Le miroir des limbes T1 : Antimémoires
Chapitre 2
2
1940
Une route toujours la même, bordée d'arbres toujours les mêmes, et les pierres de Flandre toujours aussi dures sous les chenilles de nos chars. L'ennui des convois sur les routes de plaine. Notre dernière route d'ennui ; désormais, ce serait l'exaltation ou la peur : nous montions vers les lignes. Notre attention brûlait en veilleuse sous l'abrutissement, la chaleur, le fracas des moteurs et le martèlement des chenilles qui semblaient taper sur nos têtes comme sur la route. Je connaissais nos visages quand nous sortions des chars après une longue étape, nos faces molles et nos yeux papillotants d'assommés, nos faces de comiques sous nos casques de lansquenets...
À l'infini, la nuit flamande. Derrière nous, neuf mois de casernes et de cantonnements ; le temps qu'il faut pour faire un homme.
Neuf mois plus tôt, j'étais dans un hôtel du Quercy. Les servantes ne quittaient plus la radio. C'étaient des vieilles femmes. Un matin, j'en avais croisé deux dans l'escalier : elles montaient vers leur chambre à petits pas pressés, et des larmes ruisselaient sur leurs faces patientes. Ainsi avais-je appris que l'armée allemande était entrée en Pologne.
L'après-midi, j'avais vu, à Beaulieu, les affiches de la mobilisation. L'église de Beaulieu porte l'un des plus beaux tympans romans, le seul où le sculpteur ait figuré, derrière les bras du Christ ouverts sur le monde, ceux du crucifix comme une ombre prophétique. Une averse tropicale avait noyé le village. Devant l'église est une statue de la Vierge, comme chaque année depuis cinq cents ans, pour fêter les vendanges, les vignerons avaient attaché à la main de l'Enfant une des plus belles grappes. Sur la place déserte, les affiches décollées commençaient à pendre ; les gouttes d'eau sur la grappe avaient glissé de raisin en raisin et étaient tombées à petit bruit au milieu d'une flaque, l'une après l'autre, dans le silence.
Nos chars roulaient vers les lignes allemandes. Nous étions quatre dans le nôtre. Rien à faire qu'à suivre cette route nocturne et s'approcher de la guerre. Était-ce cette nuit que nous allions mourir ?
Je les avais vus partir par milliers, au début de septembre, les anonymes, semblables à mes trois camarades : cinq millions d'hommes avaient rejoint les casernes sans rien dire.
Sur la place de Moulins, le haut-parleur avait annoncé les premiers combats. Le soir tombait. Deux ou trois mille mobilisés écoutaient, maladroits dans leurs uniformes neufs parce qu'ils étaient neufs, ou dans les vieux parce qu'ils étaient sales : nul ne disait mot. Sur toutes les routes, les hommes avaient rejoint, et les femmes amères avaient conduit les chevaux à la réquisition. Avec la résolution paysanne contre l'inondation. On montait au fléau.
Ainsi mes trois compagnons roulaient-ils cette nuit vers les chars et les canons allemands, sur la route morne.
Bonneau, le mécanicien, était certainement dans le boyau. (Dans tous ces chars qui, l'un derrière l'autre, suivaient la route nocturne, pas un mécanicien qui n'eût quitté les machines : au diable le règlement 1) Comme aucun de nous ne pouvait l'entendre, sans doute parlait-il seul, son monologue écrasé par le martèlement des chenilles.
Quand il était arrivé à l'escadron derrière les gendarmes, en veste de cuir, pas rasé, il avait une telle gueule que le capitaine l'avait fait mettre aussitôt sous les ordres d'un boxeur professionnel. Lequel avait reçu livraison de Bonneau avec une belle frousse. J'ai rarement vu de vrai courage chez les fervents du pugilat.
Il n'y eut d'ailleurs pas de pugilat. Simplement, pour commencer, du malaise. Bonneau arrivait en uniforme de souteneur, habitué à inspirer le mépris ou la peur, à vouloir d'autant plus inspirer la peur qu'il rencontrait davantage le mépris. Mais les soldats ne méprisent guère, et quand Bonneau demandait, la mâchoire en avant : « Qu'est-ce que t'as à me regarder comme ça ? », il se faisait répondre par un distrait : « Moi ? euj' te regarde même pas !... »
Il affirmait avoir tué un homme dans une rixe, ce qui était sans doute faux, car il eût été affecté aux bataillons disciplinaires. Mais le bureau ne fut pas long à faire savoir aux chambrées que son livret portait trois condamnations pour blessures. Le peuple est bien moins sensible que la bourgeoisie au romanesque de l'assassinat : à ses yeux, l'assassin n'est qu'une espèce particulière, comme le loup. Il s'agissait de savoir si Bonneau appartenait réellement à l'espèce, si « tout ça, c'était du vrai ou du chiqué ».
Le seul qui crût à ce romanesque, c'était lui. Histoires de prison, histoires de souteneurs, affirmations qu'il « voulait laisser pousser son bouc », pour avoir le droit de ne pas se raser et conserver ainsi une bonne gueule d'assassin ; et l'accent de barrière, et les chansons de Montéhus pendant les corvées de nettoyage auxquelles il était condamné de façon permanente. L'enfant du malheur... Quand tout l'escadron, pressé dans un escalier, attendait la distribution des chaussures, on entendait tout à coup Le Légionnaire, puis un monologue commençait : « Ah, j'en ai eu une, une bath, de petite femme ! Celle-là, je l'aimais, alors ! Ils me l'ont tuée, ces vaches-là... » On devinait une histoire d'hôpital dans laquelle « ils », c'était à la fois les médecins, et ceux qui acceptent la loi ; et ses méfiants compagnons de chambrée, bien que se poussant du coude comme les collégiens devant le loustic, préparaient des combines compliquées pour qu'il ne fût jamais garde-chambre. Ils faisaient connaissance avec le folklore du beuglant : la victime de la société que l'ivresse ou l'érotisme en a chassé ; l'irréductible des bataillons disciplinaires ; le hors-la-loi qui lutte seul contre toute la police dans quelque Fort-Chabrol ; le Bonnot (dont le nôtre n'oubliait certes pas qu'il portait presque le nom) qui tire sur le préfet à travers son bras ; mais surtout le souteneur héroïque et sentimental, vache mais régulier, fidèle aux amis et assassin par amour, qui, évadé du bagne, finit par les caïmans du Maroni son existence saturnienne. Car l'enfer de Bonneau, que ses damnés fussent épiques ou misérables, n'avait qu'un cercle, et c'était un cercle de victimes.
Quand il avait apporté un pinson blessé et prétendu l'élever, la peur avait grandi : pour mes compagnons, tout assassin était d'abord un fou.
