Le miroir des limbes T1 : Antimémoires
Chapitre 4
La stabilisation sembla facile, comme la guerre selon Napoléon. La Constitution, au contraire, fut l'objet de nombreux Conseils, repris souvent la nuit. « Ça vous amuse ? me demanda un jour le Général en sortant. – Oui, assez... » Je ne pensais pas que le XXe siècle ni la France vissent naître une Constitution entourée d'un respect romain, comme celle des États-Unis ; et je pensais qu'une Constitution qui faisait du référendum un moyen de gouvernement serait faite pour le peuple, et non le peuple pour la Constitution. Les délibérations relatives aux articles « sociaux » commençaient par un dialogue, vite tendu, entre Guy Mollet et Antoine Pinay. Tout cela passerait, comme la séance nocturne de la Chambre semblable à son horloge arrêtée, comme le surgissement des ministres dans l'instantané bleuâtre de la foudre. Mais je suivais avec attention le jeu de ces forces antagonistes, si différent de celui des enivrements révolutionnaires ; et la façon dont le général de Gaulle les conjuguait. C'était cela, qui « m'amusait ». Et qui l'amusait aussi, peut-être – en marge de l'acharnement qu'il mettait à construire, avec ces bouts de bois, le socle sur lequel il espérait replacer la France. De ma place au Conseil, on voyait la roseraie pleine de roses de juin semblables à celles de la défaite. (En 1945, je n'y avais vu que la pluie et la neige.) Le 4 septembre, place de la République, il exposa la nouvelle Constitution. Des ballons d'enfants montaient au-dessus de la foule, porteurs de banderoles qui affirmaient, en ondulant, que le fascisme ne passerait pas. Et quelques jours plus tard, M. Le Troquer, président de l'Assemblée, assura la délégation vietnamienne que le général de Gaulle n'obtiendrait pas le quart des voix lors du référendum.
4
1958-1965
Le référendum impliquait l'entrée de nos départements d'outre-mer dans la Communauté, ou leur indépendance. Les préfets étaient pessimistes. Aimé Césaire, député de la Martinique et maire de Fort-de-France, n'avait pas encore pris position. Le général de Gaulle, qui ne pouvait alors quitter la France, me chargea de le représenter.
« Pourquoi aller en Guyane, lui demandai-je, puisque le préfet affirme qu'elle est perdue ?
– C'est la dernière terre française en Amérique... Et puis, il faut y aller parce que c'est déchirant. »
Je l'entendais employer ce mot pour la première fois et je devais bientôt comprendre pourquoi il l'avait employé.
D'abord, la Guadeloupe. J'arrivai le matin à la sous-préfecture de Pointe-à-Pitre ; maison à galeries autour d'un petit jardin de bananiers, portes à demi-persiennes battantes, ventilateurs de plafond : le monde de Gorée, des anciennes Côtes de l'Ivoire et de l'Or, comme si la traite avait apporté les vieilles maisons coloniales avec les esclaves. J'avais emmené quelques collaborateurs, dont le super-préfet Trémaud, qui devait devenir bientôt le secrétaire général des départements d'outre-mer. C'était un haut fonctionnaire libéral et intelligent, dont la femme avait été tuée, lorsqu'il était préfet de Strasbourg, par un colis piégé. Nous reçûmes aussitôt des doléances, allâmes déposer des gerbes devant des monuments, écouter des conseils municipaux, et des adversaires du gouvernement. Ce qu'ils attendaient de la métropole était souvent déraisonnable, mais lorsque je parcourus les quartiers pauvres de la ville – elle n'en a pas beaucoup d'autres – je constatai qu'ils avaient quelque droit à la déraison. En bas, on palabrait, et on ne faisait pas grand-chose ; en haut on promettait, et on ne faisait rien. Mon interlocuteur le plus sérieux fut le chef des dockers, syndicaliste vraisemblablement communiste. Le préfet, sans doute un bon préfet, et certainement un homme bon, demandait en vain des moyens d'action. Mettre ordre à tout cela n'irait pas sans peine, mais il en était grand temps. Nulle part, autant de dévouements n'auront été en vain offerts à la France. Quant au référendum, les Antillais souhaitaient voter non pour marquer leur mécontentement, et oui pour rester Français. Autant parler de l'indépendance de la Lozère.
Le soir, pour le discours, la population se rassembla sur la place, avec les madras aux fenêtres et les grappes d'enfants dans les arbres. Derrière le kiosque à musique, tournaient d'hilares chevaux de bois découpés à la scie depuis cent ans. Ce qu'on appelait la politique (aucun élu des Antilles n'était gaulliste) ne joua aucun rôle. Seuls entraient en jeu l'appel de la France et la confiance qu'inspirait le Général. Je parlais pour la première fois devant une foule noire, et je sentais son immobilité frémissante s'accorder au rythme du discours comme sa danse s'accorde à la musique.
Nous devions coucher dans l'ancien palais du gouverneur, de l'autre côté de l'île. Lorsque le cortège (motocyclistes, préfet, etc.) se mit en marche, la nuit était tombée. Nous traversâmes des villages aveugles, avec leurs palmes noires sur la nuit lumineuse, et les cimeterres de lune sur les feuilles courbes des bananiers. La radio commençait seulement à transmettre les discours. De village en village, les fenêtres s'éclairaient, et les portes ouvertes à notre passage jetaient à la route des phrases que l'on applaudissait parfois dans les cases. C'étaient maintenant les miennes, et je les entendais bizarrement, parce qu'elles semblaient arriver en même temps que nous, et parce qu'on ne reconnaît pas sa propre voix transmise par la radio :
« ... l'homme qui, dans le terrible sommeil de notre pays, en maintint l'honneur comme un invincible songe... »
Des boutiques, des cases.
Des phrases inintelligibles.
Des Noirs en file indienne.
