Le miroir des limbes T1 : Antimémoires

André Malraux · Chapitre 6 sur 23

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Le miroir des limbes T1 : Antimémoires

Chapitre 2

2

 

1945-1965

Je venais quelquefois à Paris, car nombre de questions étaient encore du ressort du ministère de la Guerre. J'y retrouvai Corniglion, devenu général et compagnon de la Libération. Il allait prendre bientôt le commandement de l'aviation contre le bastion de Royan, l'un des derniers points d'appui allemands en France. En attendant, il écrivait un bouquin humoristique avec le docteur Lichvitz, que j'avais connu à la Ire D.F.L., et qui était devenu le médecin du général de Gaulle. Il en lisait des chapitres, avec une intarissable bonne humeur, à Gaston Palewski (à la suite de quelque conflit à Londres, cet ambassadeur-né était parti en Abyssinie conquérir Gondar, avant de devenir directeur du cabinet du Général), au capitaine Guy, à quelques autres. C'est ainsi que je fis connaissance du fameux « entourage ».

Quelques jours après le congrès du M.L.N., nous parlâmes d'élections ; on parle toujours d'élections. Je n'éprouvais nul désir de devenir député. Mais j'avais un dada : transformer l'enseignement par l'emploi généralisé des moyens audio-visuels. Seuls le cinéma et la radio étaient alors en cause ; on pressentait la télévision. Il s'agissait de diffuser les cours de maîtres choisis en raison de leurs qualités pédagogiques, pour apprendre à lire comme pour découvrir l'histoire de France. L'instituteur n'aurait plus pour fonction d'enseigner, mais d'aider les enfants à apprendre.

« En somme, dit Palewski, vous voulez faire enregistrer le cours d'Alain, et le diffuser dans tous les lycées ?

– Et remplacer le cours sur la Garonne par un film sur la Garonne.

– Mais c'est excellent ! Seulement, je crains que vous ne connaissiez pas encore le ministère de l'Éducation nationale... »

Nous avions parlé aussi de l'Indochine. J'avais dit, écrit, proclamé depuis 1933, que les empires coloniaux ne survivraient pas à une guerre européenne. Je ne croyais pas à Bao-Daï, moins encore aux colons. Je connaissais la servilité qui, en Cochinchine comme ailleurs, agglutine les intermédiaires autour des colonisateurs. Mais, bien avant l'arrivée de l'armée japonaise, j'avais vu naître les organisations paramilitaires des montagnes d'Annam.

« Alors, me dit-on, que proposez-vous ?

– Si vous cherchez comment nous conserverons l'Indochine, je ne propose rien, car nous ne la conserverons pas. Tout ce que nous pouvons sauver, c'est une sorte d'empire culturel, un domaine de valeurs. Mais il faudrait vomir une “présence économique” dont le principal journal de Saigon ose porter en manchette quotidienne : “Défense des intérêts français en Indochine.” Et faire nous-mêmes la révolution, qui est inévitable et légitime : d'abord annuler les créances usuraires, presque toutes chinoises, sous lesquelles crève la paysannerie d'un peuple paysan. Puis partager les terres, puis aider les révolutionnaires annamites, qui ont sans doute bien besoin de l'être. Ni les militaires, ni les missionnaires, ni les enseignants, ne sont liés aux colons. Il ne resterait pas beaucoup de Français, mais il resterait peut-être la France...

« J'ai horreur du colonialisme à piastres. J'ai horreur de nos petits-bourgeois d'Indochine qui disent : “Ici on perd sa mentalité d'esclave !” comme s'ils étaient les survivants d'Austerlitz, ou même de Lang Son. Il est vrai que l'Asie a besoin des spécialistes européens ; il n'est pas vrai qu'elle doive les avoir pour maîtres. Il suffit qu'elle les paye. Je doute que les empires survivent longtemps à la victoire de deux puissances qui se proclament anti-impérialistes.

– Je ne suis pas devenu Premier ministre de Sa Majesté pour liquider l'Empire britannique, dit Corniglion, citant Churchill.

– Mais il n'est plus Premier ministre. Et vous connaissez la position du Labour sur l'Inde.

– Tout de même, dit Palewski, vous ne pouvez pas exécuter un tel renversement avec notre administration ?

– Il y a encore en France de quoi faire une administration libérale. Je vais plus loin. Pour faire de l'Indochine un pays ami, il faudrait aider Ho Chi Minh. Ce qui serait difficile, mais pas plus que ne l'a été, pour l'Angleterre, d'aider Nehru.

– Nous sommes beaucoup moins pessimistes que vous... »

Ce qui nous mena à la propagande. L'Information était entre les mains de Jacques Soustelle, qui souhaitait changer de ministère.

« À peu de chose près, dis-je, les moyens d'information dont vous disposez n'ont pas changé depuis Napoléon. Je pense qu'il en existe un beaucoup plus précis et efficace : les sondages d'opinion.

– L'Intérieur ne les emploie pas ?

– L'Intérieur “se renseigne”. Mais il ne dispose pas de l'échantillonnage sans lequel aucune précision n'est possible... »

Les procédés de Gallup n'étaient alors connus, en France, que des spécialistes. Je les exposai rapidement.

« Vous y croyez ?