Chaque chambrée avait des camouflages d'autant plus ingénieux, que l'extinction des feux était plus rigoureuse. Les sous-officiers retiraient les ampoules, mais d'autres ampoules, l'heure venue, sortaient des polochons. Un soir, deux prises ayant cessé de fonctionner, Bonneau déclara « qu'il avait travaillé dans l'électricité », se battit clandestinement contre les tableaux électriques du bâtiment, et fit si bien que, le soir, plus une prise ne marchait dans sa chambrée ni dans quatre autres. À travers l'obscurité, on entendait gronder : « Qu'est-ce qui m'a foutu des gars comme ça ! – Si c'est pas malheureux, des criquets pareils ! – Moi qui suis électricien, j'oserais pas m'en mêler si on me l'dit pas, mais alors, çui-là ! » À la façon dont fut claquée la porte de la première chambrée, tous comprirent que c'était lui qui rentrait : le silence tomba. Puis commença une altercation assourdie et une voix devint très nette, calme et dure, qui n'était pas celle du brigadier-boxeur : « Écoute bien, Bonneau, tu commences à nous emmerder. Les durs, moi, je m'en fous. S'ils se mêlent d'esquinter mon ampoule, ça va aller mal. Et si t'es pas content, v'là ma figure. (Un visage apparut, éclairé en plein par une lampe électrique.) Comme ça, si tu veux la retrouver demain matin, t'auras pas de peine ! »
C'était la première fois que j'entendais Pradé.
Et Bonneau d'expliquer dans la nuit « que c'était pas sa faute, que le courant..., que les plombs... ». J'attendais que tous dissent qu'il avait peur : l'impression générale fut « qu'il se dégonflait pas tant que ça, qu'il était régulier, qu'il insistait pas quand il se savait dans son tort... ». Il n'était donc pas si fou. L'escadron devenait prêt à l'adopter ; mais la chambrée restait sans lumière.
Un conducteur de char, ex-chauffeur d'autobus, se mit à chanter Le P'tit Quinquin. Il y avait là bon nombre de soldats des Flandres, mais ce n'était pas le souvenir qui donnait tant de force à la mélopée, c'était la lenteur. Il en faisait un chant funèbre et, de même qu'il retrouvait ainsi le rythme des complaintes, il en retrouvait le timbre nasal, comme s'il eût suffi d'une voix misérable dans cette obscurité pour redonner tout son sens à un chant de misère. Et les soldats de redemander couplet après couplet, comme ils redemandaient à la cantine verre après verre, résolus à se saouler dans cette guerre semblable à une prison.
Le chanteur, las de cette musique sans gloire, commença le grand air de La Tosca. Un silence gêné suivit les derniers hurlements, le chauffeur grommela rageusement : « Bon, alors, si ça ne plaît pas à ces messieurs ! », retourna se coucher, et à la tristesse du premier chant s'ajouta le malaise d'une communion détruite. Bonneau était oublié. Chacun s'enfonça dans son amertume particulière. Lequel tira le premier de son portefeuille la photo de sa femme, pour la regarder à la lueur clandestine d'une lampe de poche ? Cinq minutes plus tard, entre petits groupes, des images circulaient, quatre ou cinq calots autour d'une sourde lumière, les photos d'amateurs tombant des gros doigts dans la paille, sous les engueulades. Chacun, d'ailleurs, se fichait des femmes des autres, ne les regardait que pour montrer la sienne. Et pourtant, dans cette lumière de confidence, elles apparaissaient comme des secrets, les robes suggérant tout à coup la vie des maris mieux que ne l'eussent fait leurs photos en civil. La femme de Pradé était une ménagère en bois dur, aux bandeaux plats ; Bonneau, seul, possédait quatre photos, plus putains l'une que l'autre. Et le petit Léonard au nez de betterave – le radio de notre char – réticent et se faisant prier, finit par tirer une carte postale, une très belle fille en éblouissant costume de plumes. Quelques lignes étaient écrites au bas. Et les copains, têtes collées l'une à l'autre sous le nez de Léonard fantastiquement éclairé par-dessous, déchiffraient en approchant l'ampoule : « À mon petit minet Louis », et la signature d'une des gloires du music-hall.
Léonard avait été pompier au Casino de Paris. Chaque jour, il regardait revenir l'étoile, toute rouge d'applaudissements, avec la même admiration. Il ne lui avait jamais parlé. Son visage pouvait émouvoir, malgré son pif extraordinaire : de doux yeux d'épagneul, et ce qu'a parfois de poignant une expression qui ignore tout de l'orgueil. La danseuse fut-elle touchée de cette inlassable admiration, eut-elle un caprice ? Un soir de grand succès, « même qu'en montant l'escalier, on entendait encore les bravos », elle l'emmena dans sa loge et coucha avec lui. « Pis alors, le plus fort, c'est que... enfin, quand on était couchés, quoi ! la v'là qui regarde mon uniforme sur la chaise, puis qui me dit, comme si elle allait sauter : “Ah, mais, dis donc : t'es pas de la police, au moins ! – Mais non, c'est les pompiers... – Parce que, sans ça !...” C'est fort, hein ; elle me voyait tous les soirs et elle connaissait pas l'uniforme des pompiers... Nous, on est des soldats... On a le feu !... Faut dire aussi que, dans ce temps-là, j'étais plus jeune... »
Pour tous le rêve existait, Marlène Dietrich, ou Mistinguett, ou la duchesse de Windsor ; mais il restait le rêve. Et ils ne tenaient pas ce copain à qui les fées avaient parlé – l'ahuri de la chambrée – pour un simple veinard, mais pour un prédestiné : sa tête de petit frisé au nez rouge était pour eux la preuve de la part mystérieuse de l'amour ; ce qui les fascinait à leur insu dans le caprice de l'étoile, c'était le philtre d'Yseult.
« Et dis donc, qu'est-ce qu'est arrivé après ? a demandé le chœur, et les doigts tremblotaient en manipulant une fois de plus la photo.
– Les autres jours, elle a pas fait signe ; alors, j'ai compris... »
Il avait répondu sans rancune, même sans résignation ; il était d'accord. Dans l'approbation générale. L'hérédité n'avait pas rendu mes compagnons désinvoltes avec le bonheur.
Bien entendu, le plus grand succès, après la photo de Léonard, fut pour les quatre photos de Bonneau. Celui-ci entrait décidément à l'escadron. Et peu à peu, à le voir se baisser pendant la marche pour ramasser un tranchet, le mettre dans sa cartouchière en commençant une nouvelle conférence : « C'est pas franc, ces outils-là ! », terminée par le constant : « Ça peut servir ! », ils avaient compris qu'il y avait dans ce terrible un chiffonnier ; un chiffonnier, on sait ce que c'est. Puis, le temps en avait fait sortir un autre personnage, respectueux des prêtres : « Ma daronne m'a pas appris grand-chose, mais elle m'a appris à les respecter, ces gens-là ! Pourquoi que l'État leur a pris tout ce qu'ils avaient ? Moi, je dis que c'est un vol ! C'est les Rothschild, les banquiers, les gars comme ça, qu'ont fait le coup : c'est toujours aux pauvres qu'on prend ! » ; arborant la médaille d'occupation de la Ruhr ; vénérant le capitaine de Mortemart « que j'ai eu aux hussards, à Strasbourg, pas comme les ballots d'ici, un qui savait commander, capable de déposer ses galons et de dire à un gars : Sors dehors si t'es un homme ! » ; tout prêt, s'il était nommé brigadier, à se rêver soldat modèle, bon cœur et mauvaise tête, sans pourtant renoncer à l'indignation. Inscrit aux syndicats patronaux, et respectueux de la respectabilité. « Allons, Bonneau, avait dit le lieutenant, vous n'êtes pas si méchant que vous voulez en avoir l'air ! – Moi, mon lieutenant, mais j'suis pas un méchant ! c'est les autres qui m'ont rendu méchant... » Et sa bouche épaisse avançait, ses noirs sourcils s'élevaient, et il semblait que son masque de « terreur » arraché dévoilât soudain son âme, incurablement infantile.
