la Pologne accompagne la Russie. Il me semble que leur point commun est d'avoir décidé, en temps et lieu, qu'ils ne croyaient pas à la révolution ouvrière. Ce qui a donné, chez Mao, la paysannerie combattante, et chez Hô, un Front populaire, bien avant que Dimitrov ait inventé les Fronts populaires.
« En 1925, Staline voulait l'alliance avec le Kouo-min-tang – vous connaissez le résultat – et Trotski ne la voulait pas. Mais ce que Mao et l'oncle ont inventé contre toute l'idéologie russe, ç'a été de confier le destin de la Révolution à la paysannerie combattante.
– À propos, savez-vous ce qu'est devenu Borodine ?
– Liquidé, m'a-t-on dit. La dernière fois qu'on m'a parlé de lui, il dirigeait le journal anglais de Moscou. Donc, en disgrâce. Koltzov, rédacteur en chef de la Pravda, fusillé depuis, bien entendu, m'a dit : “Il est sympathique, ce vieux. Il m'a demandé si nous pourrions intervenir pour qu'il obtienne un logement chauffé.” »
La petite-fille de Timour, dit Clappique, est morte blanchisseuse... J'ai vu Trotski (sous un faux nom, il est vrai) se faire expliquer les élections par le maire radical du village où il était réfugié, près de Royan : « Voyez-vous, monsieur Sedov, la politique française, les étrangers ne peuvent pas la comprendre ! » Au bas de la prairie, cheminait un petit train surmonté d'étincelles. Peut-être Trotski pensait-il à la nuit préhistorique sur les combats de Kazan. Le maire parti, la bouteille de rouge épuisée, nous marchions dans la prairie de banlieue, en parlant du fils de Tchang Kaï-chek, qui venait de faire à Moscou un discours, pour proclamer que son père était un chien. « On a les enfants qu'on mérite ! » dit Trotski. Les siens étaient suicidés ou assassinés.
« Qu'était Borodine, demande Méry, “dans le civil”, je veux dire : hors du Parti ?
– Journaliste, je crois. Le général Blücher (le Gallen de Canton), qui a créé l'armée chinoise avec lui, pris Chang-hai, et ainsi de suite jusqu'au jour où Staline l'a fait tuer, était plombier. Le Parti a révélé beaucoup d'hommes à eux-mêmes ; comme l'Église. Ça fait rêver. Avant la Révolution, Robespierre, à Arras, avait écrit un poème sur l'Éternuement. Peut-être eût-il continué...
– Ne croyez-vous pas que Gallen était plombier comme Bonaparte était sous-lieutenant, comme Mao était bibliothécaire ?
– Borodine vaincu, et le P.C. chinois exterminé par Tchang Kaï-chek, il ne restait qu'une question pour Hô comme pour Mao : qui fera la révolution ? Front paysan ou Front populaire ? Et la nation, bien entendu. Long chemin, de Moscou jusqu'à Hanoi, sans casser les verres en route.
– Il est le Viêt-nam, un point, c'est tout, je crois...
– Un point, et ce n'est pas tout. Il y aurait beaucoup à dire, du national-communisme, cher Méry.
– Et du bizarre animal américain qui se trouve en face de lui sous le nom de démocratie...
– Vous avez vu les Américains de Cochinchine ?
– Oh, que oui !... »
Il perd dans la nuit un geste large et vague.
« Alors ?
– Les nôtres les détestent. Pourquoi ? Les Américains n'ont rien à faire là ? Soit. Et nous, qu'avions-nous à y faire ? Ils croient qu'ils défendent la démocratie contre le communisme ? Mais que défendions-nous ? L'Empire, au nom du M.R.P., ce n'était pas bien convaincant tout de même... Décider que l'anticommunisme consiste à soutenir la famille Diem fait hausser les épaules. Enfin, soit ! La croisade anticommuniste américaine est à dormir debout ? Et notre expédition coloniale ? – car après tout, que faisions-nous d'autre ? Les Américains de Saigon sont texans si vous voulez, multicolores, braillards, courageux ; mais enfin, est-ce que nos pierrots vêtus de toile blanche bien repassée par leurs boys justifiaient l'occupation de l'Indochine ? Depuis que les Américains sont arrivés, les serveurs vietnamiens, que nous avons connus aboyant, sont devenus muets. Les Américains font, avec sérieux, une guerre à laquelle ils ne croient plus : même un G.I. idiot comprend qu'on ne règle pas le destin du monde par des accrochages dans la plaine des Joncs. Ils regardent passer leurs superforteresses ; ils sont stupéfaits que la puissance qui a détruit l'Allemagne hitlérienne ne vienne pas à bout d'une armée de va-nu-pieds, qu'ils ne rencontrent jamais. Le plus curieux, c'est ce qui se passe avec nous, figurez-vous. Notre guerre, pas si vieille ! est devenue une sorte de guerre civile. Si vous montrez des papiers français, les Viets vous laissent passer. D'ailleurs, l'hostilité de nos types aux Américains s'affaiblit, parce qu'ils ne pensent plus que les Américains gagneront une guerre que nous avons perdue...
– Vous connaissez la position de la France ? dis-je.