– À condition de n'employer que des informateurs indifférents à la politique, je crois possible de connaître les conséquences du vote des femmes, la réponse au référendum que vous préparez... Il en est des sondages comme de la médecine : moins rigoureuse qu'elle ne le dit, plus rigoureuse que tout ce qui n'est pas elle...

« Et puis, il y a l'information du pays – c'est-à-dire la propagande. Or, les limites de la publicité américaine sont vite atteintes ; quant à la propagande totalitaire, je la crois inséparable du parti unique. Je doute que le général de Gaulle soit prêt à créer un tel parti. Il n'acceptera ni l'État au service du Parti ni le Parti comme principal moyen d'action de l'État. Il veut l'armée, et non les milices ; la Sûreté nationale, et non la police du Parti...

« Le premier objet de votre propagande serait de le faire comprendre car, si surprenant que ce soit, personne n'en sait rien. Mais je crois que l'on peut mobiliser des énergies si l'on oppose aux mythes, non d'autres mythes, mais une action. La force du Général est dans ce qu'il a fait, dans ce qu'il fait. Quelles sont les vraies forces en présence ? Vous, et les partis dans la mesure où la Résistance les a désinfectés. Les radicaux vont s'effondrer.

– Et le M.R.P.?

– Sa carte est bonne : le pays le tient pour le parti du Général. Si les communistes sont vos seuls adversaires sérieux, ce n'est pas à cause de Marx, c'est à cause de Lénine. Que chacun de vos ministres dise au pays : Voici ma tâche la plus urgente. Je vous en dois compte, et ne vous reparlerai que lorsqu'elle sera terminée. Non ?

– Peut-être est-ce une des clefs du fascisme...

– Après tout, répondit Corniglion, citant cette fois ironiquement Napoléon : “La guerre est un art simple, et tout d'exécution...” »

J'habitais, à Boulogne, la grande maison de style hollandais où, plus tard, la petite Delphine Renard faillit être aveuglée à ma place par les explosifs de l'O.A.S. Sans doute était-il neuf heures passées, car le soir d'été se changeait en nuit au-dessus d'un fortin-guérite construit par les Allemands à l'angle du jardin. Le téléphone sonna.

« J'ai une communication importante à vous faire, dit l'un de mes interlocuteurs habituels. Pouvez-vous me recevoir dans une heure ou deux ?

– Entendu.

– Je passerai vers onze heures. »

À onze heures, la voiture militaire de celui qui m'avait téléphoné s'arrêta devant la maison. J'allai ouvrir. Nous étions seuls. Il ne franchit pas le seuil du vaste atelier encore mal éclairé.

« Le général de Gaulle vous fait demander, au nom de la France, si vous voulez l'aider. »

La phrase était singulière. Pourtant, à Londres, l'un des premiers discours du Général aux officiers avait été à peu près : « Messieurs, vous savez où est votre devoir. » Et tel était aujourd'hui le ton.

« La question ne se pose évidemment pas, répondis-je.

– Je vous dirai l'heure demain. »

Il me serra la main. La voiture, qui avait tourné, contourna le menu fortin et disparut vers la Seine.

J'étais étonné. Pas trop : j'ai tendance à me croire utile... Mais après ma première évasion, en novembre 1940, j'avais écrit au général de Gaulle ; les F.F.L. ne disposaient sans doute pas d'aviateurs à revendre. Pas de réponse. Comme on disait qu'il avait écarté Pierre Cot, j'avais supposé qu'en raison de la guerre d'Espagne, mon concours ne lui semblait pas opportun ; sans amertume, car plus tard nos maquis, avant la création de la brigade Alsace-Lorraine, trouvèrent toujours l'aide du général Kœnig – donc, la sienne. Je fus convoqué au ministère de la Guerre. Dans l'antichambre, je trouvai un visiteur cordial, d'un bon sens fin et civil qui m'intrigua, car, malgré son costume, je devinais un militaire. Bientôt on vint le chercher : c'était le général Juin.

Le bureau qui avait été celui du comte Daru, style Empire majestueux, avait été affecté à Palewski. De l'autre côté de l'escalier monumental, un bureau d'attente, où se trouvaient les aides de camp, précédait celui du général de Gaulle. « C'est loin de s'arranger... », me dit l'un des officiers, qui était un ami. Il y avait là quelque chose de solennel et de silencieux qui me fit rêver aux lieux d'attente des chefs romains. Le téléphone d'appel sonna en même temps que l'heure. Je fus introduit dans une pièce à laquelle de grandes cartes d'état-major donnaient une atmosphère de travail. Le Général me fit signe de m'asseoir à droite de son bureau.

J'avais conservé un souvenir précis de son visage : vers 1943, Ravanel, alors chef des groupes francs, m'avait montré sa photo parachutée. En buste ; nous ne savions pas même que le général de Gaulle était très grand. J'avais pensé aux délégués du tiers état stupéfaits lorsqu'ils avaient vu pour la première fois Louis XVI ; jusqu'en 1943, nous n'avions pas connu le visage de l'homme sous le nom duquel nous combattions.