Il n'avait pas tenu rigueur à Pradé de son discours. Nous étions compagnons de char, et allions souvent ensemble à la cantine ; dès que Bonneau commençait à délirer, Pradé haussait les épaules, le regardait et se taisait. Bonneau bafouillait, et se sentait en face de l'autre race – celle qui ne rêve jamais.
Ainsi nous retrouvâmes-nous devant un litre de rouge, au sortir de la conférence où l'on nous avait envoyés, par quatre, apprendre d'un lieutenant sympathique la nécessité de démembrer l'Allemagne. Pradé, fermé comme les Asiatiques dont il avait la face plate et les yeux obliques, avait dit sans me regarder, avec son accent de l'Est et son débit très lent :
« C'est à propos de ce que vous avez demandé aux gars : ce qu'ils pensent du discours du jeunot à ficelles. Pradé, il pense que si on parle à des soldats, c'est une chose, et si on parle à des citoyens français, c'est une autre. Comme soldat, je suis prêt à tout écouter ; j'en entendrai pas plus que j'en ai entendu ! Mais si on s'adresse à moi comme citoyen, alors, c'est plus pareil. C'est plus pareil ! »
Quoi qu'il dît, il semblait répondre rageusement à quelque menteur invisible.
« Dans ce cas-là, ça me plaît pas qu'on veuille me faire penser de force. Ni qu'on me raconte des conneries. Je les connais, les Fritz ; moi, je les connais ! Quand ils sont arrivés chez nous en 15, tout le monde était dans les caves. Ils tapaient dans les portes avec les crosses ; j'étais un gosse, on m'a envoyé ouvrir. Je tremblais comme ça... Y en a qui nous ont foutu des calottes, y en a qui nous ont donné du pain. C'est comme partout. »
Il répéta, sa mâchoire sans dents en avant, toujours indigné contre le menteur imaginaire :
« C'est comme partout ! »
Et, du même ton :
« Et eux ils se donnent pas la peine de parler de citoyens ! Tout ça, c'est des belles paroles pour vous faire faire des choses qui sont ignobles.
– Lesquelles ?
– On ne sait pas ; mais on s'en aperçoit après, on s'en aperçoit après... »
Souvent, il semblait que les soldats avec qui je vivais fussent d'une autre époque. J'avais cru entendre, en écoutant Pradé, la vieille dignité républicaine, une voix à peine changée depuis un siècle. Il m'avait pris en amitié, confié qu'un de ses frères, un exalté, était revenu des brigades d'Espagne.
« Et quand on revient de là, c'est Pradé qui vous le dit, pas la peine de chercher du travail !... »
Mais un jour, il était venu me trouver et, toujours de la même voix lente, de l'accent qui semblait tout souligner du poing :
« L'ordonnance du capitaine se débine. Ordonnance, à l'armée, c'est encore pas si bête... »
J'avais attendu. Lorsqu'il venait me trouver ainsi, commençant par quelque affirmation générale, c'était pour me demander une aide ou un conseil. Il avait continué :
« Y a pas pire qu'un officier...
– Alors, pourquoi te mettre entre ses pattes, et dans un métier de domestique ?
– Domestique, qui c'est qui l'est pas, ici ? Moi, je dis que si on est ordonnance, on a affaire plus à la femme qu'au tordu. Un homme sérieux qui fait son travail, je dis : qui fait son travail, cet homme-là, il arrive à avoir la paix. Avec un officier et tous ceux qu'y a entre lui et nous, la paix, on l'a jamais. Une femme, c'est qu'une femme ; en tout cas, elle a pas les galons ! »
Je ne voulais pas employer le mot dignité, je faisais des périphrases ; mais lui l'avait employé aussitôt :
« La dignité, si un homme en a, il en a partout ; sans ça, moi je dis qu'il en a nulle part ! »
Son fils était la seule part d'absolu de cette humiliante et morne aventure qui s'appelle la vie. Quand il me demanda si je croyais que la guerre serait longue, ce ne fut pas pour savoir combien de temps il passerait à l'armée :
« Il a onze ans, le fiston ; c'est un peu plus que j'avais à l'aut' guerre. C'est ça qui m'a empêché de m'instruire. On a bien su m'envoyer au catéchisme quand même, mais on n'a pas su m'envoyer à l'école... Il est fin, le gosse : il est fin... On aurait eu une bourse... Où qu'elles sont allées les bourses, avec c'te guerre ? Pour qu'il continue à étudier, faudrait que je travaille, et j'travaille qu'à faire l'andouille avec un fusil. Et après, s'il perd deux ans, y aura plus rien à faire, il sera trop tard... Dans la famille, c'est le premier qu'aurait pu être instruit !... N'importe comment, à c't' âge-là, un gosse, faut le diriger... Moi, je pourrais encore. Après le certificat, ç'aurait été fini, mais maintenant j'pourrais encore, sauf pour l'orthographe. Le calcul, je l'ai pioché exprès... Je peux le diriger. La femme, elle, qu'est-ce qu'elle peut faire ?
« C'est une fille de famille nombreuse... »
Et, du ton péremptoire qu'il avait souvent, mélancolique cette fois :
« Elle est pas fine... »
C'était lui qui conduisait. Et comme, sur nos chars pourtant récents, la signalisation ne fonctionnait pas entre le chef de char et le conducteur, nous étions unis par deux ficelles, attachées à ses bras et que je tenais dans la main.
Malgré le fracas des chenilles, il nous sembla tout à coup retrouver le silence : les chars venaient de quitter la route. Comme le canot délivré du sable, comme l'avion qui décolle, nous entrions dans notre élément ; nos muscles crispés par la vibration du blindage, par le martèlement sans fin des chenilles sur la route, se détendaient, s'accordaient à la paix du clair de lune...
Une minute nous roulâmes ainsi, délivrés, entre des vergers en fleurs et des bancs de brume. Dans l'odeur d'huile de ricin et de caoutchouc brûlé, je tenais nerveusement mes ficelles ; prêt à arrêter le char pour le tir : le tangage, même dans ces champs apparemment unis, était trop fort pour pointer en marche. Depuis que nous avions quitté la route et que les rares formes devinées pouvaient devenir des buts, nous ressentions davantage notre balancement d'anguleuses galères. Les nuages masquaient la lune. Nous entrions dans les blés.
C'était la minute où la guerre commence.
Aucun nom ne désigne le sentiment de marcher à l'ennemi, et pourtant il est aussi spécifique, aussi fort que le désir sexuel ou l'angoisse. L'univers devient une indifférente menace. Nous nous dirigions à la boussole, et ne distinguions que ce qui se découpait sur le ciel ; poteaux télégraphiques, toits, cimes d'arbres ; les vergers à peine plus clairs que la brume avaient disparu, les ténèbres semblaient massées au ras des champs qui nous balançaient ou nous secouaient ; qu'une chenille cassât, nous serions morts ou prisonniers. Je savais avec quelle intensité les yeux obliques de Pradé regardaient son tableau de bord, je sentais la ficelle, à chaque seconde, me chatouiller la main, comme si une secousse allait m'avertir... Et nous n'étions pas encore en contact. La guerre nous attendait un peu plus loin, peut-être derrière les ondulations hérissées de poteaux télégraphiques, au béton phosphorescent dans le clair de lune qui venait de reparaître.