Un village. J'entendais des périodes, car la radio transmettait le discours dans presque toutes les maisons :
« En face de l'un des plus grands désastres de notre histoire, dans la nuit où l'exode sans fin des charrettes paysannes emplissait encore nos routes sur le fond des incendies, une voix s'éleva pour proclamer, envers et contre tous... »
La forêt, les palmes, le silence. L'odeur des fleurs dans la nuit.
Un bourg. Des ombres aux yeux blancs agitaient les mains dans la lumière de nos phares. La police faisait ranger des camions qui barraient la route, afin de laisser passer une petite maison posée sur une plate-forme tirée par des chevaux.
« La France était en grand péril, l'Union française allait partir en lambeaux. Le général de Gaulle a liquidé la guerre civile, fait accepter la Constitution dont naîtra la Communauté française, ramené la confiance, assuré la stabilité gouvernementale. En moins de quatre mois, il a rendu à la République, pour la France, le visage de l'espoir, et en quelques semaines, pour le monde, le visage de la fierté... »
La maison à chevaux passait et la route était dégagée.
« Sans renoncer à une seule liberté fondamentale. Pas même à celle... »
Petit-Bourg, Goyave, Capesterre, Bananier, Trois-Rivières...
La forêt, de nouveau. Le bruit grandiose d'invisibles cascades.
Poursuivis par la radio, nous traversâmes les derniers villages au milieu des vivats. Et nous atteignîmes enfin ce qui avait été la maison d'un gouverneur des Isles ; avec les écroulements de bougainvillées dans la lumière des phares, et le crissement des grillons nocturnes sur lequel passait la plus mélancolique chanson créole :
Adieu madras, adieu foulards,
Adieu rob'soie et colliers-choux,
Doudou à moi il est parti
Hélas, hélas, c'est pour toujours...
Elle est l'œuvre d'un gouverneur du temps de Louis XV, abandonné par une mulâtresse, à qui il prête son propre chagrin. De ravissantes chanteuses de biguines, qui nous attendaient dans les vastes couloirs, continuaient la complainte :
Bonjour, monsieur le Gouverneur...
et dans la salle à manger, l'évêque violet et noir, seul au centre du fer à cheval d'une blanche table de trente couverts, nous attendait. Derrière lui, par toutes les portes-fenêtres ouvertes, la mer des Caraïbes frémissante de lune.
La Martinique n'était pas moins surprenante. Pour gagner Saint-Pierre, l'ancienne capitale, on traverse une montagne où des sapins succèdent à des lianes amazoniennes ; puis on atteint une ville qu'un maléfice aurait détruite. Plus de toits ; tout est abandonné, mais rien n'est déchiqueté. Des rues désertes, sans portes ni fenêtres, s'étendant jusqu'aux contreforts de la montagne Pelée. Ni cendres ni lave ; mais des escaliers de pierre lépreuse montent vers le ciel distrait. Dans ce qui fut la rue principale, un musée-fantôme dans lequel me guidait un conservateur-fantôme. Ici, la lave existait, encoquillait des objets humbles et saugrenus. On pensait à une Pompéi où la lampe antique eût été remplacée par un moulin à poivre, la rue romaine par une rue aveugle comme celles qui alignent leurs bicoques et leurs terrains vagues autour des usines de banlieue. Ces objets corrodés comme les troncs rejetés par la mer semblaient les jouets des esprits du volcan ; au-dessus d'eux, reine de leur cour maléfique, régnait une rose de sable.
Des cartes postales représentaient le musée Tascher de La Pagerie. Encore une maison des Isles, et des ruines. J'avais vu les vieilles devineresses parler à l'oreille des « demoiselles ». Est-ce ici que la jeune Rose, qui ne s'appelait pas encore Joséphine, tendit sa main à la chiromancienne ? « Plus que reine... » se perdait, porté par le vent de l'Océan, dans la désolation.
Chaque village m'apportait des fleurs, que j'allais déposer au pied du buste de la République. Souvent, il n'y avait pas de République, mais il y avait un Schœlcher de plâtre. Ici, le vieil ennemi de l'esclavage était, lui aussi, un symbole de la liberté...
À Fort-de-France, je devais parler après Aimé Césaire. Il m'avait recu à la mairie en disant : « Je salue en votre personne la grande nation française à laquelle nous sommes passionnément attachés. » La place était magnifique, immense, et comble – comme pour une fête grave. Les robes claires s'alignaient dans la paix du soir qui descendait sur la mer. Toutes devenaient immobiles. Césaire terminait sa présentation.
« Soyez l'ambassadeur de l'espérance retrouvée ! »
Je commençai par lire le message du général de Gaulle :
« En vous portant mon salut, André Malraux vous dira le souvenir que je garde de vous, et de l'accueil magnifique que vous m'avez réservé en 1956. La France tout entière se souvient de la part glorieuse que vous avez prise à sa victoire dans les deux guerres mondiales. »
Mon discours se développait comme celui de la Guadeloupe. Et le même contact s'établit – plus puissant, parce que je le connaissais maintenant, parce que je pensais aux villages qui nous écoutaient (« Ici, m'avait dit l'un des organisateurs, n'oubliez pas que nous transmettons en direct, et qu'il est d'usage de chanter La Marseillaise à la fin ») et parce que la place est si grande que j'en distinguais mal les limites dans le soir qui tombait. Au ton qui s'élevait, la foule, où l'on n'entendait pas un bruit, comprenait que le discours approchait de sa fin.
« La métropole, qui a choisi jadis les Antilles contre le Canada ; qui a vu les Antillais tomber à mes côtés dans la bataille de Strasbourg, n'abandonnera pas les Antilles. Et je crois, avec le général de Gaulle, qu'aujourd'hui comme hier, la Martinique veut rester Française comme je veux rester Français.