Je ne le découvrais pas, je découvrais ce par quoi il ne ressemblait pas à ses photos. La vraie bouche était un peu plus petite, la moustache un peu plus noire. Et le cinéma, bien qu'il transmette maintes expressions, n'a transmis qu'une seule fois son regard dense et lourd : beaucoup plus tard, lorsque, dans un entretien avec Michel Droit, il regarde l'appareil de prise de vues, et semble alors regarder chacun des spectateurs.

« D'abord, le passé », me dit-il.

Surprenante introduction.

« C'est assez simple, répondis-je. Je me suis engagé dans un combat pour, disons, la justice sociale. Peut-être, plus exactement : pour donner aux hommes leur chance... J'ai été président du Comité mondial antifasciste avec Romain Rolland, et je suis allé avec Gide porter à Hitler – qui ne nous a pas reçus – la protestation contre le procès de Dimitrov et des autres soi-disant incendiaires du Reichstag. Puis il y a eu la guerre d'Espagne, et je suis allé me battre en Espagne. Pas dans les Brigades internationales, qui n'existaient pas encore, et auxquelles nous avons donné le temps d'exister : le parti communiste réfléchissait... Puis, il y a eu la guerre, la vraie. Enfin est arrivée la défaite, et comme beaucoup d'autres, j'ai épousé la France. Quand je suis revenu à Paris, Albert Camus m'a demandé : Devrons-nous donc choisir un jour entre la Russie et l'Amérique ? Pour moi, ce n'est pas entre la Russie et l'Amérique, c'est entre la Russie et la France. Lorsqu'une France faible se trouve en face d'une puissante Russie, je ne crois plus un mot de ce que je croyais lorsqu'une France puissante se trouvait en face d'une faible Union soviétique. Une Russie faible veut des fronts populaires, une Russie forte veut des démocraties populaires.

« Staline a dit devant moi : “Au début de la révolution, nous nous attendions à être sauvés par la révolution européenne, et maintenant la révolution européenne attend l'Armée rouge...” Je ne crois pas à une révolution française faite par l'Armée rouge et maintenue par la Guépéou – et pas davantage au retour à 1938.

« Dans le domaine de l'Histoire, le premier fait capital des vingt dernières années, à mes yeux, c'est le primat de la nation. Différent de ce que fut le nationalisme : la particularité, non la supériorité. Marx, Victor Hugo, Michelet (Michelet qui avait écrit : “La France est une personne !”) croyaient aux États-Unis d'Europe. Dans ce domaine, ce n'est pas Marx qui a été prophète, c'est Nietzsche, qui, lui, avait écrit : “Le XXe siècle sera le siècle des guerres nationales.” À Moscou, avez-vous entendu L'Internationale, mon général ?

– On n'en parlait pas : elle avait mal tourné.

– J'étais là-bas quand l'hymne russe est devenu le chant des cérémonies. Depuis quelques semaines, on lisait dans la Pravda, pour la première fois, les mots : notre patrie soviétique. Chacun a compris. Et j'ai compris que tout se passait comme si le communisme était le moyen enfin découvert par la Russie pour assurer dans le monde sa place et sa gloire : une orthodoxie ou un panslavisme qui aurait réussi... »

Il me regardait sans assentiment ni désaccord, avec attention.

« Parce que – même si l'on ne tenait pas compte de Lénine, de Trotski, de Staline, ce qui serait difficile – le communisme serait ce qui saisit le mieux, aujourd'hui, le fait révolutionnaire, qu'a saisi en d'autres temps la Révolution française...

– Qu'entendez-vous par : le fait révolutionnaire ?

– La forme provisoire prise par la revendication de la justice, des jacqueries aux révolutions. Pour notre siècle, il s'agit de justice sociale, ce qui tient sans doute à l'affaiblissement des grandes religions ; les Américains sont croyants, mais la civilisation américaine n'est pas une civilisation religieuse.

« Le Front national est paracommuniste, en attendant d'être communiste ; mes camarades sont paratravaillistes, en attendant un travaillisme qui n'existe pas, et dont ils ne savent s'ils l'attendent d'eux-mêmes, du parti socialiste, ou de vous.

– Que veulent-ils faire ?

– Comme en 1848, comme en 1871, jouer une pièce héroïque qui s'appelle la Révolution. Noblement, pour les vrais, qui ne sont pas sortis des pavés après l'arrivée de l'armée. En parodiant... Clausewitz, je crois, je dirai que la politique leur semble continuer la guerre par d'autres moyens. Malheureusement, ce n'est pas vrai. La politique, pour moi (comme, me semble-t-il, pour vous, et même pour les communistes), implique la création, puis l'action, d'un État. Sans État, toute politique est au futur, et devient plus ou moins une éthique. Ce que les organisations de Résistance ne semblent pas soupçonner. S'il ne s'agit plus de révolution, de quoi s'agit-il ? Pour les politiciens d'hier ou de demain, d'entrer dans les partis, ou de former un nouveau parti. La Résistance communisante aboutit au parti communiste ou au faux nez communiste. L'autre aboutit où l'on voudra, car les partis, je l'ai dit à M. Palewski, ont besoin de se désinfecter. Mais s'il y a eu les radicaux maquisards, il n'y a pas de maquisards radicaux. Un parti a des objectifs. La Résistance en avait un : contribuer à libérer la France. Les résistants ont été, en gros, des patriotes libéraux. Le libéralisme n'est pas une réalité politique, c'est un sentiment, et un sentiment qui peut exister dans plusieurs partis, mais qui ne peut en fonder un. Au congrès du M.L.N., j'ai découvert que le drame actuel de la Résistance est là.