Les grandes lignes confuses de la plaine nocturne, les bancs de brume resurgis tout blancs, montaient et descendaient selon les foulées du char. Contre le roulis sec et très dur, contre les vibrations frénétiques dès que nous retrouvions entre les blés le sol dur, tout notre corps se rassemblait, comme en automobile à l'instant d'un accident ; j'étais moins accroché à la tourelle par mes mains que par les muscles de mon dos. Que les furieuses vibrations fêlassent une des tuyauteries d'essence, et le char attendrait les obus en tournant sur lui-même comme un chat épileptique. Mais les chenilles martelaient toujours les champs et les pierres, et, par les fentes de visée de ma tourelle, je regardais, au-delà de ce que je distinguais de blés courts, de brume, de vergers, monter et descendre sur le ciel nocturne l'horizon qu'aucune flamme de canon ne rayait encore.
Les positions allemandes étaient devant nous ; de face, nos chars ne pouvaient être atteints efficacement qu'à la lunette de tir et au masque du canon. Nous avions confiance en nos blindages. L'ennemi n'était pas l'Allemand, c'était la rupture de la chenille, la mine ou la fosse.
Surtout la fosse. La mine, on n'en parlait pas plus que de la mort ; on sautait ou on ne sautait pas, ce n'était pas un sujet de conversation. La fosse en était un : nous avions écouté les histoires de l'autre guerre – et, à l'instruction, nous avions vu les fosses modernes, leur fond oblique pour que le char ne puisse relever sa proue, leurs quatre canons antichars déclenchés par la chute. Il n'était pas un d'entre nous qui ne se fût imaginé entre quatre antichars croisés, à l'instant où ils allaient tirer sur lui. Et le monde des fosses était vaste, depuis ce foudroiement jusqu'à l'excavation hâtivement camouflée où la chute déclenchait seulement un signal devant un canon lourd pointé au loin – jusqu'à la simple fondrière.
Du vieil accord de l'homme et de la terre, il ne restait rien : ces blés où nous tanguions dans l'obscurité n'étaient plus des blés, mais des camouflages : il n'y avait plus de terre à moissons, il n'y avait plus qu'une terre à fosses, une terre à mines ; et il semblait que le char rampât de lui-même vers quelque embûche terrée d'elle-même, que les espèces futures eussent commencé cette nuit leur propre combat, au-delà de l'aventure humaine...
Sur une colline basse apparurent enfin des flammes mauves très rapides : l'artillerie lourde allemande. Leur court flamboiement s'était-il confondu avec la clarté lunaire, ou le tir venait-il de commencer ? Il s'étendait principalement de notre droite à notre gauche, aussi loin que nos tourelles balancées permettaient de voir, comme si une allumette eût gratté l'horizon. Mais, près de nous, pas une explosion. Nos moteurs couvraient tout bruit : sans doute avions-nous quitté les blés, car la forge furieuse des chenilles recommençait à nous marteler. Une seconde, je fis arrêter.
Du silence qui s'engouffra en moi, monta la canonnade dont le vent emportait les cahots. Et à mon oreille où notre fracas grondait encore sourdement, le même vent, sous les explosions de quelques obus derrière nous et la forge précipitée des chenilles, apportait un bruit profond de forêt, un frissonnement de grands rideaux de peupliers : l'avance des chars français invisibles jusqu'au fond de la nuit...
Le tir cessa. Derrière nous, puis devant, quelques rares obus explosèrent encore et, leur fulguration grenat évanouie, un silence d'attente remonta, tout peuplé du passage de nos chars.
Nous repartîmes, forçant la vitesse pour rejoindre notre groupe invisible. Le martèlement des chenilles avait repris et nous redevenions sourds, Pradé et moi de nouveau collés au blindage et aux manettes, les yeux douloureux aux aguets d'un jaillissement de pierres et de terre au-dessus d'une explosion rouge que nous n'entendrions pas. Le vent chassait vers les lignes allemandes une dérive de flaques d'étoiles entre des nuages énormes.
Rien n'est plus lent qu'une marche au combat. À notre gauche dans la brume de mai, les deux autres chars de notre groupe avançaient ; au-delà, les autres groupes ; au-delà encore et en arrière, toutes les sections appareillaient sous la lune. Léonard et Bonneau, aveugles contre leur blindage, le savaient comme Pradé collé à son épiscope, comme moi à mes fentes de visée ; je ressentais jusque dans mon corps, autant que le placage des chenilles sur la terre grasse, l'élan parallèle des chars à travers la nuit. D'autres chars, en face, avançaient contre nous dans la même nuit claire ; des hommes pareillement crispés, pareillement distraits. À ma gauche, nos proues confuses montaient et descendaient sur le fond moins sombre des blés. Derrière elles, avançaient les chars légers, et les masses profondes de l'infanterie française... Les paysans que j'avais vus marcher en silence vers l'armée sur toutes les routes de France, au début de septembre, convergeaient vers le sinistre glissement de notre escadron à travers la plaine flamande... Ah !... que la victoire demeure avec ceux qui auront fait la guerre sans l'aimer !
Soudain, toutes les formes proches disparurent, sauf les cimes des arbres ; plus rien au ras du sol ; les ténèbres déferlèrent sur les chars qui nous accompagnaient. Sans doute un nuage masquait-il la lune, trop élevée dans le ciel maintenant pour que je pusse la voir par les fentes de visée. Et de nouveau, nous pensions aux mines vers lesquelles nous conduisait dans les blés élastiques ce mouvement d'engrenage huilé, et les ombres fraternelles qui nous entouraient s'évanouissaient. Retranchés de tout ce qui n'était pas Pradé, Léonard, Bonneau, moi : un équipage – seuls.
La main du radio Léonard passa entre ma hanche et la tourelle, déposa un papier à côté de la boussole. J'allumai, et mes yeux ravagés de lumière finirent par déchiffrer, lettre par lettre, dans des soleils rouges : « Char B-21 rencontré fosse. »
Pradé éteignit. Par les trous des nuages, la clarté lunaire passait et repassait sur l'étendue... Nos chars surgirent un peu en arrière : nous les avions dépassés. Puis, à cent mètres en avant, un jaillissement cinématographique d'obus, jusque dans la vibration de notre blindage. La fumée qui, une seconde, avait semblé rouge, s'inclina dans le vent, d'un noir mat sous la lune...
D'autres explosions. Peu nombreuses. Ce n'était pas même un tir de barrage. Notre escadre avança plus vite, sans donner encore sa plus grande vitesse. À quoi pouvait servir ce marmitage dispersé ? Les Allemands avaient-ils peu d'artillerie ? Mon regard revint à ma boussole vaguement lumineuse. Je tirai l'une des ficelles, rectifiai la direction de Pradé : sur la terre devenue inégale et dure, le char dériva... Tout à coup, nous glissâmes paniquement, aspirés par la terre.
Ce n'est pas vrai qu'on revoie sa vie à l'instant de mourir !