« Je vous en fais témoins dans ce jour qui s'achève, vous, mes compagnons de combat d'hier qui serez peut-être mes compagnons éternels ! Survivants de la Première Guerre mondiale, survivants du bataillon des Antilles qui avez combattu avec mes camarades de Dordogne, vous répondrez oui, comme l'auraient répondu ceux qui sont tombés ! »
Les projecteurs passaient au-dessus de la foule noyée dans la pénombre du soir, éclairaient les hauts troncs et les murs sur lesquels étaient collées partout les affiches : NON.
« Évadés de l'île dès 1940 ; marins de nos Forces navales libres, et vous, survivants de ce bataillon du Pacifique si durement touché lorsque nous avons remporté ensemble la seconde victoire du Rhin, vous répondrez oui comme l'auraient répondu ceux qui sont tombés !
« Hommes et femmes, vous répondrez oui, comme il y a deux ans, à l'homme qui a dit que votre accueil inoubliable avait effacé pour lui tant d'oublis ! »
De la nuit tout à fait venue, monta la clameur qui salue la victoire sur les stades.
« Lorsque la radio a commencé à transmettre La Marseillaise de l'anniversaire de la République, dans les maisons de France, ceux qui l'entendaient se sont levés. Nous allons la chanter ensemble. Quand vous nous entendrez, Français d'Alsace et de Royan, debout dans tous vos villages où les Martiniquais sont morts ! Debout Martiniquais, dans les maisons des plaines et des mornes ! »
Il y avait une trentaine de rangs de chaises devant le podium, et je sentis que tous les auditeurs venaient de se lever. Ceux qui n'étaient pas assis commençaient une Marseillaise lente comme L'Internationale que j'entendais autrefois à Moscou lorsque le foisonnement des drapeaux de velours grenat émergeait peu à peu derrière Saint-Basile. Mais L'Internationale, au ralenti, devient une mélopée, alors que La Marseillaise semblait frémir de son élan contenu :
Entendez-vous, dans nos cam-pa-gnes...
Jusqu'à ce que jaillît
Aux armes, citoyens !
C'était le hurlement de la liberté noire, celui des combattants de Toussaint Louverture et de l'éternelle jacquerie – inextricablement mêlé à l'espoir révolutionnaire, à la fraternité physique. Je ne l'avais connu qu'une fois, il y avait presque quinze ans, et dans une prison. Césaire et moi descendîmes de l'estrade dans la foule nocturne dont nous ne distinguions que le remous, encore éblouis par les projecteurs qui croisaient leurs barres de lumière sur le podium, les arbres et les « Non ». Le premier couplet reprenait son développement solennel : Allons enfants de la patrie... Nul ne quittait sa place, tous scandaient le chant de guerre, d'un trépignement lent qui l'accompagnait ainsi qu'un tam-tam assourdi, et le liait à la terre comme les chants des pagayeurs sont liés à la rivière.
L'étenda-ard sanglant est levé !
Jamais je n'avais entendu un chœur de vingt mille voix, ni ce piétinement qui semblait attester la terre : les danses européennes glissent sur le sol, elles ne le martèlent pas. Césaire et moi avancions côte à côte dans l'allée qui traversait la place, et celle-ci se vidait derrière nous, une partie de la foule tentant de la traverser obliquement pour nous retrouver au passage, une autre nous suivant. On devinait ce brassage nocturne au-dessous des projecteurs, par cette Marseillaise où des courants de cris tournoyaient. Lorsque nous atteignîmes la rue, éclairée par des réverbères, qui longe la place, le chant fut couvert en quelques secondes par un « Vive de Gaulle, vive Césaire, Viv' de Gol ! Viv Cé-zer » ininterrompu qui déferla depuis l'invisible immensité de la mer jusqu'au centre de la ville. Les fenêtres semblaient emplies de madras ; devant nous marchait à reculons un grouillement qui scandait, en battant des mains, les cris dans lesquels nous plongions et qui se perdaient, derrière nous, dans la clameur rythmée de la multitude. « Ils font un énorme videh », me dit Césaire. Le videh est la fête qui marque la mort du Carnaval brûlé en effigie et dans laquelle l'île entière danse autour de personnages déguisés en diables. Peut-être... Ce qui m'entourait, c'était la fête millénaire dans laquelle l'humanité se délivre d'elle-même ; la cérémonie des hommes-lions, entrevue en Afrique, des hommes peints du Tchad faisant entrer en transe dix mille spectateurs sur la place illimitée de Fort-Lamy. Césaire, qui saluait amicalement au passage, savait que si nous avions déclenché cette frénésie, nous n'en étions pas les héros. Elle s'adressait à un personnage surnaturel qui était au général de Gaulle ce que la République est à son président : l'intercesseur entre la vie humaine et le monde inconnu, entre la misère présente et le bonheur futur, et d'abord, entre la solitude et la fraternité. J'avais suffisamment rencontré la frénésie en Europe, pour n'être pas surpris de la rencontrer ailleurs ; mais je n'avais pas rencontré en Europe le passage de l'exaltation politique à cet enivrement surnaturel, cette fureur du rythme qui m'avait suggéré, sur la place, qu'elle attestait la terre. La danse, mais non le jeu de l'Europe ou le ballet rituel de l'Asie : la possession. « Viv' Cé-zer ! Viv' de Gol ! » Nous atteignîmes péniblement la préfecture. Et pendant que des coupes de champagne passaient entre les salamalecs européens, la clameur ternaire de l'espoir semblait emplir l'île pour surprendre les navigateurs au passage, comme la voix des anciens dieux.