« Ses membres ne sont pas contre le communisme. En tant que doctrine économique, 50 % d'entre eux le préfèrent. Ils sont contre les communistes ; peut-être, plus précisément, contre ce qu'il y a de russe dans le communisme français. Ils ne croient pas que l'énergie qu'ils admirent dans le P.C. russe, et les délations, les arguties, les exclusions – voire les procès – qu'ils lui reprochent, forment un tout. Le rêve secret d'une bonne partie de la France, et de la plupart de ses intellectuels, c'est une guillotine sans guillotinés. Ce qui les fascine dans le communisme, c'est l'énergie au service de la justice sociale ; ce qui les sépare des communistes, ce sont les moyens de cette énergie. Libéralisme pas mort. Les membres des partis étaient peu nombreux en France, et ce que j'ai connu de la Libération, en province et aux Actualités, c'est l'atmosphère d'un Front populaire triomphant. Mais le Front populaire n'a fait ni sa révolution ni son parti unique (et ses adversaires, pas davantage). Ce que j'ai appelé, au sujet de l'Espagne, l'“illusion lyrique” ne mène pas à une vraie formation politique. Il en va des radicaux comme des communistes, pour des raisons opposées : quand ils entrent dans un Front populaire, c'est avec l'espoir de l'écraser.

– Croyez-vous ? »

Le ton était peut-être ironique.

« Je crois que non seulement le libéralisme, mais encore le jeu parlementaire sont condamnés dans tous les pays où les partis auront pour partenaire un parti communiste puissant. Le gouvernement parlementaire implique une règle du jeu, comme le montre bien le plus efficace de tous : le gouvernement britannique. Les communistes se servent du jeu à leurs propres fins, mais ils ne le jouent pas. Et il suffit qu'un partenaire ne suive pas les règles pour que le jeu change de nature. Si le parti socialiste, le parti radical, etc., sont des partis, alors les communistes sont autre chose...

« De plus, la droite traditionnelle s'était liée à Vichy, si bien que nous allons voir une gauche orientée par la surenchère communiste, sans droite reconnue. Et pourtant ce n'est pas seulement la Résistance, c'est la France, qui ne croit pas au retour du parlementarisme de naguère. Parce qu'elle pressent la plus violente métamorphose que l'Occident ait connue depuis la fin de l'Empire romain. Elle n'a pas envie de l'affronter sous la conduite de M. Herriot. Et puis, la fin de la III e République est liée à la défaite. Elle ne s'était pourtant pas si mal défendue, pendant la guerre de 14... »

Il leva l'index, d'un geste qui signifiait : prenez garde !

« Ce n'est pas la République qui a gagné la guerre de 14, c'est la France. À la déclaration de guerre, à la Marne, à partir de Clemenceau, on a mis en veilleuse les rivalités, les partis...

– Clemenceau, n'est-ce pas la France républicaine ?

– J'ai rétabli la république. Mais il faut qu'elle puisse refaire la France. Le fait national est très différent des nationalismes, je le reconnais. Les communistes le comprennent, à leur manière. C'est pour cela qu'ils ont tenu à leur histoire de milices. Ils sentent qu'un État qui n'assure plus la défense de la nation est un État condamné. Ni les deux Empires français, ni l'Empire allemand, ni l'Empire russe, n'ont survécu à la défaite. La légitimité profonde de l'État est là. Vous avez raison de dire que le communisme a permis à la Russie de refaire son armée...

– Et de retrouver son âme. »

Je m'aperçus que je l'avais interrompu, car il laissait parfois entre ses phrases d'assez longs silences, mais poursuivait sa pensée.

« ... et l'Asie ne retrouve son âme, comme vous dites, qu'en retrouvant ses nations. Peut-être la monarchie française est-elle morte à Rossbach... Je vous en prie, continuez.

– Churchill a écrit que Clemenceau lui avait paru un des hommes de la Révolution... »

Il cligna un peu des yeux, avec une expression de confidence ironique que je retrouve souvent lorsque l'Histoire est en cause :

« Ils ont beaucoup parlé, et très bien. Ça compte. Ils ont créé la nation mobilisée, contre des armées mercenaires. Tout a craqué quand les autres nations sont elles aussi entrées dans le jeu... Mais c'était contre Napoléon.

– Croyez-vous que Mirabeau eût sauvé la monarchie ?

– Il est mort à temps. Je crois qu'il aurait beaucoup déçu – et se serait beaucoup déçu lui-même... »

En face de la galerie romaine des guillotinés, l'individualiste prêt à trahir la révolution pour les yeux de la reine et les deniers du roi, mort lentement et noblement après le départ des deux filles qui se trouvaient dans son lit, apparaissait comme un grand aventurier. Il lui manquait le sacre obscur que la patrie ou le peuple apportait à tous les autres jusqu'au 9 Thermidor. J'avais lu ce que le général de Gaulle avait écrit de Hoche, et c'est à lui qu'il pensa, peut-être parce que Hoche aussi était mort empoisonné :

« Hoche est une belle figure. Où qu'on le mette, il se trouve digne de sa fonction... Et puis la Vendée, convaincre les gens de se rassembler autour d'une table pour parler avant de s'assassiner... Mais quand on l'a empoisonné, il filait un mauvais coton... »

Je le regardai interrogativement. Il sourit avec ironie :

« ... la dictature...