Au-dessous de moi, quelqu'un hurla : « Bonneau ? » Léonard, tenant mes jambes à pleins bras, cria :
« Pradé ! Pradé ! »
J'entendais, à travers mes cuisses, ses hurlements aigus comme des cris d'oiseaux dans le silence de cataclysme qui s'était engouffré dès que Pradé, sentant la chute, avait bloqué ses freins.
La fosse !
La reprise du moteur couvrait toute voix.
Pradé poussait en avant le char oblique.
« En arrière ! En arrière ! »
Je tirai de toutes mes forces la ficelle droite : elle cassa. Les obus que j'avais vus tomber de temps à autre, c'étaient ceux qui faisaient sauter les fosses repérées. La terre retentissait du bruit des chars libres qui, tout autour de notre mort, passaient...
Pradé avait seulement cherché son élan, et revenait en arrière. Combien de secondes avant l'obus ? Nous avions la tête enfoncée entre les épaules, à la limite de notre force. Le char furieusement appuyé sur l'avant, queue en l'air comme un poisson japonais, recula, enfonça en coin son arrière dans la paroi de la fosse, vibrant tout entier, comme une hache fichée frémit dans un tronc. Il glissa, s'effondra. Était-ce le sang ou la sueur qui coulait le long de mon nez ? Nous étions tombés de guingois. Bonneau, qui hurlait toujours, essaya d'ouvrir la porte de côté, y parvint, mais la referma. Elle s'ouvrait maintenant presque sous le char. Une chenille tournait à vide ; Pradé arracha, sur l'autre, le char qui retomba d'aplomb, comme s'il s'écrasait dans une seconde fosse. Mon casque sonna contre la tourelle, et il me sembla que ma tête gonflait, gonflait, bien que l'attente de l'obus l'enfonçât toujours entre mes épaules comme un clou. Si le fond de la fosse était mou, nous étions enlisés, et l'obus pouvait prendre tout son temps... Non, le char avança, recula, repartit. Le fond des fosses modernes cale les chars, et les antichars croisés auraient déjà tiré ; nous n'étions donc tombés que dans une fosse repérée. Si la paroi avant était verticale ou oblique, nous sortirions peut-être (mais auparavant, l'obus...) ; si nous étions dans un entonnoir, nous ne sortirions jamais, sortirions jamais, sortirions jamais. L'invisible paroi était sûrement toute proche. Bonneau affolé ouvrait et fermait sans arrêt la porte de toute sa force, et le blindage, malgré le fracas du moteur dans ce trou, sonnait comme une cloche. Pourquoi l'obus n'arrivait-il pas ? Léonard lâcha mes jambes et les martela à coups de pied. Il voulait ouvrir la porte de ma tourelle. L'obus éclatera dans la fosse, on ne sort pas d'une fosse, courir hors du char est encore plus bête que rester paralysé dedans, entre un dément qui essaie de vous casser les jambes et un autre, fou de peur de sortir et de peur de rester, qui à coups de porte précipités bat le sinistre tam-tam du délire. Je quittai la tourelle, me baissai pour aller vers Pradé qui, soudain, alluma. L'obus ne viendra pas ; on ne tue pas en pleine lumière, on ne tue que dans la nuit...
Léonard, pendant le mouvement que j'avais fait pour m'engager dans le boyau du char, s'était glissé dans la tourelle à ma place ; il en poussa enfin la porte, s'arrêta, la bouche ouverte ; il ne sauta pas, s'accroupit brusquement et se retourna vers moi sans rien dire ; la terreur laissait sa tête immobile, mais secouait ses épaules devant le fond noir de la porte ouverte sur la fosse. Les chenilles ne mordaient pas. Nous étions dans un entonnoir. Sur les genoux et les mains, je fonçai vers Pradé, repoussai Bonneau qui secouait toujours en hurlant la porte latérale. Je vociférai au passage :
« Ta gueule !
– Moi ? Je dis rien !... » répondit sa voix soudain normale que je reconnus malgré le chahut du moteur.
Il me regardait avec l'œil mobile, le frémissement de tout le visage des enfants qui attendent une paire de claques ; il se releva, son casque cognant à toute volée le plafond du boyau, et retomba sur les genoux. Sa gueule de terreur de cinéma avait pris devant la mort quelque chose d'affreusement innocent.
« Je dis rien... », répéta-t-il (en même temps, comme moi, comme nous, il écoutait, attendait l'obus).
Relançant la porte, il fixa enfin son regard sur le mien et, les mains ouvertes, le casque enfoncé par le choc comme un galurin, flageolant sous la secousse des chenilles qui patinaient, il hurlait, hurlait, sans me quitter du regard.
J'atteignis Pradé, pus me redresser un peu. Nous étions à l'avant du char dont la proue montait, et peu à peu mon corps s'élevait comme si ce char illuminé dans la fosse l'eût présenté à la mort pour un sacrifice. Allions-nous retomber encore ? J'étais enfin calé. Les chenilles patinaient toujours ; mes mains huileuses couvertes de sang raclaient l'air à la façon des bêtes qui fouissent, comme si j'avais été moi-même le char...
Les chenilles mordent !
Une fondrière camouflée ? Dans une fosse, des chenilles ne mordraient plus. Sortirions-nous avant l'obus ? Mes trois compagnons étaient devenus mes plus vieux amis. Comme une explosion, une porte tapait encore. Il se pouvait que les artilleurs allemands n'eussent pas vu le signal de la chute du char à cause d'une relève, que le guetteur roupillât, que... Idiot ! Mais plus idiot encore d'espérer qu'il existe des fosses sans canons pointés sur elles ! Les chenilles mordaient toujours.
Pradé coupa l'allumage.
« Qu'est-ce que tu fous ! »
Malgré ma fureur de sortir, je sentais le silence autour de nous comme une cuirasse : tant que nous n'entendrions rien siffler, pour quelques secondes nous serions vivants. Cette porte allait-elle cesser de taper ? J'écoutais avec la même démence que j'avais regardé jusque-là, et je n'entendais sous le gong de la porte que le grondement de nos vagues de chars, répercuté par la fosse et par le blindage, qui passaient et s'éloignaient... Mon casque collé à celui de Pradé, je hurlai : « Monte ! » dans le trou de son couvre-oreilles. Pradé, les jambes en l'air, calé par son siège dans le char immobile et dressé, se tourna vers moi : comme la tête de Bonneau, sa tête de vieux, malgré le casque, était devenue innocente ; ses yeux bridés, ses trois dents esquissèrent un sourire indulgent d'agonisant :
« L' fiston, à c' coup-ci, j' crois bien qu'il est foutu... V'là qu'elles recommencent à patiner, les chenilles... »
J'essayais d'entendre sous les mots l'imperceptible naissance d'un sifflement d'obus :
« Si on insiste, on va se foutre sur le ventre... »
Le sifflement... Nous n'avions plus de cou. Les jambes de Pradé quittèrent les pédales avec un mouvement de grenouille, protégeant son ventre. L'obus éclata devant nous, tout près.