La Guyane s'annonçait donc bien. L'avion avait fait l'omnibus le long de la côte caraïbe, survolé la forêt qui s'enfonce jusqu'à l'Amazone. Il passa au-dessus de l'île du Diable, tourna autour du champ. J'avais lu jadis des reportages sur Cayenne, et sur le bagne, qui n'existe plus. J'attendais un enfer poussiéreux et abandonné ; je voyais des maisons coloniales neuves, beaucoup moins modestes que les cases de la Martinique, et une belle avenue couleur de sable. Devant l'aérogare de bois m'attendaient des petites filles en costume folklorique, porteuses de bouquets serrés comme ceux des Indes et, comme eux, tout parsemés de gouttelettes. Derrière elles, des beautés locales sur un char de fleurs dont l'anse représentait peut-être un arc de triomphe, et peut-être un panier.
Le préfet m'accueillit dans une Cadillac de grand luxe. Jusque-là, les fonctionnaires (comme, à Paris, les ministres) n'avaient disposé que de Citroën. Nous parlâmes de l'organisation du discours, que je devais prononcer quelques heures plus tard. Ou plutôt, je parlais organisation, micros, service d'ordre, situation politique ; et il me répondait cérémonies. Peut-être y aurait-il, pendant le discours, « quelques turbulents ». Le mieux serait de n'en pas tenir compte. Aussitôt après, il donnerait une grande fête : toute la colonie serait invitée à la préfecture. « Je tiens beaucoup, monsieur le ministre, à ce que vous acceptiez de recevoir tout d'abord les autorités religieuses. J'ai préparé un petit cocktail dans un salon isolé. L'évêque, hélas ! est encore en France, et le premier pasteur, qui appartient par ailleurs à mon administration, se trouve en mission à Saint-Laurent-du-Maroni ; c'est moins important, sans doute. Du moins aurons-nous divers ecclésiastiques, et le vénérable de la Loge. J'ai tout de même invité le rabbin. » Il y avait de graves problèmes de buffet. Distraitement éberlué, je regardais, parmi les champs au cordeau, les jolies maisons coloniales que j'aurais souhaité trouver aux Antilles, et les cahutes en ruine ; un kiosque à musique et une République de la Belle Époque ; une enseigne : Épicerie, achat d'or. Et des rues perpendiculaires pleines de jazz et d'ivrognes. Nous traversâmes la place Félix-Éboué, où se trouve le seul vrai monument de Cayenne, et où devaient être prononcés les discours. Ses palmiers de deux cents ans, plantés par les jésuites, sont parmi les plus beaux du monde. Ce n'est pas une vraie place, car on distingue à peine les maisons qui la délimitent vaguement : c'est une colonnade géante de palmiers royaux, dans un pays où les cocotiers échevelés sont courbés par le vent. Les écharpes et les madras aux tons de pastel, semblables à ceux de la Martinique, commençaient leur ballet crépusculaire.
La préfecture, un couvent dont on aurait remplacé les portes par des demi-persiennes battantes, se trouvait sur une autre place. Les chefs de l'opposition avaient demandé à me rencontrer. Je leur fis dire que je les recevrais avant le discours, dès leur passage à la préfecture. Amertume du préfet, dont je bousculais sans doute un cocktail sans ecclésiastiques.
Mes collaborateurs, depuis l'aérodrome, s'étaient suffisamment renseignés pour me dire qu'un seul chef de l'opposition comptait : c'était un sang-mêlé, Catayée, qui se présenterait aux prochaines élections, orateur hystérique et puissant – et Compagnon de la Libération.
Il ne s'attendait ni à me voir seul, ni à entendre : « Mon cher Compagnon », selon l'usage. Il tenait la préfecture pour le palais de l'ennemi, et le préfet pour le Mal. Non qu'il semblât naïf ; plutôt prêt à attaquer ou à s'échapper, prophète traqué, tel qu'en connaissent les débuts des révolutions : Lumumba – mais on ne parlait pas encore de Lumumba.
« Vous avez fondé une clinique pour les filles mères, n'est-ce pas ?
– Filles mères, elles le sont toutes ! Je prends les pires.
– Vous étiez médecin ?
– Non : j'étais malade.
« Mais ils vont bien arriver à me le fermer, mon hôpital !
– Je ne crois pas.
– Ils diront que mes médecins ne sont pas tous si médecins que ça... Ils inventeront des histoires d'avortement... Quelquefois, ils n'auront pas à les inventer... Ici, vous pensez !
– Je crois qu'on ne fermera pas votre hôpital !
– Vous ne les connaissez pas !
– Je les connaîtrai. Mais on ne fermera pas l'hôpital.
– Vous croyez, vous, qu'il sait ce qui se passe ici, le Grand Charles ?
– Il saura du moins ce que vous me dites. C'est même pour ça que je vous écoute. »
Il me regarda, se leva et commença à marcher, les mains derrière le dos :
« J'avais demandé à vous voir parce que je pensais que vous ne me recevriez pas. Mais, depuis un moment, je me demande si vous ne la connaissez pas comme moi, l'Administration. Pas dans le détail, bien sûr...
– Changez-la !
– Avec quoi ?
– On dit que vous voulez vous présenter aux prochaines élections législatives. Dans un pays comme celui-ci, un député peut beaucoup.
– C'est vous, qui me dites de me présenter ?
– Ou bien vous pensez qu'il y a une nation guyanaise, et qu'elle doit se développer seule. Alors, il faut voter non, et je pense qu'elle ne restera pas seule bien longtemps sans tomber dans une terrible misère ; mais soyez tranquille, elle ne restera pas seule : il y aura des amateurs. Ou bien vous pensez que la Guyane est française, comme les Antilles, et qu'elle se développera avec l'aide de la France. Alors il faut voter oui, et agir de l'intérieur. Césaire n'est pas gouvernemental... »
Il était troublé, non par mon argumentation, mais par le6 sentiments qu'elle suscitait en lui.
« En somme, vous voyez mes pancartes avec une inscription dans le genre de : France oui, préfet non ?
– Je ne connais pas votre préfet, mais ce serait ce que pensent 40 % des Français... Et ça aurait plus de bon sens que : À bas la France, signé : un Compagnon de la Libération.
– Pourquoi ?