– À sa libération de la Conciergerie, dis-je, il a dû s'effacer dans le couloir, pour laisser entrer un nouveau prisonnier : c'était Saint-Just.

– Oh ! ce sont toujours les mêmes qui se rencontrent... »

« Saint-Just dans le couloir, Joséphine dans la chambre », pensai-je. Il leva l'index comme il l'avait fait quelques minutes plus tôt :

« Ne vous y trompez pas : la France ne veut plus la révolution. L'heure est passée. »

Je fus frappé par la neutralité du ton – la même que s'il eût parlé de l'Empire romain. Nos intellectuels vivaient avec passion une mythologie politique, et les armées du communisme et du fascisme s'affrontaient encore. Pour la première fois, j'éprouvai comment les valeurs suprêmes de tant d'autres, dont beaucoup n'étaient pas ses adversaires, devenaient pour lui négligeables. Il avait naguère distraitement répondu à l'exposé du ministre du Ravitaillement sur le marché noir, qui obsédait Paris : « Il faudra bien que les Français se décident à s'occuper d'autre chose que de leurs histoires de harengs saurs... » Ce n'était pas Marie-Antoinette parlant des brioches. « L'heure est passée », était dit sur le ton dont un mystique parle des passions. Mais les mystiques ne croient guère à l'Histoire...

« La manchette de Combat, dis-je, est encore : de la Résistance à la Révolution.

– Quel est le tirage de Combat ?

« J'ai annoncé que seraient nationalisées, dans l'année, toutes les sources d'énergie et de crédit. Pas pour la gauche : pour la France. La droite n'est pas pressée de soutenir l'État, et la gauche l'est trop.

« Ce que M. Palewski m'a rapporté de votre conversation au sujet de la propagande m'a intéressé. Où en sont les intellectuels ? Je ne veux pas dire : quant à la propagande, mais... dans l'ensemble.

– Il y a ceux que la Résistance a menés au romantisme historique, et cette époque devrait les combler. Ceux qu'elle a menés, ou qui se sont menés tout seuls, au romantisme révolutionnaire, qui consiste à confondre l'action politique avec le théâtre. Je ne parle pas de ceux qui sont prêts à se battre pour créer des soviets : je ne parle pas des acteurs, mais des spectateurs. Depuis le XVIIIe siècle, il y a en France une école des “âmes sensibles”. Dans laquelle les femmes de lettres jouent d'ailleurs un rôle assez constant.

– Mais pas comme infirmières.

– La littérature est pleine d'âmes sensibles dont les prolétaires sont les bons sauvages. Mais il n'est pas facile de comprendre comment Diderot a pu croire que Catherine Il ressemblait à la Liberté...

– Voltaire faisait des épigrammes sur la bataille de Rossbach... Mais c'est dommage.

– La situation des intellectuels sérieux est difficile. La politique française s'est volontiers réclamée des écrivains, de Voltaire à Victor Hugo. Ils ont joué un grand rôle dans l'affaire Dreyfus. Ils ont cru retrouver ce rôle au temps du Front populaire. Déjà celui-ci se servait d'eux plus qu'il ne s'en réclamait. Cette utilisation, du côté communiste, a été mise au point avec beaucoup d'habileté par Willy Münzenberg – mort depuis. Mais depuis 1936, qu'ont fait ces intellectuels qui n'ont cessé de se réclamer de l'action, dont Montesquieu ne se réclamait pas ? Des pétitions.

« Et puis il y a les philosophes professionnels. Pour ceux-là, Lénine ou Staline n'est qu'un disciple de Marx. Ils me font penser à un rabbin d'Ispahan qui me demandait jadis : Vous qui êtes allé en Russie, est-ce vrai que les communistes aussi ont un livre ?” Ceux-là cherchent la théorie derrière l'action. Une théorie d'une nature particulière : Marx, mais pas Richelieu. Pour eux, Richelieu n'avait pas de politique. J'ai dit à M. Palewski qu'à l'heure actuelle, ils ne vous entendent pas. Ils ont peu conscience de la contradiction dans laquelle ils vivent, parce que l'action ne la met jamais à l'épreuve. Mais ils la ressentent confusément, comme on l'a vu au congrès du M.L.N. Et puis, la vraie Résistance a perdu les deux tiers des siens...

– Je sais, dit-il tristement, je... »

J'eus le sentiment qu'il allait ajouter : je sais aussi que vous y avez perdu les vôtres, mais sa phrase resta suspendue et il se leva.

« Qu'est-ce qui vous a frappé, en retrouvant Paris ?

– Le mensonge. »

L'aide de camp avait entrouvert la porte, et le Général me reconduisait :

« Je vous remercie », me dit-il.