– Votre Général n'a pas toujours eu raison, quant à l'Indochine ; pour l'instant, il a raison. Hô rivalise avec la Longue Marche par une Longue Marche immobile, pour ainsi dire, en fumant des cigarettes américaines à la chaîne, et en parcourant le Nord avec son cache-nez et sa machine à écrire portative. Espère-t-il un autre Diên Biên Phu ? Il croit à la victoire finale du communisme, si vous voulez. Mais il croit surtout que, désormais, ses hommes s'accrocheront à leur pays, et que personne ne les dominera, pas même les Chinois. Si les Américains doivent prendre Hanoi, qu'ils la prennent ! Tchang Kaï-chek avait pris Pékin, soit. Eh bien, il l'a perdue !
« L'oncle Hô doit aller voir Mao Tsé-toung à la fin de l'année, et il compte sur l'Inde.
– Que peut l'Inde ?... »
Nehru m'a dit : « Entre une puissance coloniale et une nation qui combat pour son indépendance, je choisirai toujours la seconde. » Pourtant, je n'ai pas tort de demander ce qu'il peut. Je reprends :
« Vous vous souvenez de la conversation de Hô Chi Minh avec Kiyoshi Komatzu, il y a quarante ans ?
– Non. Komatzu, c'est un nom japonais. Ceux-là, qu'ils crèvent ! »
Méry a-t-il connu les camps japonais ? Dans la rue de la Mort, j'ai pensé à nos cimetières bretons envahis de fleurs bleues au pied de leur clocher à jour. Pour Méry, le Japon, ce sont sans doute des geôliers (et qu'étaient les Français des camps d'internement, pour mes amis espagnols ?). Pour moi, c'est Nara, la civilisation sans doute la plus raffinée du monde ; les peintures de Takanobu, le jardin de sable des Quinze Pierres, une seule fleur qui sort d'un morceau de bambou, dans la cellule d'un moine zen. Pour Méry, Komatzu, c'est « un nom japonais » ; pour moi, c'était mon traducteur et mon ami, samouraï mort dans son ermitage des collines, à l'entrée duquel il avait peint deux caractères chinois : Lavez vos cœurs. Pour l'amiral d'Argenlieu, Hô Chi Minh était « ce patriarche farceur » ; pour Leclerc, l'homme avec qui la France devait traiter. L'amiral et le général sont morts.
J'ai accueilli, à Fontainebleau, le président Lübke. Jamais un président allemand n'était venu en France depuis la guerre. Il passait pour musicien ; pendant le déjeuner, Rampal et les siens avaient joué dans la tribune royale, et j'avais demandé que le dernier morceau fût de musique allemande. Ce morceau achevé, le président porte un toast amical. Quelle mouche me pique ? Je devrais répondre que les démocraties, etc. « Monsieur le président de la République allemande (inquiétude dans l'assistance : pourquoi allemande ?), il m'est arrivé d'être soigné dans un hôpital où se trouvaient aussi beaucoup de vos soldats. Un jour, le silence a recouvert toute notre rumeur de blessures : la radio commençait à transmettre la IX eSymphonie... C'est pourquoi, dans cette salle de nos rois où vient de cesser la musique de Bach, et où François Ier accueillit l'empereur Charles Quint, je lève mon verre au génie allemand... » Chacun ravi – bombance et carillons ! dirait Clappique – et pour quelques minutes (oh ! quelques secondes !) Verdun s'évanouit dans une surprise approbatrice...
Portées par un vent mou, les odeurs nocturnes de Singapour envahissent le patio : autos, poivre et opium de l'ancienne Chine, forêts peut-être. Mme Lübke me racontait, pendant que Rampal jouait Bach, que, jeune militante socialiste, elle s'était trouvée au Borinage avec Mme Vandervelde ; celle-ci avait demandé à la femme d'un mineur : « Qu'est-ce que vous pensez de la reine Astrid ? – Sûr qu'elle est sympathique ! mais trop arriviste. » Ce qui voulait dire, je suppose, qu'elle souhaitait séduire – ou faire aimer la royauté.
Je pense à Vandervelde.
Il ressemblait à Mazarin, et était, Jaurès mort, le plus grand orateur socialiste. « Vous savez, les hommes sont de curieuses bêtes. J'étais président de la Chambre. La fureur arrive, les pupitres claquent, j'adjure les députés – tout à fait en vain. J'impose une suspension de séance. À la reprise, je déclare qu'avant de continuer la discussion, la Chambre doit discuter la loi sur les pigeons voyageurs. Les députés étaient presque tous colombophiles. La loi votée d'accord, ils ne se sont plus battus... » Je raconte à Méry l'histoire des pigeons, en réponse à son interjection relative au Japon.
« À Fontainebleau, dit-il, l'oncle Hô s'est plaint aux journalistes de n'avoir pas eu l'“occasion de vous rencontrer...
– Bidault ne jugeait pas cette rencontre urgente. Ce qui allait de soi.
– Connaissez-vous, dans le château, le musée asiatique de l'impératrice Eugénie ?
– C'est un peu mon métier.
– Le gardien noir endormi au milieu des trésors à deux sous pillés au Palais d'Été, un palanquin du roi du Cambodge, aucun visiteur... Le musée existe encore ?
– Oui. Toujours vide. Je regrette que parmi les objets du Palais d'Été ne figurent pas les automates volés par les zouaves. On les leur a laissés, paraît-il...
– Dans mon enfance, il m'avait ébloui, et il n'a pas été pour rien dans ma venue en Asie, figurez-vous. Clappique parle d'un romanesque historique ; j'ai connu jadis un romanesque... géographique, si vous voulez. Il fallait vingt-sept jours de bateau pour atteindre Saigon, et cinquante-deux jours pour aller de Saigon à Luang Prabang, vous savez... »