– Parce que la première pancarte, c'est réellement ce que vous pensez. La seconde, non. »
L'introducteur avait deux ou trois fois passé son nez. Catayée me tendit la main :
« Il faut que je réfléchisse. Tout de même, c'est la première fois qu'on me parle comme en France. »
Il partit. Ni l'internationale ni le prolétariat ne faisaient partie de son vocabulaire. Quelle que fût son étiquette, il était un vague frère des communards. Trémaud vint m'annoncer, entre deux portes, que tout se présentait mal. Je reçus ensuite quelques comparses. Et nous partîmes pour la place Félix-Éboué.
Les tribunes avaient été élevées au milieu de la partie sud ; arrivés par le côté, nous ne les atteignîmes qu'après quelques minutes. Des filles à madras et à robes éclatantes nous souriaient au passage, mais, alors qu'aux Antilles j'avais rencontré sur mon chemin des « Vive de Gaulle » épars, je ne rencontrais ici que le silence. Et il y avait quelque chose d'onirique dans nos motocyclistes et notre longue voiture qui glissaient sans bruit, à travers une foule multicolore qui se refermait dans la nuit.
Les tribunes – des rangs de notables en gradins – entouraient celle de l'orateur, qui était une guérite. Derrière, les projecteurs dirigés vers le public éclairé jusqu'à cinquante mètres, et qui se perdait ensuite, comme quelques instants plus tôt, hors de la lumière de nos phares. (Nous étions éclairés, je suppose, par des projecteurs en sens inverse.) À la tribune, quelqu'un me présenta, dans une distraite rumeur. Je remarquai çà et là d'étroits écriteaux : Vive la France, tenus par les petites filles costumées qui m'avaient apporté leurs bouquets à l'aérodrome. Ce décor de patronage s'accordait mal à la foule inquiète et tendue.
Je gagnai la guérite.
Mon argumentation était la même qu'aux Antilles. À la fin de la première période, des petits groupes applaudirent, perdus dans l'énorme silence. Je pensai qu'ils étaient organisés. Il y en avait dans la nuit, mais aussi dans la lumière. À la seconde période, ils devenaient plus denses, bien que toujours perdus dans l'immensité qui n'était plus silencieuse, mais bavarde : les haut-parleurs ne fonctionnaient pas, à l'exception de ceux sous lesquels tentaient de se grouper quelques centaines de personnes – perdues entre dix mille. Je commençai à hurler, très lentement, comme je l'avais fait avant le temps des micros, mais je me trouvais au-dessus de la foule, et on n'entend aucun discours à trois cents mètres. Alors, en pleine lumière, commencèrent à monter au-dessus des têtes, au-dessus des OUI, des pancartes NON ; et se déployèrent lentement deux banderoles de vingt mètres, tenues par des mâts à leurs extrémités : À BAS – la foule effrayée s'écartait – LE FASCISME.
Puis À BAS DE GAULLE.
Puis À BAS LA FRANCE.
J'avais encore assez de voix pour hurler :
« Si c'est l'indépendance que vous voulez, prenez-la le 28 ! Et qui, avant de Gaulle, vous avait donné le droit de la prendre ! »
On applaudit jusqu'à la portée de ma voix, et la foule s'écarta des porteurs de mâts. Au-delà, commençait une kermesse. À droite, au loin, des cris : des manifestants essayaient de tourner le service d'ordre pour assaillir les tribunes. Puis j'entendis quelques cris très proches, et le vide se fit autour de ma guérite. Une masse brillante siffla à mon oreille gauche, frappa violemment le fond, tomba à mes pieds. Je la ramassai, l'élevai aussitôt au-dessus de ma tête en continuant le discours. C'était une arme que je n'ai jamais revue : un morceau de bois de quarante centimètres, dans lequel était planté perpendiculairement un énorme clou. Il en arriva quelques autres. En approchant, il eût été facile aux lanceurs de m'atteindre à coup sûr. Poursuivant le discours, j'examinai le service d'ordre : entre les lanceurs et moi, les petites filles qui m'avaient apporté des bouquets ; à droite, des boy-scouts. Ceux-ci se rapprochaient et toute une gesticulation noire les suivait en hésitant, comme si elle eût craint la lumière. Les porteurs de pancartes ne bougeaient pas. Les lanceurs de clous non plus. Sans doute étaient-ils peu nombreux. Un de mes collaborateurs s'approcha de moi : « Le préfet vous conseille de vous retirer. – Sans blague ! » Arrivèrent quelques clous. Dans le brouhaha qui avait remplacé le silence, nul ne m'entendait, mais la foule n'écoutait plus, elle regardait : « Catayée, dit mon collaborateur, a un micro puissant, et propose de vous l'apporter. – Non... » Le micro n'eût rien changé : toute la diffusion sonore était dérisoire. Une partie de cette marée d'assaillants qui avançait et reculait au bord de la lumière, mais allait déferler était sans doute formée des hommes de Catayée : il n'avait pas eu le temps d'annuler ses mots d'ordre. Je n'allais pas me mettre sous sa protection. La masse gesticulante mordait de plus en plus dans la lumière, alors que les À BAS LA FRANCE restaient immobiles comme les publicités indifférentes des stades au-dessus des matches. Cette masse n'était pas celle du combat politique, des militants au coude à coude, mais bien celle de l'ivresse meurtrière. Je me souvins du premier roman que j'ai lu : Georges, d'Alexandre Dumas. Les esclaves de l'Ile de France révoltés vont donner l'assaut aux troupes royales, lorsque les planteurs font rouler vers eux, du haut de la rue, des tonneaux d'arak, et tout finit en kermesse et en massacre. Les vociférations avaient remplacé les slogans. Le videh de la Martinique se préparait, et ce ne serait pas Carnaval qu'il s'agirait de tuer. Un Noir saisit par la taille une petite fille qui portait bravement sa pancarte VIVE LA FRANCE, et l'envoya voltiger dans l'ombre derrière lui. Trois autres la suivirent. Alors entra dans la lumière, hésitant, ébloui, un cortège hagard. Devant, traîné par quatre porteurs (sur une couverture sans doute), un blessé ensanglanté, jambes et bras pendants ; derrière lui, avec les mouvements galvaniques de l'ivresse furieuse et de l'ivresse du sang, une centaine de forcenés, armés de planches à clous. Ils se dirigeaient vers moi qui continuais mon discours, puis obliquèrent vers la tribune où des femmes se trouvaient en grand nombre. Ils semblaient vouloir présenter ce corps pantelant comme une sorte de Pietà, quand leur glissement oblique reflua d'un coup. Les porteurs laissèrent tomber le corps. Devant la tribune, une compagnie de l'infanterie de marine, à laquelle Trémaud était allé donner des ordres, venait avec lui prendre position au pas de course, mousquetons baissés.