J'avais redescendu l'escalier monumental, confondu rêveusement les huissiers et les armures, et marchais dans la rue. Par quoi m'avait-il surpris ? Les Actualités m'avaient rendu familiers son aspect et même le rythme de sa parole, qui ressemble à celui de ses discours. Mais au cinéma, il parlait ; je venais de rencontrer un homme qui interrogeait, et sa force prenait d'abord, pour moi, la forme de son silence.

Il ne s'agissait pas d'un interrogatoire. Il aime la courtoisie de l'esprit. Il s'agissait d'une distance intérieure que je n'ai rencontrée, plus tard, que chez Mao Tsé-toung. Il portait encore l'uniforme. Mais l'éloignement des généraux de Lattre et Leclerc ne leur appartenait pas, il appartenait à leurs étoiles. Je me demandais souvent, devant tel militaire : que serait-il « dans le civil » ? Tantôt de Lattre eût été ambassadeur, et quelquefois cardinal. Dans le civil, le général de Gaulle eût été le général de Gaulle.

Son silence était une interrogation. J'aurais pensé à Gide, s'il n'y avait eu dans le silence de Gide une curiosité chinoise. « Mon général, avait-il demandé à Alger, de sa meilleure voix d'inquisiteur déférent, voulez-vous me permettre une question : quand avez-vous décidé de désobéir ? » Le Général avait répondu par un geste vague, et vraisemblablement pensé à la célèbre phrase anglaise relative à l'amiral Jellicoe : « Il a toutes les qualités de Nelson, sauf celle de désobéir. » Gide m'avait parlé de la « noblesse cérémonieuse » de son accueil ; à un déjeuner, il est vrai. Je ne gardais pas le souvenir d'une cérémonie, mais de cette distance singulière en ce qu'elle n'apparaissait pas seulement entre son interlocuteur et lui, mais encore entre ce qu'il disait et ce qu'il était. J'avais déjà rencontré cette présence intense, que les paroles n'expriment pas. Ni chez des militaires, ni chez des politiques, ni chez des artistes : chez des grands esprits religieux, dont les paroles affablement banales semblent sans relation avec leur vie intérieure. C'est pourquoi j'avais pensé aux mystiques lorsqu'il avait parlé de révolution.

Il établissait avec son interlocuteur un contact très fort, que l'éloignement semblait rendre inexplicable. Contact dû d'abord à ce qu'il imposait le sentiment d'une personnalité totale – le sentiment opposé à celui qui fait dire : on ne juge pas un homme d'après une conversation. Il y avait dans ce qu'il m'avait dit le poids que donne la responsabilité historique à des affirmations très simples. (Celui de la réponse de Staline à la question de Hearst, en 1933 : « Comment pourrait se dérouler une guerre entre l'Allemagne et l'Union soviétique, qui n'ont pas de frontière commune ? – On en trouve. ») Malgré sa courtoisie, on semblait toujours lui rendre compte. Nous n'avions pas abordé la modernisation de l'enseignement, ni précisé le domaine dans lequel je lui serais éventuellement utile. J'avais vu un officier général qui aimait les idées et les saluait imperceptiblement au passage ; l'homme devant qui chacun était responsable parce qu'il était responsable du destin de la France ; enfin un personnage hanté, dont ce destin qu'il devait découvrir et affirmer emplissait l'esprit. Chez un religieux : la personne, le sacerdoce, la transcendance. La transcendance telle que l'avaient conçue les fondateurs d'ordres combattants. Avant de traverser, je levai distraitement les yeux : rue Saint-Dominique.

Je tentais de tirer au clair une impression complexe : il était égal à son mythe, mais par quoi ? Valéry l'était parce qu'il parlait avec autant de rigueur et de pénétration que Monsieur Teste – argot et fantaisie en plus. Einstein était digne d'Einstein par une simplicité de franciscain ébouriffé que ne connaissent d'ailleurs pas les franciscains. Les grands peintres ne se ressemblent que lorsqu'ils parlent de peinture. Le seul personnage que le général de Gaulle appelât alors dans ma mémoire, non par ressemblance mais par opposition, à la façon dont Ingres appelle Delacroix, c'était Trotski.

Quelques jours plus tard, j'étais appelé comme conseiller technique à son cabinet. C'est alors que commença l'étude du plan de modernisation de l'Éducation nationale, et que Stoetzel reçut le premier million qui lui permit d'organiser des sondages sérieux. Les dieux nous aidèrent : le dernier sondage, relatif au référendum constitutionnel (ils étaient encore secrets) fut exact à 997 pour 1 000. D'avril à août, Roosevelt, Mussolini et Hitler étaient morts, Churchill était parti, l'Allemagne avait capitulé, la bombe atomique explosé sur Hiroshima. Le 21 octobre, les élections envoyaient à l'Assemblée 302 députés communistes et socialistes. Le Général, élu chef du gouvernement à l'unanimité des votants, formait son ministère, dans lequel je devenais ministre de l'Information. Tâche instructive : il s'agissait surtout d'empêcher chaque parti de tirer la couverture à lui. Thorez observait la règle du jeu : mettre le parti communiste au service de la reconstruction de la France. Mais en même temps, le Parti noyautait, noyautait ; les rapports de Marcel Paul étaient insolemment faux. Et dans ce gouvernement tripartite, les faux exposés communistes commençaient à susciter les faux exposés socialistes et M.R.P. Le Général, après le Conseil, tentait encore de convaincre tel ou tel ministre. Mais son arbitrage, qu'il tenait pour essentiel à l'action de l'État, ne pouvait devenir un arbitrage permanent entre des fictions, et je doutais qu'il supportât longtemps ce concours d'impostures. Il semblait découvrir ce qu'il savait pourtant depuis toujours, mais que la guerre, la Résistance, et peut-être sa familiarité avec la démocratie anglaise, avaient estompé : que notre démocratie est un combat de partis et que la France joue dans ce combat un rôle subordonné. Il avait été déconcerté d'entendre Herriot, puis Léon Blum, à qui il proposait d'entrer au gouvernement comme ministres d'État pour contribuer au relèvement du pays, répondre qu'ils préféraient se consacrer à leur parti. D'autant plus qu'il savait, du second au moins, que ce n'était pas seulement pour y être le premier.