Plus de lumière. Recroquevillés, nous attendions le prochain obus – non plus le sifflement ni l'explosion mais le lointain coup de départ – la voix même de la mort. Et la face chinoise de Pradé sortit imperceptiblement de l'obscurité, devint distincte avec la solennité plombée du visage des tués ; une clarté mystérieuse, trouble et très faible, emplit le char. Comme si la mort nous eût fait signe. De plus en plus, la face immobile de Pradé, extraordinairement absente, distraite de toute la vie par l'épouvante, se dégageait des ténèbres... Je n'écoutais même plus : la mort était déjà dans le char. Pradé tourna la tête vers moi, me vit et rejeta en arrière son cou traqué, même libéré de l'obus par une terreur surnaturelle, la tête à toute volée dans le blindage. Et le coup de cloche du casque, dissipant l'effroyable présence, me fit enfin découvrir la glace de l'épiscope : le char dressé regardait le ciel où la lune venait de se dégager, et ce qui éclairait ainsi nos visages taris de vie, c'était le miroir qui reflétait le ciel lunaire, immense et de nouveau plein d'étoiles...
La porte tapa encore. Une main s'accrocha à mon dos. Je voulus la chasser, mais j'étais suspendu.
« On peut sortir, les gars ! On peut sortir ! » gueula la voix enfantine de Léonard.
C'était lui qui secouait mon dos. Il avait quitté le char pendant notre manœuvre. Il grimpa dans le boyau, vertical maintenant, comme dans un échafaudage.
« Y a des éboulis ! C'est une espèce de fossé ! Y a au moins vingt mètres, trente mètres ! Avec des éboulis ! »
Pradé fit aussitôt reculer le char. Léonard et moi roulâmes, jetés à plat ventre. Le char était de nouveau horizontal. Je me relevai, sautait par la porte de côté que Léonard avait laissée ouverte, tandis que le char qui continuait de reculer s'arrêtait à ma gauche, le rectangle de sa porte ouverte seul éclairé dans la nuit où char et fosse se confondaient : Pradé avait pu rallumer.
Là-haut, à la surface de la terre, notre formation cuirassée, avec un son plus frêle que celui que nous entendions à l'intérieur du blindage, passait toujours... Les obus semblaient partir lentement, puis se précipiter pour arriver sur nous ; et tout sifflement semblait se diriger vers notre fosse. Un obus éclata en avant, tout près, à la même place que le premier. À son flamboiement, je distinguai que la paroi que nous avions attaquée s'inclinait... N'être pas tués avant de sortir ! Je n'osais pas allumer ma lampe électrique. D'ailleurs, je l'avais laissée dans le char.
« On peut essayer... », dit Pradé tout près de moi dans l'obscurité.
Lui aussi était collé à la paroi : hors de nos blindages nous nous sentions nus. Du mur de glaise, une odeur de champignons suintait, pleine d'enfance... Pradé frotta une allumette ; elle n'éclaira qu'à deux mètres. Encore un sifflement qui s'approcha de l'aigu au grave, se précipita : l'épaule enfouie dans la glaise, fascinés par le trou de ciel qu'allait remplacer la rouge illumination fulgurante, nous attendions une fois de plus. On ne s'habitue pas à mourir. L'allumette était extraordinairement immobile et sa flamme haletait. Comme un corps humain est vulnérable et mou ! Nous étions plaqués au mur de notre fosse commune : moi, Léonard, Bonneau, Pradé, – une seule croix. Notre bout de ciel disparut, s'éteignit, des mottes dégringolèrent sur nos casques et sur nos épaules.
Les vagues de chars passaient toujours, là-haut, mais en sens inverse. En retraite ? Ne sortirions-nous que pour tomber sur les colonnes blindées allemandes ?
Je croyais déjà que nous allions sortir...
La lampe électrique de Bonneau apparut. Il ne hurlait plus. Nous avancions tous quatre, toujours collés à la glaise. Il y avait un coin de mon cœur que rien ne distrayait, que rien ne distrairait de l'obus. Le camouflage s'étendait bien au-delà du trou qu'avait fait le char en tombant : une paroi effondrée montait en pente presque douce. Nous la gravîmes jusqu'à nous heurter aux troncs qui recouvraient la fosse.
Jamais nous n'atteindrions le trou ; les prisonniers ne s'enfuient pas par le plafond. Il faudrait écarter les deux poutres les plus proches. Accroupis sous elles, nous les éprouvions des épaules, pétrifiés en momies péruviennes par chaque explosion, mais depuis que nous pouvions agir, la peur était devenue action. Si nous ne pouvions rien contre les poutres, le char, lui, ferait peut-être tout sauter. Il était derrière nous, silencieux, plus noir que la fosse ; de sa porte entrouverte venait un rai de lumière où volait un insecte nocturne...
Nous nous y précipitâmes sans nous abriter, le retrouvâmes comme une forteresse. Pradé manœuvra pour se placer devant l'effondrement. La terre meuble s'y était accumulée. Les vagues, là-haut, continuaient à refluer vers les lignes françaises... Nous, nous commencions à nous enliser. Pradé rabattit sous les chenilles la poutre de secours ; le char se dressa, tâtonna : les chenilles s'agrippèrent comme des mains. Le char monta encore, se bloqua, patina encore, engagé, coincé dans le plafond de poutres. Si celui-ci ne cédait pas, notre effort nous enfoncerait de plus en plus ; avant deux minutes, le corps du char serait collé à la terre et les chenilles tourneraient à vide.
La poutre de secours était maintenant inemployable.
« Allons chercher des pierres ! »
Pradé ne répondit pas.
Pleins moteurs, la masse d'acier s'enfonça dans les troncs ; du furieux rétablissement des taureaux mourants, le char me lança contre la tourelle, dans un fracas sonnant de troncs en pluie sur le blindage ; à l'arrière on crie, un casque sonne, et voilà que nous glissons comme une barque... Relevé, je repoussai d'un coup la tête de Pradé collée à l'épiscope, j'éteignis : dans le miroir, à l'infini, la plaine libre...
Nous avancions de toute notre vitesse entre les explosions, ne pensant qu'aux fosses prochaines, chacun ratatiné à son poste. Et pourtant la nuit qui n'était plus le sépulcre de la fosse, la nuit vivante m'apparaissait comme un don prodigieux, comme une immense germination...
Quand nous arrivâmes au village, les Allemands l'avaient évacué. Nous descendîmes. Pagaille partout. Nous avancions avec un étrange balancement que je commençais à connaître, le mouvement de la dernière fatigue, quand les soldats marchent tête en avant, lèvre pendante, et ne voient plus clair. Notre char mal camouflé (comme les autres), nous nous affalâmes dans la paille d'une grange. Devant ma lampe électrique un instant allumée, je vis Pradé couché empoigner la paille et la serrer comme s'il serrait la vie.
« Ce n'était pas pour cette fois-ci... », dis-je.
Sans doute pensait-il que le fiston s'en était tiré.
« La guerre est point finie ! » répondit-il avec son sourire de rancune.
Il lâcha la paille et ferma les yeux.