Il y eut un silence surnaturel, au centre de la rumeur bavarde de ceux qui, à terre, ne voyaient rien. Devant la tribune, les marins maintenant immobiles, à deux mètres l'un de l'autre (je savais que Trémaud ne ferait pas tirer sans sommations) ; toutes les femmes debout ; un grand vide dans lequel le blessé abandonné palpitait vaguement ; et les cent frénétiques reculant pas à pas comme une bête rebroussée, gestes abattus, jusqu'à la limite de l'ombre où la foule s'ouvrit devant eux. Ni les pancartes VIVE LE FRANCE, sauf celles des quatre enfants, ni les banderoles À BAS DE GAULLE n'avaient bougé. Tout semblait entrer dans l'éternité comme le cortège reculait dans la nuit.
Le discours terminé, je remontai pour crier encore, d'une voix cassée, que j'irais le lendemain matin saluer le monument aux morts, et que je parlerais à l'hôtel de ville. (Ceux qui entendaient le diraient aux autres.) Le klaxon de l'ambulance m'accompagnait sinistrement. Les infirmiers, avec leur civière, marchaient vers le blessé. Tous les marins avaient rejoint leurs camarades et protégeaient les tribunes. On baissait les pancartes, on roulait les banderoles. La foule se diluait. Les fûts des palmiers royaux montaient sur le ciel constellé, comme les colonnes de Baalbek.
À la préfecture, les ecclésiastiques de petit grade nous attendaient. Quel dommage que les autres fussent absents ! Allons, ce serait pour la prochaine fois, monsieur le préfet. Ceux-ci paraissaient de fort braves gens. Mais il me semblait difficile de parler à la fois à des missionnaires et à un Vénérable. Donc je ne leur dis rien, mais je dis à Trémaud : « Voulez-vous prendre nos collaborateurs avec vous, sauf un, et commencer tout de suite l'enquête ? – J'ai déjà convoqué le chef de la police. Il y a un certain nombre de blessés. Ce n'est pas fini. »
Pourtant aucun bruit n'entrait par les fenêtres ouvertes. Le préfet m'expliquait des protocoles auxquels je ne comprenais rien. Cayenne étant sensiblement plus petite que New York, il me semblait simple qu'il me présentât les invités avec lesquels un moment d'entretien lui semblait souhaitable. Non. Nous nous retrouvâmes, ma femme dans un vaste fauteuil, le préfet et moi debout à ses côtés, et un huissier à chaîne qui annonçait, avec une suprême distinction : « Le capitaine Durand, Mme Durand, M. le conseiller municipal Dupont, Mme Dupont. »
– Où avez-vous trouvé celui-là ?
– Oh, monsieur le ministre, au bagne, évidemment : c'est un relégué. D'ailleurs, un simple passionnel... »
On me dit une heure plus tard qu'il avait égorgé sa femme. Mais, comme disait le préfet, quel style ! Ça continuait : « M. le greffier du tribunal, Mme Masson ; M. le député ! »
Une nuance. Honorait-elle la députation, ou le célibat ? Je regrettais l'absence de Monseigneur – pour l'annonce... « M. le président de l'I.F.A.T.! »
Qu'était-ce ? D'après le ton, un petit président.
« M. le secrétaire général du B.A.F.O.G.!
« M. le sous-préfet de Saint-Laurent-du-Maroni ! »
Titre glorieux, annoncé comme tel. Ce « simple passionnel » me plaisait de plus en plus. Son style lui venait peut-être non d'avoir obéi, mais d'avoir commandé. Un ancien prince russe, un peu égorgeur ?... Dire que j'avais été romancier ! Si je demandais au préfet d'inviter au déjeuner du lendemain une dizaine de relégués ? L'un d'eux, m'avait-on dit, était un éminent spécialiste des papillons... Et, tout à coup, je compris enfin ce qui m'échappait, à cause du fauteuil, car la femme du président de la République ne s'assied évidemment pas à la présentation de ses invités : nous étions en train de singer les réceptions de l'Élysée... Entre les cris qui avaient repris, les blessés, le « simple passionnel » à qui j'enverrais certainement les œuvres de Proust – et la Guyane sans doute perdue.
La bonne société de Cayenne n'est pas inépuisable. Nous passâmes enfin au salon. Un buffet froid, des gens que j'interrogeais sur la Guyane et qui me répondaient par ce que devait faire le général de Gaulle. Et d'abord, avait-il déjà vu des lamantins ? Pensait-il que ce fussent les sirènes de l'antiquité ? Un bijoutier, dans la rue principale, vendait des pépites « qui faisaient de très jolis pendentifs ». Quelques clameurs entraient encore par les fenêtres ouvertes, mais je n'entendais aucune détonation. Le collaborateur resté avec moi vint me dire : « Il y a eu pas mal de bagarres, et Trémaud pense qu'il faudrait agir cette nuit. – Venez dans ma chambre avec lui. » Je serrai quelques mains, pris congé du préfet, et trouvai mes collaborateurs dans ma chambre.