Son amertume, lorsqu'il fut attaqué par Herriot, tint d'abord à sa certitude que les jeux parlementaires allaient recommencer. Pensa-t-il que la France devrait bientôt le rappeler ? Nous le pensions tous. Quelques jours avant son départ, Léon Blum et moi étions ses invités dans sa villa de Neuilly. Après le dîner, nous nous trouvâmes tous trois à une petite table, et il dit à Léon Blum, mi-sérieusement, mi-ironiquement :

« Eh bien ! convainquez-le ! »

Il s'agissait de la confiance que l'on pouvait accorder à la coopération des communistes au gouvernement.

« Comment voulez-vous, dis-je, que de vrais communistes ne nous prennent pas pour un gouvernement Kerenski ou un gouvernement Pilsudski ? Il ne peut s'agir que de savoir qui tirera le premier : ce n'est plus un État, c'est un duel à l'américaine. Souvenez-vous du Front populaire...

– Mais le Front populaire a tenu. »

Léon Blum leva vers nous son long visage fin, et, joignant les mains à plat, répéta fermement, d'une voix frêle et un peu désabusée qui contrastait avec la voix profonde du Général :

« Ça a tenu...

– Oui », répondit le Général amèrement.

Il pensait vraisemblablement : et après ? Pour Léon Blum, malgré son courage moral, qui était grand, la politique impliquait la conciliation. Les accords Matignon avaient été un tour de force. Il ne s'agissait pas de la conciliation superficielle qui accompagne les actions conjuguées, et que le Général possède assez bien, mais d'une conciliation profonde, une sorte de conversion de l'adversaire. (Les hommes sont aisément sensibles aux arts pour lesquels ils possèdent de grands dons...) Je crois que Léon Blum accordait à la conciliation la valeur que le général de Gaulle accordait à l'inflexibilité.

« Ça a tenu, dis-je, parce que l'Union soviétique était faible. Avec l'Armée rouge et le Staline d'aujourd'hui...

– Peut-être l'Amérique ne serait-elle pas pressée de voir les Russes à Paris...

– S'ils s'appelaient Parti communiste français et s'il n'y avait pas de coup d'État, les États-Unis bougeraient-ils ?... Mais je voulais dire ceci. Dans sa période révolutionnaire, le Front populaire a fait de vraies réformes, et...

– Par exemple, dit Léon Blum en souriant, il a tenté de réarmer la France...

– C'est vrai. Mais, sa période révolutionnaire terminée, nous avons retrouvé le Parlement traditionnel. Que le tripartisme espère bien retrouver à son tour, et dont il n'est séparé que par l'action du général de Gaulle. Or, à la déclaration de la guerre, qu'était devenu votre effort militaire ? Les gouvernements avaient voulu concilier les partisans d'Hitler et ses adversaires, les partisans des blindés et leurs adversaires. Alors, on a mis un demi-soldat dans un demi-char, pour livrer un demi-combat.

– Vous savez, répondit-il en souriant davantage, que je ne tiens pas le parlementarisme pour le meilleur gouvernement démocratique possible... »

Je le savais, et sans doute ce qu'il avait écrit à ce sujet avait-il contribué à le rapprocher du général de Gaulle.

« Au fond, reprit-il, vous pensez que le compromis appartient à la politique du XIXe siècle... C'est possible. Peut-être aussi la vie elle-même est-elle un compromis... Seulement... Staline n'a pas mis des demi-soldats dans les demi-chars, mais il a mis beaucoup de gens dans des cercueils... Quand j'étais au gouvernement, je me suis demandé souvent si le compromis n'était pas la rançon de la liberté...

– Le problème capital de la Libération est sans doute de concilier l'autorité réelle de l'État avec les libertés réelles des citoyens. Facile à dire, difficile à faire...

– Dans une certaine mesure, les Anglo-Saxons l'ont fait.