Le matin était aussi pur que s'il n'y avait pas la guerre. C'était la fin de l'aube. Pradé m'avait éveillé en se levant ; de nous tous, il avait toujours été le premier levé :
« Quand je serai mort, j'aurai bien le temps de rester couché ! »
Je partis à la recherche d'une pompe. L'eau froide ne m'éveilla pas seulement du sommeil de la nuit, mais aussi de la fosse. À quelques mètres, Pradé regardait devant lui. Il secoua la tête :
« Si on m'avait prétendu que je regarderais des poules et que je trouverais ça pas naturel, je l'aurais pas cru !... »
Les poules pas encore volées erraient, en apparence ignorantes de la guerre, mais leur petit œil rond nous suivait avec une sournoise prudence. C'est elles que regardait Pradé ; je regardais moi aussi leur picorement mécanique, ce coup sec de la tête déclenchée par un ressort, et leur chaleur semblait envahir mes mains, comme si je les y eusse tenues, la chaleur des œufs frais, – la chaleur de la vie : les bêtes étaient vivantes, sur cette étrange terre... Nous marchions dans le matin sans paysans. Des canards de Barbarie, des pies – des moustiques... Devant moi étaient deux arrosoirs, avec leurs pommes en champignon, avec lesquelles j'aimais jouer quand j'étais enfant ; et il me sembla soudain que l'homme était venu des profondeurs du temps, seulement pour inventer l'arrosoir. Au-delà du passage tranquille ou furtif des volailles lâchées, un lapin russe au derrière trop lourd essayait de filer comme un garenne ; les meules brillaient dans le matin, les toiles d'araignée étincelaient de rosée ; un peu hébété, je regardai longuement une fleur saugrenue, née de l'humanité comme les fleurs saccagées qui l'entouraient étaient nées de la terre : un balai... Devant la fuite brusque et souple d'un chat, je me sentis stupéfait qu'existât cette fourrure convulsive. (Tous les chats s'enfuyaient, d'ailleurs. Les roquets, eux, restaient là, comme ils l'avaient fait peut-être à l'arrivée de nos chars.) Qu'était-ce donc en moi qui s'émerveillait que, sur cette terre si bien machinée, les chiens agissent toujours comme des chiens, les chats comme des chats ? Des pigeons gris s'envolèrent, laissant sous eux le matou cramponné à l'extrémité de son bond inutile ; ils décrivirent dans le ciel de lumière marine un arc silencieux, le brisèrent et continuèrent, tout blancs soudain, dans une autre direction. J'étais prêt à les voir revenir, chasser en courant le chat qui s'envolerait. Le temps où les bêtes parlaient, la louche poésie des plus vieux contes, on les rapporte avec soi de l'autre côté de la vie...
Comme lorsque j'avais rencontré l'Asie pour la première fois, j'entendais gronder tout un bourdon de siècles qui plongeaient presque aussi loin que les ténèbres de cette nuit : ces granges qui regorgeaient de grains et de paille, ces granges aux poutres cachées par les cosses, pleines de herses, de joncs, de timons, de voitures de bois, ces granges où tout était bois, paille ou cuir (les métaux avaient été réquisitionnés), tout entourées des feux éteints des réfugiés et des soldats, c'étaient les granges des temps gothiques ; nos chars au bout de la rue faisaient leur plein d'eau, monstres agenouillés devant les puits de la Bible... Ô vie, si vieille !
Et si opiniâtre ! Dans chaque cour de ferme, du bois avait été accumulé pour l'hiver. Les soldats en allumaient leurs premiers feux. Partout des carrés de légumes, bien ordonnés... Il n'était rien ici qui ne portât la marque de l'homme. Des épingles de bois, sous le vent, dansaient sur les fils de fer comme des hirondelles. Le linge suspendu n'était pas sec : des bas maigres, des gants de toilette, des bleus de cultivateurs ; dans cet abandon, dans ce désastre, les serviettes portaient des initiales...
Nous et les Allemands d'en face, nous n'étions plus bons qu'à nos mécaniques meurtrières ; mais la vieille race des hommes que nous avions chassée et qui avait laissé ici ses instruments, son linge et ses initiales sur des serviettes, elle me semblait venue, à travers les millénaires, des ténèbres rencontrées cette nuit – lentement, avarement chargée de toutes les épaves qu'elle venait d'abandonner devant nous, les brouettes et les herses, les charrues bibliques, les niches et les cabanes à lapins, les fourneaux vides...
Mes jambes se souvenaient des bras de Léonard qui les serraient. Connaissais-je pour toujours la tète d'enfant de Pradé, le visage stupéfait de Bonneau coupant un hurlement pour dire : « Moi ? Je dis rien ! » Ces fantômes ne glissaient devant les granges, devant le soleil qui frissonnait à l'extrémité des jeunes branches, -que pour leur donner plus d'éclat.
Peut-être l'angoisse est-elle toujours la plus forte ; peut-être est-elle empoisonnée dès l'origine, la joie qui fut donnée au seul animal qui sache qu'elle n'est pas éternelle. Mais, ce matin, je n'étais que naissance. Je portais encore en moi l'irruption de la nuit terrestre au sortir de la fosse, cette germination dans l'ombre tout approfondie de constellations dans les trous des nuages en dérive ; et, comme j'avais vu surgir de la fosse cette nuit grondante et pleine, voici que se levait de la nuit la miraculeuse révélation du jour.
Le monde aurait pu être simple comme le ciel et la mer. Et de regarder ces formes qui n'étaient, devant moi, que celles d'un village abandonné, condamné ; de regarder ces granges de Paradis et ces épingles à linge, ces feux éteints et ces puits, ces églantiers épars ; ces ronces voraces qui peut-être dans un an auraient tout recouvert, ces bêtes, ces arbres, ces maisons, je me sentais devant un don inexplicable – une apparition. Tout cela aurait pu ne pas être ainsi. Comme toutes ces formes uniques étaient accordées à la terre ! Il y avait d'autres mondes, celui des cristallisations, des profondeurs marines... Avec ses arbres aussi ramifiés que des veines, l'univers était plein et mystérieux comme un jeune corps. La porte de la ferme que je dépassais avait été laissée ouverte par les fermiers en fuite : j'entrevis une chambre à demi pillée. Ah ! les bergers d'Israël n'ont pas apporté de présents à l'Enfant, ils lui ont seulement dit que, dans cette nuit où il arrivait, battaient des portes entrouvertes sur la vie qui m'était révélée, ce matin pour la première fois, aussi forte que les ténèbres et aussi forte que la mort...
Sur un banc, deux très vieux paysans étaient assis, la veste de l'homme encore maculée des toiles d'araignée de sa cave. Pradé s'approcha, souriant, ses trois dents dehors :
« Alors, grand-père, on se chauffe ? »
À l'accent, le vieux reconnut un autre paysan ; il le regarda avec une sympathie absente, comme s'il regardait en même temps plus loin. Les cheveux de la femme pendaient en pauvres petites nattes grises, très serrées. C'est elle qui répondit :
« Qu'est-ce qu'on pourrait donc faire ? Vous, vous êtes jeunes ; quand on est vieux, on n'a plus que d'l'usure... »
Accordée au cosmos comme une pierre... Elle sourit pourtant, d'un lent sourire retardataire, réfléchi : par-delà les tourelles des chars brillants de rosée comme les buissons qui les camouflaient, elle semblait regarder au loin la mort avec indulgence, et même – ô clignement mystérieux, ombre aiguë du coin des paupières – avec ironie...
Portes entrouvertes, linge, granges, marques des hommes, aube biblique où se bousculaient les siècles, comme tout l'éblouissant mystère du matin s'approfondissait en celui qui affleurait sur ces lèvres usées ! Qu'avec un sourire obscur reparût le mystère de l'homme, et la résurrection de la terre n'était plus que décor frémissant.