« Par chance, me dit Trémaud, la police est sérieuse. Je pense que nous aurons à protéger le chef de la Sûreté, qui est résolu à nous aider. Nous sommes à la fois à Clochemerle et dans un film de gangsters. D'une part, le préfet, qui est un radical comme on n'en trouve plus en France...
– On les exporte !
– Son avis est que la population votera contre nous à 90 %, et ce que nous faisons est donc de la provocation. Il a pourtant son candidat aux prochaines élections. Il est mal avec le député, plus ou moins gaulliste ; et à couteaux tirés avec Catayée, qui passe pour fou, mais qui existe. Le préfet, donc, n'avait organisé aucune protection. Parce qu'il a affirmé à Paris que la Guyane est perdue ? Pour montrer que le député ne peut rien ? Pour obtenir des mesures contre Catayée ? Peut-être par bêtise ! Ses boy-scouts, ses petites filles, correspondent à la réception de l'aérogare. L'auto américaine a été louée pour vous.
– “Dites-le avec des fleurs !”
– Les autres pensaient qu'ils n'auraient rien en face d'eux. Les fusiliers marins n'étaient pas au programme. Ils ont marché comme un seul homme : ils étaient enragés quand ils ont vu les petites filles empoignées. Encore a-t-il fallu que j'aille les chercher, car les autorités locales ne bougeaient pas. Les gens aux banderoles sont des gens de Catayée, qui, en ce moment, se jette dans mes bras.
« Il ignorait que l'installation sonore ne marcherait pas. Le préfet aurait dû faire un essai dans la matinée, et prendre les mesures nécessaires ; et Catayée a voulu prouver que le préfet est un incapable. Voter contre la France, on verra plus tard. Ça l'ennuie plutôt.
– Je le crois aussi.
– Avec une installation sonore normale, vous auriez eu du chahut, et une Marseillaise enthousiaste à la fin. C'est ici que les choses se compliquent :
« Les gens aux banderoles étaient des gens de Catayée, plus de vagues communistes, etc. Mais pas les lanceurs de clous.
– Vous connaissiez cette arme ?
– Jamais vue. Mais c'était sérieux. Or, avant le discours, on a apporté, dans des endroits de la place où se trouvaient des manifestants connus pour leur violence, des tonneaux de rhum. On les a mis en perce et on est parti.
– Qui : on ?
– Je ne le sais pas. Je ne le saurai pas demain. Mais la politique n'est pas seule en cause, bien que les blessés soient assez nombreux. Les policiers me disent que les communistes ont envoyé des gens de la Guyane britannique, les Anglais fermant les yeux. J'en ai fait arrêter, ce qui est légal parce qu'ils sont entrés ici clandestinement, et facile, parce qu'ils étaient complètement ivres. Ils ne sont pas plus communistes que Catayée, et les Anglais n'ont rien à voir dans cette affaire. Ce sont des contrebandiers connus. Donc, Clochemerle se complique d'une rivalité de gangsters liée sans doute à des rivalités politiques. Quant au cafouillage, je m'en tiendrai à ceci : les tracts contre la France ont été imprimés par l'imprimerie de la préfecture ; la première petite fille qu'on a fait voltiger (d'autres l'ont reçue dans leurs bras) est la fille du proviseur, et le coupable est l'un des instituteurs.
– Vous avez la certitude que les tracts ont été imprimés à l'imprimerie de la préfecture ?
– Absolue.
– J'ai le droit de remplacer provisoirement le préfet, n'est-ce pas ?
– Il s'y attend. Vous représentez le gouvernement.
– En me quittant, vous lui dites de prendre les arrêts, jusqu'à décision du ministre de l'Intérieur. Je serai à Paris après-demain matin. Cette nuit, vous le remplacez. Combien de “turbulents” voulez-vous faire arrêter ?
– Sauf deux ou trois, ils le sont.
– Bravo ! Le moins longtemps possible, sauf pour les dangereux abrutis comme l'instituteur. Il faut seulement que les gens comprennent que les plaisanteries sont terminées. Quant à l'ivresse, les fournisseurs de tonneaux sont plus intéressants pour nous que les buveurs. Quel est l'état d'esprit de la ville ?
– Furieux contre tout le monde. Ils étaient venus pour vous écouter, et on les a empêchés de vous entendre.
– Ma gloire doit s'arrêter aux portes de Cayenne !...
– Non, parce que l'inscription du monument au gouverneur Éboué est de vous.
– Un bienfait n'est jamais perdu. Donc, le préfet, on n'en parle plus jusqu'au référendum. Envoyez-le en vacances. Qui le remplace, au moins jusqu'à l'arrivée du successeur ? Vous contrôleriez, le temps nécessaire, bien entendu. Que vaut le secrétaire général ?
– Il est bien. C'est le fils d'André Philip.
– Allons-y. Mais il faut lui demander son accord, parce qu'il va tout de même risquer sa peau. Il m'accompagnera au monument aux morts et à l'hôtel de ville.
– Sinon, je serai le préfet.
– Merci. Mieux vaut une autorité locale, vous le savez.
« Ou bien la nuit aura porté conseil, c'est-à-dire qu'on ne tentera pas, de jour, ce qu'on a tenté de nuit, et l'agitation va se calmer, si nous prenons les mesures nécessaires : vous connaissez tout ça mieux que moi...