– Mais le parti communiste ne compte ni en Angleterre ni aux États-Unis... »

Mme de Gaulle apportait le café. Je l'accompagnai. Le Général n'avait rien dit. Un peu plus tard, les deux hommes se trouvaient à l'extrémité du salon, sous le regard perplexe des deux femmes. Le Général savait, par les articles du Populaire, que tout ce que son interlocuteur venait de dire épisodiquement reposait sur la croyance – la croyance, non l'idée – qu'il n'y aurait pas de France sans démocratie, pas de démocratie politique sans démocratie sociale, et pas de démocratie sociale sans démocratie internationale. Léon Blum tenait le socialisme pour la forme extrême de la démocratie ; d'où la conciliation entre son appel au collectivisme, et son goût très vif des libertés individuelles. Il y avait chez lui une confiance en l'homme aussi profonde que la foi communiste, et qu'il justifiait d'ailleurs en transposant Spinoza : « Toute action dont nous sommes nous-mêmes la cause, en tant que nous avons l'idée de l'humain, je la rapporte à la religion. » Il semblait mettre sa maturité au service de sa jeunesse. Et il n'était dupe que de l'incontrôlable... Homme de vocation lui aussi – et manifestement, en ce temps où la prison le marquait encore. Mais sa vocation le rapprochait des hommes qu'il connaissait ; celle du Général, des hommes qu'il ne connaissait pas. Le premier ne croyait qu'au travail d'équipe ; le second, qu'au travail d'état-major. Malgré la bonne grâce qui accompagnait toujours son hospitalité, celui-ci semblait bienveillamment cuirassé. Était-il sensible à l'absurdité du procès de Riom ? Il l'était sans doute aux réformes que son interlocuteur avait imposées, à ce qu'il avait fait ; et à la lucidité de certaines analyses, que sa foi socialiste orientait, mais ne brouillait pas. Je crois que leur dialogue s'était établi sur la conscience qu'avait chacun de la qualité de l'autre, sur leur besoin commun de concevoir la politique comme un moyen de l'Histoire. Mais les jeux étaient faits. Quelques jours avant les élections, le Général avait suggéré à Léon Blum de lui succéder, s'il était amené à se retirer. « Je ne le peux pas, avait répondu celui-ci, à cause de ma santé ; et surtout je ne le veux pas, parce que je traîne trop de haines après moi... »

Le Général savait que les Français avaient accepté la défaite. Il savait qu'ils avaient accepté Pétain. Et je crois qu'il savait, depuis l'enthousiasme de la Libération, qu'il était l'alibi de millions d'hommes. Dans la Résistance, la France reconnaissait ce qu'elle aurait voulu être, plus que ce qu'elle avait été. Et pourtant le vrai dialogue du Général était avec elle, qu'on l'appelât la République, le peuple ou la nation. « Un homme d'État est toujours seul d'un côté, avec le monde de l'autre », a dit Napoléon. « Seul avec la France », eût sans doute pensé le général de Gaulle. Les grands solitaires ont souvent une profonde relation avec la masse des vivants et des morts pour lesquels ils combattent. Mais la nation lui pardonnerait-elle ce qu'elle lui devait, s'il ne complétait l'alibi en disparaissant (fût-ce en devenant un chef politique « semblable aux autres » ?). Comme l'Angleterre avait bien abandonné Churchill, comme la France avait bien laissé le Congrès abandonner Clemenceau ! Pourtant, le parti unique écarté, le retour au-dessus des partis ne pouvait avoir lieu qu'au nom de la nation. Le premier référendum portait en germe l'élection du président de la République au suffrage universel, l'accession du peuple à l'arbitrage suprême entre le Président et l'Assemblée, que Léon Blum réprouvait passionnément. Peut-être le départ du Général fut-il, entre autres choses, un référendum secret.

Après les Conseils des ministres, je restais avec lui, selon l'usage, pour rédiger le communiqué. Un jour, pendant que nous descendions l'escalier en faux marbre de l'hôtel Matignon, il me dit :

« Que comptez-vous faire maintenant, à l'Information ?

– Le ministère, mon général : il n'y en a pas. Ce sera terminé dans six semaines.

– Je serai parti. »

C'est alors que, sans aucune raison, je devinai que le général de Gaulle ne m'avait jamais appelé. J'en ai reçu la confirmation quelques années plus tard. Nous fûmes les personnages d'une curieuse intrigue, qu'il pressentit sans doute avant moi. Je pense que lorsqu'on me transmit son appel

supposé, on lui transmit le mien, qui ne l'était pas moins1. Ce qui expliquerait la singularité de notre premier entretien...

 

1 Quant à l'aviation des Forces françaises libres, j'ai reçu vingt ans plus tard – cette année – de M. Bénédite, directeur de la Guilde internationale du disque, une lettre où se trouve le paragraphe suivant :

« Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises dans le bureau du Centre, à Marseille, et nous avons même dîné un soir ensemble avec Victor Serge qui était à ce moment mon hôte. Connaissant les possibilités qu'avait Varian Fry de communiquer avec l'Angleterre, vous lui aviez remis une lettre destinée au général de Gaulle ; Fry avait confié cette lettre à ma femme qui était sa secrétaire et qui malheureusement a été arrêtée par la police, lors des manifestations qui avaient eu lieu sur la Canebière à l'endroit où Alexandre de Yougoslavie et Barthou avaient été assassinés. Dans le car de police ma femme avait alors mangé votre lettre pour qu'elle ne puisse être trouvée en cas de fouille éventuelle. Je n'ai pas le souvenir de la façon dont le contact a été finalement établi entre vous et le général de Gaulle, après la malheureuse destruction de votre lettre, mais je pense qu'un autre biais a été trouvé... »

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