Je savais maintenant ce que signifient les mythes antiques des êtres arrachés aux morts. À peine si je me souvenais de la mort ; ce que je portais en moi, c'était la découverte d'un secret très simple, intransmissible et sacré.
Ainsi, peut-être, Dieu regarda le premier homme...
Pourquoi ce matin de 1940, avec ses dahlias écrasés par les chars ?
C'était un retour sur la terre, comme celui que j'avais connu après la lutte de l'avion de Saba contre l'ouragan – mais cette nuit-là, je n'y pensai pas une seule fois. L'insolite des villes, leurs boutiques avec un chien couché sur les peaux d'un fourreur, et cette énorme enseigne rouge de gantier au-dessus de Bône comme la main d'une divinité inconnue, n'atteignaient pas la profondeur de la vie paysanne, qui s'accordait à la mort, de la même façon que le jour à la nuit.
Et ma mémoire s'attachait-elle au matin, ou à la nuit ? Pourquoi ce combat, entre tant d'autres ? C'était le seul que je n'eusse pas livré avec des volontaires. Le combat les volontaires semble exprimer le sens même de leur vie, l'attente d'un obus dans une fosse à chars semble crier que la vie n'a aucun sens. Sauf si la fatalité de la guerre devient fraternité.
Nous apprîmes le lendemain comment nous avions été sauvés. Nos chars avaient rencontré une ligne de fosses repérées, sur lesquelles les canons allemands, assez éloignés, n'étaient pas tous bien pointés ; les obus qui nous étaient destinés, en éclatant hors de la fosse, avaient fait s'effondrer l'une de ses parois.
La grande rumeur libérée qui monte des villes tropicales à l'arrivée du soir venait de Bombay, à travers le golfe. Ce que j'avais connu ou pressenti de la vie de Pradé, de Bonneau, de Léonard, c'était ce que j'ignorais des hommes qui m'entouraient dans l'Inde. Le vizir étranger rencontré par les mariés de Madura, était-ce la star de music-hall dans la vie de Léonard ? La succession de cette nuit sinistre et de ce matin plein de rosée (je serais mort sur la terre flamande d'où ma famille est venue...) avec, bientôt, Dunkerque flamboyante – la succession du sang, de la renaissance et de la mort, c'était celle de Vichnou et de Çiva. Mais qu'était un Pradé hindou ? Et même s'il n'en existait pas, si, au romanesque de Léonard et de tout le cinéma, aux photos de femmes passées de main en main dans les petits ronds de lumière des lampes électriques, n'eussent correspondu que les rêves du Râmâyana, le vrai dialogue ne se fût pas établi entre la Bhagavad-Gîtâ et l'Évangile, entre Elephanta et Chartres, mais entre la Majesté dans l'ombre de la grotte et le visage de Pradé, bleuâtre, phosphorescent, transfiguré par la lune que l'épiscope renvoyait comme la lumière de la mort – entre les civilisations pour lesquelles la mort a un sens, et les hommes pour lesquels la vie n'en a pas.
Malgré les sentiments élémentaires... « Il est fin, le gosse, il pourrait faire quelque chose », disait Pradé ; et, le lendemain du combat : « À c' coup-ci, le fiston s'en est tiré... » Et l'ascète Narada criait : « Mes enfants ! » dans le vent qui s'éloignait, avant que Vichnou lui dît : « J'ai attendu plus d'une demi-heure... »
Mais que ses sentiments étaient faibles, devant l'unité du monde au retour de l'enfer : devant la certitude que le monde – beaucoup plus que les hommes – ne pourrait être autre. Conviction qu'imposait ici cette religion ivre d'irréel, mais dont la maya prisonnière ne ramènerait jamais que les mêmes hommes, les mêmes rêves et les mêmes dieux, dans ses cycles éternels.
Selon la chanson de Madura, le brave dieu-éléphant Ganescha « reviendra se promener sur son rat, et la lune rira à travers les nuages », comme sur mon avion en Espagne, sur mon char en 1940, sur la neige d'Alsace en 1944, et sur des paysages sereins depuis l'éternité... « Voici les eaux sacrées du Gange, qui sanctifient la bouche entrouverte des morts... » ; voici la lune sur notre champ des Flandres, sur Stalingrad, sur Verdun, sur les misérables champs de bataille sans nom avec leurs Pradés rongés et noirs comme des tisons, la lune sur les champs de famine ou sur les arbres à la dérive dans l'immensité des fleuves débordés. Pendant des siècles encore, la prière de l'Inde dira : « Conduis-nous de l'irréel au réel, de la nuit au jour, de la mort à l'immortalité », pendant que l'Occident, où le pardon n'est plus que la rancune ou l'oubli, psalmodiera : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » La prière de l'Inde dira aussi : « Puisque tu aimes, Çiva, le lieu d'incinération – J'ai fait de mon cœur un lieu d'incinération – Pour que tu y danses ta danse éternelle... » Mais aucun dieu ne dansait dans le cœur de mes compagnons de char.
Je pensais à d'autres combats et à d'autres chambrées, au moine espagnol républicain dont j'ai parlé dans L'Espoir. Je l'avais entendu raconter dans la nuit, à des miliciens et des soldats des Brigades internationales, avec l'éloquence sauvage des improvisateurs populaires, la dernière incarnation du Christ dans la région la plus désolée d'Espagne, les Hurdes :
« L'ange a cherché la meilleure des femmes de la région, puis il s'est mis à apparaître. Elle a répondu : “Oh ! pas la peine : l'enfant viendrait avant terme, vu que j'aurai pas à manger. Dans ma rue, y a qu'un paysan qu'a mangé de la viande depuis quatre mois ; il a tué son chat.”
« Alors, l'ange est allé chez une autre. Quand le Christ est né, autour du berceau, y avait que des rats. Pour réchauffer l'enfant, c'était faible, et pour l'amitié, c'était triste.
« Les descendants des Rois mages étaient pas là, vu qu'ils étaient devenus fonctionnaires. Alors pour la première fois au monde, de tous les pays, ceux qui étaient tout près et ceux qui étaient au diable, ceux chez qui il faisait chaud et ceux chez qui il faisait gelé, tous ceux qui étaient courageux et misérables se sont mis en marche avec des fusils.
« Et ils ont compris avec leur cœur que le Christ était vivant chez les pauvres et les humiliés de chez nous. Et de tous les pays, avec leurs fusils quand ils en avaient et leurs mains à fusils quand ils en avaient pas, ils sont venus se coucher les uns après les autres sur la terre d'Espagne...
« Ils parlaient toutes les langues, même qu'il y avait avec eux des marchands de lacets chinois.
« Et quand tous ont eu trop tué – et quand la dernière file des pauvres s'est mise en marche...
« ... une étoile qu'on n'avait jamais vue s'est levée au-dessus d'eux... »
Je pensais aussi à une aube de Corrèze sur un cimetière qu'entouraient des forêts, blanches de givre. Les Allemands avaient fusillé des maquisards, que les habitants devaient enterrer le matin. Une compagnie occupait le cimetière, mitraillette au poing. Dans cette région, les femmes ne suivent pas le corbillard, elles l'attendent sur la tombe de leur propre famille. Quand le jour se leva, sur chacune des tombes à flanc de coteau comme les pierres disjointes des amphithéâtres antiques, se tenait une femme en noir, debout, et qui ne priait pas.