« Ou bien c'est sérieux – ce que je ne crois pas –, et il n'y a pas de protection possible pendant La Marseillaise devant le monument aux morts. Bonne suite d'enquête, ou bonne nuit. »
Ils retournèrent au travail. La fenêtre était ouverte, le lit enveloppé de sa moustiquaire cubique. Une foule encore dense passait sans bruit, comme si les Noirs étaient des muets. Les clameurs de plus en plus rares et de plus en plus éloignées se perdaient dans la frénésie d'un jazz. Au-delà des maisons, les palmiers royaux qui avaient abrité les missionnaires et les bagnards montaient dans la nuit la plus saugrenue de ma vie. À vingt kilomètres commençait la forêt-élément, vivante comme les montagnes ou l'océan, avec ses perroquets tête-bêche et ses rivières aux poissons carnivores, jusqu'au pied des hauts plateaux. Le président Kubitschek m'avait dit, à Brasilia : « Alors nous avons lancé les deux grandes routes à travers la forêt, et nous avons quelquefois trouvé des nids d'hommes qui n'avaient pas changé depuis l'âge de pierre... » Et, beaucoup plus près, le Maroni et la si belle place Félix-Éboué, qui avait été la terrible place des Palmistes où les mygales venaient piquer à mort les relégués endormis.
J'attendais le sommeil. Sur la table de nuit, on avait posé un album. Il commençait par la grille d'entrée du bagne. J'imaginais des barreaux de Bastille, et je trouvais les arabesques d'une maison de notaire, surmontée d'une lanterne d'où dégringolaient les bougainvillées. Puis, l'église abandonnée, où les herbes folles et les ronces poussaient sous les fresques peintes par les condamnés, dont les apôtres portaient le costume des bagnards. Dans les cellules où filaient les insectes entre les graffiti, les fers pour les pieds, les trous où passaient les courroies qui attachaient les corps. Le « chemin de fer » de la brousse, tiré par des hommes ; des tombes (de gardiens), bizarres dans cet enfer désaffecté ; et, au centre de cette luxuriance épineuse, une minuscule place damée où les végétaux ne poussaient pas, mais qu'entouraient des bougainvillées violettes comme celles de la grille d'entrée. C'était l'emplacement de la guillotine.
Du garage de la préfecture tout proche, s'éleva la mélopée de la flûte indienne : l'autre monde. Le bagne avait disparu, comme la fureur de la demi-révolte que me rappelait un morceau de bois hérissé de clous, posé sur la table. Il restait la mélopée surnaturelle, la silencieuse promenade nocturne sur la place, et le départ des derniers invités qui sortaient de la réception de conte d'Hoffmann, reconduits par l'égorgeur distingué...
Le matin commença bien. Ce qui fait le préfet, à Cayenne, c'est l'uniforme. Or, le secrétaire général dépassait le préfet de vingt centimètres – et ne disposait que de l'uniforme de celui-ci. La casquette à dorures semblait, sur le sommet de sa tête, un petit champignon. Il la tiendrait à la main. Mais pas son pantalon, qui n'atteignait ses chaussures que grâce à des bretelles curieusement allongées. Restait la tunique, si nécessaire en raison des galons. On pouvait en ouvrir le col, au nom de la chaleur ; encore manquait-il aux manches dix bons centimètres, le tout donnant l'impression du marin à pompon des dessins animés, plutôt que d'un haut fonctionnaire de la République. Chariot préfet. Le secrétaire général prenait ce film avec bonne humeur. Nous nous rendîmes au monument. La belle auto avait disparu.
À peine étions-nous sortis que je pressentis à quel point l'aventure de la veille avait été liée à la nuit. Les gens nous regardaient avec sympathie ; c'étaient des petits-bourgeois, non des lanceurs de clous. Le monument aux morts se trouve sur une place étroite, et l'on n'aurait pu tirer sur moi qu'à dix mètres, donc visiblement. La foule était d'ailleurs prudente et clairsemée. Pendant la sonnerie aux morts, une ombre aux manches trop courtes, à côté de la mienne, s'allongeait devant la statue...
La cérémonie terminée, nous gagnâmes l'hôtel de ville. Là, la foule emplissait la rue, où des haut-parleurs avaient été installés. Le conseil municipal au complet m'offrait un vin d'honneur. Le maire fit un discours chaleureux, qu'il termina en criant : « Vive la France ! » Je répondis du balcon (cette fois, on entendait très bien) selon les traditions de 1848. Je repris les thèmes de la veille, qui étaient en partie ceux de la Martinique, et que hachaient les applaudissements – comme si la population du jour avait voulu désavouer la manifestation de la nuit. Je racontai, sans élever la voix, mon entretien avec le général de Gaulle : « Il m'a dit, pour vous : Il faut aller en Guyane, parce qu'il faut que la France aide la Guyane. Et il m'a dit, pour moi : Il faut y aller parce que c'est déchirant. » Une sombre approbation emplit la rue, comme l'acclamation de la Martinique. Le maire descendit avec moi, et nous allâmes, nous tenant par le bras, vers la préfecture. Le nouveau préfet et Catayée nous suivaient. Le videh se formait derrière nous, comme il s'était formé à Fort-de-France ; milliers d'hommes, et quelques femmes, bras dessus, bras dessous, dans d'immenses farandoles improvisées. Lorsque nous arrivâmes, pendant plusieurs minutes, une clameur de OUI battit la préfecture, où le secrétaire général retrouva enfin ses propres vêtements.
Il nous accompagna en civil à l'aérogare. Plus de jouvencelles, plus de char de fleurs en arc de triomphe ni même en anse de panier. « Adieu madras, adieu foulards... » Quelques cocotiers, des oiseaux sinistres, et la poussière qui tourbillonnait autour de cette aérogare dont on était surpris qu'elle attendît des avions...
À l'escale de la Martinique, nos amis, qui avaient reçu les nouvelles de la nuit mais non celles de la matinée, nous attendaient avec inquiétude. Inutile : la Guyane et les Antilles devaient voter oui à 80 %, Catayée devenir député, et le secrétaire général, préfet. Je n'avais pas eu le temps de voir le marchand de pépites, ni même la rue où se trouvait sa boutique. Était-ce l'épicier dont j'avais vu l'enseigne ?
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